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Maylis de Kerangal (entretien filmé, Saint-Jean-de-Monts, mars 2015), « La documentation, plus elle est juste et précise, plus elle débride la fiction »

[Rencontre avec Maylis de Kerangal, café littéraire, Espace culturel de Saint-Jean-de-Monts, vendredi 13 mars 2015]

Ces captations vidéo sont un simple témoin (un peu basse def., on s’en excuse, mais au casque tout s’entend) de ces discussions que je m’efforce de faire aussi vives, douces et intenses que possible. Ici, Maylis s’exprime longuement sur sa fabrique de fiction, sur son rapport à la documentation, au travail et au repos, aux. personnages (« j’instaure des collectifs de personnages avec lesquels je dialogue »).

Une bien agréable manière d’attendre la parution de son tout prochain livre, A ce stade de la nuit, repris chez Verticales en octobre 2015 après une brève première existence, et dont un extrait vous était déjà donné à lire en amont de cette rencontre, ici : Je pense à ces noms inscrits dans les paysages et je pense aux paysages véhiculés dans les noms.

Maylis de Kerangal partie1~1 from Guenael Boutouillet on Vimeo

Maylis de Kerangal 2 from Guenael Boutouillet on Vimeo.

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photo : Maylis de Kerangal, copyright Alain Girard-Daudon, mai 2014.

Apéro littéraire avec Maylis de Kerangal, rencontre animée par Guénaël Boutouillet // Le vendredi 13 mars 2015 de 19h00 à 20h30, Médiathèque – Espace culturel, Boulevard Leclerc, 85160 Saint-Jean-de-Monts

 

Je pense à ces noms inscrits dans les paysages et je pense aux paysages véhiculés dans les noms. | Maylis de Kerangal (apéro littéraire, à Saint Jean-de-Monts, vendredi 13 mars à 19h)

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photo : Maylis de Kerangal, copyright Alain Girard-Daudon, mai 2014.

(Maylis de Kerangal :Relire, poursuivre, continuer)

Apéro littéraire avec Maylis de Kerangal, rencontre animée par Guénaël Boutouillet // Le vendredi 13 mars 2015 de 19h00 à 20h30,  Médiathèque – Espace culturel, Boulevard Leclerc, 85160 Saint-Jean-de-Monts

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« Je songe maintenant à ces noms propres qui sont des toponymes, à ces anthroponymes qui désignent des lieux, à ces villes qui s’appellent Athènes ou Lisbonne sous différentes latitudes, à ces personnages qui se nomment Quichotte ou Gargantua, Guermantes ou Meaulnes, je pense au Havre et à Bouville, à la route des Flandres et à Ellis Island, aux Cards et à Lascaux, à la mer des Sargasses, je prononce lac Baïkal et Wyoming, je prononce Sahara et cap Horn, et encore détroit de Gibraltar et delta du Mékong, je murmure Grandes Jorasses, Guadalquivir et Loire, Liège-Bastogne-Liège, je murmure Zanzibar, Endoume, Kamtchatka, et encore mont Aigoual, plateau des Millevaches, massif des Maures, je chuchote Forêt Noire, Épeluche et Les Fougères, les noms se bousculent, ils vibrent et prolifèrent, et parmi eux, sur une route des Landes, dans l’été qui bourdonne, ce panneau rectangulaire liseré de rouge et ces lettres noires inscrivant MAYLIS sur un fond blanc, ou cet autre, photographié en novembre, en Finistère, signalant KERANGALL sous un ciel noir.
Je pense à ces noms inscrits dans les paysages et je pense aux paysages véhiculés dans les noms. »

(Maylis de Kerangal, extrait de à ce stade de la nuit (éditions Guérin, 2014)

Lors de cette journée professionnelle que j’eus la charge (heureuse, celle-là) de concevoir puis animer, pendant Atlantide 2014 (festival dont les photos ci-dessus et ci-dessous sont extraites, prises durant les cafés littéraires dont nous fîmes de brefs et beaux moments d’intensité avec l’amie Charlotte Desmousseaux, à gauche sur la photo du bas), s’est inventé un temps hybride dont j’ai, encore, douce et minuscule fierté d’avoir initié l’avènement : Cathie Barreau, Sylvain Coher, et Maylis de Kerangal, après que je les eus soumis à la question quant à leur rapport au lieu, en tant qu’auteur et « intervenant », ont poursuivi le questionnement en pratique, mode workshop, atelier – le making-off du débat liminaire, en somme : c’est ainsi que nous avions en 2014 imaginé l’ensemble du cycle Lire+écrire numérique avec Catherine Lenoble : qu’une parole savante soit aussitôt prolongée d’une expérimentation liée. Et je n’en démords pas : cette invention de dispositifs est un formidable adjuvant, un accélérateur de transmission.

 Maylis de Kerangal, depuis l’expérience croisée  de sa résidence au Master de création de Paris 8 (voir les films qu’on en a produit sur remue, en attendant d’autres textes), et de la parution de Réparer les vivants, dont le grand succès lui fit accumuler les rencontres publiques, eut à cœur, dans ce dispositif souple et inhabituel, d’explorer plus avant sa propre fabrique. Et l’onomastique, dont ce texte extrait de à ce stade de la nuit (paru à la même période chez Guérin) interroge les possibilités, fut une des portes par lesquelles ce récit de création, inédit (y compris pour elle), passa.

Elle parla de paysages, originels, de leurs teintes (et je les vois encore, les ciels), de comment ces ambiances paysagères, loin de n’être qu’un décor, peuvent être chez elle l’amorce d’une puissance à venir, d’une poétique. Cette écriture de l’extérieur, d’un extérieur sensible, cette expérience d’empathie aussi vaste que possible, procède d’un entrelacement de matériaux (visions, documents, mais aussi couleurs, donc), pour ne pas céder à la mécanique d’une langue, d’une voix, qui seule, même magnifique, risquerait de jouer une petite musique, sans cet appel du monde extérieur, dont la multitude de signes contrastés, sont à relever, à capter, dé-mettre puis re-mettre ailleurs, autre ; entrelacs dont la chimie est à relancer sans cesse – d’où la saisie chromatique de ciels spécifiques au Havre, leur retour en mémoire et parole ce jour-là à Nantes – qui me permit de démarrer notre entretien croisé croisé avec Charlotte, le lendemain, par une question de poétique – de son rapport à, à, par exemple, Emmanuel Hocquard – à quoi elle réfléchit avant de répondre, sur la photo ci-dessous.

Ce vendredi à Saint-Jean de-Monts,  outre le plaisir d’entendre, d’écouter et de proposer aux personnes présentes cette aventure de rencontre-là, avec cette générosité exploratoire-là, sera donc aussi, pour moi, la reprise, le continu d’une conversation qui se fait en public : retournerai-je aux ciels, lui parlerai-je de mer, de mouvement, ou du voyage, en soi et dans le concret de ce jour-là, je n’en sais rien encore : mais de replonger en Kerangal, de relire (Réparer les vivants, mais sans nul doute des fragments d’avant, des merveilleux Naissance d’un pont ou Ni fleurs ni couronnes), est un travail des plus revitalisants.

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photo : Charlotte Desmousseaux, Maylis de Kerangal, GB, copyright Alain Girard-Daudon, mai 2014.

qu’elle comprenne de quoi est fait le temps qui passe (à propos de « Réparer les vivants »| Maylis de Kerangal (éditions Verticales, 2014)

« Réparer les vivants », de  Maylis de Kerangal  (éditions Verticales, 2014)

« Le visage de Sean en fond d’écran – ces yeux fendus sous les paupières indiennes – s’éclaire sur son téléphone. Marianne, tu m’as appelé. Illico elle fond en larmes – chimie de la douleur –, incapable d’articuler un mot tandis qu’il prononce de nouveau : Marianne ? Marianne ? Sans doute dut-il croire que l’écho de la mer à l’étroit dans la darse brouillait son écoute, sans doute dut-il confondre la friture sur les ondes, et la bave, la morve, les larmes tandis qu’elle se mordait le dos de la main, tétanisée par l’horreur que lui inspirait brusquement cette voix tant aimée, familière comme seule une voix sait l’être mais devenue étrangère, abominablement étrangère, puisque surgie d’un espace-temps où l’accident de Simon n’avait jamais eu lieu, un monde intact situé à des années-lumière de ce café vide ; et elle dissonait maintenant, cette voix, elle désorchestrait le monde, elle lui déchirait le cerveau : c’était la voix de la vie d’avant. Marianne entend cet homme qui l’appelle et elle pleure, traversée par l’émotion que l’on ressent parfois devant ce qui, dans le temps, a survécu d’indemne, et déclenche la douleur des impossibles retours en arrière – il faudrait un jour qu’elle sache dans quel sens s’écoule le temps, s’il est linéaire ou trace les cerceaux rapides d’un hula-hoop, s’il forme des boucles, s’enroule comme la nervure d’une coquille, s’il peut prendre la forme de ce tube qui replie la vague, aspire la mer et l’univers entier dans son revers sombre, oui il faudrait qu’elle comprenne de quoi est fait le temps qui passe. « 

Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, Paru le 2 Janv. 2014 / ISBN 978-2-07-014413-6 / 288 pages / éditions Verticales-Gallimard

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

On a déjà dit par ici le grand bien qu’on en pense, de Maylis de Kerangal et de ses livres, de leur évolution, de leur avancée visible et réjouissante. Ces livres avancent et son travail de langue avec, de langue avec & pour ; le travail de langue se fait pour saisir et réfléchir, le plus, et au plus près, des choses & gens & perceptions du monde. Le mouvement, et la tangente, sont figures symboliques de ses travaux les plus récents (Naissance d’un pont, livre de la construction d’un ouvrage qui est en même temps est un fil tendu entre mondes ; Tangente vers l’Est, romance en fuite, où tout se joue dans l’esquive, mouvement de déport dans le mouvement du transsibérien – où le véhicule, massif, en mouvement, constitue terre ferme, dont il faut donc s’extraire).

L’euphonie est grande dans la phrase Kerangal, qui ne se dépare jamais d’a-pics ni d’à-coups, ne fredonne ni ne balise, ni trop étroit ni trop joli, et ceci est la merveille : on a saisi un passage du livre en cours de lecture, mais les neuf premières pages, une virée de surf entre grands ados, précédant le drame fondateur de l’action, du cœur de ce nouveau livre, qu’elle me fit le plaisir de lire à voix haute à Châteaubriant lors d’une rencontre publique il y a quelques semaines, auraient (ont, ce soir-là, à Châteaubriant) fait effet, auraient fait « l’affaire ». La grande et belle affaire de la littérature de Maylis de Kerangal, c’est-à-dire : de donner à voir – à voir, mais aussi entendre, saisir, capter – du vif, du fugitif, de graver sur plaques (et en notre for intérieur) un peu-beaucoup de cette vie grouillante, de ces masses et volumes, des dehors et dedans de l’être en mouvement. Effets synesthésiques extrêmement frappants. La phrase est immense et attrape-tout (attrape-tout-ce-qui-compte, ce qui vit, y compris minuscule, minuscule mais présent), captation d’un instant ou d’un siècle, cheminant dans l »espace et dans le temps.

Réparer les vivants, titre exemplaire, conte une transplantation cardiaque. Observe donc une réalité, professionnelle et sociale (la documentation est utile, est nourriture, est moteur, est matière à poétique), observe l’impossible transaction avec le deuil, et l’inséparabilité des enjeux (négociations entre parts de soi :il faut annoncer l’impossible réel (la mort de leur enfant) à des parents, tout en ne perdant pas de temps car les organes en bel état de marche peuvent réparer une autre vie, ailleurs). Observe les contractions du temps, ses accélérations et décélérations, ses plis – Gilles Deleuze n’est pas loin, dès cette session de surf introductive), quand ce sont sa perception et transcription de l’espace nous avaient plus fortement frappées jusque-là – play it, again :

« Il faudrait un jour qu’elle sache dans quel sens s’écoule le temps, s’il est linéaire ou trace les cerceaux rapides d’un hula-hoop, s’il forme des boucles, s’enroule comme la nervure d’une coquille, s’il peut prendre la forme de ce tube qui replie la vague, aspire la mer et l’univers entier dans son revers sombre, oui il faudrait qu’elle comprenne de quoi est fait le temps qui passe. « 

(Le livre vient de paraître, il fera l’événement, ne boudons pas notre plaisir, quand l’événement est beau, profitons-en).

(Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, Paru le 2 Janv. 2014 / ISBN 978-2-07-014413-6 / 288 pages / éditions Verticales-Gallimard)

On n’aurait pas imaginé

(photo : Non, il ne s’y  fait pas que du nougat;-)

Que ce serait bien, les cafés littéraires de Montélimar, un bon moment de travail et de retrouvailles (voir Benoît Vincent en ses terres, ça vaut large le déplacement), on s’en doutait et on l’attendait sereinement, on l’attendait sans y penser trop au-delà de ce qu’il y avait à faire (préparer) avant de faire ce qu’il y aurait à faire sur place (quatre débats publics avec des auteurs, ici également remerciés pour leur écoute et disponibilité : Oliver Rohe, Jean-Luc Seigle, Arthur Loustalot, John Burnside).

Mais que ce petit centre-ville, façades colorées vives (pour nous passer l’information que les aisselles humides n’auraient pas su, seules, certifier : on est au Sud, ici : méditerranéens le climat comme la chromie), que ces  quelques rues enchâssées circulaires soient aussi densément garnies de terrasses et restaurants accueillants ;

que les bistrots où l’on causerait avec les auteurs soient garnis à plein, voire bondés (cent personnes facile face à Maylis de Kerangal et Thierry Guichard ; pour le taiseux intarissable Jean-Luc Seigle même tarif, au même moment),

et que ce qui aurait pu être une gageure infaisable, en ces conditions-là, à savoir faire passer la parole, l’aider à se faire la plus audible, roule comme de soi, facilité par : une écoute (active, pas juste polie, cette affection palpable, empathique, face au jeune Arthur Loustalot) et un accueil (des cafetiers, hôtes joyeux, toniques, serviables).

On n’aurait pas imaginé, à ce point.

Christophe Manon devait croiser le vers avec Christian Prigent (malheureusement absent, et excusé), lequel fut remplacé par Jean-Pascal Dubost (et son livre de dettes au titre de plusieurs dizaines de mots, bel hommage à son panthéon personnel de fouilleurs, mâchonneurs, renverseurs de langue – de Tristan Corbière à Arno Schmidt), et Julien d’Abrigeon (pour un fulgurant travelling, manière de roman avec torrent d’images, le tout performé furieux, comme Le Zaroff seul sait scander : on ne gueule pas des histoires à voir, aurait-on cru, eh bien : si, sourit-on, estourbi et ravi). Christophe Manon, dont j’ai écrit ici un peu de l’estime que je porte à l’homme et à son art, lut son Testament (repris de Villon, drôle, gouailleur, et tellement mélodique), puis des futurs antérieurs, ses bribes lumineuses, fragmentaires et si denses, si noires et si lumineuses : et quelque chose est arrivé alors que je vis déjà un jour se produire (c’était à Paris, c’était pour remue.net, c’était ma première vraie rencontre avec les deux, Manon (son tremblement puis cette assise, cette netteté) et ses chants silencieux)) : ce qui vient alors c’est une certaine qualité de silence, un silence hors toute pompe, si surpris lui-même de cet alliage douceur & fracas, de ces images, en nombre, et si belles. De cette distance, de cette douceur, et de ce silence en nous tous, ce silence si ému.

Manon en point d’orgue de mes deux jours, et ce moment ou celle et celui qui ne connaissaient pas encore, se tournèrent vers moi comme ébahis, yeux réellement écarquillés : deux personnes, deux qui savent lire, qui prouvent encore s’il le fallait, que cet écrivain-là existe, oui, ô combien. (On parlait ci-dessus de passer, et de savoir et voir cette lumière-là passer, ça compte).

Ça compte, et ça porte, et ça aide, à questionner John Burnside, dont même l’infinie rondeur, l’extrême gentillesse, ne suffiraient à me mettre totalement à l’aise, tant son roman, ou long poème, Scintillation, m’a ébahi (j’en reparlerai sur ce site) , mais le truc tenace, force vive en dessous, porte, et tout va.

Et se souvenir alors que puisque tout avait commencé, vendredi soir, par cuisiner Oliver Rohe quant aux armes à feu (Ma dernière création est un piège à taupes, fiction biographique consacrée à Mikhail Kalachnikov, père du fusil éponyme dont je reparlerai, aussi, bientôt, sur ce site), devant la porte d’une pizzeria, on était, par ailleurs : bien armé.

Merci à toutes et tous, pour tout ça – et évidemment cette organisation impec’ (merci Odile, Guillemette, Armelle…)

Trente-Quatre | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : On

On en est là.
On s’installe, on écoute, on regarde, on questionne, on conclut : une rencontre, & puis l’autre. Rencontres publiques avec auteurs, est-ce un métier, c’est du métier, c’est composite, ça me va &

comme ça me va j’y vais.

(passer, faire passer)

On en est là, limite estourbi, en fatigue, cerné des doutes & des listes des choses, choses qu’il faut continuer d’entreprendre pour rien que : continuer. Touche pause, forward d’un demi-pas, regards sur accélérations de chaque instant depuis des semaines, fini, repos ou presque : c’est l’action de (passer) qui offre stase, elle vient dans la discussion même, durant ces quelques dizaines de minutes où on engage force énergie à
tenter de transformer,

en quelque-chose-mais-quoi,

tenter de convertir le fonds, le sédiment, accumulé par la lecture acharnée des livres des auteurs susdits &
de se rendre invisible-mais-non,
de faire passer-mais-quoi, quoi sinon une parole qui, elle, se passerait bien de nous, mais qui s’entend mieux, ainsi mise en conditions idoines : on en est producteur – au sens discographique de facilitateur, metteur en conditions de : quoi ? De : passer.
Deux rencontres, à un mois d’intervalle, avec deux auteurs dont l’œuvre diffère : en littérature comparée, on chercherait des plombes les similitudes. Mathieu Riboulet, Maylis de Kerangal, deux chemins d’écriture qui n’ont en commun que leur intensité leur

(Persévérance, joie, douceur.)
Les deux auteurs ont, eux, en commun d’être de grandes & belles personnes, c’est dit : chose, qui, passant, facilite ô combien la dite facilitation.
Dans les deux cas, ce simple débat public, moment où faire trépied souriant pour leur parole, impose lecture approfondie. Elle l’impose &, ce faisant : la permet.
On a plongé, durant des semaines, post-its à main droite, café bouillu froidu à main gauche, dans les livres de Riboulet, dans les livres de Kerangal, où l’on releva nombre de motifs, réitérés en variation, de faits de langue, de récurrences évidentes ou surprises. On s’est fait enquêteur, on a reconstitué une, des réalités fictives, celle du temps d’écriture, du point nodal, de ce qui sédimente, aussi, de ce qui dépend des conditions, des intentions, d’écriture &
& du reste, de tout le reste qu’on ne sait ni n’a à savoir ; on l’a inventée, mille fois changée, cette réalité hybride, la leur, d’auteur, on a préjugé de mille et une façons, on en a joué, sans vouloir ni savoir, en confiance, sachant qu’on n’en sortira rien, que c’est notre chimie à nous, de lecteur, simple lecteur (& combien c’est complexe, un simple lecteur), qu’on se la garde & jardine (on n’a que ça, comme jardin), qu’en découleront une écoute & des questions non feintes.
On écoute.
On passe.
On y revient.
On y revient & le constate, qu’on a sa part.
Il y a un point commun, se dit-on.

En 2003, Ni fleurs ni couronnes (Verticales),recueil de deux novellas, constitue, elle en convient aisément, un saut, une charnière, dans l’œuvre encore naissante de Maylis de Kerangal. Dans ce troisième livre, une langue, tenue jusque-là dans un périmètre de convention narrative, s’invente, se lance, en même temps que la fiction bouge et s’enflamme. Cherche et trouve dans le même mouvement.

Et l’auteure, comme libérée, portée par l’ampleur (de langue et de fiction), s’énonce, en distance : « Il a chaud. Il survit – et de la belle manière, on va le voir. » (p. 13). « Plus tard, au moment de s’engager dans l’escalier qui qui monte sur la place du village, Clovis s’efface pour la laisser passer, pose alors une main sur ses reins et l’accompagne. On en est là ». On est là.

L’Amant des morts (Verdier) est le huitième livre de Mathieu Riboulet, un jalon moins net dans un trajet tenant plus de la course de fond. Huitième livre où ne s’énoncent pas de nouvelles règles (car tout est semble-t-il déjà là, dès l’origine, dans son travail, et s’expanse, spirale lumière croissant depuis un ensemble originel et nodal d’expérience du monde). Mais où s’affirme avec plus encore d’aplomb cette confiance intranquille, fiévreuse, en l’homme, en ses forces vitales, en sa puissance d’amour (toutes options, l’amour : fièvre, sexe, compassion). Son protagoniste accueille, recueille la souffrance des agonisants. Puis surgit: « On en était là » (p. 36). On se pose et revient, la formule se fait récurrence : « On en était là » (p. 56), « On en était là » (p. 87). On est là, ici, aussi. Récurrence comme en talisman. On permet, autorise. On rallie, rassemble, & distance. On tutoie l’ensemble & vouvoie le particulier.

Ce On de narrateur incarne un tiers-étant, et ce faisant permet, & ce faisant, si l’on veut, incarne – si le désir s’en mêle, seulement si le désir s’en mêle (si l’on veut).

C’est ce aussi ce à quoi on s’est prêté, repérant ce point, minuscule, en commun, aux œuvres si distinctes, trichant sincère, réduisant en conscience, pour tenter d’entrer plus avant. On a réduit pour incarner, comme on distance pour toucher.

On en est là. On avance. On s’arrête, avançant, épuisé, souriant: on avance.

Si on veut, seulement,

si on veut.