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Devenirs du roman 2 : écriture et matériaux (collectif, éditions Inculte, mai 2014)

Devenirs du roman 2 : écriture et matériaux (collectif, éditions Inculte, mai 2014),

Par Emmanuel Adely, Jakuta Alikavazovic, Philippe Artières, Arno Bertina, Patrick Beurard-Valdoye, Nicole Caligaris, Claro, Thomas Clerc, Marie Cosnay, Tristan Garcia, Christian Garcin, Hélène Gaudy, Maylis de Kerangal, Mathieu Larnaudie, Hélène Ling, Vincent Message, Emmanuelle Pireyre, Christophe Pradeau, Charles Robinson, Oliver Rohe, Olivia Rosenthal, Anne Savelli, Joy Sorman et Philippe Vasset.

(à suivre : débat Devenirs du roman (vol.2, matériaux), avec Hélène Gaudy, Emmanuel Adely et Joy Sorman – lors du Festival écrivains en bord de mer, éditions 2014).

« Pourtant, vraiment, c’est chouette. Le zombi, c’est ce qui peut arriver de mieux après la mort. Un zombi, tu lui arraches un bras=récit, une jambe=psychologie, il continue à avancer. Tu lui pètes la colonne vertébrale=cohérence. Il est presque plus véloce. Tu lui éclates la tête=narrateur, tu lui mets le cul sur une épaule et les cheveux sur les genoux : pas de problème, il continue pareil. Désincarcéré du genre et de ses principes, il n’a conservé qu’un minimum de fonctions, une rapidité de mouvement, des souvenirs et des routines qui garantissent les intuitions et les réflexes de lecture. En plus, un zombi, c’est hyper méchant. Hyper agressif. Quand ça s’est refermé sur un lecteur ça ne veut plus le lâcher.
Sur une table, après le rayon philosophie, tu en as une dizaine face à toi. Une collection=la_meute. C’est ça que je veux, dit quelqu’un, des romans zombis.
Vu l’état du monde.
Qu’est-ce qu’on pouvait espérer de mieux ? »
(Charles Robinson)

Le roman, de retour, en questions – le roman, forme (format) en éternel retour, version zombie plus que phénix selon Charles Robinson, est au centre de ce livre – ou plutôt en périphérie, mais la périphérie fait centre, la périphérie est le cœur, vibrante et pulsative, telle la marge qui fait tenir la page, ou la suburbia capitale de Bruce Begout – tel ce zombie symbole de vie chez Robinson. Les devenirs du dit roman sont pluriels, et multiples – on comprend d’emblée qu’aucune démonstration magistrale ne sera délivrée.
On pourrait commencer, tautologique ou joueur, par interroger le devenir des devenirs du roman. Le second (ou deuxième, après tout qu’en savons-nous encore à cette heure?) volume de cet essai collectif ne fait pas que continuer le débat entamé à la parution du premier, début 2007. Il vaut aussi état des lieux et gestes et statuts de ses auteurs et d’un essaim de consœurs et confrères (représentatif à échelle réduite, du moins non exhaustive, d’un pan hyper qualitatif de la création littéraire contemporaine).
En 2007, quand Inculte, collectif d’auteurs, publie ce premier volume, il constitue l’aboutissement d’une aventure (celle de la revue éponyme) et le début d’une autre (celle de la maison d’édition, devenue en quelques années une de celles qui comptent, pourvoyeuse de littérature de et en recherche, qu’elle soit hexagonale ou étrangère). Depuis ce premier volume, le collectif a beaucoup tenté (notamment l’écriture en collectif, qu’il n’est pas réellement parvenu à réitérer après une chic fille), un peu bougé (certains l’ont quitté, comme François Bégaudeau, qui connut le succès que l’on sait, ou Joy Sorman, auteure ici d’une excellente livraison de rushes quasi en l’état originel, copeaux documentaires qui n’auront pas su trouver leur place dans son  » Lit national » (le bec en l’air, 2013), – mais l’auront nourri), il a surtout : avancé, individuellement (impossible de ne pas repenser ici à cette féconde et problématique notion de « progrès » qu’interrogeait Arno Bertina pendant cette résidence à Chambord, toujours lisible sur le blog SebecoroChambord et dans le livre paru ensuite), et, de fait, collectivement. Chacun en son sein a écrit, publié, cheminé dans le texte et l’espace littéraire. Les auteurs membres d’Inculte, s’ils ont acquis des notoriétés variables, ont tous cheminé vers et dans le roman, avec pour chacun d’entre eux des obsessions, des motifs indivis, et pour étonnant point commun de bifurquer : Rohe comme Enard comme Bertina comme Gaudy (absente du premier : là aussi, on est impressionné de la romancière qu’est devenue la « jeune pousse » (voir Plein Hiver, à découvrir, par exemple, par ce making-of sur remue.net), comme Larnaudie comme de Kerangal, changent de format d’ensemble (à l’échelle macro, du livre entier) voire de format de détail (à l’échelle du paragraphe, de la phrase, du lexique), à chaque livre. Le dispositif importe dans chacun de ces travaux – il importe mais ne prime pas, ou plus : chacun des auteurs considérés tente, à sa façon, à chaque livre, d’en déborder de l’intérieur l’assignation première. Souvent le projet même semble véhicule plus qu’aboutissement espéré. Le roman, ainsi, ne serait-il pas un véhicule – le véhicule idéal – pour explorer librement (le plus librement possible, pondérerons-nous) le monde extérieur et ses représentations diffractées ? Véhicule cabossé, pas très net, comme le corps en demi-charpie des zombis de Charles Romero-Robinson, mais cabane en mouvement ?
Et comme en un effet-retour logique, une des plus évidentes qualités de cet essai est de produire du littéraire. Les textes, pour nombre d’entre eux, font art poétique, ils font ce dont ils parlent : parmi les exemples les plus frappants, Emmanuel Adely, qui dans une variation en forme de démonstration logique implacable jusque dans ses éclats de folie, clin d’œil au Tractatus de Wittgenstein, déréalise le réel, histoire de rebattre d’entrée les cartes – s’il sera question, ici ,du/des matériaux, de son/leur apport à la fiction, nous prévient-on par cette entrée en matière, on n’y rejouera pas l’antienne opposant l’imaginaire au réaliste. D’ailleurs, les auteurs interrogés, s’ils expérimentent et questionnent la forme au sein de laquelle ils s’éploient (en l’occurrence, le si problématique roman), sont divers et nullement représentatifs d’un ensemble (quoi de commun entre, mettons Tristan Garcia et Christian Garcin, hors tentations d’homophonie ? Entre Hélène Gaudy et Emmanuelle Pireyre ? Entre, poussons un peu, la Maylis de Kerangal d’avant Corniche Kennedy (2008) et celle de Réparer les Vivants (2014) ?)
Matériaux, donc, à produire du roman, quel roman, et comment. Et se demandant comment, répondre parfois, au passage, au pourquoi causal et au pour quoi conséquent. La question est posée et ses réponses sont chapitrées en quatre parts, dont la porosité, les correspondances et la part d’irrésolution sont assumées dès le titre de chacune d’elle :

1. écouter un contrôleur fiscal dire de quelles ressources intérieures il puise la résistance à l’ennui, le sens du devoir civique et l’indifférence au regard d’autrui indispensable à l’exercice de son métier
2. car nous sommes des pilleurs, des kleptomanes sans scrupules, et le monde est à notre service
3. c’est Goethe qui s’étonnait de ceux qui venaient patiner sur un lac gelé́, mais ne s’interrogeaient nullement sur les fonds et les poissons sous la glace
4. redevenir un chacal – ou comment donner des nouvelles des flammes de l’enfer tout en décourageant la communication

Ces quatre ouvertures signent, soulignent le caractère d’Art poétique de cet essai – collectif, et donc disparate – et le pluriel du substantif devenirs, on y revient, a une importance extrême. La poétique, unificatrice de ce disparate, est, justement, une poétique du disparate, du patchwork organisé, de la tension à l’œuvre dans l’assemblage des matériaux langagiers (partie 1, mais aussi 2, et 3, voire 4), documentaires (2, mais aussi…) substantiels (3, mais aussi, etc.), essentiels (4… ), de l’énergie (animale, celle du zombi, mais aussi de l’ours, destructeur de documents, avaleur d’airelles, de Bertina) déployée via le rapport compliqué, moralement et techniquement compliqué, à ces matériaux envahissants. L’attitude de défense amusée, de la raisonneuse, ironiste et moraliste, Emmanuelle Pireyre, face aux datas (les données, dans leur version hypertrophiée, massifiée par l’environnement numérique – et d’user du terme data, dans son incongruité flasque, tout comme de reprendre la forme du commentaire des forums, est aussi manifestation de sa poétique actualisée : user des armes de l’adversaire, sur un mode d’art martial, comme les situationnistes l’ont théorisé, produit des effets par réaction (en chimie langagière) mais également un mode de vivacité, d’alerte, en lui-même productif).
Poétique, ai-je écrit, et à cet endroit un autre détail mérite d’être approfondi. La forme de l’entretien, dont on trouvait plusieurs occurrences dans le premier volume, de 2007, est ici restreinte, réduite à un exemplaire : et l’interviewé, Patrick Beurard-Valdoye, est le seul des intervenants qui soit « officiellement » estampillé « poète ». La discussion, stimulante, touffue, qu’il a avec Arno Bertina, voit rejaillir comme rarement ailleurs dans ces pages la notion d’Histoire (avec une capitale, mais charriant sa part de récit). Le poète organise une manière, rejouée sans cesse en ses formes et échos, de récit du monde, « Une forme délinquante de l’Histoire officielle ». Par cet isolat fédérateur (c’est d’ailleurs symboliquement de ce long entretien qu’est tirée la référence à Goethe qui unifie et titre cette troisième partie), on touche à une part essentielle de ce paradoxe qui n’en est pas un : protéiforme, ce roman actualisé, de recherche, d’exploration, de matériaux questionnés autant qu’usités, a de commun une question permanente posée au langage, envisagé selon des angles sans cesse changés. Le langage n’est pas un ornement – et le matériau documentaire n’est pas un (bien utile et joli) décor. En ce sens, un roman n’a pas à être « bien écrit », il n’est envisageable qu’écrit, il ne raconte quelque chose qu’écrit : le synopsis n’est rien – ou éventuellement une forme additionnelle à implanter dans le grand mix (pensons aux hypothèses géographico-fictionnelles des notices de lieux de culte éventuels que rédige le narrateur de La Conjuration de Philippe Vasset, lui-même ici réinterrogé, tout comme Pireyre et Adely, autres non-membres du collectif vers qui les Inculte se sont à nouveau tourné).

« Chacun de mes livres est toujours précédé d’une enquête – entretien, recherche de documents, etc. –, mais celle-ci est systématiquement menée à rebours : son but premier n’est pas de collecter des informations susceptibles de nourrir le récit pour le rendre vraisemblable, mais au contraire de localiser le plus précisément possible les zones où le réel s’affole et s’embrouille. Je considère ces triangles des Bermudes comme les véritables lieux du texte : c’est là, avec ce qui existe mais surtout avec ce qui manque, que se sont écrits mes livres. Dans les aires échappant au recensement géographique, sur les marches où s’échangent d’incompréhensibles valeurs, et à l’écoute des mythomanes les plus chevronnés. » (Philippe Vasset)

Autre effet retour, moins attendu encore, celui du manque, de la mélancolie – et de là, d’un retour discret, subtil, mais effectif, de soi dans cette recherche, dans ces constructions et déconstructions documentaires. Vasset, guetteur de la part d’irrationnel que porte et dégage la plus extrême rationalité. Olivia Rosenthal qui s’engouffre dans la lacune, le gap logique entre deux éléments recueillis en entretien (selon cette méthode de travail qu’elle expose ici avec autant de sincérité que de précision – une autre des qualités de livre, que cette réelle puissance documentaire) :

« C’est dans l’interstice et l’ellipse, par eux, que la fiction peut venir, le récit naître et grandir. »

Mais j’ajouterai deux discrets points d’orgue à ce livre, que sont les interventions d’Arno Bertina et d’Oliver Rohe. Ce dernier, réfléchissant à l’usage de sa biographie (témoin enfant et adolescent de la guerre civile libanaise) en tant que source documentaire, des réserves et précautions qui l’ont toujours tenu à distance de cette matière ; et à l’usage des documents photographiques comme possible recours au défaut de mémoire, en vient à louer le paradoxal manque résidant dans l’abondance :

« Si le document, comme indice historique, peut se substituer à la mémoire individuelle et faire parler le commun, s’il peut résoudre aussi, ne serait- ce que partiellement, la pénurie de signes dans le présent, il reste que le texte ne peut exister qu’à partir de ses insuffisances : celles que le document soulève de lui-même, les choses qu’il continue donc de ne pas dire, l’invisible qu’il laisse présager, celles qui naissent également de sa confrontation avec d’autres sources. »

C’est par un biais intime, également, que Bertina se glisse en ces méandres : narrant une part de son rapport quotidien à la photographie comme rapport (du monde, de son enregistrement fidèle, de ce qu’elle tente et promet d’en capter), en version micro et réitérée (chaque jour, inlassablement, prenant la même vue de sa fenêtre ; accumulant par centaines les photos de sa fille…) :

« La photo comme geste artistique, puis comme document, et en fait comme mélancolie.
En prenant toutes ces photos, je manifeste et tente d’objectiver une détresse souterraine qui se moque pas mal des gestes vains que je peux faire puisqu’elle ne desserre pas son étreinte. Morsure. On doit même pouvoir dire que ces gestes la nourrissent ; il y a toujours un horizon artistique derrière chaque prise de vue, qui ennoblit le geste dérisoire et la motivation psychologique – la détresse a un manteau qui a de la gueule (la veste en croco de Sailor, par exemple) et ça relance les dés. Voilà : le document crée de la mélancolie. L’archive, le document portent en eux, intrinsèquement, essentiellement, une mélancolie. Ils soignent une détresse par la mélancolie. (…) Heureusement je fabrique des anticorps, ou j’alimente des contre-feux. Heureusement il y a l’écriture. »

Ce jeu, entre l’intime et le fictionnel, produit par l’effet de mimétisme, voire de surplus de réel, que charrient les documents, et au premier rang d’entre eux, les photographies ; cette possibilité onirique et sensible, apportée par l’information, est un grand bénéfice.

Une ligne de fuite où prospèrent les formes de vie (les devenirs).

Devenirs du roman 2 : écriture et matériaux (collectif, éditions Inculte, mai 2014), Par Emmanuel Adely, Jakuta Alikavazovic, Philippe Artières, Arno Bertina, Patrick Beurard-Valdoye, Nicole Caligaris, Claro, Thomas Clerc, Marie Cosnay, Tristan Garcia, Christian Garcin, Hélène Gaudy, Maylis de Kerangal, Mathieu Larnaudie, Hélène Ling, Vincent Message, Emmanuelle Pireyre, Christophe Pradeau, Charles Robinson, Oliver Rohe, Olivia Rosenthal, Anne Savelli, Joy Sorman et Philippe Vasset.

Oliver Rohe, Châteaubriant, mardi 4 décembre, 20h30

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C’est écrit dans le journal, le Ouest-France, oui :

« L’écrivain Oliver Rohe sera présent à la médiathèque intercommunale de Châteaubriant mardi 4 décembre. Né en 1972, Olivier Rohe vit entre Berlin et Paris. Membre fondateur de la revue Inculte, il est l’auteur de quatre romans : Défaut d’origine, Terrain vague (Allia), Un peuple en petit (Gallimard) et Ma dernière création est un piège à taupes (Ed. Inculte) sur l’inventeur de la « kalachnikov ».« 

Et pour une fois, faisons confiance aux PQR – tout indique qu’il sera bien là, Oliver Rohe, à qui je poserai questions, demain soir, à l’invitation de Marie Chartres, à la Médiathèque de Châteaubriant. L’occasion de creuser encore (comme j’avais eu la chance de le faire aux cafés littéraires de Montelimar, en octobre) cette biographie en trompe l’œil, Ma dernière création est un piège à taupes (Ed. Inculte), un livre qui donne bien plus que son pitch (déjà alléchant) pourrait laisser imaginer.

L’occasion, à l’aune de ces surprises et contours-là, formels et diégétiques (qui offrent, par exemple, aux chapitres géopolitiques du livre une phrase des plus amples, romanesques), de questionner le geste et sa nécessité, cette nécessité-là d’écriture, qui fait que le rapport au monde (au monde en ses brisures, monde brutal, violent, guerrier, souvent) tel que nous le monte Rohe, ne se conçoit pas sans un renouvellement formel. Incessant, déroutant, aiguillonnant.

L’occasion de relire une nouvelle fois ce si troublant Peuple en petit, et quand même certainement, pour la route, de dire ne serait-ce que quelques mots d’hommage aux abeilles, parce que.

En résumé : venez.

On n’aurait pas imaginé

(photo : Non, il ne s’y  fait pas que du nougat;-)

Que ce serait bien, les cafés littéraires de Montélimar, un bon moment de travail et de retrouvailles (voir Benoît Vincent en ses terres, ça vaut large le déplacement), on s’en doutait et on l’attendait sereinement, on l’attendait sans y penser trop au-delà de ce qu’il y avait à faire (préparer) avant de faire ce qu’il y aurait à faire sur place (quatre débats publics avec des auteurs, ici également remerciés pour leur écoute et disponibilité : Oliver Rohe, Jean-Luc Seigle, Arthur Loustalot, John Burnside).

Mais que ce petit centre-ville, façades colorées vives (pour nous passer l’information que les aisselles humides n’auraient pas su, seules, certifier : on est au Sud, ici : méditerranéens le climat comme la chromie), que ces  quelques rues enchâssées circulaires soient aussi densément garnies de terrasses et restaurants accueillants ;

que les bistrots où l’on causerait avec les auteurs soient garnis à plein, voire bondés (cent personnes facile face à Maylis de Kerangal et Thierry Guichard ; pour le taiseux intarissable Jean-Luc Seigle même tarif, au même moment),

et que ce qui aurait pu être une gageure infaisable, en ces conditions-là, à savoir faire passer la parole, l’aider à se faire la plus audible, roule comme de soi, facilité par : une écoute (active, pas juste polie, cette affection palpable, empathique, face au jeune Arthur Loustalot) et un accueil (des cafetiers, hôtes joyeux, toniques, serviables).

On n’aurait pas imaginé, à ce point.

Christophe Manon devait croiser le vers avec Christian Prigent (malheureusement absent, et excusé), lequel fut remplacé par Jean-Pascal Dubost (et son livre de dettes au titre de plusieurs dizaines de mots, bel hommage à son panthéon personnel de fouilleurs, mâchonneurs, renverseurs de langue – de Tristan Corbière à Arno Schmidt), et Julien d’Abrigeon (pour un fulgurant travelling, manière de roman avec torrent d’images, le tout performé furieux, comme Le Zaroff seul sait scander : on ne gueule pas des histoires à voir, aurait-on cru, eh bien : si, sourit-on, estourbi et ravi). Christophe Manon, dont j’ai écrit ici un peu de l’estime que je porte à l’homme et à son art, lut son Testament (repris de Villon, drôle, gouailleur, et tellement mélodique), puis des futurs antérieurs, ses bribes lumineuses, fragmentaires et si denses, si noires et si lumineuses : et quelque chose est arrivé alors que je vis déjà un jour se produire (c’était à Paris, c’était pour remue.net, c’était ma première vraie rencontre avec les deux, Manon (son tremblement puis cette assise, cette netteté) et ses chants silencieux)) : ce qui vient alors c’est une certaine qualité de silence, un silence hors toute pompe, si surpris lui-même de cet alliage douceur & fracas, de ces images, en nombre, et si belles. De cette distance, de cette douceur, et de ce silence en nous tous, ce silence si ému.

Manon en point d’orgue de mes deux jours, et ce moment ou celle et celui qui ne connaissaient pas encore, se tournèrent vers moi comme ébahis, yeux réellement écarquillés : deux personnes, deux qui savent lire, qui prouvent encore s’il le fallait, que cet écrivain-là existe, oui, ô combien. (On parlait ci-dessus de passer, et de savoir et voir cette lumière-là passer, ça compte).

Ça compte, et ça porte, et ça aide, à questionner John Burnside, dont même l’infinie rondeur, l’extrême gentillesse, ne suffiraient à me mettre totalement à l’aise, tant son roman, ou long poème, Scintillation, m’a ébahi (j’en reparlerai sur ce site) , mais le truc tenace, force vive en dessous, porte, et tout va.

Et se souvenir alors que puisque tout avait commencé, vendredi soir, par cuisiner Oliver Rohe quant aux armes à feu (Ma dernière création est un piège à taupes, fiction biographique consacrée à Mikhail Kalachnikov, père du fusil éponyme dont je reparlerai, aussi, bientôt, sur ce site), devant la porte d’une pizzeria, on était, par ailleurs : bien armé.

Merci à toutes et tous, pour tout ça – et évidemment cette organisation impec’ (merci Odile, Guillemette, Armelle…)