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je désignerai le lieu et le temps de son éclat fugitif | Olivia Rosenthal, « Mécanismes de survie en milieu hostile », Verticales, août 2014

« Les faits ne se content pas d’arriver, ils reviennent. Qu’on les accepte ou non, ils sont plus insistants et plus entêtés que les stratagèmes qu’on invente pour les éviter. Ecrire fait partie de ces stratagèmes. On croit contrôler, répartir, organiser et tenir le réel sous sa coupe et la plupart du temps on se laisse déborder. On avance aveuglément vers le dénouement pour découvrir in extremis qu’en fictionnant le monde on a seulement essayé de retrouver ce qui avait eu lieu et qu’on avait oublié. » (page 11).

(…)

Après des semaines d’inquiétude, de rencontres fugaces, de conversations maladroites et gênées, je prends les devants. J’appelle mon ami au téléphone, je lui demande de ne pas s’absenter, je lui explique que j’ai besoin de marcher avec lui, d’arpenter nos territoires, d’écouter nos pas. De vivre en cadence. Je lui reproche de partir, je fais comme si je n’étais pas triste mais furieuse, je manifeste ma colère qui est une colère de façade, les colères de ceux qui se sentent trahis, humiliés, abandonnés, qui ne veulent pas être seuls. Je ne veux pas être à nouveau confrontée à une annonce qui vous dévaste parce que vous ne savez pas comment la rendre intelligible. Perdre quelqu’un qu’on aime est incompréhensible, inadmissible et révoltant. Il faudrait interdire de telles pratiques, le départ, la séparation, le suicide, la mort auraient dû faire l’objet de réglementations drastiques. Personne n’a pris la peine de réfléchir juridiquement aux contrats implicites par lesquels un humain s’engage à l’égard d’un autre humain, personne n’a rendu illégaux les ruptures, les relégations, les séparations, les départs. Je parle pour la première fois mais je n’explique pas la raison exacte de mon silence. Je ne précise pas que je suis hantée par la mort, que je veux à tout prix lui rester fidèle, que je crois bêtement que rester fidèle à une défunte, c’est ne plus jamais prononcer son nom, c’est l’abolir par excès de zèle. Je ne lâcherai pas ma peine, ni ne la donnerai en pâture à quelque ami que ce soit. Je resterai digne et fermée, dure comme le marbre. Et si mon ami me quitte, je vivrai dans l’impossible, je ne peux même pas imaginer ce que deviendrait Paris sans mon ami. » (page 131)

(Olivia Rosenthal, Mécanismes de survie en milieu hostile, , Verticales-Gallimard, août 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

« À présent il s’agit de descendre », annonçait, puis répétait, modulé, Nicole Caligaris dans son incroyable Paradis entre les jambes, paru chez les mêmes éditions Verticales début 2013. Dès l’incipit (reproduit ci-dessus, contrairement à mes usages dans cette rubrique, façon de déroger à des règles non écrites pour éviter qu’elles ne s’édictent vraiment) de ce nouveau livre d’Olivia Rosenthal, on comprend qu’il marque sinon un cap, du moins un virage, un moment singulier de son parcours d’écrivain.

Pour cette auteure dont je suis le travail avec assiduité depuis au moins On n’est pas là pour disparaitre, en 2007, arrive le temps de la bifurcation, vers la confrontation à quoi ses derniers livres (notamment Où vont les rennes après Noël, et quelques textes de performance, comme celui de Vertige) préparaient : à la béance initiale, à l’ineffable fondateur, à ce qui ne se raconte pas mais qui génère, provoque, fait avancer et rugir ses livres (« Sans doute que la littérature est l’art de taire en parlant, de signifier en taisant. », ajoute Caligaris ailleurs dans son livre).

Il y a un deuil originel, celui d’une sœur, et ce qui va avec, culpabilité, colère, fuite, multitude de mouvements contrariés, chez Rosenthal, dont son travail fait écho de façon multiple, par le biais de la parole d’autrui, souvent, reprise, voire re-mixée, selon des procédés de montage extrêmement habiles et frappants. Elle s’en expliquait déjà en 2009 dans cet entretien qu’elle m’avait accordé pour remue.net, elle est revenue de passionnante façon sur cette « méthode », ou, à tout le moins, « manière » de questionner, enregistrer puis reprendre pour écrire son texte, dans Devenirs du roman vol.2 (Inculte, 2014).

Bifurcation n’est pas annulation ou reniement, et Rosenthal ne passe pas ces excitants dispositifs d’alternance de voix, de propos, de registres, par pertes et profits : les documents retravaillés (qui concernent tous la mort, selon différents points de vue essentiellement techniques : celui de la médecine légale, de la criminologie, du témoignage de near death experience…) sont toujours présents, et maniés avec la même dextérité, provoquent le même plaisir (plaisir dans et de l’inconfort, tant elle souffle le chaud et le froid, plaisir d’être déstabilisé souvent, d’être surpris toujours). Le second extrait prélevé et repris ci-dessus (« Personne n’a pris la peine de réfléchir juridiquement aux contrats implicites par lesquels un humain s’engage à l’égard d’un autre humain, personne n’a rendu illégaux les ruptures, les relégations, les séparations, les départs (…) ») en atteste et le redit : seule la littérature (et le travail sur la langue : chez Rosenthal, fabrique habile d’effets de sens, d’ironie, d’humour, par frottements entre registres opposés) permet de presque dire – ici, presque dire le scandale de la mort, l’impossible du deuil, le dire presque, mettre en formes la question qu’il demeure, et ce questionnement, le passer en partage, en faire un terrain d’expérience partagée. C’est impossible – et c’est cet impossible-là qui vaut d’être creusé, arpenté, fouillé : tout le sens est là, de cet enjeu de fictionnalisation (de travail littéraire, de creusement par le langage) qu’elle évoque en incipit.

Bifurcation n’est pas reniement, loin de là : s’il y a ici resserrement, il poursuit ce qui s’entamait de subtile façon dans son très beau Ils ne sont pour rien dans mes larmes (Verticales, 2012), ensemble de récits de souvenirs de cinéma prélevés chez autrui, qui valaient seul et prenaient sens autre, une fois assemblés. Ce travail avec le cinéma n’est peut-être pas pour rien dans cet adoucissement du geste (qui n’est pas un affadissement du propos, on l’a compris). Le resserrement constaté est perceptible dans le montage, il est aussi un ralentissement (et discuter avec la mort, cette grande Ralentie, comme en somme ce livre le fait, appelait la décélération) : les cuts sont ici moins brutaux, et les ruptures, changements d’angles, d’énonciateurs, moins nombreux (c’est visible sur la page, moins fragmentée en éléments-textes séparés par des blancs que celle dOn n’est pas là pour disparaître (Verticales, 2007), par exemple).

L’énonciation s’unifie, la multiplicité des voix s’est comme métabolisée, en une seule, qui se fait la voix du multiple. Sans qu’il s’agisse d’une simple tentation du Je (ce chemin-là fut expérimenté de belle façon dans Que font les Rennes après Noël), de l’aveu, du déballage sans nuance, qui serait une piètre conquête, ce livre ose affronter – affronter la mort, ses effets, aussi concrets que lointains, sous-cutanés, ou métaphoriques – par la littérature, pour la littérature. Les nécessités sont égales : il vaut d’écrire pour approcher cet ineffable, pas juste de le raconter ; et cette approche, douloureuse, risquée, vaut aussi par ce qu’elle produit sur l’écriture. Citons encore, car le livre est empli de phrases si belles (et plus encore) :

 « Comme on désigne avec étonnement la lumière intense et minuscule qui dans la nuit galactique signale une ancienne étoile depuis longtemps éteinte, je désignerai le lieu et le temps de son éclat fugitif. »

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ROSENTHAL Olivia COUV Mecanismes de survie en milieu hostile

Olivia Rosenthal, Mécanismes de survie en milieu hostile, Verticales-Gallimard, Paru le 21 Août 2014, ISBN 978-2-07-014634-5

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Devenirs du roman 2 : écriture et matériaux (collectif, éditions Inculte, mai 2014)

Devenirs du roman 2 : écriture et matériaux (collectif, éditions Inculte, mai 2014),

Par Emmanuel Adely, Jakuta Alikavazovic, Philippe Artières, Arno Bertina, Patrick Beurard-Valdoye, Nicole Caligaris, Claro, Thomas Clerc, Marie Cosnay, Tristan Garcia, Christian Garcin, Hélène Gaudy, Maylis de Kerangal, Mathieu Larnaudie, Hélène Ling, Vincent Message, Emmanuelle Pireyre, Christophe Pradeau, Charles Robinson, Oliver Rohe, Olivia Rosenthal, Anne Savelli, Joy Sorman et Philippe Vasset.

(à suivre : débat Devenirs du roman (vol.2, matériaux), avec Hélène Gaudy, Emmanuel Adely et Joy Sorman – lors du Festival écrivains en bord de mer, éditions 2014).

« Pourtant, vraiment, c’est chouette. Le zombi, c’est ce qui peut arriver de mieux après la mort. Un zombi, tu lui arraches un bras=récit, une jambe=psychologie, il continue à avancer. Tu lui pètes la colonne vertébrale=cohérence. Il est presque plus véloce. Tu lui éclates la tête=narrateur, tu lui mets le cul sur une épaule et les cheveux sur les genoux : pas de problème, il continue pareil. Désincarcéré du genre et de ses principes, il n’a conservé qu’un minimum de fonctions, une rapidité de mouvement, des souvenirs et des routines qui garantissent les intuitions et les réflexes de lecture. En plus, un zombi, c’est hyper méchant. Hyper agressif. Quand ça s’est refermé sur un lecteur ça ne veut plus le lâcher.
Sur une table, après le rayon philosophie, tu en as une dizaine face à toi. Une collection=la_meute. C’est ça que je veux, dit quelqu’un, des romans zombis.
Vu l’état du monde.
Qu’est-ce qu’on pouvait espérer de mieux ? »
(Charles Robinson)

Le roman, de retour, en questions – le roman, forme (format) en éternel retour, version zombie plus que phénix selon Charles Robinson, est au centre de ce livre – ou plutôt en périphérie, mais la périphérie fait centre, la périphérie est le cœur, vibrante et pulsative, telle la marge qui fait tenir la page, ou la suburbia capitale de Bruce Begout – tel ce zombie symbole de vie chez Robinson. Les devenirs du dit roman sont pluriels, et multiples – on comprend d’emblée qu’aucune démonstration magistrale ne sera délivrée.
On pourrait commencer, tautologique ou joueur, par interroger le devenir des devenirs du roman. Le second (ou deuxième, après tout qu’en savons-nous encore à cette heure?) volume de cet essai collectif ne fait pas que continuer le débat entamé à la parution du premier, début 2007. Il vaut aussi état des lieux et gestes et statuts de ses auteurs et d’un essaim de consœurs et confrères (représentatif à échelle réduite, du moins non exhaustive, d’un pan hyper qualitatif de la création littéraire contemporaine).
En 2007, quand Inculte, collectif d’auteurs, publie ce premier volume, il constitue l’aboutissement d’une aventure (celle de la revue éponyme) et le début d’une autre (celle de la maison d’édition, devenue en quelques années une de celles qui comptent, pourvoyeuse de littérature de et en recherche, qu’elle soit hexagonale ou étrangère). Depuis ce premier volume, le collectif a beaucoup tenté (notamment l’écriture en collectif, qu’il n’est pas réellement parvenu à réitérer après une chic fille), un peu bougé (certains l’ont quitté, comme François Bégaudeau, qui connut le succès que l’on sait, ou Joy Sorman, auteure ici d’une excellente livraison de rushes quasi en l’état originel, copeaux documentaires qui n’auront pas su trouver leur place dans son  » Lit national » (le bec en l’air, 2013), – mais l’auront nourri), il a surtout : avancé, individuellement (impossible de ne pas repenser ici à cette féconde et problématique notion de « progrès » qu’interrogeait Arno Bertina pendant cette résidence à Chambord, toujours lisible sur le blog SebecoroChambord et dans le livre paru ensuite), et, de fait, collectivement. Chacun en son sein a écrit, publié, cheminé dans le texte et l’espace littéraire. Les auteurs membres d’Inculte, s’ils ont acquis des notoriétés variables, ont tous cheminé vers et dans le roman, avec pour chacun d’entre eux des obsessions, des motifs indivis, et pour étonnant point commun de bifurquer : Rohe comme Enard comme Bertina comme Gaudy (absente du premier : là aussi, on est impressionné de la romancière qu’est devenue la « jeune pousse » (voir Plein Hiver, à découvrir, par exemple, par ce making-of sur remue.net), comme Larnaudie comme de Kerangal, changent de format d’ensemble (à l’échelle macro, du livre entier) voire de format de détail (à l’échelle du paragraphe, de la phrase, du lexique), à chaque livre. Le dispositif importe dans chacun de ces travaux – il importe mais ne prime pas, ou plus : chacun des auteurs considérés tente, à sa façon, à chaque livre, d’en déborder de l’intérieur l’assignation première. Souvent le projet même semble véhicule plus qu’aboutissement espéré. Le roman, ainsi, ne serait-il pas un véhicule – le véhicule idéal – pour explorer librement (le plus librement possible, pondérerons-nous) le monde extérieur et ses représentations diffractées ? Véhicule cabossé, pas très net, comme le corps en demi-charpie des zombis de Charles Romero-Robinson, mais cabane en mouvement ?
Et comme en un effet-retour logique, une des plus évidentes qualités de cet essai est de produire du littéraire. Les textes, pour nombre d’entre eux, font art poétique, ils font ce dont ils parlent : parmi les exemples les plus frappants, Emmanuel Adely, qui dans une variation en forme de démonstration logique implacable jusque dans ses éclats de folie, clin d’œil au Tractatus de Wittgenstein, déréalise le réel, histoire de rebattre d’entrée les cartes – s’il sera question, ici ,du/des matériaux, de son/leur apport à la fiction, nous prévient-on par cette entrée en matière, on n’y rejouera pas l’antienne opposant l’imaginaire au réaliste. D’ailleurs, les auteurs interrogés, s’ils expérimentent et questionnent la forme au sein de laquelle ils s’éploient (en l’occurrence, le si problématique roman), sont divers et nullement représentatifs d’un ensemble (quoi de commun entre, mettons Tristan Garcia et Christian Garcin, hors tentations d’homophonie ? Entre Hélène Gaudy et Emmanuelle Pireyre ? Entre, poussons un peu, la Maylis de Kerangal d’avant Corniche Kennedy (2008) et celle de Réparer les Vivants (2014) ?)
Matériaux, donc, à produire du roman, quel roman, et comment. Et se demandant comment, répondre parfois, au passage, au pourquoi causal et au pour quoi conséquent. La question est posée et ses réponses sont chapitrées en quatre parts, dont la porosité, les correspondances et la part d’irrésolution sont assumées dès le titre de chacune d’elle :

1. écouter un contrôleur fiscal dire de quelles ressources intérieures il puise la résistance à l’ennui, le sens du devoir civique et l’indifférence au regard d’autrui indispensable à l’exercice de son métier
2. car nous sommes des pilleurs, des kleptomanes sans scrupules, et le monde est à notre service
3. c’est Goethe qui s’étonnait de ceux qui venaient patiner sur un lac gelé́, mais ne s’interrogeaient nullement sur les fonds et les poissons sous la glace
4. redevenir un chacal – ou comment donner des nouvelles des flammes de l’enfer tout en décourageant la communication

Ces quatre ouvertures signent, soulignent le caractère d’Art poétique de cet essai – collectif, et donc disparate – et le pluriel du substantif devenirs, on y revient, a une importance extrême. La poétique, unificatrice de ce disparate, est, justement, une poétique du disparate, du patchwork organisé, de la tension à l’œuvre dans l’assemblage des matériaux langagiers (partie 1, mais aussi 2, et 3, voire 4), documentaires (2, mais aussi…) substantiels (3, mais aussi, etc.), essentiels (4… ), de l’énergie (animale, celle du zombi, mais aussi de l’ours, destructeur de documents, avaleur d’airelles, de Bertina) déployée via le rapport compliqué, moralement et techniquement compliqué, à ces matériaux envahissants. L’attitude de défense amusée, de la raisonneuse, ironiste et moraliste, Emmanuelle Pireyre, face aux datas (les données, dans leur version hypertrophiée, massifiée par l’environnement numérique – et d’user du terme data, dans son incongruité flasque, tout comme de reprendre la forme du commentaire des forums, est aussi manifestation de sa poétique actualisée : user des armes de l’adversaire, sur un mode d’art martial, comme les situationnistes l’ont théorisé, produit des effets par réaction (en chimie langagière) mais également un mode de vivacité, d’alerte, en lui-même productif).
Poétique, ai-je écrit, et à cet endroit un autre détail mérite d’être approfondi. La forme de l’entretien, dont on trouvait plusieurs occurrences dans le premier volume, de 2007, est ici restreinte, réduite à un exemplaire : et l’interviewé, Patrick Beurard-Valdoye, est le seul des intervenants qui soit « officiellement » estampillé « poète ». La discussion, stimulante, touffue, qu’il a avec Arno Bertina, voit rejaillir comme rarement ailleurs dans ces pages la notion d’Histoire (avec une capitale, mais charriant sa part de récit). Le poète organise une manière, rejouée sans cesse en ses formes et échos, de récit du monde, « Une forme délinquante de l’Histoire officielle ». Par cet isolat fédérateur (c’est d’ailleurs symboliquement de ce long entretien qu’est tirée la référence à Goethe qui unifie et titre cette troisième partie), on touche à une part essentielle de ce paradoxe qui n’en est pas un : protéiforme, ce roman actualisé, de recherche, d’exploration, de matériaux questionnés autant qu’usités, a de commun une question permanente posée au langage, envisagé selon des angles sans cesse changés. Le langage n’est pas un ornement – et le matériau documentaire n’est pas un (bien utile et joli) décor. En ce sens, un roman n’a pas à être « bien écrit », il n’est envisageable qu’écrit, il ne raconte quelque chose qu’écrit : le synopsis n’est rien – ou éventuellement une forme additionnelle à implanter dans le grand mix (pensons aux hypothèses géographico-fictionnelles des notices de lieux de culte éventuels que rédige le narrateur de La Conjuration de Philippe Vasset, lui-même ici réinterrogé, tout comme Pireyre et Adely, autres non-membres du collectif vers qui les Inculte se sont à nouveau tourné).

« Chacun de mes livres est toujours précédé d’une enquête – entretien, recherche de documents, etc. –, mais celle-ci est systématiquement menée à rebours : son but premier n’est pas de collecter des informations susceptibles de nourrir le récit pour le rendre vraisemblable, mais au contraire de localiser le plus précisément possible les zones où le réel s’affole et s’embrouille. Je considère ces triangles des Bermudes comme les véritables lieux du texte : c’est là, avec ce qui existe mais surtout avec ce qui manque, que se sont écrits mes livres. Dans les aires échappant au recensement géographique, sur les marches où s’échangent d’incompréhensibles valeurs, et à l’écoute des mythomanes les plus chevronnés. » (Philippe Vasset)

Autre effet retour, moins attendu encore, celui du manque, de la mélancolie – et de là, d’un retour discret, subtil, mais effectif, de soi dans cette recherche, dans ces constructions et déconstructions documentaires. Vasset, guetteur de la part d’irrationnel que porte et dégage la plus extrême rationalité. Olivia Rosenthal qui s’engouffre dans la lacune, le gap logique entre deux éléments recueillis en entretien (selon cette méthode de travail qu’elle expose ici avec autant de sincérité que de précision – une autre des qualités de livre, que cette réelle puissance documentaire) :

« C’est dans l’interstice et l’ellipse, par eux, que la fiction peut venir, le récit naître et grandir. »

Mais j’ajouterai deux discrets points d’orgue à ce livre, que sont les interventions d’Arno Bertina et d’Oliver Rohe. Ce dernier, réfléchissant à l’usage de sa biographie (témoin enfant et adolescent de la guerre civile libanaise) en tant que source documentaire, des réserves et précautions qui l’ont toujours tenu à distance de cette matière ; et à l’usage des documents photographiques comme possible recours au défaut de mémoire, en vient à louer le paradoxal manque résidant dans l’abondance :

« Si le document, comme indice historique, peut se substituer à la mémoire individuelle et faire parler le commun, s’il peut résoudre aussi, ne serait- ce que partiellement, la pénurie de signes dans le présent, il reste que le texte ne peut exister qu’à partir de ses insuffisances : celles que le document soulève de lui-même, les choses qu’il continue donc de ne pas dire, l’invisible qu’il laisse présager, celles qui naissent également de sa confrontation avec d’autres sources. »

C’est par un biais intime, également, que Bertina se glisse en ces méandres : narrant une part de son rapport quotidien à la photographie comme rapport (du monde, de son enregistrement fidèle, de ce qu’elle tente et promet d’en capter), en version micro et réitérée (chaque jour, inlassablement, prenant la même vue de sa fenêtre ; accumulant par centaines les photos de sa fille…) :

« La photo comme geste artistique, puis comme document, et en fait comme mélancolie.
En prenant toutes ces photos, je manifeste et tente d’objectiver une détresse souterraine qui se moque pas mal des gestes vains que je peux faire puisqu’elle ne desserre pas son étreinte. Morsure. On doit même pouvoir dire que ces gestes la nourrissent ; il y a toujours un horizon artistique derrière chaque prise de vue, qui ennoblit le geste dérisoire et la motivation psychologique – la détresse a un manteau qui a de la gueule (la veste en croco de Sailor, par exemple) et ça relance les dés. Voilà : le document crée de la mélancolie. L’archive, le document portent en eux, intrinsèquement, essentiellement, une mélancolie. Ils soignent une détresse par la mélancolie. (…) Heureusement je fabrique des anticorps, ou j’alimente des contre-feux. Heureusement il y a l’écriture. »

Ce jeu, entre l’intime et le fictionnel, produit par l’effet de mimétisme, voire de surplus de réel, que charrient les documents, et au premier rang d’entre eux, les photographies ; cette possibilité onirique et sensible, apportée par l’information, est un grand bénéfice.

Une ligne de fuite où prospèrent les formes de vie (les devenirs).

Devenirs du roman 2 : écriture et matériaux (collectif, éditions Inculte, mai 2014), Par Emmanuel Adely, Jakuta Alikavazovic, Philippe Artières, Arno Bertina, Patrick Beurard-Valdoye, Nicole Caligaris, Claro, Thomas Clerc, Marie Cosnay, Tristan Garcia, Christian Garcin, Hélène Gaudy, Maylis de Kerangal, Mathieu Larnaudie, Hélène Ling, Vincent Message, Emmanuelle Pireyre, Christophe Pradeau, Charles Robinson, Oliver Rohe, Olivia Rosenthal, Anne Savelli, Joy Sorman et Philippe Vasset.

des gens aux dents blanches et au regard droit | Isabelle Sorente, 180 jours

« J’y suis retourné le lendemain, cette fois le formateur était accompagné d’une formatrice, même âge, même dynamisme, une blonde aux dents très blanches, on aurait dit un couple de présentateurs télé. Ils s’étaient mis en blouse comme des médecins, d’abord ils nous ont montré le caisson à CO2 adapté aux porcelets, la caisse avait la taille d’une maison de poupée, tu vois le genre de maison Barbie pour petites filles ? Ils ont plongé un petit tout maigre à l’intérieur, il tenait dans la main du formateur, je suppose qu’il y a des crevards en stock dans les bâtiments de l’institut ZSR, qui attendent dans un sous-sol le moment de se rendre utiles. Le lardon s’est tortillé un peu, il est tombé sur le côté. Il a battu des pattes. Il est mort. personne n’a osé regarder personne. Pendant une seconde, on aurait cru que l’âme du petit flottait dans la pièce et qu’il nous regardait par-dessus le plafond. La formatrice a fait une blague, et puis nouveaux schémas PowerPoint. Quand on est passé à la pratique du Matador, ils ont fait entrer un porc d’une soixantaine de kilos, maintenu par un lasso autour de la gueule. Qui veut essayer ? a dit le formateur. Une femme d’une trentaine d’années qui venait de passer chef a levé la main. Elle n’avait pas l’habitude, elle a du s’y reprendre à trois fois. J’entends encore son rire, je l’entendrai toute ma vie, ce rire-là, comme si on la chatouillait avec une lame de rasoir. Moi je disais rien, j’avais prétexté un mal de dos pour qu’on me foute la paix. À la pause, je t’ai arrangé le rendez-vous avec les gars du camion. Je voulais que tu voies. Je voulais que tu me dises si toi aussi, tu souffrais pour tout le monde. Pas seulement pour ceux qui souffrent. Mais pour ceux qui ne souffrent pas. Parce que tu vois, les deux formateurs, avec leurs joues roses et leur sourire figé, ce sont eux qui souffrent le plus. Ça leur fait mal d’être insensibles. Ça leur fait tellement mal que si tu le leur rappelles, c’est simple, ils te tuent. Quand ils sortaient des blagues du genre, vous n’allez pas vous affoler pour quelques mètres de saucisse, personne n’osait moufter. Même le petit jeune qui était pâle comme la mort. Parce qu’au fond de nous, on avait tous peur de se retrouver avec un lasso autour de la gueule et une balle entre les deux yeux. On avait tous peur d’être à la place du porc. Quand je suis sorti, j’ai décidé d’aller me balader en ville pour me changer les idées. Et pour la première fois, j’ai remarqué les publicités, tu vois,toutes ces publicités où des gens montrent leurs dents, ils sourient pour tout et n’importe quoi, à cause d’un compte d’épargne, d’un produit capillaire ou d’un cocktails de vitamines, ce sont les mêmes partout, sur tous les murs du monde : des gens aux dents blanches et au regard droit. Des gens contents d’eux. Tu vas rire, Martin, mais j’ai enfin compris pourquoi ces gens ne sont jamais pris en entier. La photo montre leur visage, à la limite, leur torse en plan américain. Elle ne descend jamais plus bas, parce que ces gens contents d’eux viennent de tuer quelqu’un. Regarde bien toutes les affiches et tu verras. Ils ne sourient pas à cause du produit qu’ils vantent, ça, c’est le conte pour enfants. Ils sourient parce que quelqu’un se tord à leurs pieds et que leurs semelles trempent dans son sang. Les visages implacables qui sourient sur nos murs sont des visages de tueurs. Une fois que tu l’as compris, tu ne vois que ça. »

(Isabelle Sorrente, in 180 jours, JC Lattès, Date de Parution : 09/2013, ISBN : 9782709636650, 450 pages )

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres entier.)

Il n’est pas aisé de faire quelque chose, littérairement, de l’élevage industriel des animaux qu’on mange, chaque jour. Et ce, d’autant qu’Olivia Rosenthal a mis la barre assez haut avec »Que font les Rennes après Noël ?« , captant l’item comme elle seule y parvient, par la grâce de son montage raffiné de documentaire et de fiction, le captant avec tant d’intensité qu’il nous semble sien, comme territoire réservé, ensuite. Il n’est pas aisé d’en faire quelque chose, et Isabelle Sorente y parvient. Elle en fait : un roman, un roman captivant, envoûtant, déjouant les clichés et déplaçant le pathos. Un universitaire se documente sur la souffrance animale et rencontre : un abattoir industriel, son patron self-made-man (bonnet rouge avant l’heure, typique du capitalisme breton), un de ses responsables, et : ses porcs. Je ne dirai rien de plus du pitch – puisque l’intrigue fonctionne, ne la dévoilons pas. Mais le déport affectif, habilement ouvragé, permet d’éviter le larmoyant et de traiter des conséquences de cette industrialisation du cycle de la vie en son entier (la naissance de l’animal, ainsi quantifiée et optimisée, n’est pas moins traumatique que sa mort), et de poser plus claire, plus nette, cette question qu’on évite tant elle nous plonge en stupeur, en effarement, dès lors qu’on s’y arrête : ce que faisons-nous vertigineux, que faisons-nous de notre idée de l’être, en faisant à l’autre (l’animal). Ce que faisons-nous, soigneusement évité à chaque passage en caisse, à chaque bouchée avalée, est ici le moteur, l’inducteur d’une dramaturgie implacable : où tout s’enchaîne dès qu’on entre en ces lieux distincts, hyper hygiénisés – mais dont l’odeur persiste, ensuite, résistant à toutes les douches. Pour faire passer, tenir, ce problème profondément moral, il fallait une cohérence interne, entre les actions et les paroles (sans ces sentences artificielles qui rendent si souvent les dialogues des romans romanesques irréels et repoussants) ; il fallait pour cela une écriture. Elle est là. L’extrait prélevé, ci-dessus, en témoigne.

« Les Lois de l’Hospitalité » & « Viande froide » de Olivia Rosenthal

1.Les anciens ne sont pas revenus sur le site. Ils sont restés chez eux. Ils ont pensé à autre chose. Ils ont poursuivi leur existence ailleurs. Ils ont dit la vie continue, ça ne s’arrête pas là, le service a été fermé mais heureusement y a pas mort d’homme. Quand les travaux de réhabilitation ont commencé, on leur a proposé de visiter mais rares sont ceux qui se sont manifestés. Avec le temps, forcément, y avait eu mort d’hommes. Mais aussi de la réticence. De la crainte. De l’émotion. Revenir là où on a travaillé pendant plusieurs décennies pour quoi faire. Pour voir quoi. Il n’y a rien à voir. C’est troué. C’est cassé. C’est bouleversé. C’est détruit. C’est creusé. C’est traumatisé. A quoi ça sert de venir. C’est ouvert. C’est blessé. C’est plein de cicatrices. C’est bétonné. C’est transformé. C’est méconnaissable.

(extrait de « Viande Froide », de Olivia Rosenthal)

En cet automne Olivia Rosenthal sort deux livres, contenant deux textes hybrides en marge de la rentrée, chez deux éditeurs qui lui sont inhabituels.

« Viande froide », texte écrit dans le cadre d’une résidence au 104, paraît aux éditions du même nom « Les Lois de l’hospitalité », texte écrit dans le cadre d’une résidence aux Subsistances, a paru chez feues les éditions inventaire-invention.

On perçoit dès les deux titres un humour à froid (le cas de le dire) un maniement comme symétrique de l’ironie :
d’un côté, les lois (non écrites) de l’hospitalité, dont on sait à quel point dans notre aujourd’hui, elles sont supplantées voire écrasées (comme un fichier en écrase un autre) par d’autres lois de préférence ;
en face la viande froide qui rappelle à l’ancienne fonction perdue du lieu refait à neuf, emblème de la culture en ce qu’elle de plus trendy – ce qui n’enlève nullement à la qualité des productions émanant, ce livre édité par le 104, en est une preuve.
Les deux titres grincent et leur contenu avec. Manière de perforer plus insistant encore ce sillon entamé peu à peu, d’une ironie (déjà présente, l’humour avec, dans ses « anciens ouvrages » comme celui-ci) déclenchée par des modulations de phrases simples a priori (puisque courtes) et dont la possibilité de sens multiples augmente la densité, la résonance dans l’air. Phénomène déjà à l’œuvre dans son récent « On n’est pas là pour disparaître », lequel connut le succès que l’on sait, phénomène accru sans doute depuis que Olivia Rosenthal multiplie les performances scéniques, seule ou le plus souvent en collaborations, comme avec Patrick Chatelier et qu’elle s’intéresse de près à la question théâtrale.

– avec le mot choucroute commence l’ambiguïté, parce que c’est un mot complètement aberrant, il est composé de « chou » et de « kraut », et en allemand la racine de kraut signifie chou, donc quand on dit choucroute c’est un peu comme si on disait deux fois chou.
– je suis contente qu’on commence par choucroute. Pour un alsacien, c’est le commencement de tout. La nourriture, c’est vraiment important.
– c’est pas la nourriture, c’est la langue.

La question théâtrale, d’ailleurs, perle fortement dans « Les Lois de l’hospitalité », recension d’un travail d’entretiens qui donna lieu à chantiers théâtraux. Mais plus vaste, la question du dialogue, la question de parler charpente et vrille ces deux textes (puisque « Viande Froide », travail de résidence, est également né d’entretiens avec des témoins de diverses époques et usages du dit lieu sis au 104 de la rue d’Aubervilliers).

Il y a beaucoup à dire encore sur ce qu’explore Olivia Rosenthal et qui prend forme de plus en plus concrète, assez pour s’en entretenir avec elle : voir cet entretien de février 2009 : « Entrer dans la langue de l’autre et la saisir de l’intérieur ».