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Elitza Gueorguieva, Nina Yargekov, Deux ordonnées hors de l’ordinaire

Ci-dessous, ce texte de présentation avant la rencontre (évoquée ici), organisée avec et pour la Maison de la poésie de Nantes, au lieu unique, jeudi 9 février 2017. Le podcast de nos entretiens est à venir dans quelques jours, et des moments des lectures seront eux à visionner sur le site tout neuf de la maison de la poésie. Je corrige le moins possible de ce texte qui fut lu hier, lequel a donc un statut spécifique, oral, adressé (aux auteurs présentes, aux gens présents face à nous). Mais il m’importait de l’écrire ainsi, ce compliment mêlé tant ces deux livres m’ont apporté cet automne. Ces présentations pour la maison de la poésie (qu’en général on retrouve, l’année suivante, dans l’anthologie gare maritime) me sont importantes : là encore, c’est l’écriture de ce texte, dans ces circonstances (quand il faut le lire le soir même, en public ; quand il constitue aussi une forme de salut à ces deux auteures que je ne connais alors que de loin, « électroniquement » et pour les avoir lues ; quand il s’insère dans un déroulé de soirée assez précis), c’est cette contrainte-là, je crois, qui permet à l’écriture de métaboliser un peu de tout ce que j’ai pensé de cette haute fantaisie commune à ces deux livres, laquelle leur permet de dire avec une telle élégance, une finesse partagée, de l’Étranger — de celle et celui d’ailleurs, d’un lointain trop déconsidéré, mai, et avec une grande habileté dans chaque cas, de dire surtout  l’Étranger en soi, en chacun d’entre nous.

Et puis aussi, c’est important, redire : que les gens étaient ravis, que donc la promesse fut tenue, de l’annonce que j’en faisais :

« ces deux fictions différentes (par leur volume, leur organisation d’ensemble et de détail) et pourtant liées par bien des points, et notamment de questionner (voire d’interpeller, en tutoyant ou vouvoyant) la « question identitaire », celle de l’accueil, celle de l’autre — et premièrement de l’autre en soi, irréductible — hors des sentiers battus et des tristes barrières habituelles, en envoyant tout valser, par la grâce de l’invention, de la langue. De le faire avec esprit et malice. Cette fantaisie-là, cette légèreté, singulières et partagées, ce goût des formes hybrides, des proses joueuses, font de cette association d’un soir, un truc spécial : quelque chose comme une fête. ».

Une douce fête, c’en fut une – et la promesse ainsi tenue, s’en retourner souriant, les lire.

photo par anthony poiraudeau

photo par anthony poiraudeau

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Elitza Gueorguieva, Nina Yargekov, Deux ordonnées hors de l’ordinaire (La deuxième personne singulière et la deuxième personne plurielle).

Rencontre croisée depuis deux livres, parus quasi simultanément fin août 2016, il y a quelques mois donc, dans le grand vrac de ce que l’on nomme « rentrée littéraire », massive mobilisation des tables de librairies, ordinairement vouée au genre qu’on nomme roman.

De ces deux, ouvrez les guillemets, romans, fermez les guillemets, Double nationalité de Nina Yargekov, (son troisième chez P.O.L), Les Cosmonautes ne font que passer, de Elitza Gueorguieva (son premier, chez Verticales), je ne saurais affirmer lequel des deux est le moins ordinaire (pas plus que je ne saurais affirmer lequel des deux est le mieux ordonné, chacun inventant son organisation formelle spécifique, chacun des livres, chacune des auteures, trouvant l’ordonnancement idoine pour régir au mieux le chemin du récit, dans/de/depuis la, les mémoires, individuelles et collective).

De ces deux livres, à la rentrée, je n’ai su choisir un « préféré » ;

parce que si, comme beaucoup d’entre nous, j’aime les inventaires et énumérations, j’aime moins les classements ou charts, en ce sens qu’ils réduisent considérablement la possibilité, l’espace, le vertige des taxonomies expansives ;

mais aussi parce que les deux se sont assez organiquement reliés dans mes choix ou sélections : sans le penser en amont, je n’ai cessé de toujours présenter l’un puis l’autre, ou l’autre puis l’un : ces deux livres se sont enchevêtrés dans mon discours, enchâssés sans se confondre, distincts mais toujours s’appelant. À cet appariement il y a, certainement, sinon des raisons, du moins des logiques, des liens, une constellation de points communs, de détail et d’ensemble.

Il y a des points communs, entre ces deux livres. Qui, sinon se ressemblent, du moins, s’assemblent. Par leur manière, de s’adresser, à la deuxième personne (à la deuxième personne singulière pour Elitza, à la deuxième personne plurielle pour Nina) ; par leur langue (leur invention d’une voix, et d’un regard porté sur les choses, dans et contre notre langue commune, d’usage) ; par leur haut degré de fantaisie et d’étrangement – haut estrangement, bien au-delà d’un effet d’exotisme, puisque inventant, dans les deux cas, une position d’énonciation qui regarde cet ici lointain comme un ici avant tout bizarre, qui rapproche ainsi le supposé proche et le supposé lointain, considérés à égal niveau de bizarrerie.

Ce sont ces rapports qui font le sens de cette proposition croisée, ce sont avec eux que nous avancerons, en dialogue avec ces deux auteures, avec leurs textes, qu’elles vous liront.

Deux auteures, donc :

photo anthony poiraudeau

photo anthony poiraudeau

Elitza Gueorgieva, née en 1983 en Bulgarie, vivant en France depuis quinze ans (ce qui ne fait sans doute pas d’elle une binationale, on n’osera lui demander ses papiers, mais la question se posera peut-être), écrit, filme, parle live (avec des malicieux complices comme Benoît Toqué), entreprend des travaux avec Olivia Rosenthal, qui fut sa professeure au sein du master de création de Paris VIII : pas de hasard, la question d’énonciation est au cœur du travail d’Olivia Rosenthal, structurant ses textes – la fantaisie aussi. Dans le livre d’Elitza Gueorguieva, le monde nous apparaît par le langage (c’est un peu le principe de la littérature, me direz-vous), mais dans la conscience de cette narratrice, enfant des années 80 d’un pays de l’Est nommé Bulgarie, le monde, il s’invente en même temps que le langage (officiel, notamment) le masque ou le découvre. Le malentendu prend ici sa pleine place, entre « conquêtes spéciales », « vrais » et faux communistes : ce que l’enfant entend ou distingue mal, ainsi retranscrit, permet d’entendre plusieurs choses à la fois. Et l’invention littéraire ouvre des possibles, multiples, dans la perception immédiate comme dans dans sa remémoration : possible individuels (voies qui s’ouvrent au personnage), et possibles partagés voies qui s’ouvrent à l’interprétation, à celle ou celui qui lit).

photo anthony poiraudeau

photo anthony poiraudeau

Nina Yargekov, née en France en 1980 de parents Hongrois, a publié deux romans chez P.O.L, Tuer Catherine puis Vous serez mes témoins, avant celui-ci. Elle y pose, fictionnellement, des questions d’identité, tangibles, proposant à la fiction d’agir dans le réel – en en renversant l’ordinaire représentation, par un usage interrogateur du langage (elle est traductrice, du Hongrois vers le Français, et notamment de textes juridiques). Lorsqu’elle se présente comme espionne velléitaire sur le site de son éditeur, c’est encore faire signe de cette fantaisie extrêmement sérieuse, on dirait pince-sans-rire quand c’est l’inverse – et le vertigineux Double nationalité dont elle va nous lire un extrait, nous le prouve sans cesse : à chaque page, à chaque rencontre ratée (avec autrui, avec son origine, avec aucun des deux pays dont elle ne parvient à élire un favori, un originel) qu’elle narre, elle nous pince et nous fait rire, les deux toujours simultanément. Etrangère toujours, étrangère de Yazigie en France puis étrangère de Lutringie en Hongrie, on n’en sort pas de ce vertige en lequel la narratrice franco-hongroise, hongro-française, se débat, cherchant sa place, et nous entraîne, qui souffrons (et rions) avec elle de cette impossible autant qu’obligée assignation — cherchant sa place quand elle est là d’emblée et toujours plus, cette place, là, entre les langues. C’est infernal, c’est merveilleux.

Elitza GUEORGUIEVA – Les cosmonautes ne font que passer   (Verticales), Date de parution : 25 août 2016, Présentation sur le site de l’éditeur / extrait à lire ici

Nina YARGEKOV — Double nationalité (P.O.L) / Date de parution :  8 sept 2016 / Présentation sur le site de l’éditeur / extrait à lire ici

Heures d’hiver

Quelques rendez-vous /

à Nantes (Vent d’Ouest, La vie devant soi, Maison de la poésie de Nantes-Lieu Unique), Paris, Saint-Jean-de-Monts… /

avec Dimitri Bortnikov, Alexandre Civico, Emmanuelle Pagano, Elitza Gueorguieva, Nina Yargekov, Camille de Toledo, Florence Seyvos

 

Ces quelques rendez-vous avec des auteurs cher-e-s, que j’aurai le plaisir d’animer ces prochaines semaines (et d’avoir fomentées, avec ces merveilleux lieux et organisateurs) – See you.

Rencontre avec Dimitri Bortnikov et Alexandre Civico / Jeudi 2 février, 19h15, Nantes
Bortnikov©FredericStucin-Civico 2 ©Léa Crespi

À La vie devant soi – Nantes

Rencontre à propos des romans « Face au Styx » (D.Bortnikov, Rivages, janvier 2017) et « La peau, l’écorce » (A.Civico, Rivages, 2017)
« Entrer dans le discours par une chatière qui est la narration et d’y sortir par une lucarne par laquelle Villon le voleur avait quitté la poésie ». Voici ce que me répond Dimitri Bortnikov, à une question assez anodine concernant son complice et interlocuteur de ce jeudi 2 février à La vie Devant soi, Alexandre Civico. Toute la furieuse poésie de Bortnikov est là, toute son astuce aussi, sa façon d’user du langage à la fois comme une forme (pliable,extensible, malléable) et d’un haut-parleur – tout parle dans la phrase de Bortnikov, même quand ça semble s’échapper, parfois, au premier abord. Après ses livres chez allia, il illumine en astre noir la rentrée littéraire de janvier. La presse lui réserve un accueil émerveillé, nous l’écouterons ensemble ce soir-là avec grand appétit.


Avec lui, son ami, Alexandre Civico, auteur d’un deuxième roman, « La peau, l’écorce » aux mêmes éditions Rivages, court récit de guerre et d’après, qui vient couronner cet effort, cette économie, ce régime de tension qu’on avait déjà apprécié dans son premier, « La peau sous les ongles », il y a deux ans. Ici une forme d’alliance des contraires se fait (le récit de combat, en alternance avec le récit patria-matriarcal, du lien de l’enfant au parent), dans une langue volontairement épurée.

Deux livres différents, une complicité qui n’est pas une gémellité. Deux sacrées individualités avec lesquelles dialoguer, deux univers neufs à découvrir. Complices et singuliers, oui. Car oui, au fait, Alexandre Civico, quand je lui demande, inopinément, quelques mots pour dire son Bortnikov, son partenaire d’un soir (et de longue date, on l’a dit), voici ce qu’il m’en répond : « Dimitri est l’un des plus grands auteurs français vivants ».

De quoi se nourrir, de quoi vivre une bien belle soirée.

Rencontre avec Emmanuelle Pagano (autour de « Saufs riverains », P.O.L, 2017) / Mardi 7 février, 19h30, librairie Vent d’Ouest, Nantes 

Emmanuelle Pagano par H/Bramberger

Début 2015, « Lignes et fils », d’Emmanuelle Pagano, avait somptueusement entamé cette « trilogie des rives », que vient continuer ce deuxième opus. Saufs riverains, qui paraît en cette rentrée de janvier, est un ambitieux roman, qui pousse plus loin encore le principe de ramifications à l’œuvre : ramifications entre lieux et personnes, entre époques et paysages, observés et questionnés, toujours, depuis les noms qu’on leur donne, aux choses, aux lieux, aux gens. L’Histoire familiale prendra ici une majuscule, tant elle irrigue au-delà de son simple cadre, rendant lisible la complexité, la multiplicité de rapports d’être au monde.
 
Nous profiterons d’un nouveau temps de sa résidence autour du lac de Grandlieu avec « L’Esprit du lieu », pour tirer ensemble quelques-uns des fils de ce très beau roman, et l’écouterons aussi nous raconter ses rives et marches au bord du lac.
 
Emmanuelle Pagano est écrivaine, auteure de huit romans chez P.O.L, et de livres en collaboration avec des artistes, plasticiens…

 Nina Yargekov & Elitza Gueorguieva / Jeudi 9 février 19h30, Maison de la poésie de Nantes Lieu Unique

 Nina Yargekov & Elitza Gueorguieva

Lectures et entretien animé par Guénaël Boutouillet.
Ce sont deux fictions différentes, pourtant liées par bien des points, notamment la « question identitaire », celle de l’accueil, celle de l’autre hors des sentiers battus et des tristes barrières habituelles, en envoyant tout valser, par la grâce de l’invention, de la langue – et de le faire avec esprit et malice. Cette fantaisie, cette légèreté, singulières et partagées, ce goût des formes hybrides, des proses joueuses, font de cette association d’un soir, un
truc spécial.

Rencontre remue.net : Et si on mélangeait nos mondes, rencontre avec Camille de Toledo / Une soirée Remue.net (en complicité avec Diacritik, en partenariat avec la Scène du Balcon).

Mercredi 22 février, 20 heures à la Maison de la Poésie de Paris
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portrait camille de toledo par Pierre-Jérôme Adjedj, 2015/ illustration : Alexander Pavlenko, Toledo Art Forms, 2015.

Pour les nantais : Partie 2 — Camille de Toledo à la librairie Vent d’Ouest, Nantes, jeudi 23 février, 19h30

— ne pas oublier de réserver, au (Tel) 01 44 54 53 00 du mardi au samedi de 15h à 18h ou bien, par mail : accueil@maisondelapoesieparis.com

Pour fêter la sortie du roman – Le Livre de de la Faim et de la Soif (Gallimard, 2017) – de Camille de Toledo, Remue.net, Diacritik et la Maison de la Poésievous invitent chaleureusement à croiser nos mondes, hybrider nos histoires, entremêler nos mythes, nos langues. Cette soirée aura lieu à la Maison de la Poésie, le 22 février 2016, entre 20h et 21h et sera suivi d’un verre et d’un léger banquet.

« J’ai rêvé, écrit l’auteur, à propos du « Livre de la Faim et de la Soif », d’une langue des mélanges, des débordements, une langue qui se rouvre à l’étrangeté, à l’irréel des mondes, à l’infirmité et à l’exil. J’ai rêvé d’un livre qui assume les hybridités, les transformations et la pluralité des mondes. »

Fidèle à ce rêve, cette soirée Remue.net conduite par Guénaël Boutouillet se fera sous le signe de « Tolède », ville des traductions, des sorcelleries et des mélanges.
Ouverture : lecture et percussion, avec Yi-Ping Yang.
Clôture : lecture et violoncelle, Valentin Mussou…

Café littéraire : Florence Seyvos / 25 février 2017 à 15h, Médiathèque – Saint Jean de Monts

 Café littéraire : Florence Seyvos

 Florence Seyvos remporte a 20 ans, le premier prix d’un concours de nouvelles, puis écrit son premier roman pour la jeunesse « comme au cinéma » paru dans la collection »page blanche » chez Gallimard.

Outre ses romans pour la jeunesse à « l’Ecole des Loisirs », elle a également publié pour les adultes aux éditions de l’Olivier, notamment « les apparitions » (prix Goncourt du premier roman et prix France Télévision), « le Garçon incassable » (prix renaudot Poche 2014) et le dernier en date, en août 2016 « La Sainte famille »

Elle a écrit plusieurs scénarios de films avec Noémie Lvovsky dont « Camille redouble »

Rencontre animée par Guénaël Boutouillet, et vente-dédicaces à la suite de la rencontre.

Rencontre avec Mika Biermann (Le 07 octobre 2015, 19h30, Librairie Vent d’Ouest (Nantes)) | podcast

Rencontre avec Mika Biermann

(cliquez sur l’image ci-dessous pour lancer le podcast)

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Mike Biermann « Booming » | entretien avec Gb | librairie Vents d’Ouest, Nantes |7 octobre 2015 by Guénaël Boutouillet on Mixcloud

« Surgis du fin fond du décor, Lee Lightouch et Pato Conchi, le grand maigre et le petit gros, se rendent à Booming pour raison sentimentale. « Personne ne va à Booming » ; « Prenez un bonbon, je ne crois pas qu’ils en aient » : on les avait pourtant prévenus. Kid Padoon et sa bande font régner la terreur à Booming, le shérif à leur botte, le bordel à leur service, le saloon à leur disposition, le croque-mort aux petits soins.Mais ça n’est encore rien : il y a quelque chose de détraqué à Booming, un truc qui coince, qui débloque, qui recoince et qui vous rend cinglé. Accrochez-vous : Booming est un western quantique qui se joue des balles et du temps qui passe. » (présentation sur le site de l’éditeur, anacharsis)

Avec Mika Biermann, ce soir-là, nous n’étions pas très nombreux – mais cet incroyable accent (germano-marseillais, quand même !), cette chaleur et la singularité de ce parcours, de ce propos, de ces quatre livres nous ont permis de passer un très beau et agréable moment. Il y parle de son rapport si personnel (si loin et proche) à la langue française qu’il conquiert et continue d’apprendre en faisant littérature avec… « Prétendre à la poésie dans une langue qui n’est pas la sienne, ça c’est très curieux – d’où, mon plaisir. »

Nous avons parlé de « Booming », western hallucinogène paru chez Anacharsis (tout comme son tumultueux roman d’aventures « Un blanc », en 2013), ainsi que de ses deux autres romans parus chez P.O.L, « Palais à volonté » et « Mikki et le village miniature ».

Sur Faire(800)signes : Lire un extrait de Booming, lire un extrait de Mikki ou le village miniature.

« Une lave blanche arrivant pour vous sertir et vous enfouir tout doucement tout. » | Bertrand Belin, Requin, éditions P.O.L, 2015

belin

« C’est dans cet immeuble que tout s’est joué. Le lait s’est répandu. Une crue patiente et déterminée, implacable et calme. Une lave blanche arrivant pour vous sertir et vous enfouir tout doucement tout. On eût aussi dit le néant qui revenait sur ses pas, et cela, comme le spectacle d’un lac engloutissant un village, soulevait le cœur. Les choses de la cuisine et nos villages s’y reflétaient faiblement ; ce qu’on y décelait de formes faisait songer à un accident photographique.

Je suis lié à cet événement comme un chien à son piquet. Mon agitation m’aura conduit à dessiner un cercle, j’occupe ce cercle. Quoi que j’aie pu vivre depuis, je l’ai vécu depuis ce cercle. Je suis l’unique administrateur du cercle et le seul à connaître son existence. Ce cercle est l’objet de toute mon attention. Surtout, son existence ne doit pas être décelée. D’abord, le cercle n’est autre que le fruit de l’événement qui l’inaugura, mais par la suite, c’est dans la rude et imbécile tâche de le dissimuler aux autres qu’a résidé sa subsistance. Il est juste de dire que la noyade à laquelle je me livre maintenant ne se déroule pas ailleurs que dans ce cercle. Après que j’aurai disparu sous la surface, dans peu, le cercle, comme les autres ondes formées par les battements éperdus de mes membres, ira en s’élargissant jusqu’à disparaitre aux pieds des roseaux qui garnissent la rive nord et au sud jusqu’à la petite plage de sable gris où Peggy lit et où Alan s’active autour d’un ballon de football. Les coordonnées du cercle seront perdues, atomisées dans le microscopique, dans l’infime où se défera le remous que mon corps paniqué imprime à la surface du contre-réservoir de Grosbois. »

(Bertrand Belin, Requin, éditions P.O.L, 2015)

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Le narrateur de ce roman est, à ce stade du récit, en cours de noyade, saisi d’une crampe alors qu’il nageait, à quelques mètres de sa femme et de son fils, dans le « contre-réservoir de Grosbois », lac artificiel des environs de Dijon. A tout stade du récit la noyade est en cours ; elle est le lanceur du dit récit, chez un narrateur dont on comprend assez vite qu’il est un homme plutôt taiseux, socialement mal ajusté.

La figure narrative ainsi présentée peut susciter la méfiance – on craint d’assister au déploiement de la réminiscence précipitée avant mort imminente, du toute-la-vie-qui-défile-en-un-instant-fatidique, motif romanesque dont le déjà-vu pourrait produire du cliché par brassées, entre excès de lyrisme ou de pathos, sur-signification a posteriori des éléments d’une vie passée.

Rien de cela n’arrive, et si ce premier roman de Bertrand Belin n’est pas exempt de ces défauts qu’on ne sait s’empêcher de traquer dans les premiers pas, ceux-ci sont, d’une part, férocement singuliers, et d’autre part, associés d’une étrange -et étrangement fertile- manière.

Rien de cela n’arrive, car rien ne se passe comme on pourrait s’y attendre. Tout pourtant nous est annoncé d’emblée (la noyade, point de départ et d’arrivée), ou en amont : deux motifs nous font signe, sans cesse : celui du lait noyé (dont il est question dans le premier paragraphe de l’extrait cité plus haut), celui du combat contre les cygnes. Les deux, dont on ne dira rien, sont à la fois des éléments majeurs de l’histoire, et des figures poétiques, anti-épiphaniques : deux clés obscures – et oxymoriques, puisque lumineuses, dont le blanc presque aveuglant voudrait contredire la noirceur.

Noirceur, oui, car dans la vie racontée de ce narrateur, tout ne fut pas, c’est peu de le dire, rigolo. L’origine dieppoise, modeste, voire violente, est un fardeau évident, dont il faudra plus que molester des cygnes (figures aristocratiques magnifiquement salies par Belin) pour se délester. Un fardeau, qui pose un problème, fatalement irrésolu, de place – lequel, sans le priver des mots (les études supérieures peuvent les procurer, les éléments de langage), en complique l’usage, en abîme le rythme. Son flux de paroles semble osciller entre congestion et soudaines irruptions  : ainsi présente-t-il sa première rencontre avec celle qui deviendrait ensuite son épouse, et sa piètre habileté à l’exercice de la drague :

« Hélas, nous n’eûmes ce soir-là qu’une seule autre occasion de nous parler. J’en fis un piètre usage. Je ne sus lui parler que ma dévorante passion : l’archéologie. Il ne fut question que d’archéologie. Elle manifesta d’abord une généreuse attention qui se mua sûrement en civilité puis en politesse avant de s’installer en ennui véritable. Je déroulai devant elle de longs serpents de connaissances d’une voix incongrûment exaltée où se devinait (je le sentis en parlant), avant toute autre chose, la crainte d’ennuyer. Dès qu’elle en eût l’occasion, elle feignit d’être contrainte d’offrir son attention à d’autres invités, sous d’autres tropiques. »

 Noirceur, qui ne se prive pas d’humour, par effet de mises à distance (amplifié par l’usage de ce passé simple). Ce qui le permet, ce regard distancié, lointain, c’est une écriture, à la fois rigoureuse et ondulante. Voilà certainement le défaut que certains trouveront au livre, cette modulation de la phrase, qui varie : sèche et courte comme la poésie dont Belin se nourrit depuis des années, puis sciemment compliquée d’enrichissements lexicaux et syntaxiques. Il a voulu trop en faire, penseront certains, pour un premier roman… Sauf que, par un permanent miracle, l’équilibre se fait au cœur de cette tension à l’œuvre, l’alliance des éléments contraires produit une réaction chimique à la couleur inédite.

Le livre tient, et le livre est un roman.

Et ce roman est beau, inédit, intensément étonnant.

(Et j’aurais pu aussi commencer par là, cette surprise initiale -par affirmer que ce roman est, avant tout, un roman. Que cette première surprise est un bonheur – on aurait imaginé un ensemble de proses brèves et tendues, à l’aune des paroles et de la syntaxe qui habitent les chansons du Bertrand Belin chanteur, et ce phrasé, rêche, de demi-mots, sait se développer pour habiter le bâtiment de plus grande envergure qu’est le livre.)

(Et j’aurais alors continué par la surprise dans la surprise, du rapport étroit se tissant peu à peu, entre son dernier (magnifique) album, « Parcs », et ce livre – dont on se rend compte on ouvrant le livre du disque. La récurrence des prénoms, motifs et figures produit un aller et retour entre les deux ouvrages, espace ouvert qui en agrandit les possibles).

(Et j’aurais dit un peu de ces rapports, effectifs et potentiels, dans ce livre dont l’incipit casse une pierre (« j’ai cassé une pierre grosse comme le point à l’aide d’une pierre grosse comme une palette à la diable ») et le dernier paragraphe en appelle à l’éternité des états de nature ; dont le personnage principal, ayant quitté l’eau et la mer pour s’enraciner dans les terres (et l’archéologie qui le passionne), ne parvient qu’à se noyer, dans un lac artificiel ; dont les phrases vont ensemble et séparément brillent.)

(Et les parenthèses pourraient rester ouvertes, radiales en réplique, échos du cercle décrit plus haut).

Ce livre est une surprise en soi, augmentée par les rapports qu’il crée, en son sein et vers ailleurs ; c’est aussi une promesse, une main tendue : en cours de lecture, on s’est déjà comme habitué, sans s’en apercevoir, à ce doux inconfort, à ces alliances contre nature (entre symbolique et prosaïque, entre distance et tragique, entre élémentaire, voire archaïque, et arborescence), à cette constitution d’un état de lecture : une solide constitution, plongée dans un liquide menaçant.

Ce roman est aussi, assurément, pleinement, poétique : dans son détail, celui de la phrase, du fragment, du paragraphe ; dans son entier tout autant : Requin est, en somme, la constitution d’un état poétique.

La promesse, oui, d’un inconfort où habiter, dans cette étrange joie composite.

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Bertrand Belin,

Requin, éditions P.O.L, mars 2015, 192 pages, ISBN : 978-2-8180-3571-9.

Rencontre avec Emmanuelle Pagano, Saint-Jean-de-Monts, samedi 28 février 2015 (vidéo)

[Rencontre avec Emmanuelle Pagano, café littéraire, Espace culturel de Saint-Jean-de-Monts, samedi 28 février 2015 – dans le cadre de sa résidence partagée en Vendée, avec le Grand R]

Lire la chronique de Lignes et fils (2015,P.O.L)

Partie 1. [vimeo 126042927 w=500 h=375]

Partie 2. [vimeo 126466151 w=500 h=375]

Emmanuelle Pagano était en « résidence partagée » en Vendée, en janvier et février 2015, où elle est revenue régulièrement durant ce printemps 2015. Au même moment (en février) a paru Lignes et Fils, splendide roman des rives et des eaux, chez P.O.L ; et le rapport entre ce livre et ce séjour dans les bocages et les marais dépasse de loin l’ordinaire promotion d’un ouvrage.
Pendant qu’elle présente, notamment, ce livre au public, elle se documente alentour sur d’autres aspects de la vie des hommes et des femmes avec et par l’eau : « La Trilogie des rives », ce sont trois fictions autour de la relation de l’eau et de l’homme à leur point de jonction (les rives). Le premier volume, Ligne et Fils, concerne les rivières et les moulinages, les deux autres volumes s’intéressent aux lacs de barrages et aux différentes retenues d’eau (vol. 2), aux fleuves, estuaires, mers, océans, marées et marais (vol. 3). (extrait d’un article à paraître dans Mobilisons !, revue web et imprimée de Mobilis (Pôle régional de coopération des acteurs du livre et de la lecture en Pays de la Loire).

Merci à l’équipe de la Médiathèque de Saint-Jean-de-Monts, pour la possibilité qui m’est  offerte, et réitérée, depuis 2011, d’y inviter des auteurs, pour une lecture-rencontre, en format café littéraire, le samedi après-midi, et pour cette captation, trace de ce moment.

Emmanuelle Pagano, Ligne et fils, éditions P.O.L, 2015

[Rencontre avec Emmanuelle Pagano, café littéraire, Espace culturel de Saint-Jean-de-Monts, samedi 28 février 2015, 15h – dans le cadre de sa résidence partagée en Vendée, avec le Grand R]

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« Elle appelait ce journal le journal de l’eau, non à cause de l’encre communicative, mais parce que tous les conflits répertoriés, qui constituaient, après l’inscription méticuleuse des commandes, la majeure partie du journal, étaient liés aux droits d’eaux. Le partage de l’eau était un sujet de conversation à table, lorsque mon grand-père était devenu adulte. Il fallait trouver le moyen de s’arranger avec les paysans qui avaient besoin de l’eau pour l’irrigation des terres. On cherchait ensemble, la mère, le père, le fils, comment régler ces conflits fonciers dont l’enjeu était l’eau. Mon arrière-grand-mère prônait ouvertement l’étendue du processus d’appropriation au-delà de l’espace de l’usine, un espace étendu le plus loin possible pour avoir le droit de l’eau partout. Chaque achat de parcelle donnait un droit d’eau supplémentaire. Pourtant personne ne savait au juste à qui appartenait le cours de la rivière. On savait qui possédait les rives, jusqu’au milieu du lit, mais le cours, la vitesse et la lenteur de l’eau, cette puissance qui faisait tourner les machines, n’appartenait à personne. Mon arrière-grand-mère ne l’entendait pas ainsi, elle qui était devenue Ligne. Elle disait justifié d’avoir la mainmise sur toute la rivière, et ne se préoccupait pas de considérations poétiques sur le courant. Les relations conflictuelles entre utilisateurs de droits d’eau alimentaient les procès fréquents qui, à l’entendre, finiraient par les ruiner. Elle préférait posséder tout le village, quitte à devoir louer leur droit d’eau aux paysans, en établissant un règlement strict des levées et des béals à l’ombre des arbres. Elle supposait que ces manants n’avaient pas de montre. Dans le journal de l’eau, les contrats de location étaient minutieusement détaillés, avec mention des noms et qualités des personnes, et même une description précise des bords de l’eau, rehaussée de plans crayonnés. L’inventaire des acquisitions foncières ressemblait au dessin des rives : les achats de terrain, appliqués, multiples et patients, n’étaient que des prétextes aux droits d’eau sur les barrages et les béalières, quartier par quartier. Les parcelles agricoles annexes servaient de monnaie d’échange. La jouissance de l’eau était alors soumise à une jurisprudence civile qui départageait les droits des utilisateurs et ceux de la propriété riveraine. Des actes notariés, accords et contrats, formalisaient les droits de chacun et tentaient de régler les problèmes de transferts de propriété, tandis que les tribunaux tranchaient de nombreux litiges qui ne manquaient pas d’advenir quand l’eau venait à manquer. Les archives contenaient tous ces documents techniques, les procès-verbaux, les ordonnances, les requêtes et les jugements, tous les contrats et tous les baux, et les délicats dessins au crayon des plans des rives, dépliables. » (Emmanuelle Pagano, Ligne et fils, la trilogie des rives, I, éditions P.O.L, 2015)

Ce livre d’Emmanuelle Pagano, je le lis dans la perspective d’une rencontre publique (café littéraire à la médiathèque de Saint-Jean de Monts, samedi 28 février 2015) ; et cette lecture orientée, concentrée vers une discussion, vous aide, je le pense et le vérifie souvent, à éclairer votre cheminement dans un texte dense, à faire des liens dans l’organisme vaste et complexe qu’est un livre – je persiste à penser qu’elle n’amoindrit pas le plaisir de lecteur mais l’augmente, ouvre des brèches qui travaillent, en amont, le souvenir qu’on aura du livre, en aval.

Ici, même sans cette concentration dirigée, il faudrait être aveugle pour passer à côté d’un aspect, d’une question, qui se pose et sans cesse se repose, d’un motif qui sans cesse revient – en bonne logique, puisqu’il s’agit de l’eau, élément naturel fascinant, multiple et problématique, à laquelle ce cycle de trois livres annoncés (dont Ligne et fils est le premier) sera consacré .

Ce qui fascine, hors ce regard posé avec tant d’empathie et zéro inconvenance (qui serait celle d’un certain lyrisme poisseux, d’un sentimentalisme facile, lequel ne concerne pas, n’a jamais concerné Emmanuelle Pagano) sur les humains comme sur la rivière (son écoulement, son usage multiple (industriel, contemplatif, récréatif, amoureux)), c’est à quel point ce « contrat » implicite est rempli dès le premier volume de ce cycle : l’eau est partout dans ce livre. Narrativement, déjà : tout commence par un coma éthylique (un dessèchement consécutif à un trop-plein de soif), qui renvoie une mère à un premier manquement dans le rapport familial (cet ado qu’elle retrouve aux urgences, elle l’y avait accompagné déjà, dans sa première enfance, après l’avoir quasiment laissé mourir de soif) ; ou bien : tout commence par l’implantation d’une dynastie industrielle, celle des Ligne, du nom de la rivière où se pose leur fabrique textile (et quelle belle et subtile polysémie, celle qui apparaît, entre les fils du textile, et les fils de famille). Les deux s’entrelacent chez cette mère incomplète : « Je n’ai pas hérité de la fabrique. Ce que j’hérite c’est une avarie, celle de ces hommes qui avaient si soif de tout, d’amour, de pouvoir. L’héritage de ces hommes altérés a fait de moi celle que je suis, célibataire, presque orpheline de fils, comme si j’étais plus apparentée à cette altération qu’à leur nom, à leur patrimoine. »

Mais, au-delà du seul récit, et comme l’eau est, répétons-le, multiple, elle est partout présente et toujours discrète – ou, à tout le moins, fluide. L’eau n’est pas un thème, posé comme un papier calque sur le texte (prétexte venant recouvrir le texte et ses possibles comme c’est souvent le cas pour les « romans à thèse »), non, l’eau s’écoule au sein du livre autant qu’elle le construit – et elle le construit d’immanente manière, circulant (tel un fluide, une sève) entre ses points de fixation multiples : le travail du textile ; les rapports sociaux et familiaux dans leur entier ; le désir du et dans le paysage (comme c’est le cas pour cette narratrice, photographe obsessionnelle dans sa pratique et velléitaire selon la perception qu’en ont les autres, qu’en a le monde extérieur).

Pour exemple, cet extrait, cité ci-dessus, qui en lui-même ne témoigne que d’une partie de cette question : l’importance patrimoniale et juridique de l’eau, de ses mouvements, des lignes et des courbes qu’elle trace dans un paysage, sa façon de jouer, par le coût de ses rives, sur le coût des terres agricoles – la façon, en somme, dont le « vide » joue sur la valeur du plein, une belle leçon d’économie spéculative, métaphoriquement transposable à l’économie la plus actuelle et informatisée. Mais c’est aussi une discrète évocation des rapports de force au sein de la famille.

J’aurais pu en choisir d’autres (et ne pas m’arrêter, les choisir tous, notant tout selon ce désir de copiste qu’évoquait Xavier Person, qui était le mien en lisant le dernier Cadiot également), il y a des passages magnifiques sur les HLM, leurs terrasses et leurs caves, mais aussi de la nature en tant que lieu de vie et d’usage. Il y a cette fiction documentaire et documentée, gorgée d’un lexique spécifique, étonnant, nourrissant (des béalières aux « rivières de vent », la langue toujours avive encore ce qui au premier chef, d’emblée, me passionne.)

Il y a, enfin, cette magnifique façon qu’a Emmanuelle Pagano de faire chanter les muets , de rendre hommage aux taiseux, aux absents – à celles et ceux, qui, plus-que-perdants selon les normes sociales d’usage, sont obstinément hors du jeu, à côté, sans voix. Dans la description de ces béants perdus, Pagano a toujours excellé (j’ai découvert ces jours-ci non sans émotion le Tiroir à cheveux, admirant ce pari impossible qu’il tenait, cet équilibre virtuose, cette tenue impeccable dans la description d’une famille inaboutie, d’un ratage paradoxalement lumineux). Le vide apparent produit – et produit du plein. Ce vide, cette absence, ces errances sont rendus avec une précision impeccable.

La façon dont le vide influence le plein est centrale en ce livre : l’absence et le lacunaire sont ce qui déterminent le monde réel, ainsi que Pagano nous le montre. L’inertie (celle, apparente, de cette narratrice « fautive » d’abandons familiaux successifs ; de sa relation muette et forte avec son fils), le silence, l’abandon, ne sont qu’apparence. L’envers de l’action, de l’histoire, les mouvements invisibles en dessous la surface (de l’eau, des choses), agissent et agitent le monde visible.

Et l’eau, masse fluide et toujours en fuite, demeure le personnage central de ce livre, qui tel ce journal de leau dont il fait état « Les archives contenaient tous ces documents techniques, les procès-verbaux, les ordonnances, les requêtes et les jugements, tous les contrats et tous les baux, et les délicats dessins au crayon des plans des rives, dépliables. ».

(Emmanuelle Pagano, Ligne et fils, la trilogie des rives, I, éditions P.O.L, 2015, ISBN : 978-2-8180-3556-6)

Retour définitif et durable du définitif et du durable | Olivier Cadiot, Providence (P.O.L, 2015)

« Il me manque tout de lui, alors je préfère reconstruire l’ensemble à partir d’un ou deux petits éléments vrais. Tout refaire à partir de deux ou trois mots en capitale aperçus à la dérobée sur le chariot d’une machine à écrire dans une chambre d’été – volets fermés avec des rayons qui, aussi précisément que le laser d’un fusil, venaient poser des points rouges sur les coussins verts d’un canapé dans l’angle sombre. On retrouve une chanson disparue, on accumule des détails, un peu comme on dessine par traits de crayon successifs un portrait-robot. Et homo factus est. »

Retour définitif et durable du définitif et du durable

Providence, d’Olivier Cadiot, paraît en ce mois de janvier 2015 chez P.O.L. Ce livre en quatre parties est un départ nouveau, après le « cycle Robinson », qui de Futur ancien fugitif à Un mage en été, en passant par Le Colonel des zouaves et Retour définitif et durable de l’être aimé, livres tous publiés chez P.O.L et, pour la plupart d’entre eux, adaptés au (voire créés pour le) théâtre, avec les complices Laurent Poitrenaux (comédien) et Ludovic Lagarde (metteur en scène). Il y a, donc, du neuf – mais du neuf, il y en a toujours eu, chez Cadiot, à chaque phrase du neuf, jusqu’à l’étourdissement –, il y a, disons, du changement, profond et subtil, en même temps que des retrouvailles : comme le dit très bien Charles Robinson « D’Olivier Cadiot, on peut dire ce que Kafka disait de Strindberg : je ne le lis pas seulement pour le lire, mais pour me blottir contre sa poitrine. On ne lit pas Cadiot, on s’y baigne. »

J’ai déjà expliqué dans une récente chronique en quoi la lecture de ce livre me fut un bain, de jouvence et de chaleur, me (re)chargea en bonheur dans un temps difficile (si le mot « bonheur » est trop, disons que « bien-être » n’est pas assez pour signifier cet effet-là : c’est un lieu situé entre bonheur et bien-être, un point d’absolu, mouvant). J’ai déjàécrit aussi à quel point il m’était difficile de n’en pas corner chaque page, recopier chaque paragraphe, puis le suivant puis le précédent. (Parmi toutes les fonctions tenues par cet objet si multiple qu’est un livre de Cadiot, on peut donc ajouter origami).

Mais il faut bien choisir. Cet extrait-là, ci-dessus, dit tout – tout y compris le manque (c’est pourquoi j’en ajouterai d’autres). Il dit que quelque chose manque. Que quelque chose manque toujours (rappelons-nous les stases mélancoliques et l’appel à la super sœur, dans Retour définitif et durable de l’être aimé), et que la recherche de ce quelque chose est un motif (un thème autant qu’un moteur).
Cet extrait-là dit, en tout cas, un aspect essentiel de Providence, visible, frappant : c’est le calme – un calme relatif, disons : une grande aspiration au calme, qui, concentrée, originelle, produit de nombreux effets calmants sur la machine-texte si trépidante de Cadiot.

Ce calme-là

Ce calme, revendiqué par l’auteur (visionnez la vidéo en bas de page, pour constater aussi que cet apaisement ne leste pas cet inimitable flow, fluide et scintillant), n’est pourtant pas de repli sur soi (sur le genre, sur le récit, non plus, non : Cadiot n’a pas fait inscrire « roman » sur la couverture puisque ceci n’est pas un roman, comme son théâtre n’était pas du théâtre, sa poésie pas de la poésie, chez lui toujours ça bouge entre, ça joue).

Vitesse et prolifération (d’images, les récurrentes -parcs et châteaux reclus, mondains ermites étranges…- et leurs suivantes, variables, renouvelées ; de métaphores ; d’idées ; de rapports entre les trois), vitesse et prolifération sont toujours là : il y a même d’heureux étourdissements, voire des mises en abyme du principe, notamment dans le troisième texte, Illusions perdues où Balzac est passé à la centrifugeuse-mais-cool.

On dirait du Cadiot revu par Cadiot, pour ainsi dire – relisez cette phrase et considérez bien qu’elle ni étourdie, ni absurde : l’auteur, dont la disparition du narrateur usuel (ce bon vieux Robinson) détermine l’usage de nouveaux avatars, anime ces ces nouvelles voix autant qu’il les écoute, lesquelles se chevauchent, communiquent autrement avec lui. À voix nouvelles, porosités nouvelles.

Porosités nouvelles, et puis reprise, retours, de la figure littéraire. Balzac, donc. Mais aussi Burroughs, en clausule tordue et tordante de ce troisième texte. Mais encore, dans cette nouvelle finale, au titre éponyme Providence, l’incursion de Victor Hugo dont la visite de la maison parisienne est savoureuse. La figure de l’auteur est très présente – il faut bien, plaisantera-t-on, puisque dans tout ce manque, le narrateur est le manque fondateur – et l’auteur, c’est aussi Cadiot lui-même. Providence est ce livre où Olivier Cadiot, subtil observateur se refusant au statut de théoricien, observe plus nettement (comme au premier degré, mais un premier degré tellement plus subtil que celui du récit narratif ordinaire) sa propre pratique et la soumet à sa méthode.

(à sa méthode = à sa phrase).

Car il y a une méthode Cadiot, disons une méthode-phrase, une personnalisation de la grammaire qui agit d’abord à l’échelle de la phrase, et non d’emblée à l’échelle  du livre (car s’il y a « un plan » dit-il encore dans l’entretien ci-dessous,  il s’annule en cours de route, disparaît sous ce qu’il a permis de produire). La grammaire, qui fut attentivement et tendrement observée dès L’art poetic (1988), et la syntaxe, sont les premiers outils du renouvellement. Du renouvellement habituel, par juxtaposition de propositions de niveaux de sens différents dans une même phrase, qui déroulent plusieurs strates au sein d’un même élément de syntaxe (la phrase) :

« Un château désaffecté qui aurait abrité une colonie de vacances transformée en centre de transfert pour personnes en difficulté. »

L’invention de la vitesse nécessaire

Mais il y a aussi un renouvellement autre dans ce renouvellement permanent : l’apparition de points-virgules, nombreux tirets d’incise, vont de pair avec la raréfaction du blanc sur la page. «Je me suis amusé à écrire les transitions », dit-il encore. Et si la vitesse, d’apparitions-disparitions, entre prestidigitation et irisation, n’est pas abolie, ce dont on se réjouit car elle est au cœur, qu’il a, dedans la vitesse, fabriqué quelque chose, Olivier Cadiot, qu’il a inventé une sorte de vitesse nécessaire, laquelle a infusé dans nombre de livres d’auteurs plus jeunes, et souvent trafiquant du côté du roman, qui y ont chopé une option supplémentaire, le turbo qu’il leur fallait pour passer un palier, renouveler la tessiture, changer le diaphragme voire l’objectif ; si ici la vitesse demeure, et son agilité, cette vitesse de pensée-kaléidoscope produit ses effets dans des volumes autres. Lesquels effets changent, de fait. Simple question de perspective.

La course n’est plus folle, les bois ne sont plus des terrains d’entraînement à l’action-commando pour majordome métaphysique, ils servent à la promenade.
La marche est possible, et s’avère dès lors nécessaire, dans cette vaste entreprise d’indexation miraculeuse du tout, de tout ce qui fonctionne et avance dans une conscience, un corps, une vie. D’indexation transversale et comme pour voir, d’inventaire sauvage, au conditionnel et donc potentiel, fictif :

« On peut se demander si, en faisant dormir de force au musée un écrivain nul dans le lit de Proust, il n’aurait pas le matin, pendant quelques secondes, la capacité soudaine d’écrire une phrase comme Le pépiement matinal des oiseaux semblait insipide à Françoise. Dans le meilleur des cas, cette illumination risque d’être brève ; comme pour n’importe qui, sortant d’un cinéma, se surprend à marcher quelques centaines de mètres à la manière de Steve McQueen. Il est certain que l’on pourrait calculer ça, le degré d’influence.

Si la manière d’allumer votre cigarette vous vient d’un cousin éloigné entraperçu dans votre enfance, il en va de même pour des milliers de petits gestes, habitudes et expressions que vous avez empruntés à des personnes réelles ou imaginaires. Vous risqueriez d’arrêter de vivre en vous occupant d’une tâche pareille. »

Je conclurai par un autre extrait, qui vaudrait pour lui seul, même détaché du livre, qui affirme aussi quelque chose de très beau sur notre environnement devenu numérique, sur ce qu’il change à la lecture comme à l’écriture du monde, à la vie. Car cela peut-être influe aussi : si Olivier Cadiot est une forme d’écrivain hypertextuel, sorte d’encyclopédiste explosé, la massification de l’affaire Internet ces dernières années permet autant qu’elle ôte, complique et amoindrit, multiplie les options mais diminue les charmes, interdit les questions demeurées sans réponse pour la beauté du geste – d’où peut-être le recours au calme, nécessaire comme le fut en son temps son invention de la vitesse.

Et comme chez lui toute parcelle dit aussi le grand tout, ce qui pourrait faire aveu de défaite relance une métaphore applicable à son propre travail  (Et si l’on représentait en accéléré les réponses qui s’ajoutent et se défont, on dirait un building de mots qui grandirait à l’infini vers le ciel. »). Et à nouveau ça repart, et tout repart, toujours. Toujours quelque chose manque, et quelque chose advient. Merci.

« Tu es perdu. Mais c’est la moindre des choses. Les gens ont toujours été perdus. Autrefois, pour trouver son chemin, on ouvrait des almanachs : anecdotes ; gravures sombres de falaises de graphite noir escaladées par un groupe en perdition ; conseils techniques ; encadrés avec des chiffres et des graphiques. On y découvrait la maison idéale construite dans un arbre énorme où s’installe une famille de naufragés. Les choses n’ont pas changé. Tu trouveras à l’intérieur du réseau la formulation des inquiétudes de chacun : comment nourrir un enfant sauvage ? Que faire ? J’ai appuyé sur la mauvaise touche et je ne peux pas revenir en arrière. On trouve la recette du cake au rhum, la quantité d’engrais que tu dois répandre dans un champ de 13 ha de sorgho et à quel moment, en fonction des usages, de la météo ou des mouvements de la Lune. Tu auras sous les yeux les dessins d’une charrue automatique pour mini-potager, la bonne date de la saison pour rempoter les cyclamens, le manuel de construction d’un observatoire à poissons, le guide de confection express d’un aspirateur à venin de serpent. Tu es face au monument fabriqué par toutes les questions possibles que les êtres se posent. Et si l’on représentait en accéléré les réponses qui s’ajoutent et se défont, on dirait un building de mots qui grandirait à l’infini vers le ciel. »

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Olivier Cadiot, <em>Providence</em> (P.O.L, 2015), janvier 2015, 256 pages, ISBN : 978-2-8180-2014-2

ci-dessous, vidéo par jean-paul hirsch:   où Olivier Cadiot tente de dire de quoi et comment est composé « Providence », et où il est notamment question de roman et d’autobiographie, de Balzac et de William Burroughs, à l’occasion de la parution aux éditions P.O.L de « Providence », à Paris.

J’ai corné toutes les pages (d’un livre providentiel, d’un livre d’Olivier Cadiot).

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J’ai corné toutes les pages.

(C’est-à-dire très lentement. )

La semaine avait été rude, elle avait été celle du plein événement qui nous avait toutes et tous happés, lessivés, brassés ; je me sentais massif et contretemps, béton plutôt flou, en grand impossible calme, grand impossible faire. Rien n’était donc à venir, rien n’était là. Rien de possible. Hormis marcher encore en nombre ou faire nombre de signaux à distance.
Il fallait un livre et aucun ne convenait, aucun ne s’ouvrait, ne se laissait faire, ni n’entrainait.
Cadiot, alors. Providence (Paru chez P.O.L en janvier 2014).
Et me vint comme un réconfort – non, mieux. Je peine à en sortir, au doux prétexte qu’il me faut écrire une critique de ce livre, dont je voudrais qu’elle dise honnêtement quelque chose de ce qu’il est et donne (du bonheur, oui, mais comment ; une sorte de nid, oui, pour tout faire), et qu’il me faudra parvenir à ne pas trop m’appesantir sur moi, sur ce que ce livre me fit, sur l’avancée dans l’œuvre qui est avant tout (du moins, avant tout autre chose à se présenter, avant toute analyse construite, disons) mon périple de lecteur, dont cette heureuse station fut comme la pièce manquante – celle qui ouvre l’envers du puzzle, qui tout agrandit encore – dans le calme.
La semaine avait été rude, mais il y en avait d’autres : passées, présentes, futures, oui – futures.
J’écrirai bientôt plus en détail, donc, mais il me fallait, déjà, dire ceci.

Quelque chose comme merci, comme salut, comme encore & assez en même temps, que c’est, immensément, suffisant.

Qu’on n’en peut plus qu’on en veut plus.
Providentiel Providence.

« On a cru à l’apparence des choses, au lieu de s’attacher à ce qu’il y avait derrière.» | Bois II, Elisabeth Filhol (P.O.L, août 2014)

« Tony, à sept ans, se plante devant moi avec un visage d’ange et affirme sans ciller ce que je sais d’instinct, intuitivement, mais sans preuve matérielle encore, être un mensonge énorme. Calmement, avec sérieux, il ne clame pas son innocence, simplement il nie, il nie ce qui l’accuse, aucune question ne le bouscule, aucun argument de ma part ne l’ébranle, ni démonstration d’incohérences, son regard franc je l’ausculte, je plante mes yeux noirs dans ses yeux noirs à lui, je tente d’entrer par là, aucune résistance, la limpidité sans fond, immense, démesurée, de la bonne foi. Comment est-ce possible ? Un tel jeu d’acteur ? Le mensonge mis en scène jusqu’à la franchise. Presque, la franchise, l’avoir en pied devant soi ? Personne n’est capable de ça, personne de normalement constitué, même petit. Et là, pour la première fois, je doute. Le déni de sa part poussé si loin, qui retourne comme un gant le réel, renverse le rapport de force, inverse les rôles, et d’imaginer avoir pu commettre cette injustice de l’accuser à tort, je l’envisage, de très loin mais je l’envisage, presque à me sentir coupable, et lui déjà le sait, à l’instant même où mon assurance se fissure, la sienne augmente en proportion. La perversité sans limite des enfants et qui vous démunit, vous en riez. Avec le temps, vous en riez. Vous gardez cette sensation au fond de vous, mais vous admirez l’adresse et l’aplomb avec lesquels ils savent faire, par un tour de passe-passe, hop, la faute a changé de camp. La culpabilité non, bien sûr, la culpabilité ne pousse pas sur leurs terrains de jeu. Vous en riez jusqu’au jour où cette sensation ancienne remonte à la surface. Ce jour-là vous êtes sur votre lieu de travail. Il vous dit que le plan de redressement est un nouveau départ et vous savez que non. Il vous présente le chômage comme une mesure transitoire et vous savez qu’après avoir sabré les effectifs, il ne réembauchera personne. Il vous balade. Parmi les plus naïfs, les plus crédules, combien ? On l’a déjà cru. Et cette manière qu’il a, sur quelques chiffres, de bâtir un raisonnement clos, on deviendrait fous à chercher la faille. On a déjà cru à son discours. On l’a pris au pied de la lettre. On a cru à l’apparence des choses, au lieu de s’attacher à ce qu’il y avait derrière. Aviez-vous vraiment le choix ? Pas d’autre choix que d’y croire, il ironise, il a raison. Son meilleur allié dans cette affaire. »

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Ce deuxième roman d’Elisabeth Filhol n’a, ce me semble, pas fait grand bruit au cœur d’une rentrée littéraire par ailleurs riche en bons livres – du moins, pas le bruit qu’on aurait pu escompter, tant avait marqué les esprits, critiques et publics, son précédent ouvrage, La Centrale (P.O.L, 2010, prix France culture/Télérama), fiction documentaire (bien documentée) sur le travail précaire en centrales nucléaires. Roman de l’intime et du politique, riche d’une part documentaire réellement édifiante, La Centrale avait de quoi maximiser les attentes sur ses suites.

Or, ce nouveau livre, Bois II (P.O.L, 2014) a paru fin août et les médias n’en ont rien dit, ou si peu – trop peu. Souvenir : avisé de cette parution, il m’a fallu comme braver ce silence pour ne pas oublier de me l’offrir, avant que le livre soit enfoui sous un monceau d’actualités. Il m’a fallu, je crois, me (re)faire cette injonction, ce rappel, pour passer outre l’industrie de la recommandation massive – et il aura fallu un libraire, aussi, avec une table ouverte et informée (c’était Vents d’Ouest, à Nantes, merci à eux).

Or, face à la grande qualité de Bois 2, cette impressionnante ampleur, et l’immense pas en avant qu’il me semble constituer sur ce chemin d’auteure, en continuation de ce que La centrale captait d’un Ici et Maintenant mal visible,une continuité amplifiée ; je ne peux m’empêcher de me dire que si rien de coercitif ne s’est, évidemment, effectué contre le livre, la masse critique de bruit informationnelle nécessaire n’a tout de même pas été atteinte comme elle l’aurait pu (et dû), et que si quelque chose a pu jouer contre, il ne peut s’agir de son thème (des ouvriers en restructuration imminente décident, à bout, de séquestrer leur directeur) : encore une enquête sur le monde du travail, encore une histoire de licenciement collectif, s’est-on dit peut-être (c’est un on neutre que j’utilise, qui concerne le média, qui concerne tout autant chacun d’entre nous, selon l’instant), on n’en veut plus, de ce sujet, lassitude saisonnière et dommageable.

Pas de saison, le thème – pas de celle-ci, du moins, c’est un peu pas de bol en une époque où le pitch prime : il aurait dû paraître à un moment plus propice, plus dégagé, dans le juste écho, ou le juste contretemps, qu’en sais-je, tant il est ardu d’y voir clair dans la météorologie marketing, d’en prévoir quoi que ce soit, de cette sédimentation du bruit informationnel. Plutôt que de crier au scandale (on ne commencerait alors pas par cet exemple, puisqu’en ce domaine, la simple exhibition de médiocrité, de cuistrerie, de vulgarité onaniste que constitue l’éternelle diffusion du Masque et la plume, chaque dimanche soir à la radio, vaut scandale aussi banal qu’absolu), je m’efforcerai d’en restituer un peu du bien que j’en ai pensé.

Je parlais d’ampleur, plus haut, et l’entame du livre, premier chapitre épique (et pas pompier), en forme de panoramique à travers les siècles et depuis les couches géologiques – magnifique contextualisation dans les temps et les lieux, restitution du mouvement (industriel, plus qu’ouvrier, car la geste héroïquement décrite est plutôt celle de l’entrepreneur-créateur que des masses laborieuses) dans un contexte bien plus grand que lui. D’où vient-elle, la mine qui ferme ? Du carbonifère :

« Du travail de fourmi des hommes pendant un siècle et demi d’exploitation intensive, on peut se faire assez facilement une idée, puisque l’essentiel de ce qui a été extrait en surface ou remonté de la mine, on l’a là, sous les yeux, sur plusieurs kilo- mètres carrés et des dizaines de mètres d’épaisseur, constitué de blocs ou de fragments de plaques, le terril d’ardoise, parfois à l’état brut, parfois couvert de végétation. »

C’est d’une sacrée densité, qui n’exclut pas le très-près, le sensitif – et les métaphores, comme celle du mensonge éhonté de l’enfant pris sur le fait, citée plus haut, sont extrêmement productives. Cette saloperie ordinaire, intégrée, de l’homme d’affaires, plus que de la dénoncer, Elisabeth Filhol nous en montre l’effarante assurance. Et la complexité du mécanisme oppressif à l’œuvre est rendue visible, comme rarement.

La difficulté de la lutte collective, cette énergie nécessaire, cette force organique des êtres organisés, un bref instant, dans la même direction (qui est celle du refus d’un énième plan de relance qui sent trop fort la supercherie) est palpitante – et c’est la grande classe de cette écriture polychrome, polyrythmique, qui le permet.

Et ce que ce livre pointe (et peut-être, dénonce, mais avant cela : pointe) c’est cette opacité généralisée par l’ère informationnelle, cet enchaînement stroboscopique d’événements (celui-là même qui provoque cette lassitude saisonnière, celle qui sans doute joua contre la réception de ce roman magistral) et de données – qui saoulent, comme saoulent et usent les chiffres assénés par le directeur pris en otage), cette surface qui recouvre le réel. Et Filhol nous montre les deux, forces vives et réelles aux prises avec les forces de recouvrement, de leur effacement.

Et cette lutte, ces luttes enchevêtrées, sont intenses – en ce sens, si ce livre sert, c’est avant tout qu’il nous sert, lecteurs effarés d’une fatigue du monde et de ses signes.

Bois 2 est un livre aussi beau qu’il est utile – les deux indissociablement liés.

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<em>Bois II</em>, Elisabeth Filhol (P.O.L, août 2014), septembre 2014, 272 pages, 16,9 €, ISBN : 978-2-8180-2045-6

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L’invention perpétuelle du souvenir (et son absence) – avec Brainard, Perec, Pagès, Séné, Grossi et tous nous autres…

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je me souviens en ritournelle sans cesse reprise, je se souvient qu’il n’arrête pas de se souvenir, de revenir, de repartir, de muer.

On pourrait reprendre le titre de Harry Matthews, Je me souviens de Georges Perec, sauf qu’on n’a pas connu Perec, alors ça ne joue pas.

Non, ce qui me marque ces jours-ci (dont une part a débuté il y a des mois, en fait, mais s’est accrue ces jours-ci, par conjonction de situations d’écriture et d’ateliers), c’est la continuelle présence de cette forme mnésique, inventée par Perec dans Je me souviens, depuis celle qu’inventa Joe Brainard avec I remember avant lui, sa résurgence infinie, même tronquée, même déviée de son axe. Son impossibilité, paradoxale (car l’appel à la mémoire inclus dans la formulation et sa répétition est, mécaniquement, lanceur de nostalgie, et je se souvient surtout d’avoir tant oublié, des moments et des choses, de ce qui, forcément, inéluctablement, s’enfuit). Quelques livres, qui chacun s’en démarquent, pour mieux en prolonger le possible :

Souviens-moi, par Yves Pagès, éditions de L’Olivier, avril 2014

De ne pas oublier que le mot traçabilité, apparu en pleine crise sanitaire de la « vache folle », quelques années avant l’an 2000, a d’abord figuré sur des affichettes placardées dans les fast-foods, pour certifier auprès des clients l’origine franco-française de la bidoche hachée des burgers, avant d’englober par extension sémantique le suivi des infractions, dépenses et déplacements de la viande d’espèce humaine.

De ne pas oublier l’année passée à trier, classer, jeter les tonnes de paperasse obstruant chaque pièce de l’appartement où mon père venait de mourir, en immersion dans le capharnaüm mental que cet intellectuel clochardisé laissait à un fils qui, exempté vingt mois plus tôt de service militaire, avant bien douze mois à consacrer aux aléas de ses devoirs héréditaires.

De ne pas oublier cette jeune fille manouche qui, délaissant sa mère occupée à dénicher dans les poubelles quelques rebuts de métal à apporter au ferrailleur d’à côté, s’était arrêtée devant un panneau d’affichage électoral, avant de repasser au feutre jeune fluo les lèvres de la candidate écologiste Eva Joly, puis de remplir les lettres blanches du slogan de campagne du Front de Gauche, mais qui, faute de temps, sa mère l’ayant déjà rappelée à l’ordre, n’avait pu colorier que le NEZ de PRENEZ et le VOIR de POUVOIR.

C’est à La Baule, lors du festival Ecrivains en bord de mer, que j’ai pu découvrir, il y a deux ou trois ans, ce chantier ouvert de longue date par Yves Pagès, un vade-mecum ouvert, à la fois pense-bête citoyen et journal intime des manques et des trous. Où la forme imposée, ainsi modifiée, retournée sur soi, par deux fois sur soi (le souviens-moi étant suivi d’un systématique de ne pas oublier, qu’on pourrait tronquer en rappelle-moi de me rappeler), prend une dimension fortement injonctive. Et nous fait naviguer ainsi, au gré des obsessions sociales et politiques de l’auteur (qu’on pourra suivre sur son blog, archyves, qu’on avait apprécié déjà, également, dans ses livres, petites natures mortes au travail ou portraits crachés), entre le macro et le micro, puis, par les digressions et tournoiements logiques de Pagès (radicalement différent de l’énonciation perecquienne, et de sa brièveté ouverte), dans une zone mixte, politiquement intime (ou intimement politique).

Je ne me souviens pas, de Joachim Séné (en ligne sur remue.net)

Simple jeu d’inversion, que cette négation dans la formule, se dit-on d’abord, d’autant que le texte de Joachim Séné, propulsé d’abord en réseaux sociaux, puis en billets de blog, que j’ai considéré important de rassembler en un seul texte, ce printemps, sur remue, prend une toute autre direction, passant la proposition dans un futur antérieur (dystopique) : tout autre contexte, toutes autres potentialités. Mais cette négation produit quelque chose – quelque chose de même et d e tout autre  – :

« Je ne me souviens pas de la mort de Casimir et d’Hippolyte.

Je ne me souviens pas des téléphones qui ne sonnent plus.

Je ne me souviens pas des supermarchés vides.

Je ne me souviens pas des plages interdites jonchées de suicidés radioactifs.

Je ne me souviens pas de la fin du web. »

Le récit d’anticipation se fait sans prendre le chemin ordinaire (récit des circonstances, etc.), ce qui accélère son appréhension – et le récitatif mnésique/amnésique gagne en ampleur dramatique au fur et à mesure de son déploiement (et ce, même au futur antérieur). Mnésique ou amnésique, on ne sait, puisqu’en symétrie du je me souviens originel, qui produit de l’oubli, qui chante la disparition, le je ne me souviens pas, mis au futur antérieur par Séné, dit la vie par ses bords, par son infra-ordinaire (Je ne me souviens pas de la dernière cigarette / Je ne me souviens pas du dernier colibri ni de sa dernière fleur.) Et la suspension qui s’ensuit est autre, tout en faisant signe explicite à la formule originelle.

Ricordi de Christophe Grossi (L’Atelier contemporain, octobre 2014)

271. Mi ricordo

Des inondations dans le Polesine, des dizaines de morts et des centaines de milliers de réfugiés.

272. Mi ricordo

De cette loi qui rendait l’école obligatoire jusqu’à 14 ans.

273. Mi ricordo

Quand l’eau de vie a été rebaptisée eau de survie puis survie tout court – jusqu’à épuisement.

274. Mi ricordo

De cette femme qui s’avançait sans se soucier du regard des hommes.
(…)

277. Mi ricordo

Qu’il a cherché à recenser toutes les histoires qui avaient traversé son enfance.

Grossi lança d’abord ses mystérieux Ricordi sur twitter, énumération de Mi ricordo Autre détournement de la formule perecquienne (et brainardienne, se souvient-on de ne pas oublier d’ajouter), sa traduction en italien permet à Grossi la bascule du journal (tel qu’il en tenait dans « Va-t’en va-t’en c’est mieux pour tout le monde », chez publie.net) vers une autre modulation du récit (récit intime et récit du monde). Diffraction d’un réel (perçu), d’un narré (celui de l’histoire familiale, toujours mythologique), et d’images glanées, perçues, et pourquoi pas, inventées – d’ailleurs la distorsion est là dès la traduction puisque, tel qu’on l’apprend au milieu du livre,

257. Mi ricordo

ne veut pas dire je me souviens mais je voudrais ne plus oublier ou j’imagine des souvenirs ou tais- toi : écris plutôt !

Grossi s’en explique de magnifique manière en clausule : « parce que toute histoire est trouée et chaque souvenir un récit – pas une invention à proprement parler mais une fiction – et parce que je ne pouvais accepter que la perte des origines soit synonyme d’abandon ou de disparition, j’ai commencé à faire appel à la mémoire sensorielle, individuelle ou collective tout en me fabriquant une famille d’adoption, non pas autour de Turin en Lombardie mais autour de Turin, dans les Langhe. »

Et tout comme le souligne Sébastien Rongier dans sa note de lecture sur remue, et comme le précise nommément Grossi dans cet postface, cela le sépare de Brainard et Perec, de leur entreprise de restitution mnésique. Et la part fictive de cet inventaire buissonnier est explicite, et soulignée. Le curieux mouvement intime/extime produit par la litanie mnésique est déplacé – et souligné.

Ces trois beaux livres, tout comme le Brainard, puis le Perec, produisent de la beauté, une forme de tremblement, au cœur de cet écart, entre intime et extérieur, entre documentation et fiction, entre souvenir et lacune – et c’est aussi, dans chacun des cas, la troncature de la formule originelle (renversée chez Pagès, passée au négatif chez Séné, « mal » traduite chez Grossi), torsion volontariste, pour ne pas chanter faux le même air mais produire sa propre ligne de basse, son harmonique. Et, pour filer la métaphore musicale, le sample bien vu, le remix intelligent, ne rend-il pas mieux hommage aux créations originelles qu’une cover sans imagination ?

Résurgences en atelier

Refaire différemment, n’est-ce pas un peu le même « topo » qui nous anime, nombre d’entre nous qui usons du « je me souviens » comme basique, de l’atelier d’écriture? Je ne sais pas – je sais juste que je n’ai jamais, en quinze ans d’exercice, utilisé le je me souviens de Perec, comme proposition d’écriture en atelier, et que je ne sais pas bien pourquoi.

 Sans doute réside-t-il une part de coquetterie dans ce refus – mais surtout de ce qui me fut passé originellement par Cathie Barreau : cette absolue nécessité de produire son atelier, d’écrire même ses exercices, d’inventer ses « consignes » (ce qui ne se dépare pas de voler, s’inspirer, se nourrir des autres et- de ses lectures, le principe même d’atelier d’écriture s’y tenant, en fait).

Je ne l’ai pas utilisé, jusqu’à lundi dernier.

Lundi, deuxième séance de cette quatrième saison de poieo numérique, saison où je me suis donné comme contrainte de refaire encore autre, et de proposer le blog où sont posés les textes comme entrée, comme livre ouvert – d’où produire de nouveaux textes. Un ensemble à lire (parcourir, sampler) pour, de cette lecture, produire son texte à soi.
Et c’est je ne me souviens pas (de Séné), qui m’a servi en premier lieu. Mais je ne me souviens pas nécessita de présenter je me souviens (de Perec). Et de passer par le Ricordi de Grossi. Pour poser l’idée de la lacune comme terrain d’exploration. Et de creusement de cette exploration – et de la fiction, potentialité native de cet inventaire du réel. Parce qu’on n’a pas (comme Perec le disait de lui-même) d’imagination, et que c’est tant mieux, parce qu’ainsi on creuse – et que tout s’ouvre : le récit du monde, le récit de soi au monde, l’imaginaire et les représentations – et la modulation de cette représentation.

Ou pas, écrivit l’une d’entre elle.

C’est exactement cela : Je me souviens – ou pas.

Et alors, tout se rouvre.
La possibilité même, par la négation.
Le ou pas qui permet et prolonge le je me souviens – qui le rend à nouveau possible.
Je me souviens que me souvenir est impossible – et impérieux, et nécessaire.

—–

Le je ne me souviens pas de Joachim Séné, sur remue.net.

 Les textes et le déroulé de cette séance d’atelier si étonnante, d’autobiographies numériques en mode je ne me souviens pas, puis je ne me souviens pas plus, sont à lire sur le blog concerné.

I remember, Joe Brainard, Babel, Janvier, 2002 / 11 x 17,6 / 240 pages, traduit de l’anglais (États-Unis) par : Marie Chaix , ISBN 978-2-7427-3539-6

Je me souviens, Georges Perec,  (Hachette, collection P.O.L., 1978)

Souviens-moi, par Yves Pagès, éditions de L’Olivier, avril 2014, EAN : 9782823604252

RICORDI (À L’ATELIER CONTEMPORAIN, [François-Marie Deyrolle éditeur] / Textes : Christophe Grossi, dessins : Daniel Schlier, prière d’insérer : Arno Bertina / Diffusion/Distribution France & Belgique : R-Diffusion / Diffusion/Distribution Suisse : Zoé / 112 pages, 15 € // le site de Christophe Grossi, Déboitements

Harry Matthews, Le Verger (je me souviens de Georges Perec), éditions P.O.L, 1986, juin 1986, 44 pages, 6,95 €, ISBN : 2-86744-067-X

François Matton, vite et lent

(Texte lu avant la lecture de François Matton à Midi Minuit poésie 14ème édition, octobre 2014 à Nantes.)

(à paraître dans Gare maritime 2015, en juin 2015)

—–

Quand immobile en pleine vitesse
on n’en est plus à un paradoxe près

est-il écrit dans 220 satoris mortels de François Matton (chez P.O.L), phrase assortie d’un dessin, une loco vapeur, modèle ancien, esquisse à l’encre noire sur blanc, d’un jouet peut-être, on ne sait pas, l’échelle n’est pas donnée (et c’est à nous de voir, en somme).

(Ailleurs dans ce même livre),

Quand on ne saurait dire si le monde préexiste à la perception (écrit en capitale)

(dessin : escadrille d’avions de chasse, allemands, et au-dessous, corps inférieur, en attaché :

Ouais carrément pas

François Matton. Petites pièces, de dessin et de texte, esprit de rondeur et discrètes ruptures (de ton, d’énonciation, multipliées par les contrastes inhérents aux deux médiums, associés. Il y a deux tracés (dessin plus graphie), associés jusqu’à l’indissociable, plus que liés (et si, parfois, il s’en va voir ailleurs, pour illustrer chez d’autres, c’est alors, par exemple, pour un format glossaire, comme pour le Dictionnerfs de Mathieu Potte-Bonneville ou de micro-légendes comme pour Magic tour avec Suzanne Doppelt, auteurs dont les formes de brièveté d’énoncé doivent lui être plutôt familières).
Une grande constance dans le format : une image, en case ou sans, texte en légende, mais – mais qui légende qui, c’est indémêlable – parfois plusieurs images, un enchaînement des cases qui certes vont vers, certes lui font signe, mais ne sont jamais tout à fait de la bande dessinée.

François Matton, c’est vite lent : Ça vous vient vite, se diffuse lentement.
Depuis ce que cela nous fait, peut-être peut-on en expliciter quelque chose, puisque ce que cela fait est aussi partie de ce que cela dit, énonce : Ce que ça travaille fait partie du travail. L’effet est, en quelque sorte, inclus dans cet arrêt sur images que constitue le poème visuel de François Matton. (Le monde, vu & donné à, n’est pas le constat ; l’effet du monde vu sur le récepteur qu’est Matton fait partie du constat de l’émetteur Matton).

Vite et lent, deux mots, qui disent mon impression, subjective, et je pourrais m’en tenir à, pour aller plus vite,
(mais
1/ ce serait trop vite, il ne faut pas aller trop vite au vite, ne pas se précipiter, vite doit pouvoir se poser, pour agir,
et
2/ ces deux mots-là, une fois posés-associés pour accélérer ou simplifier, compliquent plutôt pas mal) ;
Je déclarerais, alors : que : l’impact (sur moi) des dessins et textes ajoutés de François Matton tient (pour moi) dans l’alliance des deux mots (et sens associés) : vite, et lent.
Vite est une aptitude, un caractère propre au medium dessin, impression de main levée soudain baissée puis relevée pour que le regard se puisse, l’esquisse exprimant ce que l’œil, le nôtre, n’a pas encore métabolisé, concrétisé, ce que l’œil n’a pas encore vu. Le dessin, par son surgissement, invente littéralement le regard, invente ce qu’il voit : et cet effet-là, cette impression de saisissement (saisissement nôtre, face au saisissement de quelque chose qu’on n’aurait sinon pas vu) est une décharge, aussi (décharge mortelle, comme les 220 satoris), décharge violente en sa soudaineté, VITE, donc, mais :
Lent est ce qui se dit et montré de ce qui se voit, lenteur prônée pour elle-même, lenteur-état et lenteur-projet.
Lenteur-état :
Citons Marie Richeux, qui dit de son travail que « l’état est amoureux, c’est quelque chose comme rentrer amoureusement en rapport avec le monde »,

oui, regard volontairement traînant, étiré, allongé, suave, formes rondes, culs magnifiques ou jeux d’enfance, animaux reposant confortables en leur paix, presque riens, hypothèses, malfaçons délicieuses, je cite :

Quand oh regarde (et le dessin : deux oies en pleine rue de pleine ville)

Lenteur-projet, :
car quelque chose sise en quelque forme, nous saisit l’œil, le pique, chatouille, masse, lui sourit, puis : nous demeure.
Vite s’alanguit et s’étire, Vite repose en nous, constellation de questions, sourire, nuances, d’envie, repose et peut-être, parfois, nous repose, indolents et inquiets.

Son site :

http://www.francois-matton.com/

La baie vitrée de Sébastien Brebel (éditions P.O.L, avril 2013)

rouilleLa baie vitrée par Sébastien Brebel (éditions P.O.L, avril 2013)

(reprise amplifiée d’une notice à paraître dans Encres de Loire n° 65)

«  Toute sa vie, elle s’est efforcée de rejoindre un lieu mental où tout s’éclairera.  »

« Je regarde. », est-il écrit en quatrième. Et cet excipit lapidaire, si concis soit-il, dit exactement un aspect important de ce quatrième livre, fort étrange et fort attachant, du romancier Sébastien Brebel. Ce recueil de nouvelles, composé de quatorze textes écrits à rythme hebdomadaire pendant trois mois, est, avant tout, œuvre de regard : cette succession de portraits féminins ont en commun de partir d’une vision, d’un instantané qui nous est offert, image-source d’où l’auteur déplie récit, suppositions, sensations extérieures et intérieures, en un flot stupéfiant d’informations changeantes, parfois contradictoires.

« Elle ne remarque pas les maisons horribles qui ont poussé comme des champignons dans son voisinage, défigurant la campagne environnante. Elle n’est pas révoltée par les images de violence à la télé, et n’a jamais cherché à souscrire à l’optimisme ou à son contraire pour donner un sens à ce qu’elle voyait. Toute sa vie, elle s’est efforcée de rejoindre un lieu mental où tout s’éclairera. Elle est là, dans sa robe bleu ciel, apprêtée comme si elle avait rendez-vous à l’extérieur et qu’elle était attendue, sur une terrasse de café ou dans l’ambiance feutrée d’une salle de restaurant chic. La chambre est pleine de ce silence particulier qu’il y a dans les hôtels, un silence artificiel, entretenu, qui ne se laisse pas coloniser par les bruits de la rue. L’année dernière, elle a marché dans les rues de New York sans se sentir dépaysée. Elle a été championne de course à pied à quatorze ans et s’est classée première lors d’une compétition régionale. À la même époque, elle s’est découvert des dons exceptionnels pour le chant et le dessin qu’elle a négligé d’exploiter. À dix-neuf ans, elle s’est amincie, après avoir entendu dire pendant toute son enfance qu’elle était grosse. À vingt ans, elle a posé nue pour un peintre qui n’est jamais devenu célèbre. Elle aime les rues au déclin du jour et les livres d’occasion.»

« Pas de psychologie », affirme l’auteur dans ce passionnant entretien sur le site de son éditeur, P.O.L. C’est un flot qui nous assaille, afflux kaléidoscopique d’images et d’informations – mais le kaléidoscope est amolli, attendri, hésitant, comme ému : il laisse la place à notre rêverie de lecteur, rêverie nourrie, en marche.
Ainsi cette femme, à la fenêtre, dans la nouvelle qui donne son titre à l’ouvrage, La baie vitrée, nous est donnée à voir entière, dehors et dedans, dans le désordre apparemment : ses désirs, visions, rapports au monde, sont rendus avec une extrême précision, par accumulation de propositions brèves, enchaînées selon une logique de distribution mouvante (spatiale puis temporelle, intime puis lointaine, passée puis future), comme indéterminée.

«  Elle ne se lasse pas de regarder la mer à travers la baie vitrée. Le plus souvent, la mer est calme, grisâtre, elle n’est pas menaçante. Les vagues viennent mourir doucement à une dizaine de mètres de la terrasse. Il n’y pas de rochers, l’horizon reste vide. Elle n’éprouve pas d’inquiétude au sujet de l’avenir, elle ne redoute pas les catastrophes. De rares fois, la mer dépasse son niveau habituel, toujours aussi peu agitée, empiétant de quelques centimètres sur le rebord de la baie vitrée. Elle approche alors son visage de la baie, guettant les poisson et les particules en suspension comme à travers les vitres d’un aquarium. La maison est parfaitement étanche, elle s’y sent en sécurité. Les jours de grand soleil, elle étale un sac de couchage le long de la baie vitrée. Elle s’allonge tout près de la vitre, les bras étendus le long du corps, paumes tournées vers le ciel. Elle ferme les yeux. Une paresse tiède et oppressée la paralyse. Le corps réchauffé par les rayons, elle perçoit le ressac des vagues comme dans un rêve qu’elle ferait.Elle se garde de monter aux étages, de peur de se fouler une cheville dans les escaliers ou d’y faire une mauvaise rencontre. Elle se souvient sans nostalgie de ses affaires personnelles, entreposées ça et là : une paire de bottes en cuir indémodables, une robe qu’elle aimait particulièrement, une chemise de nuit vert d’eau qu’elle a portée lors d’un séjour à l’hôpital, des livres dont elle a oublié les titres. »

Cette indétermination n’entrave aucunement la lecture (elle est même prônée par l’auteur, dans ce même entretien), car le geste d’écriture est serré : cet impeccable maintien de la phrase permet de fixer (de désigner, de supposer, de ressentir) et de partir encore ailleurs, sans cesse. Ces portraits irisés révèlent des vies potentielles, d’une femme, de plusieurs (chaque femme présentée en est peut-être plusieurs, mais peut-être l’ensemble des portraits n’en constitue-t-il qu’un seul).
Nous cheminons titubant à travers ces existences bancales, mais cet art-là, cette belle maîtrise, nous tient la main, et nous avançons avec joie dans les remous de ces existences, tant elles sont subtilement éclairées.
(ci-dessous, captation vidéo – où Sébastien Brebel est interrogé par Jean-Paul Hirsch – belle pensée en mouvement).

La baie vitrée par Sébastien Brebel (éditions P.O.L, avril 2013, ISBN : 978-2-8180-1894-1)

Le Club des gourmets et autres cuisines japonaises, par Ryoko Sekiguchi (éditions P.O.L, 2013)

(Reprise d’un article paru sur remue.net en juillet 2013)

Choix et présentations de textes japonais, traduits par Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré, avec des illustrations de La Cocotte.
Textes de Kôzaburô Arashiyama, Osamu Dazai, Rosanjin Kitaôji, Shiki Masaoka, Kenji Miyazawa, Kafû Nagai, Kanoko Okamoto, Jun’ichirô Tanizaki.

Une résidence

La résidence de Ryoko Sekiguchi à La Cocotte (librairie gourmande), en 2011 et 2012, fut l’occasion de nombreuses rencontres dont on trouve des traces ici, de l’écriture et la parution de deux livres de Ryoko Sekiguchi aux éditions Argol, Manger fantôme et l’Astringent, mais encore de la conception et parution mensuelle de dix petits livres de textes japonais choisis et traduits par elle, rendus disponibles à la librairie : façon extrêmement pertinente de lier présence littéraire et présence sur le lieu, de formuler l’échange  ( à inventer dans chaque cas), entre l’auteur en résidence et le lieu qui l’accueille.

La cuisine évidemment fait lien (et d’avoir eu l’occasion d’inviter Ryoko Sekiguchi en d’autres lieux pour des rencontres littéraires agrémentées de plats conçus par elle m’a donné l’occasion de voir ce lien se faire, quand la dégustation de saveurs inédites ou réinventées, outre d’être un bonheur sensitif, se fait réel pré-texte, starter hyper efficace, mise en bouche préparatoire à recevoir des mots ensuite, des mots et des choses, et des idées quant aux relations étroites et bizarres entre les mots et les choses, cet intervalle où travaille la poète) ; la cuisine fait lien et produit du texte – du texte qui ne l’illustre pas, ne l’explique pas, ne la raconte pas, ne la guide-pratique pas, ou qui fait tout cela en même temps à des degrés variables, infiniment modulables.

La cuisine fait pré-texte et lien, tout en demeurant centrale. Elle n’est pas une thèse, un thème duquel Ryoko Sekiguchi partirait en y ajoutant des arpèges, elle est une énigme à la fois insoluble et tellement concrète, elle est une question de langue (à tous les sens du terme), une question à la langue (comment nommer les plats, comment écrire une recette, comment dire les saveurs), elle est une question dans la langue – une question littéraire.

L’Astringent et Manger fantôme, deux petits livres majeurs.

Littéraires, les deux recueils cités ci-dessus, Manger fantôme et l’Astringent, parus en 2012 aux éditions Argol, l’étaient assurément, dans leur façon de tisser un lien fort entre la langue et la saveur :

Partant des altérités profondes, depuis leur définition dans le dictionnaire, entre les significations française et japonaise du mot astringent , le livre éponyme se construit sur cette intrication de sens et d’écarts. Cette saveur différemment appréhendée n’est pas qu’une affaire de goûts, elle questionne par la langue notre rapport à l’existence en entier. L’astringent, en japonais shibui, définit un goût (celui notamment du kaki, fruit extrêmement répandu en important dans ce pays), mais va bien au-delà, caractérisant également une esthétique « raffinée et profonde », dont clinquant serait l’antonyme, jusqu’à être employé pour « désigner l’apparence des individus, les couleurs, les motifs, la littérature, l’art ». Cette question de traduction est exemplaire de ce en quoi la traduction constitue une énigme active, qui plus que de résoudre, semble augmenter la langue, ses possibles, ses potentiels, ses énigmes. Ryoko Sekiguchi, « exilée » volontaire, traduit dans les deux langues, et ce vertige lui est une permanence. Ce tâtonnement est un équilibre, cette énigme rejouée lui est un endroit où vivre ; et en ce sens l’impossible traduction d’astringent, ou plutôt de shuibui, et consécutivement cette part toujours manquante (fantôme) du mot astringent, et symboliquement, de tout mot dans toute langue) suscite une énigme qui requiert une enquête, laquelle agrandit l’énigme, puis élargit son champ :

« Les douceurs peuvent nous procurer de la joie et du réconfort, le salé nous communiquer l’énergie vitale, mais face à l’énigme de la vie, le sucré ni l’acide ne fournissent de réponse. Au demeurant, il n’est pas de réponse qui fasse pendant à l’énigme. Le fait est bien connu : on ne saurait répondre à l’énigme que par une autre énigme. Et c’est bien là, je crois, le sens des goûts périphériques, seuls capables de nous accompagner dans notre parcours à la manière d’une nouvelle énigme. Il peut s’agir d’une amertume, encore que l’amertume soit déjà trop commune pour faire mystère. Mais peut-être est-ce d’astringence que nous avons le plus besoin. Approfondir l’énigme sans prétendre la résoudre, simplement la percevoir, peut-être est-ce là l’unique façon qui nous soit donnée de vivre nos énigmes, donc notre vie. »

(in L’Astringent, éditions Argol)

Manger fantôme, qui formait avec cet Astringent un binôme, procède tout autrement, sur le mode de la collecte réflexive plutôt que de l’enquête. L’auteure questionne une autre absence, en nourriture et au-delà : « (…)Ces choses (que nous mangeons, ndr) sont le plus souvent dotées d’une existence physique, d’une existence localisable et d’un nom (nom d’ingrédient ou nom de plat).(…) Dans certains cas cependant, l’un ou l’autre de ces éléments vient à faire défaut, ou n’est reconnaissable que sous forme de trace. (…) Ces nourritures imparfaitement caractérisables existent aussi bien dans l’imaginaire que dans la réalité, bien que nous n’ayons pas toujours conscience d’en consommer. Je souhaite ici établir une liste de ces aliments vaporeux ». Part manquante encore, observée sur le mode de l’inventaire, au fil de chapitres intitulés Manger les nuages, Manger la transparence, Manger la description, Manger le lieu… jusqu’au dernier, qui donne son titre au recueil : Manger fantôme. Et ce fantôme nous saisit d’effroi, tant il résonne avec Ce n’est pas un hasard, le récit (paru en 2011 chez P.O.L) que Ryoko Sekiguchi fit de la double catastrophe (naturelle puis nucléaire) qui toucha son pays d’origine au printemps 2010. « Ce qui est innommable est immangeable », écrit-elle dans les dernières pages, magnifiques, du livre, et depuis la cuisine, tout fait lien : cette question de langue et de nourriture, du monde et de sa représentation, est entière contenue dans cette énigme-là, si scandaleuse soit-elle.
Et le livre, vu sous cet angle, fait aussi office d’art poétique : les titres des chapitres qui le composent égrènent des mots-clés de la poétique propre à l’auteure (dans ses recueils parus chez P.O.L et au Bleu du ciel, comme Études vapeur ou Héliotropes) : la transparence, le lieu, les symboles, motifs récurrents de ces livres, tous accolés ici au verbe Manger, symbole de cette appropriation (parfois impossible) du monde, de ce rapport tenté, cette relation espérée. Cette circulation entre abstrait et concret, aussi, qui semble fonder ces livres de poèmes, ce tissage d’opacité et de clarté (désolé de l’oxymore, qui n’est pas une facilité, mais une tentative de circonscrire précisément cet espace poétique du clair-obscur) nous apparaissent autrement éclairés : ici nous les goûtons, en somme, cet opaque et ce clair enlacés.

Le Club des gourmets

Dans ce recueil paru en avril 2013 chez P.O.L, Ryoko Sekiguchi se pose en traductrice (avec Patrick Honnoré) et de curatrice, ou anthologue, pourrait-on dire – cependant ce livre n’est pas une anthologie, ne prétendant à nulle exhaustivité (exhaustivité qui serait intenable en un volume, puisque, ainsi qu’elle l’annonce dès l’incipit : « Récemment, j’ai constaté une chose curieuse : qu’est-ce que ça bouffe, dans les romans japonais ! Les personnages mangent. Beaucoup. Souvent. La scène de table, ou plus largement le fait d’absorber aliments et breuvages, fait figure de motif immanquable de la fiction moderne et contemporaine. ») ; non, ce livre est un parcours.
Il rend compte, d’ailleurs, d’un parcours réellement effectué, à un autre rythme que celui de la composition d’un recueil : ce parcours des dix mois de résidence à La cocotte, jalonné par les dix livres sus-évoqués, assortis d’autant de rencontres. Les choix de textes et d’auteurs, ont, peut-on le supposer, été opérés selon des modalités légèrement différentes que celles qui auraient agi si le recueil avait été d’emblée envisagé comme la destination des textes. Le fait de les livrer, mensuellement, et en compagnie, oriente et change cette orientation, on l’imagine aisément.
Parcours voire promenade, donc, entre époques, genres et formats, que ce livre. De ces dix textes très différents, seul Le Club des Gourmets, du plus célèbre (en Occident, du moins) des auteurs choisis, Junichiro Tanizaki, qui donne son titre au recueil, a été ajouté après le temps de résidence. Cette novella aux allures fantastiques, récit de la rencontre d’un narrateur très select avec un club de dégustation plus select encore que lui, puis des rites d’intronisation à ces pratiques magiques et de sa transmission (de son interprétation) à d’autres, permet d’établir d’autres rapports encore : manger peut être un art, se dit-on, dès lors qu’y sont impliqués assez d’exigence et d’imaginaire. Mais une nouvelle pourrait constituer un point d’orgue, discret mais important nœud entre les items et motifs déjà évoqués. Elle s’intitule Sushis, et son auteure, Kanoko Okamoto, dont c’est ici la première traduction française, a écrit, nous apprend l’appareil critique (impeccable, en clôture de chaque chapitre, c’est aussi une des forces de ce recueil), de nombreuses nouvelles liées à la nourriture. Celle-ci, émouvante et ambiguë, narre le rapport compliqué d’un enfant à celle-ci,

(« C’est un fait, cet enfant avait un problème avec l’idée de manger. Introduire dans son corps un morceau de quelque chose qui possédât une couleur, une odeur ou un goût lui semblait une souillure. Il aurait aimé trouver un aliment qui fût comme l’air. Quand il avait faim, il sentait bien la sensation, mais il ne voulait pas se laisser aller à manger pour une raison aussi triviale. Il mettait alors sa langue sur un bibelot en cristal du salon, froid et transparent, ou plaquait l’objet contre sa joue. ll allait alors au-delà de la sensation de faim, l’esprit parfaitement clair jusqu’à sentir la conscience le quitter. »)

, conflit résolu avec les sushis confectionnés par les mains maternelles – résolution qui ne mène pas pour autant cet enfant devenu adulte à une vie heureuse. Narrativement, c’est exemplaire de la richesse et de la complexité de la cuisine envisagée comme possibilité littéraire, telle que l’envisage Ryoko Sekiguchi.
Mais la cuisine permet toutes formes (on pense par exemple à l’inventaire, genre poétique à part entière, illustré à merveille par la nouvelle anonyme intitulée Cent curiosités au tofu), et permet de questionner des rapports essentiels (entre concret et abstrait, on l’a dit, entre les différents sens également, et leur relation par écrit)

« Aujourd’hui, je remarque que le thème de la cuisine fleurit dans tous les domaines ici, sous le biais de collaborations avec le design, la photographie, l’art contemporain. N’y manque encore que la littérature. Alors que c’est précisément dans le domaine narratif, me semble-t-il, que le thème de la nourriture pourrait prendre toute son envergure ; ne s’associe-t-il pas à merveille avec tout autre thème ? Autrement dit, le thème de la nourriture m’apparaît comme le « bol » idéal pour contenir le plat que l’on veut.
La richesse de ce qu’est susceptible de contenir ce « bol », le lecteur s’en apercevra en parcourant le présent livre (…)
En définitive, en littérature, ce « bol », l’acte de manger, ne peut exister seul, c’est précisément sa grande force. Contrairement à d’autres thèmes qui prennent difficilement sauce avec un autre sujet, ce « bol » exige toujours un voire plusieurs accompagnements : telle une bouche béante, le bol accueille, mêle thèmes et formes et en fait un plat chaque fois différent, que le lecteur savourera à sa convenance. Une fois cet outil magique acquis, il est difficile de s’en séparer, raison pour laquelle la littérature japonaise s’y appuie avec autant de constance, le déploie sous tous ses aspects, s’en inspire avec autant de variété… et se laisse délicieusement dévorer par lui, c’est bien la moindre des choses. »

Et comme la traduction, l’aller et retour entre les langues, constitue un fil rouge de cette œuvre (et évidemment, littéralement, de ce livre), je ne résisterai pas à donner pour finir (et se mettre en appétit, commencer par l’apéritif, pour repousser la satiété), un extrait de la première nouvelle du livre, intitulée Souvenirs de Saké et signée Osamu Dazai :

« Souvenirs de saké », dis-je, mais il ne s’agit pas de parler d’un saké qui se souviendrait de quelque chose. Le sens de ce titre est plutôt : « Souvenirs liés au saké », ou mieux : « Souvenirs liés au saké et à ma façon de vivre, tourné vers le passé, toujours centré sur des souvenirs liés au saké » ; cela faisait long pour un titre, et j’ai craint qu’il donne l’impression que je me moquais du monde. J’ai finalement décidé de le laisser tel quel : « Souvenirs de saké ».

Preuve, pour le dire prosaïquement, que l’appétit vient en mangeant, et pour le redire autrement, que cet aller-retour fait force, que la question de la traduction (même impossible), par son énigme même, par cette énigme allant croissant, fait force, fait écriture, produit un manque, un appel. Un envers de la satiété qu’on ne nommera pas autrement que littérature.


Le Club des gourmets et autres cuisines japonaises, éditions P.O.L Choix et présentations : Ryoko Sekiguchi, Traduction : Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré, Illustrations : La Cocotte, avril 2013, 224 pages, ISBN : 978-2-8180-1809-5.

L’Astringent, aux éditions Argol, mars 2012, ISBN 978-2-915978-79-7).

Manger fantôme, aux éditions Argol, mars 2012, ISBN 978-2-915978-78-0).

Ryoko Sekiguchi, 15 et 16 février Mangers multiples

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(Ryoko Sekiguchi-©HBamberger)

Pensée avec Eric Pessan (lequel a dû, depuis, se retirer de cette affaire-là, à regrets, parce que le temps lui manque pour écrire (ce dont par ailleurs, on ne se plaindra pas – qu’il écrive)), cette visite de Ryoko Sekiguchi en Vendée, visite que j’aurai le plaisir d’accompagner, et d’animer, ce week-end, sera l’occasion de découvrir les multiples talents de la dame, et les les multiples facettes de son œuvre. Ryoko est poète et traductrice. Depuis sa résidence à La Cocotte en 2011, est apparue au grand jour son intérêt pour la gastronomie. Appétence, compétence, et très belle mise en perspective de notre rapport aux aliments et à ce que nous en faisons, que la double parution de Manger fantôme et de L’Astringent, aux éditions Argol, n’a fait que confirmer depuis. Aspects symboliques, linguistiques, et gustatifs, de nos modes de nourriture (et donc: de vie) sont examinés dans ces deux livres, dans leur grande complexité – et tout nous paraît, sinon simple, du moins lumineux. C’est aussi un des traits de la poésie de Ryoko Sekiguchi, à la fois savante, bâtie selon des dispositifs formels complexes, et comme évidente. Offerte, en simplicité.

Programme

Vendredi 15 février, 19 hCafé littéraire (lecture, discussion), Médiathèque Benjamin Rabier – Esplanade Jeannie-Mazurelle à La Roche-sur-Yon
Samedi 16 février, 11hBrunch littéraire « Manger la fumée », avec des mets concoctés spécialement par Ryoko Sekiguchi, à la Médiathèque de Saint Jean de Monts.
Samedi 16 février, 15hCafé littéraire autour de l’oeuvre poétique de Ryoko Sekiguchi

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L’auteure

Ryoko Sekiguchi, née en 1970 à Tokyo, vivant à Paris depuis 1997, est poète et traductrice. Elle a obtenu le prix Cahiers de la poésie contemporaine, en 1988. Elle publie en japonais depuis 1988, est traduite en français depuis 1999, et écrit en français depuis 2003. Traduisant « dans les deux sens » (du français au japonais et vice-versa), elle considère son travail comme toujours « traversé par une certaine manière d’être à deux ». Elle a publié de nombreux livres aux éditions P.O.L

Bibliographie
Elle a écrit notamment Héliotropes, et Deux marchés, de nouveau, Calque, aux éditions P.O.L. ; Apparition, avec Rainier Lericolais (Les Cahiers de la Seine, 2005) ; Le monde est rond, avec Suzanne Doppelt et Marc Charpin (Créaphis, 2004) ; Cassiopée Péca (cipM, 2001). Elle a traduit, entre autres, Pierre Alferi, Atiq Rahimi, Yoko Tawada, Jean Echenoz et Gôzô Yoshimasu ainsi que de la poésie classique japonaise et de nombreux mangas d’auteurs.