Archives de Tag: Philippe Vasset

Nos rencontres à Vents d’Ouest (automne 2016) | Eric Vuillard, Philippe Vasset, Bertrand Belin, Céline Minard, Laurent Mauvignier, Ivan Jablonka.


Depuis un an (et cette venue de Mika Biermann, réécoutable ici), j’organise avec, chez & pour l’excellente librairie Vents d’Ouest (Nantes), des venues d’auteur, assorties d’un entretien.
Derrière nous déjà, quelques moments fameux, avec des auteurs aimés de longue date (comme Olivier Cadiot ou Pierre Senges), ou récemment découverts (comme David Bosc) : tous réécoutables sur ma chaine de podcasts : https://www.mixcloud.com/gu%C3%A9na%C3%ABl-boutouillet/
Cet automne, fastueux programme, en accord avec cette belle rentrée littéraire 2016 : Eric Chauvier et les éditions Allia étaient là en septembre, suivis d’Alexandre Seurat pour ses deux romans au Rouergue.

A suivre, ci-dessous, quelques bons & beaux moments donc , dont vous voici informés
Rencontres Vents d’Ouest, à 19h30 / 5 place du Bon Pasteur / 44000 Nantes / 02 40 48 64 81

avec
Eric Vuillard ( Actes Sud) jeudi 20 octobre (podcast imminent)
Philippe Vasset (Fayard), vendredi 4 novembre
Bertrand Belin ( Editions POL), mardi 8 novembre
Céline Minard ( Éditions Rivages), jeudi 10 novembre
Laurent Mauvignier ( Les éditions de Minuit) jeudi 17 novembre
Ivan Jablonka (Editions du Seuil), mardi 22 novembre, au lieu unique, à 19h30

 

(copyrights : Vuillard-Eric_c_Melania-Avanzato, Vasset © Christine Tamalet, belin bertrand (c) Pierre-Jerome Adjedj, Minard1©ElizabethCarecchio, L MAUVIGNIER © Roland Allard, Jablonka © Hermance Triay 1

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Fabrication de la guerre civile, Charles Robinson (Fictions et Cie, 2016) | rencontre à Vents d’Ouest, Nantes | podcast

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« Située dans une ville nouvelle, en région parisienne, la Cité des Pigeonniers abrite 322 appartements, 1.200 habitants. Habitée d’histoires de famille, d’amitiés et d’amours, de djobeurs exploités, de réussites qui font chaud au cœur, de colères ravageuses, de mômes qui dansent dans la lumière néon, de barbecues sur les toits des immeubles, la Cité des Pigeonniers, c’est la vie en très fort.  » (extrait de sa présentation sur le site de la Maison de la poésie de Paris).

Charles Robinson, je n’en reviens pas n’en avoir pas parlé encore plus ici – c’est, d’ailleurs, sur un autre mode, ce qui m’arrivé récemment avec Philippe Vasset, compilant trois podcasts d’entretiens avec lui (ici : https://www.mixcloud.com/discover/philippe-vasset/), m’apercevant qu’il n’en était question qu’en filigrane sur le blog, alors que je ne cesse depuis des années de le lire, relire, et interroger.

Pour Charles Robinson, c’est idem : certes, je l’ai déjà évoqué à l’occasion d’un Midi-Minuit, mais ce pourrait être tant et plus : en effet, depuis la parution de Dans les Cités (Seuil, Fictions et Cie, 2011), l’étonnement, le ravissement (au sens propre : je suis ravi par cette fougue, cette ampleur, cette précision) n’a cessé de grandir. Dans les cités fait partie des livres qui restent peu cloîtrés dans les étagères, toujours en balades dans l’appartement, ou en atelier, il m’est indispensable. La suite de cette fresque, annoncée d’emblée, bien entendu je l’attendais, fébrile, eh bien la voilà – et cette rencontre à Vents d’Ouest y est consacrée

Fabrication de la guerre civile, ce nouveau roman (dont lire un extrait ici), qui fait suite à Dans les Cités, est un grand choc, la promesse est hautement tenue. Régimes de langues variables et toujours au cordeau, polyphonie virtuose, focales multiples et toutes hyperréelles – jusqu’à l’hallucination, parfois (comme dans les monologues du gamer Bambi, par exemple).

On l’avait déjà entendu performer live à Nantes (au Lieu unique, ou lors de Midi-Minuit poésie), ce soir-là nous avons discuté, après lecture d’un extrait coupé au montage ensuite, de ce travail, où politique et poétique sont indissociables. De cette manière de traquer le réel invisible, les voix ordinairement muettes, pour en donner à entendre et voir les immenses unicités ; de faire société (s) même quand c’est barré de tous côtés.

Play it loud.

robinson podcast

Devenirs du roman 2 : écriture et matériaux (collectif, éditions Inculte, mai 2014)

Devenirs du roman 2 : écriture et matériaux (collectif, éditions Inculte, mai 2014),

Par Emmanuel Adely, Jakuta Alikavazovic, Philippe Artières, Arno Bertina, Patrick Beurard-Valdoye, Nicole Caligaris, Claro, Thomas Clerc, Marie Cosnay, Tristan Garcia, Christian Garcin, Hélène Gaudy, Maylis de Kerangal, Mathieu Larnaudie, Hélène Ling, Vincent Message, Emmanuelle Pireyre, Christophe Pradeau, Charles Robinson, Oliver Rohe, Olivia Rosenthal, Anne Savelli, Joy Sorman et Philippe Vasset.

(à suivre : débat Devenirs du roman (vol.2, matériaux), avec Hélène Gaudy, Emmanuel Adely et Joy Sorman – lors du Festival écrivains en bord de mer, éditions 2014).

« Pourtant, vraiment, c’est chouette. Le zombi, c’est ce qui peut arriver de mieux après la mort. Un zombi, tu lui arraches un bras=récit, une jambe=psychologie, il continue à avancer. Tu lui pètes la colonne vertébrale=cohérence. Il est presque plus véloce. Tu lui éclates la tête=narrateur, tu lui mets le cul sur une épaule et les cheveux sur les genoux : pas de problème, il continue pareil. Désincarcéré du genre et de ses principes, il n’a conservé qu’un minimum de fonctions, une rapidité de mouvement, des souvenirs et des routines qui garantissent les intuitions et les réflexes de lecture. En plus, un zombi, c’est hyper méchant. Hyper agressif. Quand ça s’est refermé sur un lecteur ça ne veut plus le lâcher.
Sur une table, après le rayon philosophie, tu en as une dizaine face à toi. Une collection=la_meute. C’est ça que je veux, dit quelqu’un, des romans zombis.
Vu l’état du monde.
Qu’est-ce qu’on pouvait espérer de mieux ? »
(Charles Robinson)

Le roman, de retour, en questions – le roman, forme (format) en éternel retour, version zombie plus que phénix selon Charles Robinson, est au centre de ce livre – ou plutôt en périphérie, mais la périphérie fait centre, la périphérie est le cœur, vibrante et pulsative, telle la marge qui fait tenir la page, ou la suburbia capitale de Bruce Begout – tel ce zombie symbole de vie chez Robinson. Les devenirs du dit roman sont pluriels, et multiples – on comprend d’emblée qu’aucune démonstration magistrale ne sera délivrée.
On pourrait commencer, tautologique ou joueur, par interroger le devenir des devenirs du roman. Le second (ou deuxième, après tout qu’en savons-nous encore à cette heure?) volume de cet essai collectif ne fait pas que continuer le débat entamé à la parution du premier, début 2007. Il vaut aussi état des lieux et gestes et statuts de ses auteurs et d’un essaim de consœurs et confrères (représentatif à échelle réduite, du moins non exhaustive, d’un pan hyper qualitatif de la création littéraire contemporaine).
En 2007, quand Inculte, collectif d’auteurs, publie ce premier volume, il constitue l’aboutissement d’une aventure (celle de la revue éponyme) et le début d’une autre (celle de la maison d’édition, devenue en quelques années une de celles qui comptent, pourvoyeuse de littérature de et en recherche, qu’elle soit hexagonale ou étrangère). Depuis ce premier volume, le collectif a beaucoup tenté (notamment l’écriture en collectif, qu’il n’est pas réellement parvenu à réitérer après une chic fille), un peu bougé (certains l’ont quitté, comme François Bégaudeau, qui connut le succès que l’on sait, ou Joy Sorman, auteure ici d’une excellente livraison de rushes quasi en l’état originel, copeaux documentaires qui n’auront pas su trouver leur place dans son  » Lit national » (le bec en l’air, 2013), – mais l’auront nourri), il a surtout : avancé, individuellement (impossible de ne pas repenser ici à cette féconde et problématique notion de « progrès » qu’interrogeait Arno Bertina pendant cette résidence à Chambord, toujours lisible sur le blog SebecoroChambord et dans le livre paru ensuite), et, de fait, collectivement. Chacun en son sein a écrit, publié, cheminé dans le texte et l’espace littéraire. Les auteurs membres d’Inculte, s’ils ont acquis des notoriétés variables, ont tous cheminé vers et dans le roman, avec pour chacun d’entre eux des obsessions, des motifs indivis, et pour étonnant point commun de bifurquer : Rohe comme Enard comme Bertina comme Gaudy (absente du premier : là aussi, on est impressionné de la romancière qu’est devenue la « jeune pousse » (voir Plein Hiver, à découvrir, par exemple, par ce making-of sur remue.net), comme Larnaudie comme de Kerangal, changent de format d’ensemble (à l’échelle macro, du livre entier) voire de format de détail (à l’échelle du paragraphe, de la phrase, du lexique), à chaque livre. Le dispositif importe dans chacun de ces travaux – il importe mais ne prime pas, ou plus : chacun des auteurs considérés tente, à sa façon, à chaque livre, d’en déborder de l’intérieur l’assignation première. Souvent le projet même semble véhicule plus qu’aboutissement espéré. Le roman, ainsi, ne serait-il pas un véhicule – le véhicule idéal – pour explorer librement (le plus librement possible, pondérerons-nous) le monde extérieur et ses représentations diffractées ? Véhicule cabossé, pas très net, comme le corps en demi-charpie des zombis de Charles Romero-Robinson, mais cabane en mouvement ?
Et comme en un effet-retour logique, une des plus évidentes qualités de cet essai est de produire du littéraire. Les textes, pour nombre d’entre eux, font art poétique, ils font ce dont ils parlent : parmi les exemples les plus frappants, Emmanuel Adely, qui dans une variation en forme de démonstration logique implacable jusque dans ses éclats de folie, clin d’œil au Tractatus de Wittgenstein, déréalise le réel, histoire de rebattre d’entrée les cartes – s’il sera question, ici ,du/des matériaux, de son/leur apport à la fiction, nous prévient-on par cette entrée en matière, on n’y rejouera pas l’antienne opposant l’imaginaire au réaliste. D’ailleurs, les auteurs interrogés, s’ils expérimentent et questionnent la forme au sein de laquelle ils s’éploient (en l’occurrence, le si problématique roman), sont divers et nullement représentatifs d’un ensemble (quoi de commun entre, mettons Tristan Garcia et Christian Garcin, hors tentations d’homophonie ? Entre Hélène Gaudy et Emmanuelle Pireyre ? Entre, poussons un peu, la Maylis de Kerangal d’avant Corniche Kennedy (2008) et celle de Réparer les Vivants (2014) ?)
Matériaux, donc, à produire du roman, quel roman, et comment. Et se demandant comment, répondre parfois, au passage, au pourquoi causal et au pour quoi conséquent. La question est posée et ses réponses sont chapitrées en quatre parts, dont la porosité, les correspondances et la part d’irrésolution sont assumées dès le titre de chacune d’elle :

1. écouter un contrôleur fiscal dire de quelles ressources intérieures il puise la résistance à l’ennui, le sens du devoir civique et l’indifférence au regard d’autrui indispensable à l’exercice de son métier
2. car nous sommes des pilleurs, des kleptomanes sans scrupules, et le monde est à notre service
3. c’est Goethe qui s’étonnait de ceux qui venaient patiner sur un lac gelé́, mais ne s’interrogeaient nullement sur les fonds et les poissons sous la glace
4. redevenir un chacal – ou comment donner des nouvelles des flammes de l’enfer tout en décourageant la communication

Ces quatre ouvertures signent, soulignent le caractère d’Art poétique de cet essai – collectif, et donc disparate – et le pluriel du substantif devenirs, on y revient, a une importance extrême. La poétique, unificatrice de ce disparate, est, justement, une poétique du disparate, du patchwork organisé, de la tension à l’œuvre dans l’assemblage des matériaux langagiers (partie 1, mais aussi 2, et 3, voire 4), documentaires (2, mais aussi…) substantiels (3, mais aussi, etc.), essentiels (4… ), de l’énergie (animale, celle du zombi, mais aussi de l’ours, destructeur de documents, avaleur d’airelles, de Bertina) déployée via le rapport compliqué, moralement et techniquement compliqué, à ces matériaux envahissants. L’attitude de défense amusée, de la raisonneuse, ironiste et moraliste, Emmanuelle Pireyre, face aux datas (les données, dans leur version hypertrophiée, massifiée par l’environnement numérique – et d’user du terme data, dans son incongruité flasque, tout comme de reprendre la forme du commentaire des forums, est aussi manifestation de sa poétique actualisée : user des armes de l’adversaire, sur un mode d’art martial, comme les situationnistes l’ont théorisé, produit des effets par réaction (en chimie langagière) mais également un mode de vivacité, d’alerte, en lui-même productif).
Poétique, ai-je écrit, et à cet endroit un autre détail mérite d’être approfondi. La forme de l’entretien, dont on trouvait plusieurs occurrences dans le premier volume, de 2007, est ici restreinte, réduite à un exemplaire : et l’interviewé, Patrick Beurard-Valdoye, est le seul des intervenants qui soit « officiellement » estampillé « poète ». La discussion, stimulante, touffue, qu’il a avec Arno Bertina, voit rejaillir comme rarement ailleurs dans ces pages la notion d’Histoire (avec une capitale, mais charriant sa part de récit). Le poète organise une manière, rejouée sans cesse en ses formes et échos, de récit du monde, « Une forme délinquante de l’Histoire officielle ». Par cet isolat fédérateur (c’est d’ailleurs symboliquement de ce long entretien qu’est tirée la référence à Goethe qui unifie et titre cette troisième partie), on touche à une part essentielle de ce paradoxe qui n’en est pas un : protéiforme, ce roman actualisé, de recherche, d’exploration, de matériaux questionnés autant qu’usités, a de commun une question permanente posée au langage, envisagé selon des angles sans cesse changés. Le langage n’est pas un ornement – et le matériau documentaire n’est pas un (bien utile et joli) décor. En ce sens, un roman n’a pas à être « bien écrit », il n’est envisageable qu’écrit, il ne raconte quelque chose qu’écrit : le synopsis n’est rien – ou éventuellement une forme additionnelle à implanter dans le grand mix (pensons aux hypothèses géographico-fictionnelles des notices de lieux de culte éventuels que rédige le narrateur de La Conjuration de Philippe Vasset, lui-même ici réinterrogé, tout comme Pireyre et Adely, autres non-membres du collectif vers qui les Inculte se sont à nouveau tourné).

« Chacun de mes livres est toujours précédé d’une enquête – entretien, recherche de documents, etc. –, mais celle-ci est systématiquement menée à rebours : son but premier n’est pas de collecter des informations susceptibles de nourrir le récit pour le rendre vraisemblable, mais au contraire de localiser le plus précisément possible les zones où le réel s’affole et s’embrouille. Je considère ces triangles des Bermudes comme les véritables lieux du texte : c’est là, avec ce qui existe mais surtout avec ce qui manque, que se sont écrits mes livres. Dans les aires échappant au recensement géographique, sur les marches où s’échangent d’incompréhensibles valeurs, et à l’écoute des mythomanes les plus chevronnés. » (Philippe Vasset)

Autre effet retour, moins attendu encore, celui du manque, de la mélancolie – et de là, d’un retour discret, subtil, mais effectif, de soi dans cette recherche, dans ces constructions et déconstructions documentaires. Vasset, guetteur de la part d’irrationnel que porte et dégage la plus extrême rationalité. Olivia Rosenthal qui s’engouffre dans la lacune, le gap logique entre deux éléments recueillis en entretien (selon cette méthode de travail qu’elle expose ici avec autant de sincérité que de précision – une autre des qualités de livre, que cette réelle puissance documentaire) :

« C’est dans l’interstice et l’ellipse, par eux, que la fiction peut venir, le récit naître et grandir. »

Mais j’ajouterai deux discrets points d’orgue à ce livre, que sont les interventions d’Arno Bertina et d’Oliver Rohe. Ce dernier, réfléchissant à l’usage de sa biographie (témoin enfant et adolescent de la guerre civile libanaise) en tant que source documentaire, des réserves et précautions qui l’ont toujours tenu à distance de cette matière ; et à l’usage des documents photographiques comme possible recours au défaut de mémoire, en vient à louer le paradoxal manque résidant dans l’abondance :

« Si le document, comme indice historique, peut se substituer à la mémoire individuelle et faire parler le commun, s’il peut résoudre aussi, ne serait- ce que partiellement, la pénurie de signes dans le présent, il reste que le texte ne peut exister qu’à partir de ses insuffisances : celles que le document soulève de lui-même, les choses qu’il continue donc de ne pas dire, l’invisible qu’il laisse présager, celles qui naissent également de sa confrontation avec d’autres sources. »

C’est par un biais intime, également, que Bertina se glisse en ces méandres : narrant une part de son rapport quotidien à la photographie comme rapport (du monde, de son enregistrement fidèle, de ce qu’elle tente et promet d’en capter), en version micro et réitérée (chaque jour, inlassablement, prenant la même vue de sa fenêtre ; accumulant par centaines les photos de sa fille…) :

« La photo comme geste artistique, puis comme document, et en fait comme mélancolie.
En prenant toutes ces photos, je manifeste et tente d’objectiver une détresse souterraine qui se moque pas mal des gestes vains que je peux faire puisqu’elle ne desserre pas son étreinte. Morsure. On doit même pouvoir dire que ces gestes la nourrissent ; il y a toujours un horizon artistique derrière chaque prise de vue, qui ennoblit le geste dérisoire et la motivation psychologique – la détresse a un manteau qui a de la gueule (la veste en croco de Sailor, par exemple) et ça relance les dés. Voilà : le document crée de la mélancolie. L’archive, le document portent en eux, intrinsèquement, essentiellement, une mélancolie. Ils soignent une détresse par la mélancolie. (…) Heureusement je fabrique des anticorps, ou j’alimente des contre-feux. Heureusement il y a l’écriture. »

Ce jeu, entre l’intime et le fictionnel, produit par l’effet de mimétisme, voire de surplus de réel, que charrient les documents, et au premier rang d’entre eux, les photographies ; cette possibilité onirique et sensible, apportée par l’information, est un grand bénéfice.

Une ligne de fuite où prospèrent les formes de vie (les devenirs).

Devenirs du roman 2 : écriture et matériaux (collectif, éditions Inculte, mai 2014), Par Emmanuel Adely, Jakuta Alikavazovic, Philippe Artières, Arno Bertina, Patrick Beurard-Valdoye, Nicole Caligaris, Claro, Thomas Clerc, Marie Cosnay, Tristan Garcia, Christian Garcin, Hélène Gaudy, Maylis de Kerangal, Mathieu Larnaudie, Hélène Ling, Vincent Message, Emmanuelle Pireyre, Christophe Pradeau, Charles Robinson, Oliver Rohe, Olivia Rosenthal, Anne Savelli, Joy Sorman et Philippe Vasset.

Tanganyika Project de Sylvain Prudhomme (éditions Léo Scheer, 2010)

(reprise d’un texte paru sur remue.net le 12 août 2010)

« Repensant à cet après-midi de juin 2007 et tapant par curiosité « Paris Château d’eau » dans Google earth, je mesure tout ce que la vue aérienne ne montre pas.
(…)
Rien ne subsiste de l’effervescence des salons, du foisonnement d’affiches collées à la porte des Etoiles depuis leur fermeture, de la bigarrure des bocaux de poivrons et de feta aux vitrines des épiceries slaves. Au lieu de cela, surimposés par endroits à l’image, ici un lit rose, là une paire de couverts en plastique blanc, accolés la plupart du temps à un nom d’hôtel ou de restaurant qui m’était resté inaperçu au milieu des enseignes de salons et d’épiceries, GARDEN OPERA HOTEL, ALFAZAL, HOTEL DU CHATEAU, PACIFIC HOTEL, CENTRAL HOTEL, BELFORT HOTEL, SAUMO, et dont la comique inadaptation au rade qu’il désigne me fait presque éclater de rire, faussant tellement l’aspect de la rue que je mets une minute à comprendre que le nom SAYAN SARL, joint au motif à couverts blancs, désigne simplement le minuscule kiosque à kebabs autoproclamé BUFFET SAYAN où j’achète parfois un sandwich et dont l’enseigne promet à ses clients, pour un supplément d’un euro seulement, la canette sans alcool de leur choix en mêle temps qu’une viande garantie EXTRA VEAU. »

De Sylvain Prudhomme on a apprécié la rutilante machinerie fictionnelle qu’était L’affaire Furtif, sorti ce mois de mars, 2010. Sitôt parue ou presque, la purefiction voit lui succéder ce reportage avec méta. Une enquête en forme de rêverie, dans la veine de ses enregistrements du réel via ses signes visibles, de ce journalisme réjouissant, ouvert, qu’il pratique avec les compères du Tigre : son feuilleton Africaine Queen consacré aux salons de coiffure de ce quartier coloré, le sien, dont il est question ci-dessus.

Utopie fictionnelle (livre d’aventures) en mars, utopie de récit (aventures du livre) en juin – on vous en dit quelques mots tant qu’il en est temps, avant le tsunami de papier de la rentrée de septembre.

C’est un livre d’enquête ordinaires, à hauteur de stylos et claviers – google earthest un allié récurrent du témoin de son histoire qu’est Prudhomme, google earth qui livrant tout (ou presque : et les zones floues soudain prennent sens, celles qu’avaient cartographiées Philippe Vasset dans un livre/un site blanc, ici : ce sont souvent les camps de réfugiés), qui donnant accès à tout en son détail déforme, du coup, et enclenche nos imaginaires.

Ce livre part d’une idée aussi simple que riche de potentialités : donner à lire tout ce qui dans un environnement urbain nous est donné à lire, accumulé, et le restituer intégralement, sans distinctions de genre ni hiérarchisation. Noter tout, en somme – et retrouver au passage ce plaisir qu’est celui-ci, de noter. Cette façon qu’a cette contrainte de dessiller le regard et de donner à notre corps une place : c’est au passage un magnifique dispositif d’atelier, un écart ou une spécification d’entreprises perecquiennes, une contrainte majeure – à reprendre collectivement.

Je parle de plaisir à cet endroit, car le plaisir est aussi celui de l’œil :l’environnement urbain considéré à l’orée du projet est : l’Afrique. L’Afrique avec laquelle Prudhomme a un lien biographique, et dont il ne goûte guère les vues réductrices que nous nous en faisons, souvent, depuis l’Europe. Et face à la difficulté de rendre complètement, cet ensemble mêlé, qui constitue aussi un lieu de mémoire personnel (on y lit de très jolis souvenirs de pêche et de jeux d’enfants, dont il ne saurait se satisfaire : et là google earth est encore un recours pour l’auteur-enquêteur, explorateur modeste) et face aussi au plaisir visuel des affiches multiples, publicités passées ou criardes, qui l’entourent, l’émerveillent et le saoulent. Prendre un (illusoire) contrôle sur son environnement, trouver une méthode pour s’y « retrouver »… l’idée émerge :

« Ce matin-là seulement me vient l’idée d’une collecte systématique. D’un coup ne me suffit plus l’idée de ramasser des bribes isolées : je veux noter chaque mot aperçu, capturer chaque inscription rencontrée, majuscule ou minuscule, bavarde ou laconique, peinte à la main ou imprimée, sur un mur ou en travers d’un pare-brise. A présente je n’ai plus que faire du rare, de l’incongru, du cocasse. C’est l’empilement qui m’attire, le vrac, l’accumulation désordonnée, l’amassement exhaustif et arbitraire : le texte de la ville dans son énormité confuse et triviale, avec ses répétitions, ses trous, ses aveux involontaires, son « globish » mâtiné de swahilismes, sa frime parfois ringarde, sa monotonie – celui qu’elle secrète à son insu et qui habille ses murs mais aussi celui qu’on lit aux vitres de ses taxis et de ses minibus, aux tee-shirts de ses habitants, au flanc des cartons et des bouteilles qu’elle engloutit et recrache. »

Le projet et le récit du projet, et de l’échec du projet, sont ainsi rendus : échec jouissif car ça ne s’arrête pas et envahit, la notation – c’est ainsi que les explorations les plus « chaudes », il les fait au retour d’Afrique, après début d’abandon de son enquête, début de poussière accumulée sur l’idée-merveille, les notations le reprennent au cœur de son quartier parisien : levé la nuit pour noter, frénétique, tout ce qu’il y a d’inscrit autour de lui. Contamination émouvante et inversion des présupposés multiples, quand en regard c’est l’Afrique et un ballet de lucioles, enluminures illisibles dans la nuit douce, qui apportent un peu de paix au graphomane enquêteur.


Tanganyika project, de Sylvain Prudhomme, éditions Léo Scheer, 2010.
Sylvain Prudhomme est l’un des animateurs de l’excellente revue Geste et du non moins succulent Tigre.