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Les grands espaces de la (mini) fiction (Christian Garcin, Patrick Devresse, sur remue.net)


©patrickdevresse

Les grands espaces de la (mini) fiction

« « Les choses ne sont pas telles qu’elles paraissent être », voilà, c’est là que ça se joue, de façon toujours différente. » (Christian Garcin)

Parmi ce qui me remue sur remue, il y a toute une part « pro » reliée aux résidences en Ile-de-France – laquelle n’exclue nullement des découvertes (Luc Bénazet et sa lecture de la poésie, Dimitri Bortnikov et le souffle de sa phrase…) ou l’approfondissement de la relation à des auteurs dont je suis le travail de longue date (Pierre Senges est là-bas mais aussi ici ; Emmanuelle Pireyre là-bas mais ici également), mais il y a aussi celle que l’on parvient à continuer de faire en dépit des diverses obligations, la part d’investissement « gratuit », celle qui nourrit la revue de création et, en moi-même, la part curieuse, lectrice.

En 2015-2016, ce qui m’aura peuplé le plus sont ces mini-fictions, proposition de Christian Garcin, écrivain, et de Patrick Devresse, photographe : un dialogue inédit entre formes, et si simple dans sa formulation : un texte, une image.

Si simple et si profond dans ses possibilités de relance du sens et des possibilités (de rêverie, de spéculation, de questionnement) : il n’y a jamais à proprement parler un principe, une contrainte directrice – ni dans le texte ni dans les photos : le texte est court, les photos en noir et blanc, ok. Mais au-delà, les modes de conversation entre les deux médiums sont variables, et l’art du bref, que Garcin maîtrise si bien, joue de contrastes : du très-très bref, à la vie dépliée en une page (non sans une douce ironie, souvent), il y a une infinité de nuances : comme si le métier, la technique, le savoir-faire (réels : il y a comment dire quelques dizaines de textes et livres déjà derrière), ne prenaient jamais le pas sur la surprise.

Reprise ici, non pas de l’ensemble – que vous pouvez retrouver ici –  mais de cette belle soirée à la maison de la poésie de Paris, début juin dernier, pour remue, qui concluait ce cycle : lecture de Christian, projection de Patrick. Un bien beau moment

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En 2015 et 2016, chaque semaine ou presque, a paru sur remue.net une « mini-fiction » : l’association concertée d’une photographie de Patrick Devresse et d’un texte de Christian Garcin.
Cette année de mini-fictions nous aura offert un panorama de cet art si particulier du bref, en lequel Garcin est passé maître : épiphanies, digressions, , interstices, réflexions scientifiques et poétiques : le genre est ouvert ; comme est ouvert le dialogue entre l’image et le texte.
Découvrons ensemble ce travail grandeur nature, par une lecture-projection

Soirée proposée par remue.net (www.remue.net), en partenariat avec la Scène du Balcon (www.scene-du-balcon.com).

Lecture par Christian Garcin – podcast

http://remue.net/audio/2016/lectureminifictions.mp3

Les photos dans l’ordre de la lecture

Disputatio

La lorgnette

Drôles de dames

La fin des fantômes

Tuyaux

Les sardines

Dans la cabane

Champions

Jalousie

Phobie

La joie

Astres

Vision

Les abysses

L’esprit de sérieux

Dialogue



christian garcin©patrickdevresse, autoportrait fantasmé©patrickdevresse, patrick devresse ©sébastien jarry

Christian Garcin est écrivain, à lire notamment sur remue.net – lire en particulier cet entretien paru en août 2014,à la parution de Selon Vincent (Stock). Christian Garcin est auteur de nombreux livres chez de nombreux éditeurs – on se référera à l’excellente bibliographie du site des non moins excellentes éditions Verdier, ainsi qu’à sa notice wikipedia, pour en saisir l’ampleur.

Patrick Devresse est photographe. De lui, Dominique Sampiero dit : « Patrick Devresse est un homme qui regarde. Qui scrute doucement le réel autour de lui. Comme ça. Mine de rien. Et même parfois qui baisse les yeux en souriant. L’esprit ailleurs. Comme si poser une vigilance sur le monde et vivre étaient intimement liés. »
Voir son site http://www.patrickdevresse.com/, et son parcours personnel.

Les choses : il suffit de leur monter à bord et de te ceinturer à elles, et maintenant voici que commence le voyage | Stéphane Bouquet, « Les oiseaux favorables », avec photographies d’Amaury Da Cunha, éditions les inaperçus, 2014

« Le lendemain, il lui envoie le lien d’une vidéo youtube paraît-il funny. C’est ce que font les gens maintenant. Elle se sent une ourse sortant d’une hibernation décennale. En fait, elle n’a pas trouvé la vidéo drôle, mais doit-on rire avec celui qu’on embrasse ou doit-on seulement l’embrasser ? Elle lui ment et lui texte qu’elle a ri. Toute la journée, ils s’échangent quelques sms exsangues.

Le lendemain, elle attend en continu un signe de lui et rien. Les minutes de chaque heure se vident à une vitesse 24 fois ralentie. Et le soir, elle sait qu’elle est seule à nouveau.

Tu ne peux pas être vraiment abandonnée, se dit-elle, en un soliloque de caresses intérieures, ni même esseulée : les arbres, par exemple, continuent de lancer leurs branches en l’air avec le souci des oiseaux – branches et bras sont probablement le même mot à l’origine – et les choses n’est-ce pas l’évidence qu’elles sont capables de croire pour nous (pour nous = à notre place et à notre intention) intensément au monde ? Regarde simplement ce tapis sur un tas d’ordures qui attend la benne, il flamboie encore de toute sa rousseur synthétique, il se souvient sûrement de la joie de gens d’avoir été allongés dessus, d’alcool renversé peut-être ou de confidences miraculeuses. Les choses : il suffit de leur monter à bord et de te ceinturer à elles, et maintenant voici que commence le voyage. « 

 (Stéphane Bouquet, in Les oiseaux favorables, livre avec photographies d’Amaury Da Cunha, éditions les inaperçus, 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

(Stéphane Bouquet, in Les oiseaux favorables, Amaury da Cunha et Stéphane Bouquet, isbn 978-2-9541260-4-3)

Au moment d’ajouter quelques mots à ceux-là qui filent et restent (qui filent faisant trace, comme celles d’avions dans l’azur), je m’aperçois qu’ils reprennent in extenso la quatrième de couverture, et quand l’orgueil du préleveur se piquerait volontiers, à quoi bon avoir tout recopié quand un CTRL+C aurait suffi, celui du lecteur s’honore d’être en écho, de se retrouver à ce point dans le choix, si subjectif et délicat, de ce texte, de cet auteur. Le paysage que dessine ce programme éditorial, celui des inaperçus (dont on a plusieurs fois parlé déjà par ici) est varié, inattendu ; et apparaît soudain évident –  évidence a posteriori. A posteriori, après lecture, composition, après édition, car les points communs, entre les auteurs comme entre les photographes plasticiens, ne sont pas forcément préexistants. Mais, ce qui apparaît après coup lui semblant tenir de sa seule lecture, le lecteur s’en trouve honoré, bis, de prendre sa part intime, secrète, dans le déchiffrage d’un programme singulier. Il n’y trouve pas ce qu’il attendait, ne savait d’ailleurs pas si bien à quoi s’attendre, mais dansant sur le même fil, se sent composer son rapport, propre, entre ce texte et ces images (et entre les livres, leur souvenir, par la suite).

Mais : ce livre-ci, tout de même.

Parlant d’Emily Dickinson, durant cette magnifique conférence qu’il donna lors du festival Ecrivains en Bord de Mer édition 2013 (voir ci-dessous), Stéphane Bouquet évoque, à propos de son usage des majuscules, l’idée de donner du pouvoir aux choses, de les rendre égales à Dieu. Il y parle de « monter/montrer les choses, de monter/montrer la puissance des choses ». Ce qui frappe dès l’abord du texte, page une, c’est l’insert de signes hors alphabet (= et +), qu’on retrouve dans l’extrait ci-dessus. Ce qui frappe est aussi que ce qui frappe caresse. Stéphane Bouquet fait fi de conventions établies et envoie de la douceur là on ne verrait (que) du feu. De la peau dans les rapports de formes. L’ambigüité porte son texte, irisé dans le détail, contrasté au sein même de chaque phrase : le rapport de réflexion du langage ne quitte jamais ses mots, même lorsqu’ils portent images (ici, branches, et oiseaux, sont choses montrées et vues, fort et clair, en même temps qu’irriguées de questions quant à leur étymologie). Rendre hommage aux choses & les relier sans cesse à soi (à un soi partagé ou rendu partageable, par retour de ces effets de concrétion), leur donner & leur prendre, équilibre dans l’aller et retour : être au dehors du dedans (quel beau reportage intime, que ce chemin en compagnie de cette solitude féminine), oui ; être au-dedans du dehors, oui. Aussi.

Les images extrêmement composées, colorées, extrêmement variables (hommes, objets, couleurs paysages, formes ; mais toujours aussi belles), de Da Cunha densifient encore ce multiple si présent, si solide, et pourtant difficile à cerner, parquer, réduire. Le bougé de Bouquet est aussi vif que ses images sont nettes.

Lire ce livre et en parler appelle de le relire et de reprendre ce dialogue ininterrompu avec soi (à l’image des dernières pages, quand aux personnages des livres, aux questions à eux adressées, la lectrice (lectrice au carré, puisque traductrice de métier) ne peut faire autrement que de répondre – différemment des personnages du dit livre.)

Et c’est une conversation, entre soi et ce qui en soi manque, qui s’instaure, qui reprend.

 « Malgré tout : la vie, des oiseaux improbables, cela arrive, cela est possible. Des fragments, des résidus, des écailles, des copeaux, des bribes, des éclats, c’est une promesse qui peut encore être tenue. »

Un extrait lu par l’auteur ici.

Stéphane Bouquet,  sa conférence lors d’écrivains en bord de mer 2013 :

Stéphane Bouquet from Bernard Martin / joca seria on Vimeo.

Sarajevo-Beyrouth, lignes de fuite (avec photos d’ Alexandre Chevallier)

Sarajevo-Beyrouth, lignes de fuite

(textes sur des photos d’ Alexandre ChevallieR, parus dans la revue Eponyme n°4 (2007))

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À l’occasion de la réédition chez publie.net – enfin en format epub – de Sarajevo, lignes de fuite, livre écrit sur des photos d’Alexandre Chevallier, republication ici même du texte dérivé, ou remixé, de celui-ci, hybridation de visions de Beyrouth et de Sarajevo, paru en 2007 dans l’excellente revue Éponyme, numéro 4, édité par Joca Seria et dirigée par Eric Pessan. (numéro encore disponible ici).

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sb01
Là-bas je suis allé là-bas, pour voir, ai vu : plein champ, hors champ, lignes et courbes, de bout en bout. J’ai vu Sarajevo, laquelle ? J’ai vu j’ai vérifié, la carte ne quittait pas mes mains, pliée dépliée sans cesse. J’ai vu Sarajevo, laquelle, Sarajevo, a vu [la guerre] [la guerre] moi je ne sais pas, pas vu : ai cru lire, parfois, en braille, [la guerre] aveugle, ai cru déchiffrer tâtonnant, déduire de l’eczéma des murs. [la guerre] j’ai entendu tonner son assourdissant silence, d’après l’assaut et son bruit total, silence d’après qui va avec. Plein champ hors champ, le silence vit dans les photos, rampant parfois dans les marges — fait une traînée grasse dans l’espace, autour. La ville elle vue, en 2004, elle vit sa vie : quotidienne/fanfaronne/quincaillière/bricoleuse, chamaillée. Selon son cours ordinaire d’avant-neige imminente. La ville elle bouine, joue. S’en fout pas mal, moi et mon œil notre, mouvant, biais (c’est la gêne). [la guerre] là-bas ça fait dix ans, là-bas on fête l’enfance : eux les seigneurs, enfants qui jouent, leur rire résonne, partout, limpide. Et moi nous on y marche mêlé, traces mêlées comme du sang échangé, marche à travers Sarajevo, qu’on croit lire qui sitôt s’efface. Allés y foutre quoi, Sarajevo 2004 : comprendre mais comprendre quoi : [la guerre] ? Quoi, alors. Sarajevo, avant-poste d’incertain réel, contamine contaminera (les ruines présagent) : allés peut-être apprendre, lire dans son passé marqué, un peu de quoi dira notre futur : ce que je vois je le revois, je marche ensemble dans l’informé, toutes extrémités tendues à se rompre, à battre l’air pour démasquer, démasquer qui : huit lettres. Derrière les signes, alors. Voir l’envers de l’image, tenter. Pour voir.

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sb02

Ce que je vois de Beyrouth brille du flambant du neuf. Ce que j’en vois je l’imagine, c’est au printemps, printemps qui doit, là-bas, Beyrouth, être éternel, me dis-je. Beyrouth je la vois comme un paradis fatigant, front de mer essoré d’UVA et vent tiède. Se parcoure en automobile, et forcément décapotable, et forcément coude à la fenêtre – histoire aussi pour eux, là-bas, de se venger de n’avoir longtemps pas pu profiter, tout occupés qu’ils étaient, qu’ils étaient qui, occupés à : 1/ se venger. Puis, 2/ des vengeances se venger.

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sb03
[Libération, lundi 10 juillet 2006 : CRUEL – l’Italie bat la France aux tirs aux buts en finale de la Coupe du monde.] L’image de Beyrouth c’est front de mer, qui même automnal berce (le vent, tantôt tiède tantôt frais, léger). Mais d’où je suis à ma table devant mon écran, dévisageant le mur où bientôt punaiserai le plan, il suffit d’une pression de l’index, clique souris, pour en voir surgir l’envers : et ce ciel qui soudain se couvre laisse augurer de célestes enfers. Mais j’imagine, me dis-je, mon imagination clique et court. Attendons de dévisager le plan pour commencer de s’y promener.

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sb04
Ce que je vois, devant, partout, partout autour de moi. Ce sont des lignes et des courbes — un espace (la feuille-le paysage-la carte) et des repères marqués, où pointer son compas : ce sont des lignes et des courbes qui font des formes dans l’espace. C’est ce que je vois, yeux ouverts et fermés l’un puis l’autre, je vois. Ce sont des traces à demi effacées dans lesquelles marcher. Traces sur traces, parfois tout brouillent, il en faudrait peu de plus pour se perdre, il en faut peu, c’est fait, gagné, perdus : perdus dans des cités inhabitables — et habitées. C’est ici, c’est comme partout ailleurs pareil mais non, c’est ici, c’est à Sarajevo, petite capitale au charme incomparable, c’est ici et partout ailleurs, se perdre. Suivre la trace en chasseur effaré pour, à sa suite, errer, doigt sur la carte œil dans le loin, œil sur la carte doigt dans le loin, dans la ville, pour, à sa suite, se perdre. Ces cités, inhabitables, cités inhabitables plus qu’on n’oserait le croire, pire encore que partout ailleurs. Cités habitées malgré tout — inhabitables, surhabitées. Voir le paysage d’ici, d’ailleurs, réclame : de regarder, de gommer : car tout encombre et ici à Sarajevo, qu’un million et demi d’obus ont plongé dans la ruine et le chaos, de ce que j’en vois, ce sont les vides qui brouillent la vue. Les trous font hiatus, dentier brisé, un grand désordre, inhabituel : l’in- habituel, ici, fut il faut croire habituel. Il y a de la vie je vois, des gens derrière les fenêtres dedans, plongés dans l’image du dehors, il va falloir le répéter, insister, limite exagérer, plein de vie, on sait d’avance il va falloir enfoncer dur le clou face aux je vois, je vois qu’on nous rétorquera. De la vie plein l’inhabitable, jusque dans les cavités noires ça grouille, s’agite : nœuds dans les lignes encombrent l’espace.

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sb05
La ville, pour la voir il faut ne pas vouloir, faire mine. On voudrait l’effacer pour voir derrière elle le ciel, objectif entravé. Qu’elle barre la route de l’œil — regarde derrière pour voir l’obstacle : si tu veux voir la ville essaie de ne pas ; échappe-t-en l’œil tu verras ses toits ; écarte-toi jusqu’en ses confins tu tâteras ses formes (les moins montrées, les plus parlantes). Confins trouvés on marche, ils sont faits pour traverser sans voir, vite vite : la ligne de tram n’est jamais loin — la ligne de tram n’est jamais loin à Sarajevo : trait épaisseur 2 mm pour deux marges étalées grises autour. Tu vois les toits, d’immeubles qui furent modernes il y a peu : [Sniper Alley]n’est pas loin — [Sniper Alley]n’est jamais loin. L’œil en marche pointe les toits pour toper une paillette, infime, de ce que [la guerre] fut, procédant par inversion : voyant les toits quand dans [la guerre] c’était impensable, impossible, marche courbée l’œil au sol, plus de toits plus de ciel dans les marges, immeuble alors valait snipers (immeuble-nid, immeuble-cible, au choix).

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sb06
Beyrouth je ne peux pas dire. Je peux moins encore dire «بيروت ». Je peux articuler Beyrouth, les syllabes passent la gorge la bouche et dans l’air transformées font son, mais quand je dis Beyrouth, je grippe. Alors pour pouvoir la dire, Beyrouth, il me faudrait aller là-bas, peut-être, dis-je, là-bas où dure le printemps, j’y apprendrai à dire Beyrouth – à moins qu’ils aient fini par la taire, ou tous la prononcent différent ? Beyrouth la taisant je la vois tape à l’œil, faux et vrais ors en breloques sur peaux cramées, chemins ouverts aux cols, aux cuisses, aux bras, mon imagination ne négocie pas, elle y va. Beyrouth je la vois rutiler, je m’y vois profil bas dans le rutilant, je file. Beyrouth j’irais bien, à Noël, profiter, ce serait bien, loin, au calme, au calme et en même temps plein de vie comme aussi il est souvent dit.

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sb07
J’irais et je me poserais, qu’il soit de vers Noël ou de printemps je humerais l’air frais-tiède-léger du soir, posé là à : attendre, posé pour attendre et voir. Regarder bien, saturer l’œil, l’user à force de ricochets de l’iris : regarder bien c’est regarder encore après saturation première, on n’y voit plus rien on regarde encore on a beau faire, on y voit rien. Rien – que des détails, qui apparaissent, détails soudains, coquilles en façade du paysage texte : balcons dans les étages, et terrasses au sommet, plantes grasses et vertes derrière les baies vitrées des balcons et terrasses. L’effet de confusion est d’époque : qui la mère blonde cramée breloquée d’or, qui la fille blonde cramée breloquée d’or ; qui l’immeuble flambant neuf jamais terminé (infini), qui l’immeuble flambé vieux jamais fini de refaire (infini).

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sb08
Contemplation désolée. Ce que je vois : trous noirs, trous gris, fond blanc : ce serait, vu d’en dessous, un tas de vieilles traverses, une remise de fusées. Des fenêtres (trous noirs) me regardent, ce sont bien, il faudrait vérifier, des fenêtres (pas les trous gris), il faudrait voir — entrer dans chaque deux pièces, typique ou pas, pour, une fois dedans, regard dedans, jauger, faire les trajets, un millième de seconde y vivre, un millième y rentrer chaque soir, chaque soir je rentre ici chez moi. Ici chez moi. Je redis je contemple : ce que je vois : je rentre chez moi — mots et idées se dispersent, s’irisent, ne me disent rien. Ce que je vois des fenêtres : ce que j’en vois des fenêtres vérifier, faire en soi le reflet du chemin, l’inverse, pour voir : ce que je verrais des fenêtres (C’est qui ce con planté sur le trottoir en bas ?) Ce que je vois (fenêtres (noires), impacts (gris) déjà me quitte. Images et idées se ferment, taisent. Se contempler contempler. Un millième — d’imagination de possible. Il faudrait pouvoir un millième de seconde, vivre un millième de seconde ce que fut ici pendant [la guerre] (puisqu’il y a eu, [la guerre] on nous l’a dit c’est écrit). Il faudrait rentrer oui chez soi, par fenêtres trous noirs, là-dedans où nulle part, personne ne peut se considérer à l’abri. Dedans se dire : je suis sauf. Mais ce dans quoi je suis est cible, alors : se taire. Se contempler contempler un millième de soi, un millième de seconde, s’écouler. Écouter — compter les impacts et encore et encore jusqu’à ne plus les compter mais tressaillir encore à chaque, un millième (réflexe infime, une survivance). Qui porte qui, du bruit, du silence, lequel prime et seul existe, lequel passe et lequel reste, ici, ici chez moi dans mon abri-cible. (Il attendait le moment où il pourrait compter les éclairs des lancements de roquettes. Quand il entendait les roquettes, il voyait aussi les éclairs.)

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sb09
Ce que je vois : ce que je vois je l’imagine mais c’est rien, un millième pas même. On appelle ça l’enfer j’y ai une chambre, mon quotidien, ne suis pas seul, notre enfer quotidien domestique, nous habitons, ici, au cœur des choses qui se jouent (hardcore, qui tape), qu’on assiège qu’on défend — dans les rues rectilignes, vides, on aperçoit des silhouettes furtives le long des porches ; des hommes surarmés, des gamins cachés, des portes barricadées — ce qu’on assiège qu’on défend : plantation d’immeubles cousins, piqués tous par la même rouille. C’est mon quartier je l’imagine, mon grand quartier périphérique, bien desservi, toutes les sorties à deux doigts. C’est ici. Mon enfer de démonstration — à côté la porte du monde, ici le paillasson. Ce que je vois : points noirs sur façades et ronds blancs, traces tous des intrusions du monde, des ruées du dehors hostile sur un dedans vidé de lui-même.

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sb10
Le paysage est comme la ville, mélangé – mélange d’Orient et d’Occident, mélange de mer et de montagne – Beyrouth, de toujours mélangée puis à jamais punie d’être ainsi mélangée (troc de vengeance, la guerre civile joueuse, immature, obus et mortiers comme calots et billes échangés frénétiques à la récré). Beyrouth on tablerase, mise à plat, de ce qui faisait ville on tire une immense pâte brisée, grumeleuse, base de bétons enchevêtrés entrelacés enroulés d’après la direction donnée par la ferraille qui l’armait ; de cette pâte on tire un amalgame semi-neuf puis qu’on refait, puis qu’on reprend : ruines comme humus, fumure brûlante d’où mise à neuf – oublions la guerre, n’oublions pas le mélangé. Et du restant il émerge : du futur, du fringant, du fort neuf.

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sb11
Beyrouth j’irais bien voir, pour voir, j’irais bien profiter du printemps, me dis-je, du mélange et de la douceur qu’on dit beyruthins. Y prendre l’apéro du soir. Me dis-je au printemps, j’irais là-bas vers Noël ou plein automne, profiter du printemps qui s’étale sur pleines largeur et longueur du calendrier, rêver prenant l’apéritif, à un apéro perpétuel.

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sb12
Ce que je vois, d’ici. Ce que je vois ici de [la guerre] : d’ici on ne sort pas, et bientôt de chez soi. Rester planqué guetter, attendre compter ne plus compter Mesure les murs, puis les briques des murs, puis le mortier entre les briques, puis les fissures dans le mortier. Ici n’est plus, perdu son nom Sarajevo, capitale de la Bosnie Herzégovine, Sarajevo, 318 000 hab 41 n’est plus, Sarajevo n’est plus ici. Ici on s’entasse, d’enfer, quartier d’enfer en surcharge, excédentaire en tout, les matières s’entas- sent : projectiles font des trous dans les murs dans les corps, des bouts éboulés qui traînent, des corps aussi, de morts aux coins de rues, des tas. Ici on reçoit sans cesse, ici personne ne vient — ceux qui passent, passent à côté. On se mettrait à la fenêtre (on dirait qu’on pourrait), regarderait [la guerre], on verrait les avions tout proches, qui vont viennent passent, sans un regard. Mais quoi, qui ici, ailleurs, jette un œil au paillasson, en passant ? On se poserait à la fenêtre, à la terrasse, dans l’absolu quotidien, tout à la normale, rien ne bougeant que le linge qui sèche. Posé là on fixerait l’extérieur mais : quel extérieur ? Voilà la confusion, dehors, dedans. Dur de faire le ménage, de bien distinguer, entre dehors et dedans. L’appartement : existe quand on le voit : dedans je rentre chez moi, dehors ce que j’en vois, depuis ce restant de rue, c’est confus : un amalgame de vides et de pleins. Ce que je vois, comme des stigmates, trop et ça gêne, c’est trop et ça gêne de penser que c’est trop, ça gêne cette part (touriste ou quoi ou sais-je), qui en soi minaude et, en bien-portant occidental, s’étonne, vraiment ça semble trop, trop bien faits ces arrachements de murs, ces planisphères de trous, comme pour de faux. Trop énorme et trop intégré au reste. (Il y a tout l’art du tireur aussi là-dedans, c’est le boulot, faire passer ainsi dehors pour dedans, mélanger tout, dedans dehors et vice-versa.)

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sb13b
À saisir : loft spacieux, vue imprenable sur Méditerranée étale, larges baies non vitrées, pas de vis-à-vis, libre de suite. Je regarde l’image et regarde le plan et regarde l’image et regarde le plan satellite, je cherche, j’irais me dis-je voir s’il a un jour été achevé, prendre un peu l’air là-bas j’irai, là-bas où le printemps ne cesse, quand ici l’été démarre, ça crève, trop chaud, j’irais bien oui vers Noël, me dis-je en punaisant le plan. J’irai mais. [Libération, jeudi 13 juillet 2006 : UN AIR DE GUERRE – Israël ouvre un nouveau front au Liban]

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sb14
Pas bientôt sorti de cet enfer qui toujours s’ouvre sur sa perpétuité.