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[lire+écrire] numérique, un récit en étoile

 (« Bookserver in a book », Biblioteca project, Yoana Buzova)

Dans la continuité de ce qui fut inauguré lors d’une journée professionnelle « Éditer un nouveau métier / mutations numériques », en décembre 2011 à Angers, un cycle intitulé [lire+écrire]numérique] co-conçu avec Catherine Lenoble, a vu le jour en 2013. On en souvent parlé ici même, le blog demeure consultable. Il a permis d’expérimenter une formation-action itinérante en région sur les pratiques d’édition, de lecture et d’écriture numérique auprès d’un public de médiateurs du livre, bibliothécaires, éditeurs, animateurs d’atelier d’écriture.

Et ce livre nous arrive, grâce à la rencontre avec Chapal et Panoz lors de la quatrième journée du dit cycle (en septembre 2013). Il est gratuit, sous creative commons, et disponible en téléchargement chez publie.net.

Ma contribution est ci-dessous. J’espère qu’elle vous donnera envie de lire l’ensemble, auquel je ne suis pas peu fier d’avoir contribué.


[LIRE+ECRIRE], UN LIVRE NUMÉRIQUE SUR L’ÉDITION, LA LECTURE & L’ÉCRITURE EN RÉSEAU   ÉDITÉ PAR La Région Pays de la Loire
EN PARTENARIAT AVEC Publie.net, ISBN 978-2-8145-0778-4


AVEC LES CONTRIBUTIONS DE
Guénaël Boutouillet, Olivier Ertzscheid, Antoine Fauchié, Roxane Lecomte, Lionel Maurel, An Mertens, Laurent Neyssensas & Jiminy Panoz

COORDINATION ÉDITORIALE Catherine Lenoble

OUVRAGE PUBLIÉ SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS BY-NC-SA

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 [lire+écrire] numérique, un récit en étoile

Guénaël Boutouillet

Écris-le numérique

Nous commencerons cette synthèse par énoncer un paradoxe : ce livre numérique, témoin du cycle [lire+écrire]numérique, doit son existence à sa non-préméditation.

En effet, l’interrogation formulée, au terme de ces journées consacrées aux mutations de la lecture et de l’écriture en contexte numérique, des « nouveaux formats » de livres, par le biais d’une invitation à deux concepteurs et fabricants de ces nouveaux objets (les EPUB), Roxane Lecomte et Jiminy Panoz, ne visait pas à « faire un livre », mais à se poser ensemble, intervenants, concepteurs et participants, une question théorique et pratique :

« Si ce que nous avons traversé, reçu et produit, ensemble, au long de ce cycle, devait devenir un livre… Comment agir, relire, et relier les contenus de façon pertinente et adaptée à ce format éditorial ? »

La prise de risque était partagée : nous soumettions notre travail en cours (le blog [lire+écrire]numérique, médium jamais fini de s’édifier, dépendant de ses nécessités d’actualité, témoin des tentatives et réflexions en cours, et donc chargé de scories et d’erreurs) à l’expertise formelle et architecturale live de deux fabricants de livres numériques, en même temps que nous inventions ensemble une manière de réunion de rédaction improvisée, avec les participants de cette quatrième session d’atelier. Pensée éditoriale en mouvement, qui ne sépare pas arbitrairement l’édification technique de l’objet de ses enjeux conceptuels. Nous n’édicterons pas que le code est de la poésie (bien que de nombreux moments du récit performance d’An Mertens en attestent de bien jolie manière), mais qu’en ces nouveaux parages, il en est la condition. Et qu’il en est de fait l’allié, le soutien ; qu’écrire en numérique ne peut faire l’économie d’écrire, ne serait-ce qu’un peu, le numérique.

Comment, plus que pourquoi

« L’humanisme numérique est l’affirmation que la technique actuelle, dans sa dimension globale, est une culture, dans le sens où elle met en place un nouveau contexte, à l’échelle mondiale, et parce que le numérique, malgré une forte composante technique qu’il faut toujours interroger et sans cesse surveiller (car elle est l’agent d’une volonté économique), est devenu une civilisation qui se distingue par la manière dont elle modifie nos regards sur les objets, les relations et les valeurs, et qui se caractérise par les nouvelles perspectives qu’elle introduit dans le champ de l’activité humaine. »

> (Extrait de : Doueihi Milad — Pour un humanisme numérique — publie.net)

Comment, plutôt que pourquoi, fut la question qui nous a agi, tout au long de la conception puis de l’organisation de ce cycle de formation, comment faire avec plutôt que contre ou malgré, comment lire et écrire en numérique, comment ce lirécrire actualisé nous est indispensable au cœur de cette mutation ; comment le numérique, envisagé sereinement (mais lucidement) peut favoriser la lecture, l’écriture, comment il peut les agrandir plutôt qu’amoindrir. Pour ce faire, observons nos usages, questionnons-les — et observons-nous écrire, comme l’atelier d’écriture le permet ; observons en contexte d’atelier d’écriture (réflexive, littéraire, fictionnelle) les ruptures et les continuités sur notre geste et notre perception du dit geste. Servons-nous de l’écrire-ensemble, de ce partage-là, de l’atelier d’écriture, comme outil de métacognition, et de fait, d’apprentissage.

C’est pourquoi chacune des quatre séances de ce cycle fut basée sur cette articulation entre la délivrance d’une expertise, suivie aussitôt de son questionnement, de sa retraversée, voire reconfiguration, en situation d’atelier. En ces zones d’incertitude, en ces terres inexplorées, de grande hétérogénéité de compétence et d’appréhension technique, la parole savante ne saurait se départir d’une prise en main, sauf à risquer, aussi éclairée soit-elle, de reproduire certains des clivages qu’elle entend défaire.

Un cycle — comme un récit mais : modulaire

Les séances de ce cycle de formation ont été pensées et mises en place comme indépendantes et évolutives. Elles l’auront été au-delà de nos espérances.

Thématiques indépendantes et complémentarités, dont les interventions filmées attestent : le web est envisagé par les intervenants (singuliers, œuvrant en des lieux et des postures différenciés) en tant qu’un bien commun, qu’un outil d’échange et d’apprentissage. Les cent mille milliards de poèmes d’après Queneau (et leur adaptation web interdite, le précédent judiciaire qu’elle a constitué) sont cités par Lionel Maurel et An Mertens, à des endroits spécifiques de leur discours, discours eux-mêmes distincts en forme et propos. Les liens imprévus ont été nombreux, les échos incessants, entre les interventions de nos invités.

Ces liens multiples, Catherine Lenoble et moi les constations, jusqu’à faire comme une relecture, en réticularité, de ce que nous traversions ensemble, comme si une circulation par thèmes ou motifs avait été possible au cœur de ce cycle d’une année (le rêve étrange de parcourir autrement et simultanément le chemin qu’on suit) — d’où la pertinence, également, de cet objet hypertextuel pour en rendre compte.

Réduire la fracture numérique était un de nos présupposés, une de nos intentions premières. La commande faite aux intervenants ne leur dictait pas cette intention. Mais un des points de convergence, un des axes essentiels de chacune de ces interventions, est la question du choix : il est question, pour chacun de ces usagers experts, d’être citoyen d’un espace partagé, qu’il importe, même déjà pour large part privatisé, de défendre comme un espace partagé — un bien commun.

Et c’est pour être en capacité de faire ces choix qu’il importe de prendre la mesure des possibles offerts par ces mutations technologiques — d’où l’importance sociale, culturelle, et politique de former les médiateurs aux moyens de faire ces choix et de les transmettre à leur tour.

Alphabétisation au numérique

À tout cycle il faut un commencement, à tout discours son introduction. Et cette première journée d’interventions en janvier 2013, nous permit de poser les bases d’une réflexion, d’une pratique — et, ainsi qu’on l’a énoncé plus haut, d’une nécessaire intrication des deux. Nous avions à cœur de ne pas imposer une parole de surplomb — nous voulions que ce discours soit savant sans être trop didactique. Une pensée critique et ouverte.

Car on sait comme les lieux communs sont une récurrence de l’observation de l’époque : on pense difficilement l’événement pendant l’événement, on y parvient mieux après coup. Dans son livre Le paradis entre les jambes(Verticales 2013), Nicole Caligaris, rendant compte, des années après, d’un fait divers tragique et effarant auquel elle fut confrontée de près, analyse très bien ce qui rend impossible d’écrire l’événement, le choc, qui fait obstacle à son entendement, à son intelligibilité — et affirme que cet impossibilité-là, de rendre compte objectivement, est aussi une des conditions de nécessité de la littérature, en tant que question posée aux limites, au réel, à l’Ici et Maintenant. Le numérique, en tant que configuration technique partagée, en tant qu’expérience commune, actuelle, et bouleversante, suscite nombre d’affirmations péremptoires et d’analyses à l’emporte-pièces.

Laurent Neyssensas, dès l’entame de son allocution, énonçait et démolissait un de ces clichés.

« Je suis de la génération de l’automobile, donc je suis né en sachant conduire, évidemment, comme les jeunes d’aujourd’hui sont nés en sachant utiliser Internet… non, tout cela c’est une longue construction, et c’est une histoire d’interfaces (d’entrées, et de sorties). »

Olivier Ertzscheid poursuivit cette remise en question de ce qu’on estampille « génération Y », bien moins problématique ou en rupture dans ses usages que leurs cadets, eux qui, nés avec Twitter, auront intégré la publication comme une condition de l’écrit — quand nos générations en responsabilité se trouveront, face à eux, majoritairement constituées d’« analphabètes de la publication. »

L’atelier de pratique en groupe restreint qui suivit nous permit de déplier, avec Catherine Lenoble, certaines des questions posées le matin — et celle de la publication en premier lieu.

En effet, cet atelier d’écriture « numérique », connecté, est un atelier d’écriture et de publication, car qui dit web dit publication, et ce n’est pas la moindre des mutations évoquées : il y a changement voire inversion des postures, par et avec le web. « On » publie en même temps que d’écrire, le geste d’écrire inclut nativement la publication comme destination. La nécessité de se pencher sur les deux processus, et de le faire en simultanéité, nous apparaît fondamentale — et notamment pour les médiateurs du livre à qui s’adresse en priorité ce cycle de formation.

Comme par un chemin détourné, l’atelier d’écriture, judicieusement mené, fait retour, et nous ramène à la lecture, enrichie par lui ; l’atelier d’écriture connecté, intégrant la publication et la conversation comme participant de l’écriture en cours, peut enrichir notre conscience de cette publication, peut en irriguer le processus. Les participants à cette journée inaugurale auront été mis en question puis en action. De se servir du web pour y trouver et y produire de l’information fait inscription, énonciation. Écrire en web est écrire enrichi, et, si l’on y veille, écrire réflexif, en retour — en continuité.

Du jeu collectif (et la bibliothèque, notre gymnase)

Ouvrir le blog et son capot, poser ces réflexions émises « à chaud » dans la même interface éditoriale que les conférences filmées et les présentations des journées, constituait une forme d’horizontalisation des pratiques, dotée d’une belle plus-value symbolique : le temps (chaque journée), le lieu d’action (l’université, la médiathèque, la Maison des Arts) ont été usités et parcourus dans les deux postures d’écoute (de la parole savante, introductive) et d’action (de ses propres parole et écriture en tant qu’outil d’élucidation). Et le blog, objet éditorial hybride, constituait de fait l’endroit de rencontres — partagé comme un carnet de notes commun autant que comme une esquisse de bibliothèque.

Les rapports entre le web et la bibliothèque sont étroits et nombreux (les prémisses du web dans la conférence d’Olivier Ertzscheid le montrent bien), la métaphore du web envisagé comme une bibliothèque est si évidente et récurrente que devenue un quasi cliché — mais s’en saisir, depuis la bibliothèque, peut être manière aussi de réaffirmer l’Internet dans cette optique « bibliothèque » plutôt que dans sa version télévision (ce qu’il tend à devenir, qu’il est déjà devenu pour partie).

À un moment de la deuxième journée, exploration du concept de Copy Party en situation avec Lionel Maurel, nous avons déambulé dans la bibliothèque, durant un temps limité, dans l’optique d’y chercher quelque chose. Quelque chose à copier, c’était la contrainte, le principe, mais surtout, et déjà : quelque chose. Déambulation active et questionneuse — la quête documentaire se trouvait aiguillonnée par le jeu et l’enjeu ; et cette mise en situation de la mise en question se faisait affirmation de la réalité, physique, spatiale, corporelle, de ces enjeux — n’est virtuel, en ces affaires, que ce qui ne veut ou ne doit pas nous concerner.

Discret éloge de l’intertextualité

La réflexion sur la copie de Maurel permet, par le biais de cette expérimentation, joueuse et impertinente, qu’est la Copy Party, de questionner la bibliothèque en tant que lieu de conservation et de diffusion d’un savoir. Rejouée, concrète : le moment de la promenade fut un prétexte au butinage actif. Et la réécriture du document copié, dans la séance d’atelier qui suivit, un modeste éloge de l’intertextualité en tant que moyen de création. (Quand le partage des connaissances est un élan, une porte ouverte vers de futures créations). Durant cet atelier, nous avons continué de nous plier aux règles strictes de la copie privée. Et pour ne pas diffuser de copie de ce document destiné à usage privé, nous en appelons à la réécriture de ce que nous lisons : ce que je copie je le lis, je me l’approprie, et sitôt lu, appréhendé, approprié, il en résulte autre chose. Ce que je lis, je le transforme, je l’augmente de ma lecture.

Le bilan subjectif, par Lionel Maurel, de l’ensemble de cette journée est à lire par ailleurs. De l’article, je retiens particulièrement cette phrase :

« L’enseignement que je tire de cet événement, c’est qu’il paraît important d’inscrire la Copy Party dans une démarche plus vaste et d’en faire le support d’une action de médiation culturelle. »

… Où le modèle hybride (expérimental et ouvert) que représente ce cycle de formation porte ses fruits, quand l’intervenant vient y apprendre quelque chose en même temps que de délivrer son savoir (et quel savoir).

… Où les mots co-apprentissage et mutualisation ne sont, réellement, pas vains.

retourner du tralala contre du vroum-vroum – à propos de David Christoffel

photo-christoffel

(Texte lu lors de la  soirée « POESIE ET MUSIQUE » Récital commenté de David Christoffel suivi d’un débat avec : Françoise Clédat, Gilles Amalvi et Jean-Claude Pinson, animé par Thierry Guichard, au Pannonica, Jeudi décembre 2013 à 19h30.)

(à paraître dans Gare maritime 2014, en juin 2014)

Ajouter que si le texte dit quelque chose sans doute, du moins je l’espère, du travail hybride de Christoffel, il ne saurait résumer la vastitude, la précision, l’extrême richesse du récital avec slides qui suivit, une des toutes meilleures performances auxquelles il m’a été offert d’assister, un grand bonheur de spectateur).

——— David Christoffel, né en 1976 à Tours, fut quelques années nantais, ville où il étudia la philosophie, s’agita en revues, écrivit, diffusa. Auteur d’opéras parlés et de nombreuses créations radiophoniques, il s’intéresse aux rapports entre la poésie et la musique. Il a publié de nombreux textes et contributions sonores en revue (notamment La Revue des ressources, Ce qui secret, Sitaudis…) ; plusieurs livres dont « Argus du cannibalisme » (Publie.net, 2011), « Littéralicismes » (Ed. de l’Attente, 2010) ; et autant de disques. Il sera ce soir question des dits rapports entre poésie et musique, durant la discussion qui suivra, où je ne m’engagerai pas, pour, tautologique, éviter d’entamer la discussion avant que soit servie la discussion, ce qui de surcroît, seul, serait absurde, et d’autant plus que : ce à quoi se prêtera David Christoffel constituera une mise en question des rapports entre les deux, musique, poésie, mêlées peut-être, passe-passeuses, comme il y eut un jour poésure et peintrie. Car Christoffel fait les deux, texte et son. Et additionne les deux, qui s’appellent, en sa pratique. Citons François Bon, à propos de son livre « Argus du cannibalisme », paru en numérique chez publie.net :

« Dans les bandes-son de chaque chapitre viennent des ambiances de cour d’école, des bruits de rue. C’est la partition, les ruptures de l’intonation, les ellipse de la syntaxe qui vont happer les différents registres de la parole, celle que nous employons tous les jours, celle que nous hissons devant nous au moment d’écrire. Les nappes alors se superposent, s’entrechoquent, la rhétorique se disloque et c’est cette relation de toujours des mots aux choses, de l’écriture au monde, qui surgit devant nous. »

Très loin, ou non, pas forcément loin, mais plutôt : très ailleurs, pourtant, de ce que les nomenclatures étiquettent en tant que poésie sonore, Christoffel enregistre, capte, et redonne, recomposé – plus que de bruiter. Les mots, eux, bruissent, lui les dispose, les mots, et puis leur bruit, selon des recombinaisons de dispositifs syntaxiques existant : Pensons à son livre « Littéralicismes », ensemble de compositions poétiques et proses réflexives avec les heures de syntaxe produites par les traducteurs automatiques. Pensons à ces bribes de dialogue captés, comme saisis au vol, dans « Argus du capitalisme ». Pensons aux poèmes lus avec ambiances (ambiances plutôt neutres, simples expressions d’un dehors : cours d’école, rue en mouvement), en parallèle du texte, dans le même « Argus du cannibalisme », et à ce court-circuit étrange que provoque cette addition du même ainsi différencié : je lis le texte (matière issues de langues froides, démises en bris de syntaxe) + j’entends ce texte (voix posée douce distante, calme en ces éclats du dehors) = je constate une nette disjonction, en même temps que la reproduction du même. Le même (texte) est même, et ne l’est pas. Dans le même temps. Me semble-t-il. Et cet écart est une part de ce que désigne le travail de Christoffel. La poésie n’est pas une solution, dirait Frank Smith – la musique n’est alors pas plus une solution à cette absence de solution. Cette poésie-là, par l’écart, désigne ses manques, creuse le problème, elle ne résout rien par le son, n’évacue ni ne décore (par bruit étouffant, swing distrayant, ambiance édulcorante) ; elle prend le parti perplexe, elle instaure un doux dissensus entre formes, ainsi qu’au sein même de ces formes. L’humour comme une garantie d’éveil, de hisser du contraste, de bosseler même quand c’est plat. « La langue de la wahwah anti-électrique sera creuse et c’est même incroyable à quel point. Et pour en arriver à ce point, il faut que, # derrière, ce n’est pas le même creux, un autre degré de platitude c’est le relief entre des faibles densités qui suffit à faire un peu d’électricité (ça frétille les bulles, ça ne fait pas qu’éclater) » Pensons à ces onze définitions de la poésie, qu’il offre par ailleurs :

« Définition juilletiste de la poésie : Amour de la carte-postale rondement menée, avec résidus de bienfaisance en faible proportion. Définition athlétique de la poésie : Manie de la reformulation glorieuse. Définition troisième cycle de la poésie : Manière très experte de retourner du tralala contre du vroum-vroum, avec mécanisme de reconnaissances privatives. « 

Mais encore :

« Définition verveine. Définition disco. Définition auto-tamponneuse. Définition balnéaire. Définition post-trendy. Définition idéaliste positive. Définition macramé. Définition brocante. »

Et la suivante, qu’il donne, en conclusion d’une intervention vidéo, face caméra, sur remue.net (voir la vidéo au dessous):

« la poésie n’est vraiment plus ce qu’elle était, mais on n’a jamais eu d’outils aussi fiables pour attester qu’elle n’a jamais été ce qu’elle faisait semblant d’être».

Musique, donc. (enfin, poésie). Enfin. (Notre affirmée incertitude).

————————— David Christoffel, son site personnel http://dcdb.fr/

Un chantier numérique à deux pas (de chez moi) (Anne Savelli, Roxane Lecomte)

Anne Savelli, Roxane Lecomte : lire, écrire dans/sur/avec/par/pour le numérique (mardi 19 novembre, 19h, médiathèque Diderot, Rezé)

(photo par Catherine Lenoble, [lire+ecrire numérique 4])

J’habite à côté depuis peu, j’irai donc en marchant, j’aime bien aller en marchant. Marcher en silence avant de parler et écouter. Macération tranquille d’un bouillon mental, du brouillon d’une conversation à venir. Car on règle le souffle (si du moins l’on n’est pas en retard, car alors à l’inverse, pressant le pas ahanant, on risque de dérègler tout) pour achever les préparatifs.

Quand on rencontre – en public –  une personne qu’on connaît, il y a une forme de reconfiguration du rapport. Mais quand on rencontre en public deux personnes qu’on a déjà rencontrées – en public -, il y a addition de ces reconfigurations : il faut inventer une forme, un chemin de dialogue, entre deux personnes, chemin qui ne soit aucun de ceux déjà empruntés, mais qui ne soit pas gêné de les croiser, qui rejoue nécessairement des moments déjà joués – car celles et ceux qui vous écoutent, en face, et à qui tout cela s’adresse, elles et ils n’étaient pas là les fois précédentes. Il y a une part d’artifice dans toute improvisation, il y a des gammes, des patterns, les musiciens vous le diront. Là, il y a des endroits par lesquels être déjà passés, où pourtant repasser, endroits d’où des questions se posent et agiront. S’inventeront. (L’invention c’est chaque jour, si l’on se bouscule un peu).

Anne Savelli est auteure (notamment de l’excellent Décor Lafayette cette année chez Inculte), elle écrit en blog depuis de nombreuses années. En 2013 on n’a cessé de se croiser,  de faire ensemble à des places variées, modulées : un débat au Lieu Unique en février, où je l’interrogeai avec Yves Pagès sur leur manière d’envisager leur blog et l’écriture en ligne ; ce stage partagé en avril, avec la Ligue de l’enseignement (raconté ici) ; la mise en ligne quotidienne des 13 épisodes de Dita Kepler, en juin, texte animé en feuilleton, imaginé par elle avec Joachim Séné l’indispensable ; et cette séance d‘atelier numérique que j’en ai tirée, début novembre, dans cette même médiathèque de Rezé.

Roxane Lecomte est webdesigneuse, un substantif bien barbare et fort laid ; disons alors qu’elle fait des livres, conçus avec (mais c’est le cas de tous les livres, qui sont initialement un fichier informatique) et vers un environnement numérique. Des fichiers epubs (pour publie.net, notamment). Mais pas un décalque d’un export in-design une adaptation linéaire,  non – elle conçoit quelque chose (un fichier) qui s’adapte au texte, aux usages, aux machines – elle fabrique des potentialités. Et elle en parle très bien, comme lors de cette journée où nous les avons invités et questionnés Catherine Lenoble et  avec son compère Jiminy Panoz pour la journée 4 de ce cyle conçu pour le CRL :

Et comment pense-t-on cet objet, en continuité ou en rupture avec la chaîne graphique et les circuits d’impression traditionnels de fabrication du livre ? Chapal&Panoz nous le disent clairement : il y a continuité ET rupture. Le livre numérique est un hybride entre un livre papier et site web. Au départ il y a toujours un texte, fabriqué selon les mêmes étapes que le livre, le texte est relu avec l’auteur, le travail d’accompagnement éditorial n’a pas disparu mais la page n’existe plus et le texte est devenu un flux.

Vidéos

Captation vidéo, épisode#1

Captation vidéo, épisode#2

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Mardi soir, donc, une discussion depuis leur propre pratique, espoirs, déceptions, expériences de chaque jour – car l’invention c’est chaque jour, même repassant par des chemins déjà parcourus. Relire c’est réinventer.

Et le reste de la semaine à l’avenant, avec notamment, en point d’orgue, samedi prochain, des perfs croisées (Anne Savelli avec Joachim Séné, Marcel Proust avec François Bon (feat. Charles Baudelaire et un IPAD).

Le programme est à lire en détail ici

mais en voici le programme  abrégé, ci-dessous (tout est à la médiathèque Diderot – entrée libre)

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Regards sur… le livre numérique

Anne Savelli, Roxane Lecomte – Rencontre croisée mardi 19 novembre à 19h

Les technologies numériques questionnent indéniablement notre rapport à la littérature. Au-delà du simple déplacement de support, elles appellent l’écrivain et l’éditeur à de nouvelles formes de création.
Anne Savelli s’est emparée depuis plusieurs années des outils numériques et construit une œuvre où le papier et le web se font écho.
Roxane Lecomte est ebook designer, elle met en forme des textes, génère des contenus et crée des solutions graphiques adaptées au livre numérique.

Jean-Pierre Suaudeau – Lecture-rencontre (vendredi 22 novembre à 18h)

Puisant son inspiration dans la vie quotidienne, Jean-Pierre Suaudeau construit une narration au plus proche du réel, à l’image de Photo de classe/s dans lequel il dépeint des portraits de parents d’élèves. L’auteur évoquera son travail d’écriture et donnera son point de vue sur l’édition numérique.
Anne Savelli, Joachim SénéDeux voix pour un texte samedi 23 novembre à 15h
Cette création spécialement composée pour l’occasion illustre la démarche de ces deux auteurs qui, à leur façon, jettent des ponts entre écriture et web. Jouant de la complémentarité des supports et des techniques, ils sont présents dans le catalogue de Publie.net et ont récemment réalisé une œuvre commune : Dita Kepler.

François BonProust est une fiction samedi 23 novembre à 17h

L’auteur fera une lecture de Proust est une fiction, un ensemble de cent brefs chapitres autour de À la Recherche du temps perdu. D’abord publié sur le site de François Bon (www.tierslivre.net), ce texte, entre hommage, essai et œuvre de fiction, est paru en septembre aux éditions du Seuil. (voir chronique sur ce site

médiathèque Diderot
entrée libre

un centre est toujours de trop (Virginie Poitrasson)

« Et c’est déjà disparu, apparu encore un peu plus loin, au loin, par les lointains que l’on génère si frénétiquement, fastes mélanges, lignes du désir au-delà de la raison et c’est un peu plus disparu, je m’éloigne de l’attraction, un centre est toujours de trop, comme une obsession du déploiement. J’aime cette déraison du signe, là à jamais disparu, ici pourtant déjà éloigné. Et je m’aligne, oui, sur les lignes de la main, un avenir vers les lointains, être dans la trame et pourtant à reculons. »

(Extrait de: « Tendre les liens. », de Virginie Poitrasson, publie.net, ISBN 978-2-8145-0207-9)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres entier.)

Découvrir un auteur en accéléré, c’est toujours un peu ce que permet / contraint cette commande, faite par la Maison de la poésie de Nantes lors de l’annuelle édition de Midi-Minuit (déjà la XIIIème, ce week-end, du 10 au 12 octobre 2013 à Nantes), à quelques-unes et -uns, de présenter en quelques milliers de signes les poètes, plasticiens, performers, musiciens invités – j’y souscris depuis un petit paquet d’années maintenant, et ces présentations sont pour la plupart réunies sur ce site. Cette année c’est l’étonnante Virginie Poitrasson qui me retient, avec force fougue, en ses nasses, plis et déplis de textes et de tissus. (Les deux mots on le sait ont origine commune). Elle lira samedi soir et formera matières dérivées et tonnantes depuis son excellent et virevoltant Il faut toujours garder en tête une formule magique (éditions de l’Attente, 2012), mais c’est de Tendre les liens, paru chez publie.net, que sont issues les lignes, ci-dessus. Lesquelles font réponse, voire explication, au suscité livre paru à l’Attente ; qui dans le même temps, comme en retour, les documente, les expanse – et ce moment de la plongée dans l’auteur où tout semble se répondre, c’est aussi de mon désir en marche, de mon écriture en faction. Un curieux précipité.

Autoportraits croisés (un atelier d’écriture numérique à Rezé)

Cet atelier est dit numérique, c’est-à-dire que : les participants écriront 1/sur ordinateur, et 2/publieront en ligne, sur le blog dédié : http://autoportraitscroises.wordpress.com/.

(Pour les inscriptions : c’est gratuit, au 02 40 04 05 37 ou  www.bibliotheque.reze.fr  / bibliotheque@mairie-reze.fr.)

Mais cette bascule d’usage, déjà essentielle, n’est pas la seule différenciation de l’atelier d’écriture tel que nous le pratiquons sans informatique ni connection : écrire dépendant de ses conditions d’expérience (écrivais-je dans cet article consacré à la question), nous questionnerons, écrivant, notre lecture à l’écran, notre lecture connectée, en rapport aussi aux littératures contemporaines qui s’écrivent avec et sur le web.

Ce cycle proposé par la Médiathèque Diderot de Rezé constitue le prémisse d’ une opération intitulée Regards sur… le livre numérique, fin novembre 2013, qui verra se succéder pour des interventions, discussions, performances, Roxane Lecomte, Anne Savelli, Jean-Pierre Suaudeau, Joachim Séné, François Bon.

Un des plans de pertinence de cette opération, c’est évidemment la liaison entre ces débats, lectures, et cet atelier préalable ; mais surtout avec l’opération 50epubs100bibs initiée par publie.net, à laquelle la Médiathèque Diderot participe. Le principe : proposer un pack de 50 textes tirés de son catalogue, au format epub, à une centaine de bibliothèques. Vous pouvez dès la mi-septembre emprunter une des liseuses et profiter des romans, nouvelles, poésie ou écrits atypiques sélectionnés pour vous.

Publie.net, maison d’édition collaborative fondée par François Bon, est une forme de laboratoire dont j’ai souvent chroniqué les titres ici-même : de Benoît Vincent à Christine Jeanney en passant par Daniel Bourrion, les auteurs publie.net constituent une part non négligeable (mais pas unique) de « mon » répertoire contemporain.

Mais l’atelier ne se fera pas depuis les livres numériques, pour une première raison évidente – car il s’agit d’écrire : et l’interface « liseuse » ne le permet pas réellement. Une seconde raison, moins évidente, et pourtant essentielle : une large part de la production publie.net est signée d’auteurs présents en ligne, publiant, éditant, en blogs, sites, voire sur réseaux sociaux. Prolonger cette question du numérique, de son apport à nos usages du lire et de l’écrire passe aussi par la lecture de ces territoires spécifiques du travail d’auteurs dont les lieux d’écriture et « devenir » symbolique ne se limitent pas au livre.

Nous questionnerons l’énonciation de soi sur le web, en nous attardant sur les sites de François Bon, Emmanuel Delabranche ou Joachim Séné. Nous observerons l’usage des images et leur rapport au texte chez le même Emmanuel Delabranche, ou chez Olivier Hosadava, par Mathilde Roux (pour les liens vers leurs travaux, ils sont tous référencés dans la colonne de gauche de Matériau composite). Le génial projet Dita Kepler, de Anne Savelli, co-conçu avec l’auteur et codeur Joachim Séné, constituera également une impulsion : voir comment je lis quand le texte bouge, et ce que j’écris depuis ce lire… Nous regarderons la ville, et quoi faire de nos déplacements en cet espace, avec les mêmes et d’autres (Nathanaël Gobenceaux…). Images, textes, liens hypertexte, réseaux… autant d’aspects spécifiques de l’écriture en ligne qui constitueront des objets d’observation et les déclencheurs de jeu (entendre le substantif en mouvement, comme le jeu entre deux pièces mécaniques).

publie.net & publiepapier, une histoire de complémentarité

publiepapiercarre

(Reprise d’un article initialement paru sur livre au centre en août 2012) |

Rappel – remue.net organise ce vendredi 24 janvier, au Centre Cerise, à Paris, cette rencontre : Rencontre remue vendredi 25 janvier 2013 | « L’édition numérique comment ça marche » avec publie.net

Depuis la fin du mois d’août 2012, vous pouvez acquérir certains titres du catalogue publie.net en version imprimée, par le biais de votre libraire ou des boutiques de vente en ligne. Une cinquantaine de titres sont ainsi d’ores et déjà disponibles, en version différenciée, rééditorialisés puisque réédités (c’est ainsi le cas pour Daniel Bourrion, dont plusieurs des courts récits de mémoire (Langue, Litanie, La petite fille à la robe claire et 19 francs) sont compilés en un volume de Légendes.) La liste des premiers parus est éloquente : Didier Daeninckx, André Markowicz, Laurent Grisel, Claude Ponti, Cathie Barreau, Dominique Dussidour, Jean-Michel Maulpoix, Antoine Emaz, Marie Cosnay, Regine Detambel…) Vous pouvez en consulter le catalogue ici, c’est sur publiepapier.fr.

Cette nouvelle possibilité d’accès ne signe nullement un arrêt de l’édition en numérique, mais sa continuité, voire sa revitalisation. Quelques explications :

Publie.net, un laboratoire éditorial coopératif

La maison d’édition publie.net s’est formée en 2007 autour de François Bon, en parfaite continuité de son travail de défrichage des écritures contemporaines sur le web (fondateur de remue.net dès 1997, de Tierslivre.net depuis 2005). Elle est animée, avec et autour de lui, par un collectif d’auteurs (dont Fred Griot, Daniel Bourrion, Christine Jeanney, Pierre Ménard). Publie.net a toujours proposé des services évolutifs, dans ce secteur en friche et évolution rapide qu’est celui du livre numérique. Un long chemin, déjà, semble séparer les premiers pdf (émanant d’auteurs illustres autant que de parfaits inconnus, dans une alliance de collégialité et qualité rare), aux fichiers epubs multimedia comme la revue expérimentale et poétique D’ici là ou l’objet plastique que constitue Le Jeu continue après ta mort, de Jean-Daniel Magnin) – mais l’esprit n’a pas changé : publie.net publie des classiques, de grands contemporains reconnus, et beaucoup de voix neuves, inédites. La petite maison d’esprits curieux a toujours opéré sans calculs de rentabilité immédiate mais dans l’espoir de permettre & découvrir (et de permettre de découvrir) une constellation de textes et d’auteurs contemporains, littéraires, sans concessions.

Le projet numérique publie.net s’est doté au fil du temps de collections spécifiques : classiques, polar, SF, sciences sociales, Humanités numériques (la très recommandée Washing Machine de Hubert Guillaud), s’est donc lancé en 2012 dans ce qui sembla être une nouvelle folie : celle de l’impression à la demande (print on demand, ou POD, en anglais dans le texte).

De ce qui est tout sauf un retour en arrière, une mise en conformité aux canons du commerce du livre, François Bon s’est expliqué à plusieurs reprises, et encore pour ce lancement dans un article passionnant : la formule papier+epub et pourquoi on y croit.

L’édition pensée en bibliothécaire

Si les ventes en numérique, de fichiers, ont peu à peu progressé, doublant chaque année en volume depuis 2010, grâce aux petits prix pratiqués, mais aussi quand une masse critique de titres (notamment de classiques : de Kafka retraduit par Laurent Margantin à Baudelaire ou Rimbaud ) s’est trouvée disponible ; sa simple survie, puis son développement régulier, publie.net les doit aussi aux abonnements de bibliothèques. En effet, Publie.net offre l’accès à un catalogue ; la logique de service, d’abonnement est un de ses fondements, laquelle est, par nature « bibliothéco-compatible » : cette façon d’accéder au texte, à la littérature, qu’a bouleversé le web, c’est une pensée en ressources, en catalogue, plutôt qu’en titres isolés. Citons François Bon dans l’article sus-évoqué :

« Tout est parti des bibliothèques. Nous sommes redevables aux quelques dizaines d’établissements qui nous font l’honneur d’un abonnement, on ne se serait jamais développé sans cette confiance. Mais le taux de consultation de nos textes reste bas, au regard de leur investissement – la médiation pour les ressources numériques est aussi indispensable qu’elle l’est pour le livre papier. Mais pour le papier ils savent drôlement bien faire : expos, tables… Le déclic est venu pour moi de constater qu’à Rennes ou Poitiers ils avaient fabriqué de faux livres (un bout de polystyrène, et notre couv imprimée collée dessus) pour faire le lien entre les tables thématiques et les ressources numériques. »

Cette nécessité de matérialité, pour la médiation, la transmission, le passage, fait partie du travail de bibliothécaire (mais c’est aussi une des raisons pour lesquelles on va chez le libraire, un passage de main en main, voir et recevoir). Les bibliothèques, lieux de vie, ne peuvent faire l’impasse de cette pensée de la transmission, de l’alliage nécessaire des services, physiques et numériques, c’est aussi ce qu’expliquait Lionel Dujol, responsable des services numériques et de la médiation numérique des collections pour le réseau des Médiathèques du Pays de Romans, dans cet entretien (audio + texte) qu’il nous avait accordé à Livre au Centre début 2012 :

« Rester “dans les nuages”c’est forcément empêcher des usagers de profiter de ce travail de médiation. La médiation des collections est globale et doit se décliner sur des supports tangibles. La médiation est donc organisée en un écosystème informationnel dans lequel chaque contenu se ré-impacte sur tous les supports. La médiation dans le lieu physique doit exister dans l’espace numérique de la bibliothèque et vice et versa. »

Cette complémentarité-là, entre les supports et dans la façon de les donner à découvrir, c’est aussi elle qui fonde la différence et la nouveauté fondamentale de publie.papier : pour l’achat d’un livre imprimé, vous aurez accès à son fichier numérique :

« On réfléchissait donc à tout ça un peu à la fois quand cela nous est apparu d’évidence : ce que nous proposons, dans la vente d’un livre imprimé, c’est aussi ce que le numérique nous a appris de la notion de service. Nos livres imprimés incluront systématiquement un code d’accès à la version numérique (epub, mobi pour Kindle, streaming pour consultation en ligne). »

« (…) c’est bien d’un déplacement de concept qu’il s’agit : la mise à disposition du texte par l’objet ne vous prive pas du service que la technologie apporte au vieux verbe lire – recherche plein texte, bibliothèque numérique, liberté de prolonger la lecture sur l’ensemble de vos supports, téléphone compris. Et les usages changent : on partage les livres papier, faisons pareil avec le numérique, offrez un publie.papier à quelqu’un, mais dites-lui de vous donner le code, on ne s’en portera pas plus mal si vous êtes deux à lire…. »

Le risque de la lecture

Cette prise de risque, qui paraîtra un pari insensé aux frileux, est en fait un pari logique, pour une coopérative qui s’est toujours opposé aux DRM, qui s’est toujours impliquée, généreusement, dans des combats pour une libre/meilleure circulation des textes littéraires, dans un contexte de tension mais aussi d’expansion, dans ce moment crucial, dans cet « âge de l’accès » (Jeremy Rifkin), où ce qui se joue, c’est tout simplement la possibilité dans un avenir proche d’accéder à la littérature. Renversant certains préjugés entretenus à tort, nous citerons, avec François Bon, cet adage de Daniel Bourrion : « Tout ce qu’on risque, c’est d’être lu. »

Et avec eux, ne pouvons que vous encourager à tenter l’expérience : qu’elle soit sur écran, sur papier, la littérature contemporaine est vivante, vaut la peine de la découverte. Après tout, selon la formule judicieusement réversible de Daniel Bourrion : Tout ce que vous risquez, c’est de lire.

Ci-dessous, notes explicatives de détail (ici résumées), sur la façon de procéder, de commander, etc, par François Bon lui-même dans l’article sus-cité.

Comment procéder, et compléments pour les auteurs et les libraires

- La commande s’effectue auprès du libraire. Les titres sont répertoriés par Hachette Livre chez Dilicom, et sont donc accessibles via l’ensemble des libraires, petits ou gros, en France ou à l’étranger. La commande transmise, le livre est imprimé dès le lendemain matin et expédié au libraire en retour. Bien sûr cela vaut aussi pour les grands sites de vente en ligne, libraires indépendants ou grandes plateformes (Fnac, Amazon). Et bien sûr, dès notre site vous disposez de liens directs et suggestions libraires.
- Disponibilité immédiate chez les libraires partenaires. Deux libraires d’importance, Ombres Blanches à Toulouse et Vent d’Ouest à Nantes, chacun disposant d’un puissant site de vente en ligne, seront les premiers à disposer de l’ensemble de notre catalogue en stock physique. Dans ce cas, la commande passée chez eux vous est expédiée sans même le délai d’impression à la demande, qui ne sert qu’au renouvellement. Commande ferme ou mise à disposition.
- Remises libraires : bien sûr la même que celle pratiquée ordinairement. Seule contrainte, commande ferme, pas de retour.
- Attention, en rodage ! Les métadonnées (un grand tableau Excel avec ISBN, auteur, titre, notice, prix, format etc) sont transmises à Dilicom comme pour tout éditeur. Mais il faut un push manuel pour certains autres circuits, d’ici quelques jours les vignettes de couv seront visibles sur le site Fnac on l’espère, et surtout apparaîtront dans l’ensemble des librairies associées au réseau Tite-Live – retard cause mois d’août. Nous travaillons d’autre part avec Tite-Live/ePagine (merci Stéphane Michalon et Christophe Grossi) à ce que, pour les livres commandés via les librairies indépendantes de leur réseau (et non des moindres !), le téléchargement de la version epub puisse se faire depuis le site de la librairie elle-même.
- Amazon et la mention en rupture de stock : les livres en impression à la demande, par nature, ne comportent pas de stock. C’est réglé chez amazon.us, où l’impression à la demande est depuis longtemps dans les mœurs, mais pas sur amazon.fr, qui maintient la mention même lorsque l’ouvrage, nous le savons, a déjà été expédié au lecteur. Hachette Livre en discussion avec Amazon pour régler ce bug, mais merci de ne pas en tenir compte…
- Les bibliothèques passent par leur fournisseur habituel. Grossistes ou libraire de proximité, ils sont à même de recevoir vos commandes selon vos procédures habituelles, marché public y compris, rien que du plus banal. Téléchargement de l’epub le site publie.net, créer un compte au nom de l’établissement, puisque cela figurera sur le tatouage. Merci de mettre un coup de marqueur sur le QR code avant mise en rayon de l’ouvrage.
En l’état, 25 ouvrages sont déjà validés, une quinzaine d’autres va suivre dans les heures et jours à venir. Entrée progressive, à partir d’octobre, dans une mise à disposition simultanée des versions numériques et papier+epub.


J’ai été Robert Smith, de Daniel Bourrion (publie.net, 2012)

(reprise d’un texte paru sur remue.net le 17 août 2012)

Il a été Robert Smith.
Il a été Robert Smith, nous dit-il :

« J’ai été Robert Smith une nuit, une soirée du moins, sous l’un de ces chapiteaux mobiles qu’on croise encore parfois par ici posés dans quelque champ incongrus tels soucoupes volantes abandonnées après un atterrissage forcé et qui alors nous servaient de boîtes de nuit, de boîtes à boire bien plus sûrement et plus souvent, de boîtes à la castagne aussi mais pas pour moi, très peu pour moi cela, la meute, les coups de poings et ceux de pieds, très peu pour moi et pour cela, je passe mon tour, petite lâcheté, jamais aimé le sang et l’odeur qu’il a quand il coule des nez, jamais cela, les curées, les bagarres et la viande avinée qui ne sent plus les coups qu’elle reçoit ou qu’elle donne – »,

Et l’énoncé performatif au passé composé engendre sa phrase, longue, sinueuse, en recherches (du souvenir, de la sensation, de leurs prédictions). Et la phrase, amplement déployée, le porte, l’énoncé. Performatif, l’énoncé fait apparaître, l’idole Smith et surtout son halo, ce rayonnement gris froissé qui engendra nombre de simili, plein nos campagnes : nous tous, ou presque. Une époque en anamnèse, dépliée d’une phrase ; une époque et un milieu, un milieu moyen, pas central, milieu de France plutôt que centre des choses, plutôt rural, plutôt : moyen. Entres villes petites et gros villages, lycées à trois quarts d’heure de car. Une époque comme on l’a traversée, sans rien comprendre, rien en capter que notre colère, en ses attentes mal définies – quoi y comprendre au monde autour, nous étions adolescents, alors.Mais le livre de Daniel Bourrion ne s’enferre pas, ne se limite pas au “générationnel”, non-genre à quoi souvent il suffit d’énumérer-dater, marques, produits, slogans, références datées précises, non. Un objet seul évoqué – mais solidement évoqué, levé comme une pâte -, un objet porte en lui l’essentiel de ce que nous avons vécu durant ces années 80 : la cassette audio et son inséparable réceptacle magique, le walkman. Walkman où insérer la cassette de Cure, deux objets et un geste, qui associés nous ramènent, tout ensemble : l’hiver, l’internat, la province, l’adolescence. L’attente :

« Robert Smith ainsi, un compagnon depuis qu’était arrivée dans mes oreilles la cassette audio de Faith un soir d’ennui à l’internat, comme ça, cadeau d’un qui toujours est mon ami et qui m’a glissé le rectangle de plastique gris alors que dos chauffant au radiateur on attendait je ne sais quoi, enfin les autres je ne sais pas mais moi je sais, que tout cela termine, le soir, cette semaine et la suivante et puis la vie enfin, ces derniers mots montrant assez à quel point j’étais ado et gai et souriant.
(…)
C’était le soir, et tout et tous baignaient dans cette ambiance d’hiver que connaissent bien ceux d’où je viens, cette sorte de langueur triste qui te donne l’impression que le monde a commencé à couler dans un gouffre sans fond, et toi avec, et toi aussi. C’était le soir et j’ai inséré le bloc de plastique et ses bandes magnétiques si fragiles qu’on les retrouvait souvent bouffées froissées dans le bloc de métal Walkman (l’autre homme qui marche l’homme Giacometti je ne le croiserais que bien plus tard), refermé le couvercle, appuyé sur la lourde touche rectangulaire qui lançait les moteurs et les courroies et là a lancé la machine minuscule et laissé claquer la basse rauque qu’on aurait dit enrouée. C’était Faith, c’était The Holy Hour. La voix que je suis devenu immédiatement, c’était Robert Smith, et c’était moi, exactement, ma voix de ce soir-là – une rencontre imparable. »

Daniel Bourrion tisse ici, plus qu’un hommage au chanteur des Cure, un rappel des heures peu glorieuses de construction malhabile, égarée, de nos adolescences hâves et cernées. L’idole, même talentueuse, est un objet creux, et ce qu’on met de nous dans ce creux-là, voilà ce qui pèse. Les qualités incantatoires (cette mystérieuse façon qu’a la longue phrase de Bourrion d’être sienne-et-seulement, de se déployer, ample on l’a dit mais sans perdre de ses chardons, de sa tension ; cette balistique singulière, qui nous met en main de profondes racines sur lesquelles on tire mais c’est pour nous projeter nous au sol, l’œil collé à ce qui s’expulse des tubercules arrachées), et l’idéale distance à laquelle il pose sa focale, propulsent le texte bien au-delà du clin d’œil groupusculaire où il eût pu s’égarer. Ni ricanant ni laudatif, il culmine (ou l’inverse, touche au fond de quelque chose) quand on croise avec lui l’idole, à l’issue d’un concert, “dans une salle de concert poussée sur une montagne de rien, une sorte de crassier jeté au milieu de nulle part », au milieu de ces confins, de cet Est natal que Bourrion si souvent évoque dans ses textes.

Il aura été Robert Smith. Puis un jour, ne le fut plus.
Nous avons été Robert Smith, avec lui, qu’on se soit ou non crêpé la tignasse au sucre et savon, au-dessus du lavabo familial, nous retrouvons durant toutes ces pages nos sensations et cette longue, si longue attente qu’est l’adolescence, qu’elle était alors, plus encore, au creux des années 80, époque de grande réverbération d’images, jusqu’à saturation d’icônes. Époque d’avant Internet, d’avant les téléphones portables, d’avant les réseaux sociaux. Époque qui se gargarisait d’images , se souvient-on, et d’apprêts technologiques (on se demande un peu lesquels, du coup, avant web et réseaux , avant que dehors se tienne en main dans nos poches).
Nous rendant notre part Smith (Robert Smith, mais nous revient, passant,comme le patronyme pluriel, The Smiths, put compter dans cette époque-là), tout en s’en délivrant, Daniel Bourrion rend aussi hommage à ces communs, même pauvres, qui nous constituent.
De Daniel Bourrion paraît également ces jours-ci chez publie.papier (novatrice extension d’impression à la demande de la maison numérique publie.net, dont il est un des piliers) un Légendes compilatoire, incluant plusieurs de ses courts récits de mémoire, puissamment mélancoliques : Langue, Litanie, La petite fille à la robe claire et 19 francs.

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Daniel Bourrion, J’étais Robert Smith (éditions publie.net, ISBN :978-2-81450-649-7).
Daniel Bourrion, Légendes, ISBN : 978-2-8145-9480-7, PRIX : 9,10 €. (Le livre papier offre un lien de téléchargement du fichier numérique ; le livre est disponible également en version numérique seule sur publie.net).

Washing machine | une collection dirigée par Hubert Guillaud (publie.net)

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(reprise d’un article initialement paru sur livre au centre le 11 janvier 2012 )

Nouvelle collection chez publie.net

La lecture des quatre premiers titres de Washing Machine nous permet de confirmer cette assertion positive : cette collection va compter. Ces ouvrages sont d’ores et déjà des ressources (autant que des re-lances, de curiosité, de recherche) et la dite collection s’annonce comme étant de chevet (c’est la tablette de lecture qui est de chevet, mais il faudrait ajouter une table de chevet jouxtant les étagères faux bois conforama de la boutique iTunes), pour les curieux de lecture, de numérique, de technologie – et plus simplement, d’analyses et de décryptages des usages de notre monde contemporain.

Washing Machine, c’est avant tout une carte blanche offerte à Hubert Guillaud, dont on sait le travail d’investigation et d’analyse sur son blog la feuille ou sur le site internetactu. Washing Machine – sous ce titre presque inquiétant, de quoi s’agit-il, d’une machine à laver quoi où qui ? À nous délester de nos préjugés, pour l’essentiel – et considérer les mutations sociétales actuelles, et leur lien à la technologie, de façon ouverte, éclairée, militante de l’émancipation humaine et non capitaliste, pourrions-nous ajouter. Militance pragmatique et non sectaire.

Il s’agit pour Hubert Guillaud, dans cette collection, de rééditorialiser des contenus déjà produits par lui-même et d’autres, et de ce fait, accessibles en ligne – ainsi l’explique-t-il sur internetactu :

« Washing Machine” souhaite donner à lire le meilleur du web en les agençant dans un autre format, pour un autre rythme de lecture. Elle se propose d’inverser et ralentir le flux de la publication continue des blogs, pour donner le temps de la réflexion, en rassemblant la quintessence des meilleurs contenus du web sur les sujets des usages et des enjeux des technologies. Elle ne cherche pas à publier des contenus inédits, mais à rendre accessibles autrement nos propos. Les porter au-delà des publics que nous sommes capables d’atteindre. Les propulser au-delà de la logique des flux. Donner à lire nos contenus autrement.»

Ces propos d’intention font métaphore de ce que peut constituer le livre numérique, prolongement d’écrits web plutôt que copier-coller (ou version écran) du livre papier. (En même temps que ces trois livres conservent leur nature web de texte ouvert et lié, emplis qu’ils sont de liens hypertexte). Au-delà de l’intention, qu’en est-il des contenus ? Lecture attentive et compte-rendu des quatre premières parutions :

Est-ce que la technologie sauvera le monde ?, Hubert Guillaud, Rémi Sussan (avec Xavier Delaporte) / Publie.net, 2011. – 169 p. – ISBN : 978-2-81450-504-9.
Le titre aux allures de défi positiviste ou transhumaniste est à prendre, « tout simplement », au pied de la lettre – comme une question posée, pragmatiquement posée, qui ainsi affirme qu’un constat doit être tenu pour acquis : que ce monde, qui nous précède et que nous modifions par nos actes, est en danger. Il y a une terre à entreprendre de sauver, c’est dit ; le risque écologique majeur n’est pas un mythe.
Et, ceci entériné, Hubert Guillaud passe en revue des travaux entrepris dans les domaines des sciences dites “dures” (la physique, la chimie), qui ont en commun de chercher à résoudre par la technologie des problèmes souvent générés par elle (et ce, à l’échelle planétaire). Lisant ce livre, nous voilà d’abord comme nous étions enfant face à Jules Verne : c’est une découverte fascinée, intriguée, pour le lecteur béotien, que celle de ces projets futuristes (par définition) de géo-ingénierie, comme celui de « blanchir » la terre afin de réfléchir les rayons du soleil pour atténuée le réchauffement, ou celui dit « d’aérosols stratosphériques » (projeter du soufre en haute altitude à la façon d’un volcan) : il ne s’agit pas de délires d’apprentis sorciers ou d’illuminés mais d’entreprises de vaste ampleur, estimées, comparées, chiffrées. Ce livre lève le voile sur ces spéculations de technologues, dont il importe que les citoyens s’emparent (et déjà, s’informent). Le point de vue demeure ouvert et analytique : des mythes sont ébréchés, ou sérieusement modérés, comme celui du portable et de son influence positive dans les pays en voie de développement. Guillaud n’est pas dogmatique, et prône un usage raisonné de la technologie, ainsi, citant Kevin Kelly :

« Pour lui, ce que nous apporte avant tout la technologie ne repose pas sur des solutions toutes faites, mais au contraire, sur le fait que la technologie nous pousse toujours à apprendre. La leçon de la technologie ne repose pas dans ce qu’elle permet de faire, mais dans le processus. Dit autrement, il ne faut pas attendre de la technologie qu’elle sauve le monde, mais qu’elle nous apprenne le processus qui nous permettra peut-être de le faire : apprendre à apprendre, remettre en cause nos certitudes… c’est le processus de production et d’appropriation de la technologie qui est certainement plus important que le résultat. »

Et la question provocatrice du titre vaut donc d’être posée – ne serait-ce que pour prendre conscience que certains, à tort ou à raison, y croient mordicus et agissent en conséquence, déifiant une technologie salvatrice et omnipotente – et qu’il importe d’autant plus de la penser et discuter collectivement – sans la fétichiser ni la diaboliser, évidemment.

Comprendre l’innovation sociale / Hubert Guillaud, Publie.net, 2011. – 148 p. – ISBN : 978-2-81450-503-2.
Ce titre porte la collection dans le champ des sciences sociales, incluant usages numériques ou non – mais en connexion avec des modes d’agir et de penser qui sont ceux du 2.0 (dans sa version partageuse) : on s’y attarde sur des questions de vivre-ensemble et de son amélioration, des questions d’usage partagée de la Cité… de Politique donc, au sens premier et efficace du terme. Ce que Hubert Guillaud englobe sous le vocable d’innovation sociale sont des initiatives, locales le plus souvent mais parfois extensives, expérimentales, de résolution de carences ou dysfonctionnements sociaux, par une action en intelligence, à l’écoute des citoyens : résoudre des problèmes pour les gens, mais avec eux et PAR eux, partant de leur constat et les aidant à formuler des solutions puis à les mettre en pratique.

« Le périmètre de l’innovation sociale est à la fois plus vaste et plus précis que celui de la « démocratie participative » à la française, cette dernière concernant surtout le moment de la prise de décision politique : « L’innovation sociale est un mode de pensée qui met l’accent sur la personnalisation et la co-création » (Catherine Fieschi)

Encore une fois, la technologie est envisagée sous un angle non exclusif, elle est questionnée en tant qu’aiguillon, source d’inspiration, générateur et non en tant que solution aux problèmes sociaux. Les expérimentations présentées ici, celles du Nesta ou de la 27ème région, construisent du participatif, ne cherchent pas, comme trop souvent, à l’imposer verticalement : le travail collectif, la communauté ne se décrètent, ne s’imposent évidemment pas en verticalité. L’apport de la technologie dans cette démarche est surtout d’inspiration, de souci d’ergonomie : scruter les usages quotidiens, et les désigner à leurs usagers, qui sont les mieux à même de les comprendre et de les apprendre aux concepteurs et ingénieurs. Pour travailler ensuite ensemble à l’amélioration de leur condition de vie quotidienne. Citons, dans les pas de Guillaud, Charles Leadbeater :

« L’innovation, c’est comment partager de nouvelles idées. C’est de la collaboration que nait l’innovation. L’innovation, ce n’est pas apporter des solutions aux gens, mais plutôt de les aider à créer leurs propres solutions, en en créant le cadre. » Et de reconnaître que « l’innovation est un mot trop compliqué, car il se rapproche trop de la technologie, alors que nous parlons là des gens, de leur vie. »

Un constat qui, même mesuré, vaut par sa force combattive et son optimisme : une démarche citoyenne.

Comprendre Facebook / Hubert Guillaud, Publie.net, 2011. – 79 p. – ISBN : 978-2-81450-505-6. / Un monde de données / Hubert Guillaud publie.net, 2011. – 148 p. – ISBN : 978-2-81450-506-3.
Les deux ouvrages parus ensuite, fin 2011, sont en rapport plus net, plus immédiatement identifiable, avec les travaux “habituels” de Hubert Guillaud et de l’équipe d’Internetactu (ou de l’idée qu’on s’en fait, de la représentation qu’on en a). Comprendre facebook se lira, tiens, en écoutant par exemple Dominique Cardon (qui en a écrit la préface) sur notre blog arteradio, et en écho de ce récent guide signé Olivier Ertzscheid : il s’agit ici d’éclairer sur ce que le phénoménal réseau social (fort de bientôt un milliard d’inscrits) révèle, de nos usages sociaux et de leur mutation; mais aussi de ce qu’il prédit de l’évolution et de ces usages et de l’Internet tel qu’on l’a connu.
Ce petit guide est donc, tout d’abord, déculpabilisant : il dédramatise le flux étourdissant de babillages que semble être ce réseau social, en relégitimant la fonction phatique de ce bavardage ; mais il souligne aussi l’intérêt qu’a ce flux de paroles et d’images, qui font signe, lorsqu’envisagés depuis la sphère des sciences sociales :  et ce, même s’il faut en relativiser l’impact (car, comme le souligne Dominique Cardon : « Il faut savoir raison garder : Sur Facebook, on peut toujours trouver quelque chose pour confirmer qu’on a raison.(…) Le risque est de passer de la sociologie à la « tendançologie », de faire des sites sociaux les boucs-émissaires de nos relations tourmentées et difficiles, parce que les incidents y prennent une inscription qui leur donne une importance qu’ils n’avaient pas nécessairement. « Reste que les réseaux sociaux constituent un corpus d’archives (en temps réel) assez passionnant pour comprendre les mentalités et les pratiques », explique le chercheur. Les sites sociaux permettent d’observer beaucoup de choses, pour autant qu’on se donne les outils et méthodes nécessaires».)
Par ailleurs, facebook, en bouleversant une manière d’ordre dans la circulation des informations, est, de fait, un média social, de la plus exemplaire des façons :

« Pour comprendre ce qu’est un média social, il faut en revenir à ce qu’est un média  « un support de diffusion massive de l’information ». Par essence, le média social est toujours un canal de diffusion massive de l’information qui emprunte exactement tous les supports et formes existants (texte, image, vidéo, audio…). La différence vient peut-être de la nature de l’intermédiaire, comme l’exprime très bien Frédéric Cavazza. Alors que dans les médias traditionnels il y a un émetteur qui diffuse un message unique à destination de cibles, dans les médias sociaux chacun est à la fois diffuseur et cible. »

Stimulante révolution (au sens propre) que cette inversion : mais opérer une révolution, c’est aussi faire un tour complet sur soi : et cette mutation libératoire a son revers, qui est profondément liée aux questions économiques : puisque facebook, comme google, constitue un accès majeur au web, il s’invente au jour le jour de nouvelles monétarisations de cet accès. Et comme Olivier Ertzscheid, plusieurs fois cité ici, le souligne :

« Comme le dit encore Olivier Ertzscheid, c’est peut-être dans nos représentations que le web, vu via Facebook, est porteur d’une rupture radicale. Avec Facebook, le web n’est plus synonyme d’altérité et de décalage. Il n’est plus un lieu d’exploration inépuisable, comme nous avons bien souvent tendance à le croire. Au contraire. Il borne le web que nous fréquentons, qui est toujours plus étroit que nous ne le pensons  nous revenons très souvent sur les mêmes sites. Cela participe certainement de son mûrissement et de son installation comme « média » à part entière. L’internet – et l’internet vu depuis Facebook – échappe de moins en moins à la logique de média social qui le caractérise. »

La dernière partie du livre, consacrée aux API (ou applications, ou “applis”), et à leur règne croissant sur facebook – et ailleurs – semble ouvrir la voir au quatrième opus de cette collection : Un monde de données.
Un Monde de données est un ouvrage essentiel, semblant déjà capitaliser les pistes ouvertes dans les trois précédents pour les faire fructifier. Partant de l’avènement, depuis 2004, par le web 2.0, d’un immense champ de données renseignées par nous, citoyens, sur nos blogs, nos comptes d’images, nos profils, nos informations déversées sur les réseaux sociaux ; il commence par poser et définir aussi clairement que possible plusieurs concepts majeurs, discutés, et liés : web au carré (ou web 3.0) internet des objets, web sémantique, web implicite… et big data. Et s’inspirant d’un exemple d’avancée fameux dans l’histoire des sciences, celui de la découverte des « animalcules » par  Leewenhoek en regardant dans son microscope un peu plus précis que le modèle précédent, affirme ceci :

« Les avancées dans l’innovation reposent souvent sur des avancées dans la mesure ».

L’Internet, si l’on le considère comme le fait Tim O’Reilly, tel un nouveau-né, va gagner en performance analytique, dans le temps à venir, en apprenant à coordonner les informations dont il dispose (recueillies par les sens dans le cas du bébé ; documentées par nous tous, acteurs du web 2.0, dans le cas du web). Le web, mieux coordonné, deviendrait source de données réellement intelligentes. Quelques exemples de réalité enrichie, via des utilitaires d’image et géolocalisation pour smartphone, sont effectivement saisissants : la porosité entre web et monde physique n’a jamais été aussi grande, au point de modifier les deux et de susciter des inquiétudes aussi grandes du côté des théoriciens du web (sur le point de disparaître sous le règne des applications ?) que de celles des technophobes.

Les questions politiques abondent dans ce livre – et notamment celles de la privatisation et de la libération des données : intéressant de constater à quel point facebook et sa politique de capitalisation de nos données personnelles, certes inquiétante, a été montrée du doigt ; et l’a été en même temps que wikileaks et sa campagne d’ouverture des données cachées au public ont été ou fustigées, ou louées (avec un égal manque de mesure). Mais il nous inquiète  aussi de la possibilité donnée (ou non) à la recherche d’exploiter efficacement des données, hors du champ privé (et donc du profit financier). Donnant longuement la parole à l’ethnologue, spécialiste des réseaux sociaux, Danah Boyd, il nous éclaire encore sur la relativité de la  confiance à accorder aux données brutes. Citant également Johanna Drucker et encore Dominique Cardon, il souligne que  :

« La mise à disposition des données ne résout en rien la question de la nature des données qui vont être exploitées, et finalement de la focale qui va être privilégiée par l’analyse : l’individu ou l’agrégat ? (…) « La notion de donnée est dépendante du regard qui la constitue, l’agrège, et la représente. »

Ce livre, tellement dense et ramifié qu’impossible à résumer, est aussi une porte ouverte en grand vers de nombreuses ressources web, par presque 1000 liens hypertexte, entame une réflexion que cette collection-observatoire va nous aider à creuser. Il constitue de ce fait un pivot, prolongement des précédents ouvrages autant qu’appel à de nombreux enrichissements à venir.

« La table » et « Questions d’importance », Claude Ponti chez publie.net

(Reprise d’un article paru sur livreaucentre le 30 novembre 2011)

Claude Ponti fait paraître deux livres chez publie.net, cet hiver 2011.

Vous avez bien lu : Claude Ponti, oui, l’auteur de tant d’albums majeurs, qui d’emblée furent aimés et reçus comme des classiques (pour approcher l’ampleur de cette œuvre, voir chez l’école des loisirs).  Mais ce n’est pas le Ponti des enfants, si l’on peut dire en guise d’avertissement,  il s’agit ici de deux textes “adultes”, à ne pas mettre entre de toutes jeunes mains donc ; avertissement qu’on modérera sitôt énoncé, car trop réducteur : dans ces deux textes, La Table et Questions d’importance, on retrouve, sans les dessins (et sans doute cette absence répare-t-elle une forme d’injustice : l’ombre dans laquelle l’illustrateur Ponti à parfois relégué, malgré lui, l’écrivain Ponti), mais avec la même acuité, la puissante faculté d’interrogation ouverte (ouverte : jamais creuse) des textes de l’auteur de Pétronille ou de L’ Arbre sans fin…

L’acuité est la même mais le relief est les résonances sont autres : plus directement graves, peut-être, parfois. Ainsi, Questions d’importance, qui comme son nom l’annonce, consiste en un amas de questions enchainées, enchâssées :

“Comment s’est appelée la première famille ?
Comment s’est appelée la première tribu ?
Combien étaient-ils ?
Y en avait-il d’autres ?
Quel fut le premier cri de ralliement de la première horde ?
Sur quel écran la première scène primitive ?
Dans quelle caverne le premier mythe de la caverne ?
Quand s’est posée pour la première fois la question primordiale de l’œuf et de la poule ?”

Derrière une fantaisie et un goût de l’hétéroclite, ces questions sont essentielles, et le sont justement par leur fantaisie, par leur mise en doute des évidences instituées comme des cheminements ordinairement logiques (ou institués comme tels) : Claude Ponti, assurément, pose une question puis toutes les questions qui dans celle-ci sourdent, et le fait en enfant – rapprochement à entendre sans simplification : le questionnement, comme les rafales de Pourquoi ? des enfants non encore formatés, est hors cadre, inlassable, croissant. Et son processus est créateur, entraînant : le son et le sens font alliance et boule de neige. Ce questionnement, qui s’engendre depuis une position d’énonciation “enfantine”, est nourri de la lucidité, du parcours, d’une mémoire, adultes et pleines. Cette posture, paradoxale a priori, s’avère formidablement fertile et littéraire.

J’ai eu l’occasion d’en exploiter une part infime des possibles, en atelier d’écriture numérique, l’an passé – une séance, qui outre, via la puissance de possibles induites par la posture du questionnement, demeure je m’en souviens un moment-clé, un moment de bascule, dans la vie du groupe et de ce qui advint durant cette saison-là. Une consigne étendue en jeu 2.0, dans une spirale de commentaires et questions ajoutées aux questions – souriantes toujours, avec d’immenses horizons au-delà – et ce possible-là vient de la force d’autorisation contenue dans le travail de Ponti, qu’il soit « jeunesse » ou « adultes ».

La Table, paru simultanément, est une pièce de théâtre (genre dans lequel, s’il le fallait se rangerait également Questions d’importance, mais ce serait sans doute en réduire la portée). Et son genre est franchement adulte : on y trouve même des chansons joyeusement paillardes (ô combien croustillantes, où l’on à plaisir à réentendre cette verve gourmande et sonore qui était celle de certains de ses textes jeunesse, ou des Pieds Bleus.)

Société de consommation, vie de famille, et vie qui passe et tout avec, y sont examinés, d’un œil ironique, amusé, autour et par le biais d’un objet : une table de salon.

“Elle

Comme nous cette table est la même et dans le même temps, dans la même pièce, elle n’est pas la même… Nous ne pouvons que changer, pour rester nous même…

Lui

Cette table…tu te souviens quand on l’a achetée…

Elle

Un jour, après notre mort, cette table parlera à nos enfants… elle leur dira tout ce qu’ils ont oublié et tout ce qu’ils savent, dans les couleurs du bois, tout ce qui coule dans ses veines immobiles et qui est aussi leur vie…”

Deux livres forts qui constituent deux pans non négligeables, non accessoires de cette œuvre majeure.

copyright Claude Ponti, La table, publie.net, 2011
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Claude Ponti : La Table, Publie.net, 2011. – 149 p. – ISBN : 978-2-81450-540-7. – Hors Collection  – prix : 3,99 €. Télécharger en multi-formats ; Questions d’importance,Publie.net, 2011. – 49 p. – ISBN : 978-2-81450-547-6. – Collection “Temps réel” – prix : 3,99 €. Télécharger en multi-formats.

 

« Abyssal cabaret » de Maryse Hache (publie.net)

(reprise d’un article initialement paru sur livre au centre le 13 novembre 2011)

Abyssal Cabaret / Maryse Hache

Abyssal cabaret, c’est une voix qui s’élève sur scène, elle dit que le théâtre s’effondre et que sur les charniers poussent des fleurs .

(…)

L’Abyssal cabaret et ses couches successives, il y a tant d’insondable, on s’en approche, sans s’écarter du sol (le cabaret est là pour retenir), un équilibre si fragile, élégant, charnel, beau, tellement humain. C’est Maryse Hache à lire et écouter, et ceux et celles qui l’accompagnent, les fantômes avec les vivants.

« tu sais bien que costumes sont accoutrements
que bouches crachent supplices plutôt que chansons
et pourtant tu chantes »

(Christine Jeanney)
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“la mère de la mère de ma mère s’appelait marie-célestine
sur le chemin de la vie
elle était sévère sévère disait ma mère
je ne sais déjà plus où la mort l’a tuée
je lui tisse une écriture
linge de voile
pour vous le dire
et je vais allumer une bougie
que filtre encore une toute petite lumière”

Il y a au cœur de ce court et riche texte cette litanie des ancêtres, poignante, qui sans doute éclaire l’ensemble, musicalement et thématiquement. Quelque chose qui coupe la chique -excusez la formule sans ambages-, qui suspend son lecteur dans une émotion tenue, une vibration, immensité du sensible jamais dégoulinant : “un équilibre si fragile, élégant, charnel, beau, tellement humain”, en dit Christine Jeanney, ci-dessus, à quoi l’on acquiesce.

Maryse Hache est auteure, sur web pour l’essentiel – voir son site-blog, Semenoir, ces contributions à l‘atelier numérique Livre au centre de François Bon (juillet 2011) et cette bio personnelle trouvée sur son semenoir :
« ouvre une fenêtre sur le webmonde en 2008, avec un blog : semenoir laboratoire où elle poursuit un travail d’écRiture et de réflexion, de lire-écrire, de rencontre avec les auteurs vivants et lus-vifs /  fait partie des auteuRs de la revue numérique de création multimédia, d’ici là, dirigé par pierre ménard (liminaire),  n°6, n°7 et n°8 aux éditions numériques publie.net, et de ceux des 807, le blog de franck garot /  écRit abyssal cabaret, teXte publié, sans DRM, chez publie.net en septembre 2011″

Abyssal Cabaret, Publie.net, 2011. – 42 p. – ISBN : 978-2-81450-531-5. – Collection Temps réel. – prix : 2,99 €. Télécharger en multi-formats

« Pas rien » de Benoît Vincent (publie.net, 2011)

(note préalablement parue le 13 novembre 2011 sur livre au centre)

“J’ai trente-cinq ans. J’ai déjà beaucoup profité de. Tout ce que la vie daigne nous offrir ; j’ai connu des hommes, j’ai voyagé, j’ai étudié, j’ai mangé et bu comme je voulais, quand je voulais.”

La voix qui nous parle nous saisit dès l’entame, une force la porte qui nous est communiquée dans son entièreté. Et cette force continue d’agir, même quand glisse la certitude, quand quelque chose cloche et sonne creux dans le discours :

“J’en ai trente-cinq, des années, mais voilà : je sens que mon langage s’appauvrit. Cela veut dire, cela trahit, que dans ce brouhaha partout, ce brouhaha partout, ce vacarme assourdissant, quelque chose non seulement m’échappe, mais quelque chose s’échappe, de moi, qui n’est pas une matière de mots, pas plus qu’une matière de mon corps. C’est mon âme, il me semble, il me semble que s’échappe mon âme.”

Ce déraillement qui s’insinue dans le discours de cette narratrice l’est aussi dans sa vie, qui fait tangente, s’écarte en claire violence. Quelque chose arrive, qu’on ne racontera pas, qui la dévie en même temps qu’insensiblement la langue s’étiole, les mots manquent – et si la langue s’enfuit, l’énonciation ne mollit pas, et ce texte très étrange parvient à dire la perte – qu’on ne racontera pas. Et quand un dénouement s’approche, un autre basculement surgit, qu’on racontera encore moins, qui plonge le lecteur dans un doute immense – toujours pas résolu – qu’on ne racontera pas. Mais il est rare qu’un texte parvienne, échappant aux simples formules et procédés, à questionner sa propre existence, sans amoindrir en rien les charmes (même vénéneux) de l’histoire qu’il nous conte.

Benoit Vincent est un auteur dont on peut suivre la (les) traces sur Internet essentiellement, via son blog Amboilati, la revue Hors-Sol qu’il co-anime, ou ses participations au projet du Général Instin. De lui, lire aussi “Le Revenant, sur Pascal Quignard” ainsi que “Trame”, texte de création.

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Publie.net, 2011. – 54 p. – ISBN : 978-2-81450-414-1. – Collection Temps réel. – prix : 2,99 €. Télécharger en multi-formats

« C’était » de Joachim Séné (publie.net, 2011)

(note préalablement parue le 15 octobre  2011 sur livre au centre)

“C’était préparer l’en-cours, écrire a posteriori les conceptions, les études, puis documenter ce qui n’était pas fait mais devait l’être, tout ça venu de la hiérarchie directe qui avait comptes à rendre en très haut lieu d’un jour à l’autre, présidents et fonds de pension, actionnaires et clients – tout ou partie de ces engeances, comment savoir réellement ? – réunion en anglais et millions à la clé, alors devoir modifier ce qui, dans un proche jadis nous avait été familier avant de changer complètement ces ébauches, tout en imaginant ce que cela serait dans un futur de seulement quelques jours ou semaines, terre non fouillée d’un projet hors du temps.

C’était, façon dessin au téléphone, entre deux lignes de code, ne plus regarder par la fenêtre, simplement baisser la tête sur la table et au feutre, au stylo, au crayon, gâcher du post-it, crayonner ces espaces carrés et vides, silencieux, vivement colorés, bien remplis et finalement froissés.”

C’était. Dès le titre, et dès l’entame, donc, cette contrainte formelle a minima qui porte et nous entraîne dans la lecture sans que tout de suite l’on se rende compte de quoi ça parle. Chaque paragraphe a la même amorce, forme verbale neutre et à l’imparfait, ”C’était”. Sans trop dire mais nous plongeant dans un “pur” passé, passé lointain et oublié ou presque, celui des histoires anciennes, le “il était une fois” des contes.  Il fait cet effet de projection dans la fiction, habile subterfuge pour contourner l’objet d’étude, à savoir : le monde du travail, et la précarité jeune, fun, limite luxueuse (par rapport à d’autres endroits, d’autres sphères sociales, s’entend) des industries de l’informatique et du web.
Et la mélancolie portée comme une ombre se fait jour, sans qu’il ne soit besoin de trop en dire ou dénoncer. Ça parle et fait plus que parler.

C’est au final un mode extrêmement habile de construction d’un récit documentaire, et cette construction doit au contexte qui l’a porté : le blog collectif le Convoi des glossolales, animé par Anthony Poiraudeau, où la contrainte que s’est imposée Joachim Séné (c’est le jeu, sur ce blog) suivait ce  principe : un paragraphe par jour, et l’amorce par “C’était”. Les textes se sont accumulés au gré de la contrainte et leur reformulation, leur éditorialisation a constitué un livre, celui-ci : triste témoin d’une époque aussi absolument actuelle que nous semblant révolue.

Où comment une fois encore publie.net nous documente en deux endroits au moins : quant au monde de l’entreprise aujourd’hui, maintenant ; quant au texte tel qu’il se pense, s’invente, en modes diversement collectifs, dans certains endroits de la blogosphère littéraire.

Joachim Séné est webmaster & auteur, auteur et webmaster. Plusieurs autres titres de lui chez publie.net :
Sans ;
La Crise ;
Roman ;
Hapax.
En tant que webmaster, on lui doit notamment le nouvelle mouture 2011 de remue.net, mais aussi Traque traces, œuvre-site de Cécile Portier. Et, alliance de l’auteur et du webmaster, à découvrir, ces poèmes visuels, dans la revue de création de remue.net :
tu te caches ;
tu rates ;
tu recommences ;
tu changes .

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C’était de  Joachim Séné, Publie.net, 2011. – 100 p. – ISBN : 978-2-81450-516-2. – Collection Temps réel. – prix : 2,99 €. Télécharger en multi-formats

 

« Faces » de Louis Imbert (publie.net, 2011)

(note préalablement parue le 5 octobre  2011 sur livre au centre)

« Le texte de Louis Imbert est le livre d’un regard posé sur ces images qu’il collectionne et sonde jusqu’à espérer qu’elles livrent quelque chose, qu’elles se disent. Des corps, des hommes, des visages surtout et quelques vues qui portent un peu du corps et du visage de qui les a forgées. Et comment ces visages se compliquent d’être pris dans l’image qui fait par-dessus eux un visage encore, une « figure ». » (Jérémy Liron)

Le texte de Louis Imbert est accompagné d’une introduction d’Arnaud Maïsetti, et d’une postface de Jérémy Liron, responsables de la collection Arts & PortFolios sur publie.net.
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“Je veux encore poser d’autres images côte à côte, regarder ce qu’elles produisent ensemble, faire et défaire mes nœuds, laisser filer quelque chose sur quoi je n’ai pas prise.”

C’est un livre d’images sans images.

Un livre de photographe sans photographies.

C’est un livre de pratiques, puisque celui qui énonce est un photographe, qui fait face aux images, siennes et autres. Et ce face-à-face demeure irrésolu, son irrésolution insiste.

L’auteur, Louis Imbert, est journaliste, reporter– et son excellent blog  Same cigarettes , qui accueillit certains de ces textes, certaines de ces “faces” avant leur rééditorialisation dans ce livre numérique, témoigne de cette démarche ondulante, comme en pointillés, qui est celle de Louis Imbert dans ses pratiques – de vie, de métier, d’écriture. Des espaces qu’il ouvre entre image et texte (comme en ce livre), entre réel et fiction (voir aussi sur son blog cette série de textes intitulés “Ce serait une fiction“). C’est un très beau texte, dont le genre demeure insaisissable, lui-même en pointillés, pour ainsi dire… Et qui assurément, en dépit de cette qualité, n’aurait pas, sans grandes difficultés, trouvé sa place dans les cases dessinées au cordeau de l’édition “traditionnelle”.

“Je veux encore poser d’autres images côte à côte, regarder ce qu’elles produisent ensemble, faire et défaire mes nœuds, laisser filer quelque chose sur quoi je n’ai pas prise. J’ai trop énuméré, j’ai fermé ce texte qui devient indigeste. J’ai pourtant essayé de rester clair et on n’écrit jamais pour clarifier. C’est, disons, une histoire de mémoire. J’ai fait beaucoup d’efforts pour oublier cela et j’ai très bien réussi, disait une très vieille femme de ma famille qui glissait alors dans le silence, dans le contre-jour.”

Publie.net, 2011. – 42 p. – ISBN : 978-2-81450-497-4. – Collection Art & portfolios. – prix : 2,99 €. Télécharger en multi-formats

Sites et écritures / Arnaud Maïsetti, Isabelle Pariente-Butterlin, Laurent Margantin, François Bon (publie.net, 2011)

(note préalablement parue le 22 août 2011 sur livre au centre)

Arnaud Maïsetti, Sites et espaces littéraires, intervention au séminaire doctoral « L’Espace », le 8 juin 2011 : « L’espace Littéraire » , à l’université Paris 7 – Denis-Diderot. // Isabelle Pariente-Butterlin : Creating a new social space : The Internet and documentality / The Internet as documentality, colloque « Social Ontology and Documentality » organisé par Petar Bojanic, Université de Belgrade, 31-05/01-06/2011. // Ainsi que, d’Isabelle Pariente-Butterlin, À la frontière de deux mondes, ontologie de l’écran, communication au séminaire de Frédéric Nef, « Diviser la réalité », à l’EHESS, en février 2011. // Laurent Margantin : Un espace pour une parole libre est paru dans la rubrique Idées du journal Le Monde, le 28 octobre 2010. /: François Bon : Avancer dans l’imprédictible (How to proceed into unpredictable), une intervention à Futur-en-Seine, Paris, le 23 juin 2011, dont Devorah Lauter a produit la version anglaise.

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Imprédictible : l’adjectif revient souvent dans les textes de François Bon (ici encore dans le titre de sa contribution)  à propos de cette mutation numérique, globale et spécifiquement dans nos rapports à l’écran, et à laquelle il a consacré un essai évolutif, Après le livre, qu’on a précédemment évoqué ici. Ce qui échappe, pour partie, à une analyse – selon les termes habituels et définis – puisque résolument neuf et prolixe (ce sont nos usages et nos conceptions qui basculent en un flux mixte), implique la crainte voire l’effroi : d’où l’avalanche d’amalgames et considérations catastrophistes face à ce changement, paralysant toutes action et réflexion.

Cet essai collectif prend le parti d’une réflexion active : les quatre auteurs concernés ont chacun une approche littéraire, puisqu’ils sont auteur de littérature, sur leur blog ou site respectif, dont les adresses sont ci-dessus, et dont un simple feuilletage montrera déjà ce qui se confirmera à la nécessaire lecture plus approfondie : qu’il ne s’agit pas de démarches par défaut, de “petite” littérature : mais au contraire de littérature active, réflexive et exigeante. Citons Arnaud Maïsetti dans le texte d’ouverture :

C’est que le site, peut-être, est déjà tout cela, livre – et davantage qu’un livre augmenté, un livre qui l’excède : tiers livre en ce qu’il le contient, le réalise, et le déplace plus loin –, somme de pages, recueil et anthologie permanente (poezibao), carnets, livre à côté du livre qui finit par remplacer dans sa fiction d’écriture, l’écriture qu’il appelle – tout cela qu’il vient dépasser rejoignant par là cette dynamique propre de l’espace littéraire.

Oui, quelque chose change, nombre de choses changent, dans les pratiques de lecture, d’écriture, de diffusion, dans cette chaîne du livre dont aucun des termes ne semble plus tout à fait valide, ni chaîne, ni livre. Mais ce changement même requiert écriture, écriture du changement en train de se faire : de penser ce mouvement requiert de l’écrit. Qu’est-ce que ça change d’écrire avec – avec l’idée de lien, avec l’apport du code, avec un écran, avec des réseaux sociaux ? Ce n’est le livre qui est enrichi par le numérique, c’est tout, autour, avec, avant, dedans. Et la pensée active (écrite, questionnée, écrite encore) de ce passage que nous vivons, est profondément nécessaire : un essai tel que celui-ci en rend compte, et nous y aide.

“Nous avons à assurer la continuité et la transmission de valeurs de civilisation, dont le livre avait principalement la charge, dans un contexte devenu brutal et erratique, structuré non pas depuis ces valeurs mais celles de luttes économiques à taille mondiale.” (François Bon)

Publie.net, 2011. – 119 p. – ISBN : 978-2-81450-478-3. – Collection Écrire. – prix : 3,49 €. Télécharger en multi-formats

Fusées oniriques | (« Fichaises », de Christine Jeanney, publie.net, 2011)

Fusées oniriques

note préalablement parue le 17 mars 2011) sur livre au centre

« (…)Ainsi sont nées ces Fichaises, 71, une par jour. Et le fait qu’elles rebondissent d’une à l’autre, tissent des liens ou se complémentent, se dédoublent, interrogeant avec obstination ce même rapport à la vie quotidienne, fait des rêves, des conversations, des plus humbles tâches et de comment brille le soleil : il sera question ici d’un chapeau, d’un cirque, d’un coup de téléphone – et ce n’est pas le plus facile des défis. Surtout lorsqu’on souhaite, comme ici, cette légèreté et de la vie et de la parole, le grain d’insolence, et la beauté des phrases. « (François Bon)

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« C’était une ombre qui filait, qui lui passait au coin de l’œil, une forme vague, comme une silhouette de chat en embuscade.
Mais n’en était pas une, pas de queue, pas de pattes, seulement un peu de gris, l’estompe, un mouvement leste vite perdu. Et s’il tournait la tête pour mieux la voir, il n’y avait rien.
Ça lui passait derrière, ou traversait, ou sautait devant lui sans qu’il la cerne. Régulièrement, la forme vue à l’improviste, n’importe où. Qu’il marche dans des rues familières ou s’installe aux terrasses inconnues, dans les parkings, les files d’attente, les entretiens et rendez-vous qu’il ne prenait plus vraiment seul, la forme et sa présence en douce. L’impression de la percevoir avant qu’elle ne s’échappe vive, réapparaisse un peu plus loin, à l’angle de la rue suivante, ou à côté, fuyante. Lui aussi, il savait qu’il fuyait quelque chose. »

Christine Jeanney produit, quotidiennement,  des textes cours, blocs d’une page ou presque ou pas, à peine, fusées oniriques et documentaires, à mi-chemin souvent des deux – la contrainte de la publication journalière et immédiate y a à voir, avec cette forme fragmentaire, qu’elle a faite sienne, et dont elle fait quelque chose de sien.

Ces textes court sont de prose, mais ô combien poétique est cette prose. La littérature hante et peuple, ombre portée partout. Christine Jeanney est une auteure très présente en ligne, via son site, et blogs : « Tentatives » (qui regroupe ses textes de création) et « Pages à pages » (qui réunit ses notes de lecture). Le livre numérique permet de consigner  et de lire autrement ces expérimentations quotidiennes, d’en éprouver la densité, la proximité au fantastique.

 

Fichaises, de Christine Jeanney (publie.net, 2011)

Publie.net, 2011. – 203 p. – ISBN : 978-2-81450-411-0. – Collection Temps réel. – prix : 3,49 €. Télécharger en multi-formats

Elle a également publié chez publie.net, « Signes cliniques« , « Folie passée à la chaux vive« , « Voir B et autour« .