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Ecrivains en bord de mer 2016, du 13 au 17 juillet 2016 | Copieux et savoureux

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(logo du festival, ©Quentin Faucompré)

C’est comme un rituel, chaque année, à cette période, ici même, sur ce site : vous donner le programme de Ecrivains en bord de mer, et dire un peu ce que j’y ferai. Car oui, c’est aussi comme un rituel, j’y fais quelque chose, à chaque fois, poser des questions, présenter une collection, twitter même parfois, et puis toujours savourer, écouter goulûment l’essentiel des rencontres – c’est peu dire que je suis heureux d’en être complice.
Et cette année c’est comme chaque année sauf que cette année-ci est tout à fait particulière, oui, plus encore, oui, car : le festival fête ses vingt ans. Mazette. Donc, déjà, chapeau, Brigitte et Bernard Martin, d’avoir tenu, porté, avivé sans cesse cette jolie entreprise, et de l’avoir fait sans s’obliger à grandir – ainsi que trop souvent se pense l’évolution des festivals, comme un grossir–toujours  pour ne pas mourir–demain. Eh bien non, ici, on ne s’oblige à aucune démesure, aucun excès, ici c’est l’accueil, le sourire, la densité de propositions, leur renouvellement qui valent — un exemple, tiens : Quels autres festivals aussi reconnus évitent les chevauchements sur la grille, pour vous permettre, à une bière en terrasse près (mais c’est là votre fait, votre loisir, ô public), d’assister à tous les échanges ? Parce que, comme le programme ci-dessous repris, mais évidemment dispo sur le site du festival, l’indique, le programme est copieux. Il l’est encore plus cette année sans doute, du fait de la formule proposée :

« Dix personnalités parmi les plus familières et les plus marquantes de ces rencontres ont été invitées.

Il leur a été proposé à chacun d’inviter un auteur de son choix, jamais venu à ce festival et de le présenter au public :

Et c’est ainsi que :

Yves Arcaix invite Jérôme Game
François Bon invite Martin Page
Guénaël Boutouillet invite Ryoko Sekiguchi
Chloé Delaume invite Anne-James Chaton
Mathias Enard invite Camille de Toledo
Philippe Forest invite Catherine Millot
Christian Garcin invite Gilles Ortlieb
Thierry Guichard invite Sébastien Barrier
Sophie Merceron invite Mathieu Simonet
Marie Nimier invite Thierry Illouz
Yves Pagès invite Noémi Lefebvre
Tanguy Viel invite Olivier Cadiot »

Alors comme mon nom l’indique, je suis complice au carré, puisqu’invité à inviter – ce qui me va droit au cœur, comme d’accueillir Ryoko Sekiguchi (belle occasion pour monter enfin ce dossier à elle consacrée sur remue.net).

Je poursuivrai aussi mon année Garcin (après cette rencontre à Vents d’Ouest, celle pour remue.net avec Patrick Devresse, et avant le festival Echo au château de Nantes cet automne), reprendrai la conversation avec Enard et de Toledo, demanderai des trucs à Chloé Delaume pour la troisième fois à La Baule (et les trucs en question concerneront Anne-James Chaton, on ne s’en plaindra pas 😉 ; et puis, et puis, j’écouterai Tanguy Viel déplier « son » Cadiot, je découvrirai Gilles Ortlieb, écouterai Philippe Forest lire son roman de rentrée, « Crue », lequel a l’air fameux…, savourerai la façon dont François Bon tourne son Page…

et interrogerai Ryoko Sekiguchi — un récit de saveurs où nous parlerons fantômes et fadeur, voix sombre et astringences…

Le festival à La Baule, quelques jours où : Comment sourire et lire avec la même intensité, comment rire à la tâche, penser joyeux — quelle meilleure façon de sprinter heureux avant la grande vacance estivale…

On s’y retrouve ?


Mercredi 13 juillet : Un avant-goût de la rentrée

17 heures : Rencontre avec Chloé Delaume suivie d’une lecture d’extraits de son roman à paraître en septembre aux éditions du Seuil : Les Sorcières de la République.
(animée par Bernard Martin)

18 heures : Rencontre avec Philippe Forest suivie d’une lecture d’extraits de son roman à paraître à la rentrée littéraire de septembre chez Gallimard : Crue
(animée par Bernard Martin)

19 h 30 : inauguration

Jeudi 14 juillet

11 h 30 : Humeurs apéritives de Gérard Lambert
14 h 30 : Marie Nimier présente Thierry Illouz

15 h 30 : Rencontre avec Christian Garcin
(animée par Guénaël Boutouillet)

16 h 30 : Lecture par Tanguy Viel d’extraits de Article 353 du code pénal à paraître en janvier 2017 aux éditions de Minuit

17 h 30 :  Rencontre Guénaël Boutouillet / Ryoko Sekiguchi : Un récit des saveurs

18 h 30 : Rencontre Sophie Merceron / Mathieu Simonet
(animée par Bernard Martin)

19 h 30 : Lecture par Yves Pagès d’extraits d’un texte en cours d’écriture

20 h 30 : Rencontre Yves Arcaix / Jérôme Game suivie d’une lecture
(animée par Bernard Martin)

Vendredi 15 juillet

11 h 30 : Humeurs apéritives de Thierry Guichard

14 h 30 : Rencontre Camille de Tolédo / Mathias Enard
(animée par Guénaël Boutouillet)

15 h 30 : Lecture de François Bon : Vie et oeuvre de Howard Phillips Lovecraft”

16 h 30 : Rencontre Philippe Forest / Catherine Millot
(animée par Bernard Martin)

17 h 30 : Marie Nimier et Thierry Illouz évoquent l’écriture des chansons
(animée par Bernard Martin)

18 h 30 : Rencontre Christian Garcin / Gilles Ortlieb
(animée par Thierry Guichard)
19 h 30 : lecture par Anne Waldman accompagnée de Vincent Broqua

20 h 30 : Au cinéma le Gulf Stream : projection “La saison des femmes” de Leena Yadav (5 €)

Samedi 16 juillet

11 h 30 : Humeurs apéritives de Thierry Guichard

14 h 30 : Rencontre avec Sonia Faleiro autour de ses deux livres parus chez Actes-Sud : Bombay Baby et Treize hommes (ouvrages traduits de l’anglais (Inde) par : Eric Auzoux)
conversation en anglais
(animée par Bernard Martin)

15 h 30  : rencontre avec Mathias Enard
(animée par Bernard Martin)

16 h 30 : Tanguy Viel présente Olivier Cadiot suivi d’une lecture par Olivier Cadiot

17 h 30 : rencontre François Bon / Martin Page
(animée par Bernard Martin)

18 h 30 : rencontre Yves Pagès / Noémi Lefebvre
(animée par Bernard Martin)

19 h 30 : rencontre avec Anne Waldman
(animée par Alain Nicolas)

20 h 30 :  Chloé Delaume présente Anne-James Chaton suivi d’une lecture par Anne-James Chaton
(animée par Guénaël Boutouillet)

Dimanche 17 juillet
11 heures : Rencontre avec un éditeur indien S. Anand en compagnie d’une éditrice nantaise Christine Morault de MéMo
(animée par Bernard Martin)

Du 3 au 5 octobre 2014 : Un week-end de rêve en littérature (festival Echos et vernissage Contre-murs, à Nantes, Journées Gracq, Cafés littéraires de Montélimar…)

De l’ubiquité impossible – et rêvée.

Le même week-end, celui d’avant Midi-Minuit (lequel est, ainsi qu’on dit en jargon Kulturel, fléché, priorisé, sanctuarisé, bref, : réservé : pour ma part, depuis, et pour, je l’espère, des années), je serai quelque part, en travail, et je ne serai pas ailleurs, où j’aimerais tant être aussi. Vue d’ensemble.
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ECHOS,
C’est au château des ducs de Bretagne, et le programme d’ensemble est alléchant (le télécharger en pdf).
J’y animerai plusieurs temps d’échange, portés par  un tropisme japonais, en veillant à faire preuve de délicatesse – on sait à quel point, sur l’orientalisme comme sur la catastrophe, l’indécence est souvent de mise.
Rendez-vous perso :
L’écriture de la catastrophe. Le samedi 4 octobre à 14h30 dans le bâtiment du Harnachement, pour une lecture-rencontre de 80 minutes. Une lecture de 40 minutes de « Fukushima, récit d’un désastre » de Michaël Ferrier, lu par Sophie Merceron, animation d’une rencontre-débat avec Michaël Ferrier, Philippe Forest et Ryoko Sekiguchi
– Le samedi 4 octobre à 19h30 dans la Tour du Fer à Cheval, pour une lecture-dégustation de 60 minutes. Une lecture de textes recueillis par Ryoko Sekiguchi sera faite par Sophie Merceron ; en parallèle de cette lecture Ryoko proposera une dégustation, qui évoquera notamment la cuisine de l’époque Edo, et je la questionnerai sur les plats, sur les textes, sur ce rapport si fort et si rejoué sans cesse, si renouvelé, qu’elle entretient avec l’aliment et sa préparation, sa dégustation et son commentaire – comme une habitude qu’on aime à avoir, ces rendez-vous auxquels l’adjectif délicieux va si bien.
-Le samedi 4 octobre à 21h dans le bâtiment du Harnachement, pour la lecture-vidéo « Autour de Marie au Japon » de 90 minutes. La lecture-vidéo est précédée d’un entretien de 30 minutes avec Jean-Philippe Toussaint. Nous circulerons entre les titres du cycle de Marie, entre questions sur l’écriture, les écriture(s) (cinéma, livre, et croisements), avant la projection de ces films inédits.
-Le dimanche 5 octobre à 16h30 dans le bâtiment du Harnachement, pour une lecture-rencontre de 80 minutes. Une lecture de 40 minutes du livre de Dany Laferrière « Une autobiographie haïtienne », lu par Victor de Oliveira, suivie d’un entretien avec Dany Laferrière – où les thèmes à possiblement développer sont immenses, innombrables, incluant le déplacement, l’exil, la catastrophe, le retour au pays, l’écriture et la lecture, bien sûr…
Et comment ne pas vous convier à l’ensemble : Les lectures-déambulations d’Eric Pessan (intitulées Le Monde et l’immonde), vendredi et samedi 19h et 21h, une rencontre animée par Bernard Martin, avec Sarah chiche autour de Pessoa, une sélection de poésie du Japon effectuée par Alain Girard-Daudon pour Gilles Blaise…
C’est donc là que je m’affairerai et, nécessairement, me trouverai – pendant qu’ailleurs, où je ne me trouverai pas, se passeront de grands et fort beaux moments, qu’on ne passera pas sous silence – parce que les logiques de concurrence ne sont pas celles-là qui tous nous animent, et parce que peut-être, si l’écriture a des vertus performatives assez fortes pour devenir surnaturelles, de le déclarer me permettra d’y être, un peu, quand même.
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c’est la continuité et l’affirmation de ce que Cathie Barreau œuvre à développer dans la maison de l’auteur (dont elle nous donna à lire les prémisses, d’une façon sensible, dans cette chronique sur remue.net), à Saint-Florent le Vieil, en bords de Loire : un mode de patrimonialisation ouvert, accueillant le plus aigu du contemporain (pensons au programme de résidence de cet automne : Marie de Quatrebarbes, Charles Robinson, Emmanuel Ruben, que du bon – et de l’extrêmement contemporain, hors chapelle, hors clocher, du hors-soi). C’est à Arno Bertina, qu’on ne présente plus par ici tant le bien qu’on en pense sincèrement (c’est dit , et , par exemple) pourrait faire ressembler cet éloge réitéré (et mérité) en flagornerie, qu’échoit l’heureuse tache de transformer une thématique (« la guerre et la paix » ) en rencontres et invitations. Le programme est fastueux (citons Oliver Rohe, Cloé Korman, Emmanuelle Pagano, Marie Cosnay, Vincent Message, Jérôme Ferrari, Dominique Meens…), il est  à découvrir ici : http://maisonjuliengracq.fr/spip.php?article116
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Et, bien loin de là, les géniaux cafés littéraires de Montelimar, déjà évoqués dans ce billet de 2012, où je n’aurai pas le privilège de me rendre cette année (du fait de l’impossible ubiquité sus-évoquée, hein), accueillent notamment Hélène Gaudy, Maylis de Kerangal ou Julia Kerninon, mais aussi le splendide et tonitruant performer et écrivain Antoine Boute : un des rares festivals aussi ouverts, capables de faire voisiner sans heurt l’absolument mainstream et le contemporain le plus pointu – et ces heureux échanges entre pôles distincts, voire opposés, liés à un travail en équipe chaleureux, c’est aussi à Julien d’Abrigeon, son hypra-compétence dans le domaine de la poésie-action (qu’il pratique lui-même, où il n’est pas manchot), associée à son regard sur ce qui se publie par ailleurs, ce qui bouge et invente dans le champ du roman. Si vous êtes dans le secteur, ne vous en privez pas, vous auriez tort. Le programme complet ici : http://www.lescafeslitteraires.fr/
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Et à Nantes, ce samedi 4 octobre à 18h, il y a aussi (juste avant la dégustation de saké avec ryoko au Château, si vous galopez bien, c’est jouable), le vernissage d’une exposition des géniaux contre-murs, affichistes écrivains marseillais dont on présentait le travail ici, qui ne faiblissent pas, et valent vraiment le coup d’œil (et d’oreille, car on sait  qu’il y aura de lecture, et que Nicolas Tardy au micro, ça dépote également… le programme : des posters de  :Rémi Froger ; Éric Giraud ; David Lespiau ; Dominique Meens ; Ian Monk ; Chantal Neveu ; Marie-Luce Ruffieux ; Éric Suchère ; Lucien Suel ; Dorothée Volut /et un DVD — qui sortira à cette date — de Frédérique Loutz & NicolasTardy /vernissage le samedi 4 octobre 2014 à partir de 18h /lecture-performance de Nicolas Tardy à 19h – programme en pdf : Contre-mur_Nantes)
Bref,
ce week-end, pour notre part on sait on l’on sera,
on sait aussi on l’on ne sera pas, à regrets,
PS –  comment, vous êtes bloqués à Paris ? Alors il va de soi que vous irez écouter  Sylvain Prudhomme et Yamina Benahmed Daho, pour une soirée L’arbalète à L’atelier. Plus d’infos ici : Soirée L’arbalète

Le Club des gourmets et autres cuisines japonaises, par Ryoko Sekiguchi (éditions P.O.L, 2013)

(Reprise d’un article paru sur remue.net en juillet 2013)

Choix et présentations de textes japonais, traduits par Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré, avec des illustrations de La Cocotte.
Textes de Kôzaburô Arashiyama, Osamu Dazai, Rosanjin Kitaôji, Shiki Masaoka, Kenji Miyazawa, Kafû Nagai, Kanoko Okamoto, Jun’ichirô Tanizaki.

Une résidence

La résidence de Ryoko Sekiguchi à La Cocotte (librairie gourmande), en 2011 et 2012, fut l’occasion de nombreuses rencontres dont on trouve des traces ici, de l’écriture et la parution de deux livres de Ryoko Sekiguchi aux éditions Argol, Manger fantôme et l’Astringent, mais encore de la conception et parution mensuelle de dix petits livres de textes japonais choisis et traduits par elle, rendus disponibles à la librairie : façon extrêmement pertinente de lier présence littéraire et présence sur le lieu, de formuler l’échange  ( à inventer dans chaque cas), entre l’auteur en résidence et le lieu qui l’accueille.

La cuisine évidemment fait lien (et d’avoir eu l’occasion d’inviter Ryoko Sekiguchi en d’autres lieux pour des rencontres littéraires agrémentées de plats conçus par elle m’a donné l’occasion de voir ce lien se faire, quand la dégustation de saveurs inédites ou réinventées, outre d’être un bonheur sensitif, se fait réel pré-texte, starter hyper efficace, mise en bouche préparatoire à recevoir des mots ensuite, des mots et des choses, et des idées quant aux relations étroites et bizarres entre les mots et les choses, cet intervalle où travaille la poète) ; la cuisine fait lien et produit du texte – du texte qui ne l’illustre pas, ne l’explique pas, ne la raconte pas, ne la guide-pratique pas, ou qui fait tout cela en même temps à des degrés variables, infiniment modulables.

La cuisine fait pré-texte et lien, tout en demeurant centrale. Elle n’est pas une thèse, un thème duquel Ryoko Sekiguchi partirait en y ajoutant des arpèges, elle est une énigme à la fois insoluble et tellement concrète, elle est une question de langue (à tous les sens du terme), une question à la langue (comment nommer les plats, comment écrire une recette, comment dire les saveurs), elle est une question dans la langue – une question littéraire.

L’Astringent et Manger fantôme, deux petits livres majeurs.

Littéraires, les deux recueils cités ci-dessus, Manger fantôme et l’Astringent, parus en 2012 aux éditions Argol, l’étaient assurément, dans leur façon de tisser un lien fort entre la langue et la saveur :

Partant des altérités profondes, depuis leur définition dans le dictionnaire, entre les significations française et japonaise du mot astringent , le livre éponyme se construit sur cette intrication de sens et d’écarts. Cette saveur différemment appréhendée n’est pas qu’une affaire de goûts, elle questionne par la langue notre rapport à l’existence en entier. L’astringent, en japonais shibui, définit un goût (celui notamment du kaki, fruit extrêmement répandu en important dans ce pays), mais va bien au-delà, caractérisant également une esthétique « raffinée et profonde », dont clinquant serait l’antonyme, jusqu’à être employé pour « désigner l’apparence des individus, les couleurs, les motifs, la littérature, l’art ». Cette question de traduction est exemplaire de ce en quoi la traduction constitue une énigme active, qui plus que de résoudre, semble augmenter la langue, ses possibles, ses potentiels, ses énigmes. Ryoko Sekiguchi, « exilée » volontaire, traduit dans les deux langues, et ce vertige lui est une permanence. Ce tâtonnement est un équilibre, cette énigme rejouée lui est un endroit où vivre ; et en ce sens l’impossible traduction d’astringent, ou plutôt de shuibui, et consécutivement cette part toujours manquante (fantôme) du mot astringent, et symboliquement, de tout mot dans toute langue) suscite une énigme qui requiert une enquête, laquelle agrandit l’énigme, puis élargit son champ :

« Les douceurs peuvent nous procurer de la joie et du réconfort, le salé nous communiquer l’énergie vitale, mais face à l’énigme de la vie, le sucré ni l’acide ne fournissent de réponse. Au demeurant, il n’est pas de réponse qui fasse pendant à l’énigme. Le fait est bien connu : on ne saurait répondre à l’énigme que par une autre énigme. Et c’est bien là, je crois, le sens des goûts périphériques, seuls capables de nous accompagner dans notre parcours à la manière d’une nouvelle énigme. Il peut s’agir d’une amertume, encore que l’amertume soit déjà trop commune pour faire mystère. Mais peut-être est-ce d’astringence que nous avons le plus besoin. Approfondir l’énigme sans prétendre la résoudre, simplement la percevoir, peut-être est-ce là l’unique façon qui nous soit donnée de vivre nos énigmes, donc notre vie. »

(in L’Astringent, éditions Argol)

Manger fantôme, qui formait avec cet Astringent un binôme, procède tout autrement, sur le mode de la collecte réflexive plutôt que de l’enquête. L’auteure questionne une autre absence, en nourriture et au-delà : « (…)Ces choses (que nous mangeons, ndr) sont le plus souvent dotées d’une existence physique, d’une existence localisable et d’un nom (nom d’ingrédient ou nom de plat).(…) Dans certains cas cependant, l’un ou l’autre de ces éléments vient à faire défaut, ou n’est reconnaissable que sous forme de trace. (…) Ces nourritures imparfaitement caractérisables existent aussi bien dans l’imaginaire que dans la réalité, bien que nous n’ayons pas toujours conscience d’en consommer. Je souhaite ici établir une liste de ces aliments vaporeux ». Part manquante encore, observée sur le mode de l’inventaire, au fil de chapitres intitulés Manger les nuages, Manger la transparence, Manger la description, Manger le lieu… jusqu’au dernier, qui donne son titre au recueil : Manger fantôme. Et ce fantôme nous saisit d’effroi, tant il résonne avec Ce n’est pas un hasard, le récit (paru en 2011 chez P.O.L) que Ryoko Sekiguchi fit de la double catastrophe (naturelle puis nucléaire) qui toucha son pays d’origine au printemps 2010. « Ce qui est innommable est immangeable », écrit-elle dans les dernières pages, magnifiques, du livre, et depuis la cuisine, tout fait lien : cette question de langue et de nourriture, du monde et de sa représentation, est entière contenue dans cette énigme-là, si scandaleuse soit-elle.
Et le livre, vu sous cet angle, fait aussi office d’art poétique : les titres des chapitres qui le composent égrènent des mots-clés de la poétique propre à l’auteure (dans ses recueils parus chez P.O.L et au Bleu du ciel, comme Études vapeur ou Héliotropes) : la transparence, le lieu, les symboles, motifs récurrents de ces livres, tous accolés ici au verbe Manger, symbole de cette appropriation (parfois impossible) du monde, de ce rapport tenté, cette relation espérée. Cette circulation entre abstrait et concret, aussi, qui semble fonder ces livres de poèmes, ce tissage d’opacité et de clarté (désolé de l’oxymore, qui n’est pas une facilité, mais une tentative de circonscrire précisément cet espace poétique du clair-obscur) nous apparaissent autrement éclairés : ici nous les goûtons, en somme, cet opaque et ce clair enlacés.

Le Club des gourmets

Dans ce recueil paru en avril 2013 chez P.O.L, Ryoko Sekiguchi se pose en traductrice (avec Patrick Honnoré) et de curatrice, ou anthologue, pourrait-on dire – cependant ce livre n’est pas une anthologie, ne prétendant à nulle exhaustivité (exhaustivité qui serait intenable en un volume, puisque, ainsi qu’elle l’annonce dès l’incipit : « Récemment, j’ai constaté une chose curieuse : qu’est-ce que ça bouffe, dans les romans japonais ! Les personnages mangent. Beaucoup. Souvent. La scène de table, ou plus largement le fait d’absorber aliments et breuvages, fait figure de motif immanquable de la fiction moderne et contemporaine. ») ; non, ce livre est un parcours.
Il rend compte, d’ailleurs, d’un parcours réellement effectué, à un autre rythme que celui de la composition d’un recueil : ce parcours des dix mois de résidence à La cocotte, jalonné par les dix livres sus-évoqués, assortis d’autant de rencontres. Les choix de textes et d’auteurs, ont, peut-on le supposer, été opérés selon des modalités légèrement différentes que celles qui auraient agi si le recueil avait été d’emblée envisagé comme la destination des textes. Le fait de les livrer, mensuellement, et en compagnie, oriente et change cette orientation, on l’imagine aisément.
Parcours voire promenade, donc, entre époques, genres et formats, que ce livre. De ces dix textes très différents, seul Le Club des Gourmets, du plus célèbre (en Occident, du moins) des auteurs choisis, Junichiro Tanizaki, qui donne son titre au recueil, a été ajouté après le temps de résidence. Cette novella aux allures fantastiques, récit de la rencontre d’un narrateur très select avec un club de dégustation plus select encore que lui, puis des rites d’intronisation à ces pratiques magiques et de sa transmission (de son interprétation) à d’autres, permet d’établir d’autres rapports encore : manger peut être un art, se dit-on, dès lors qu’y sont impliqués assez d’exigence et d’imaginaire. Mais une nouvelle pourrait constituer un point d’orgue, discret mais important nœud entre les items et motifs déjà évoqués. Elle s’intitule Sushis, et son auteure, Kanoko Okamoto, dont c’est ici la première traduction française, a écrit, nous apprend l’appareil critique (impeccable, en clôture de chaque chapitre, c’est aussi une des forces de ce recueil), de nombreuses nouvelles liées à la nourriture. Celle-ci, émouvante et ambiguë, narre le rapport compliqué d’un enfant à celle-ci,

(« C’est un fait, cet enfant avait un problème avec l’idée de manger. Introduire dans son corps un morceau de quelque chose qui possédât une couleur, une odeur ou un goût lui semblait une souillure. Il aurait aimé trouver un aliment qui fût comme l’air. Quand il avait faim, il sentait bien la sensation, mais il ne voulait pas se laisser aller à manger pour une raison aussi triviale. Il mettait alors sa langue sur un bibelot en cristal du salon, froid et transparent, ou plaquait l’objet contre sa joue. ll allait alors au-delà de la sensation de faim, l’esprit parfaitement clair jusqu’à sentir la conscience le quitter. »)

, conflit résolu avec les sushis confectionnés par les mains maternelles – résolution qui ne mène pas pour autant cet enfant devenu adulte à une vie heureuse. Narrativement, c’est exemplaire de la richesse et de la complexité de la cuisine envisagée comme possibilité littéraire, telle que l’envisage Ryoko Sekiguchi.
Mais la cuisine permet toutes formes (on pense par exemple à l’inventaire, genre poétique à part entière, illustré à merveille par la nouvelle anonyme intitulée Cent curiosités au tofu), et permet de questionner des rapports essentiels (entre concret et abstrait, on l’a dit, entre les différents sens également, et leur relation par écrit)

« Aujourd’hui, je remarque que le thème de la cuisine fleurit dans tous les domaines ici, sous le biais de collaborations avec le design, la photographie, l’art contemporain. N’y manque encore que la littérature. Alors que c’est précisément dans le domaine narratif, me semble-t-il, que le thème de la nourriture pourrait prendre toute son envergure ; ne s’associe-t-il pas à merveille avec tout autre thème ? Autrement dit, le thème de la nourriture m’apparaît comme le « bol » idéal pour contenir le plat que l’on veut.
La richesse de ce qu’est susceptible de contenir ce « bol », le lecteur s’en apercevra en parcourant le présent livre (…)
En définitive, en littérature, ce « bol », l’acte de manger, ne peut exister seul, c’est précisément sa grande force. Contrairement à d’autres thèmes qui prennent difficilement sauce avec un autre sujet, ce « bol » exige toujours un voire plusieurs accompagnements : telle une bouche béante, le bol accueille, mêle thèmes et formes et en fait un plat chaque fois différent, que le lecteur savourera à sa convenance. Une fois cet outil magique acquis, il est difficile de s’en séparer, raison pour laquelle la littérature japonaise s’y appuie avec autant de constance, le déploie sous tous ses aspects, s’en inspire avec autant de variété… et se laisse délicieusement dévorer par lui, c’est bien la moindre des choses. »

Et comme la traduction, l’aller et retour entre les langues, constitue un fil rouge de cette œuvre (et évidemment, littéralement, de ce livre), je ne résisterai pas à donner pour finir (et se mettre en appétit, commencer par l’apéritif, pour repousser la satiété), un extrait de la première nouvelle du livre, intitulée Souvenirs de Saké et signée Osamu Dazai :

« Souvenirs de saké », dis-je, mais il ne s’agit pas de parler d’un saké qui se souviendrait de quelque chose. Le sens de ce titre est plutôt : « Souvenirs liés au saké », ou mieux : « Souvenirs liés au saké et à ma façon de vivre, tourné vers le passé, toujours centré sur des souvenirs liés au saké » ; cela faisait long pour un titre, et j’ai craint qu’il donne l’impression que je me moquais du monde. J’ai finalement décidé de le laisser tel quel : « Souvenirs de saké ».

Preuve, pour le dire prosaïquement, que l’appétit vient en mangeant, et pour le redire autrement, que cet aller-retour fait force, que la question de la traduction (même impossible), par son énigme même, par cette énigme allant croissant, fait force, fait écriture, produit un manque, un appel. Un envers de la satiété qu’on ne nommera pas autrement que littérature.


Le Club des gourmets et autres cuisines japonaises, éditions P.O.L Choix et présentations : Ryoko Sekiguchi, Traduction : Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré, Illustrations : La Cocotte, avril 2013, 224 pages, ISBN : 978-2-8180-1809-5.

L’Astringent, aux éditions Argol, mars 2012, ISBN 978-2-915978-79-7).

Manger fantôme, aux éditions Argol, mars 2012, ISBN 978-2-915978-78-0).

Ryoko Sekiguchi, 15 et 16 février Mangers multiples

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(Ryoko Sekiguchi-©HBamberger)

Pensée avec Eric Pessan (lequel a dû, depuis, se retirer de cette affaire-là, à regrets, parce que le temps lui manque pour écrire (ce dont par ailleurs, on ne se plaindra pas – qu’il écrive)), cette visite de Ryoko Sekiguchi en Vendée, visite que j’aurai le plaisir d’accompagner, et d’animer, ce week-end, sera l’occasion de découvrir les multiples talents de la dame, et les les multiples facettes de son œuvre. Ryoko est poète et traductrice. Depuis sa résidence à La Cocotte en 2011, est apparue au grand jour son intérêt pour la gastronomie. Appétence, compétence, et très belle mise en perspective de notre rapport aux aliments et à ce que nous en faisons, que la double parution de Manger fantôme et de L’Astringent, aux éditions Argol, n’a fait que confirmer depuis. Aspects symboliques, linguistiques, et gustatifs, de nos modes de nourriture (et donc: de vie) sont examinés dans ces deux livres, dans leur grande complexité – et tout nous paraît, sinon simple, du moins lumineux. C’est aussi un des traits de la poésie de Ryoko Sekiguchi, à la fois savante, bâtie selon des dispositifs formels complexes, et comme évidente. Offerte, en simplicité.

Programme

Vendredi 15 février, 19 hCafé littéraire (lecture, discussion), Médiathèque Benjamin Rabier – Esplanade Jeannie-Mazurelle à La Roche-sur-Yon
Samedi 16 février, 11hBrunch littéraire « Manger la fumée », avec des mets concoctés spécialement par Ryoko Sekiguchi, à la Médiathèque de Saint Jean de Monts.
Samedi 16 février, 15hCafé littéraire autour de l’oeuvre poétique de Ryoko Sekiguchi

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L’auteure

Ryoko Sekiguchi, née en 1970 à Tokyo, vivant à Paris depuis 1997, est poète et traductrice. Elle a obtenu le prix Cahiers de la poésie contemporaine, en 1988. Elle publie en japonais depuis 1988, est traduite en français depuis 1999, et écrit en français depuis 2003. Traduisant « dans les deux sens » (du français au japonais et vice-versa), elle considère son travail comme toujours « traversé par une certaine manière d’être à deux ». Elle a publié de nombreux livres aux éditions P.O.L

Bibliographie
Elle a écrit notamment Héliotropes, et Deux marchés, de nouveau, Calque, aux éditions P.O.L. ; Apparition, avec Rainier Lericolais (Les Cahiers de la Seine, 2005) ; Le monde est rond, avec Suzanne Doppelt et Marc Charpin (Créaphis, 2004) ; Cassiopée Péca (cipM, 2001). Elle a traduit, entre autres, Pierre Alferi, Atiq Rahimi, Yoko Tawada, Jean Echenoz et Gôzô Yoshimasu ainsi que de la poésie classique japonaise et de nombreux mangas d’auteurs.