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Le bel appétit (rencontre avec Sylvain Prudhomme, mardi 24 février, Châteaubriant) | podcast

prudhomme© Les Correspondances de Manosque

Sylvain Prudhomme© Les Correspondances de Manosque

Podcast de cette rencontre (26 février 2015)
Sylvain Prudhomme prend la parole après une introduction par moi-même, où je tentai un survol de ses sept livres si différents, et de quelques rapports existant entre eux. Il nous lit un extrait des Grands, pour commencer cet entretien.
Le bel appétit (rencontre avec Sylvain Prudhomme, mardi 24 février, Châteaubriant) podcast

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(article d’annonce de cette rencontre, 22 février 2015)

Le bel appétit

Rencontre avec Sylvain Prudhomme, mardi 24 février, 20h30, médiathèque intercommunale de Châteaubriant

«        ça me donne envie de me trouver des cassettes avait-il ajouté,

          des cassettes c’est-à-dire,

        des cassettes de leurs albums que je puisse réécouter tout ça et c’est alors seulement que j’avais compris qu’il n’avait jamais eu chez lui le moindre album ni d’Adamo ni d’Aznavour ni de Christophe, jamais possédé de cassettes ni peut-être de lecteur de cassettes et ne savait par conséquent les chansons qu’il venait de chanter que pour les avoir entendues jadis à la radio, nous étions fous de RTL avait-il dit un peu plus tôt mais c’était seulement maintenant que j’entendais vraiment ses mots, j’avais d’abord pris sa phrase pour une banale exagération, fou de RTL y a-t-il encore un seul auditeur aujourd’hui qui puisse en dire autant avais-je pensé et j’étais passé dessus sans m’arrêter, c’était seulement maintenant que je comprenais que quand il disait fou c’était vraiment fou, quand il disait j’avais toute la journée le poste à l’oreille c’était vraiment toute la journée le poste à l’oreille, cela m’avait servi de leçon et lorsqu’un peu plus tard il avait de la même façon j’étais fou de Victor Hugo j’avais immédiatement su ce que cela signifiait, immédiatement tiré les conclusions de cette folie et su que je pouvais lui demander l’intégralité du Souvenir de la nuit du 4 décembre, l’intégralité des Pauvres Gens, probablement si nous avions eu le temps l’intégralité de Booz endormi, j’avais su avec certitude que je pouvais lui demander des poèmes entiers de victor Hugo et sans hésiter je lui avais effectivement demandé L’Expiation, il avait souri et s’était mis à déclamer d’un ton grandiose les Il neigeait de la retraite de Russie sans que je m’en étonne, »

(in Là, avait dit Bahi, de Sylvain Prudhomme, L’Arbalète-Gallimard, 2012)

De ces rendez-vous réguliers à la Médiathèque de Châteaubriant, grâce à Marie Chartes puis Anne-Sophie Lachambre, deux à trois fois l’an, j’ai laissé des traces sur le site : qu’il s’agisse de cet entretien avec Hélène Frédérick en octobre 2014 ou de chroniques a posteriori sur les excellent livres de Florence Seyvos ou Sonia Chambretto, le moment fut à chaque fois de douceur et d’échange, que la proposition d’invité vienne de l’équipe ou de moi. Pour Sylvain Prudhomme, c’est comme un rendez-vous ancien qui se voit enfin honoré, puisqu’avec Sylvain en sept ans on a dû se voir trois fois une heure, toujours avec une belle joie au cœur. J’ai chroniqué ses livres au fur et à mesure de leur sortie ou presque, et ce jusqu’au récent Les Grands, au succès mérité, dont il m’a gentiment offert un making-off, composition de rushes en texte, son et image, pour remue.net. Je disais ou presque car il me restait Bahi. Là avait dit Bahi, son précédent roman (et le premier chez L’Arbalète), m’attendait – étrangement- dans la bibliothèque depuis trois ans. Et ce livre, si différent des autres (si différents les uns des autres : on dirait qu’à chaque fois il s’invente une langue, un format, un véhicule différent, pour qu’existe le livre, Sylvain), est uni à ses autres romans (récits ? promenades ? fictions documentaires ?, là encore, le genre est variable, chez Prudhomme) par au moins un trait partagé : cette allégresse trépidante, cet entrain réel à dire, raconter, décrire ou inventer – et l’on ne s’étonnera pas non plus que l’extrait cité cause musique, comme Les Grands glorifiait (mais aussi documentait, racontait, inventait) un certain funk africain. J’ai donc volé ces heureuses photos (avec leur aval) aux Correspondances de Manosque quand je les ai vues passer sur facebook, car elles disent aussi cela, que j’aurai (que nous aurons, vous êtes conviés) plaisir à retrouver mardi, pour écouter, questionner, palabrer, dans un appétit partagé.

En plus il lira, comme à l’accoutumée (Gaudy avait lu du Bailly, Caligaris du Vakulik), un petit peu d’un autre auteur, dont il a envie de laisser trace – une manière de passage, pour que l’échange se prolonge encore, a posteriori de son horaire : 20h30, mardi 24, Châteaubriant. Be here.

pas exactement danseuses, mais plutôt quelque chose comme dansées | Sylvain Prudhomme, Les Grands, L’arbalète-Gallimard, août 2014)

photo

Couto aimait cette ville. Il aimait ce quartier de Péfine, ses maisons sans étage, invariablement couvertes du même toit de tôle à quatre pentes qui comme le ciel pouvait prendre toutes les nuances de gris. L’omniprésence des manguiers, leurs grosses boules sombres bouchant la vue, retardant jusqu’au dernier moment l’apparition des toits voisins. La forêt comme entrée dans la ville, infiltrée jusqu’au cœur des courettes. Le rouge de la terre. Le tortueux des chemins. Les mille accidents du sol qui semblaient faits pour obliger le passant à s’arrêter discuter devant chaque pas de porte, caniveaux, clôtures, carrés de manioc, petits ponts de bois, fils à linge, papayers, tas d’ordures, tas de ferrailles, tas de sable. L’eau gorgeant le sol. Gonflant les tiges des plantes. Jaillissant des seaux à chaque grincement de poulie des puits. Partout la vie s’ébrouant, se multipliant, piaillant. Gamins jouant au foot. Vieux assis sur des pas de portes. Femmes debout devant des chaudrons noircis de fumée qu’elles touillaient avec de grandes louches en fer-blanc. Minettes sur leur trente et un qui soutenaient le regard de Couto avec effronterie, tout le temps que durait son passage dans leur champ. Le créole avait un joli mot pour les désigner. Il disait bajudas, du verbe baja, danser. Ce qui à la lettre ne signifiait pas exactement danseuses, mais plutôt quelque chose comme dansées, avec jusque dans leur nom un rien de passif, d’abandonné qui était tout un programme.

 (Sylvain Prudhomme, Les Grands, L’arbalète-Gallimard, août 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Ne me préoccupant guère, en ces zones d’affluence modérée, de faire de l’audience ou des coups, il est rare que cette rubrique « herbier » sacrifie au rituel organisé des « bonnes feuilles » d’avant-rentrée. Les lignes ci-dessus sont pourtant extraites d’un roman à paraître parmi quelques centaines d’autres entre fin août et mi-octobre. Les Grands, nouvel opus de Sylvain Prudhomme, qu’on connaît bien par ici, lu et commenté de longue date, est un bijou, à la fois romanesque (et fort habilement troussé, même), coloré, sonore, paysager.

Couto est le guitariste d’un groupe immensément populaire dans la Guinée-Bissau des années 70, le Super Mama djombo, qui balade ses souvenirs dans l’avant-orage des jours d’avant un énième coup d’état. Sous le coup d’un deuil, celui de leur ancienne chanteuse Dulce, Couto chemine, discute, songe, regarde – et nous avec. L’Afrique est chère à l’auteur, qui l’avait déjà remarquablement peinte dans un de ses précédents textes, l’excellent Tanganyika Project : l’Afrique et son foisonnement, de langues de gestes de mots, constituait le projet de ce livre-là, récit d’une tentative avortée d’assimilation de cet environnement saturé, par capture de tous les mots, slogans, messages, imprimés alentour.

Ce  foisonnement, son rendu, constitue une des qualités des Grands – l’énumération des éléments du paysage urbain lacunaire en intro de l’extrait ci-dessus en est un bel exemple. La langue, en l’occurrence le créole de Guinée, rythme le récit, au sens littéral : elle n’est pas un ornement, un effet d’exotisme, mais ne nous quitte jamais, la langue est le liant indispensable aux relations décrites, autant qu’à notre lecture de cette terre vu par les yeux de Couto, un de ses enfants prodigues (devenu l’un de ses pères mélancoliques). Tour de force, elle n’est pas caricaturale, le trait n’est jamais forcé, sans pour autant jouer de contrepied par trop appuyés : on y reconnaît ce qu’on connaît (ou croit connaître) : un certain rapport au temps, qui se laisse passer non sans une certaine langueur, et son symétrique, ce soudain règne du tumulte (l’ordinaire déception face aux politiques locaux ravalés par la corruption, le retour régulier des coups d’état militaires), mais cette appréhension de surface nous est donnée, accrue, en profondeur et limpidité. Ce qu’on imaginait de l’Afrique nous parvient, même et autre – et cet es-trangement nous est fort familier, cet ailleurs nous accueille, à l’aise.

Le rythme, évoqué ci-dessus comme élément thématique (les descriptions de la musique de Super Mama djombo, de sa pratique, du métier, de ses routines comme de ses surprises, sont assez extraordinairement tenues et crédibles), est porté également par un sens du dialogue épatant – promis on n’abusera pas de l’adjectif virtuose, mais on est bien tenté…

Une Afrique, immense, puissante, contrastée, nous est lue – et le conteur est sincère, vif, d’une intelligence extrêmement généreuse.

PS – Et l’on comprend aussi, en notes annexes, à quel point ce livre rend hommage, à la dite Afrique, à ses hommes (et femmes), à sa musique.

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(Sylvain Prudhomme, Les Grands, L’arbalète-Gallimard, août 2014, ISBN : 9782070146444 )

Tanganyika Project de Sylvain Prudhomme (éditions Léo Scheer, 2010)

(reprise d’un texte paru sur remue.net le 12 août 2010)

« Repensant à cet après-midi de juin 2007 et tapant par curiosité « Paris Château d’eau » dans Google earth, je mesure tout ce que la vue aérienne ne montre pas.
(…)
Rien ne subsiste de l’effervescence des salons, du foisonnement d’affiches collées à la porte des Etoiles depuis leur fermeture, de la bigarrure des bocaux de poivrons et de feta aux vitrines des épiceries slaves. Au lieu de cela, surimposés par endroits à l’image, ici un lit rose, là une paire de couverts en plastique blanc, accolés la plupart du temps à un nom d’hôtel ou de restaurant qui m’était resté inaperçu au milieu des enseignes de salons et d’épiceries, GARDEN OPERA HOTEL, ALFAZAL, HOTEL DU CHATEAU, PACIFIC HOTEL, CENTRAL HOTEL, BELFORT HOTEL, SAUMO, et dont la comique inadaptation au rade qu’il désigne me fait presque éclater de rire, faussant tellement l’aspect de la rue que je mets une minute à comprendre que le nom SAYAN SARL, joint au motif à couverts blancs, désigne simplement le minuscule kiosque à kebabs autoproclamé BUFFET SAYAN où j’achète parfois un sandwich et dont l’enseigne promet à ses clients, pour un supplément d’un euro seulement, la canette sans alcool de leur choix en mêle temps qu’une viande garantie EXTRA VEAU. »

De Sylvain Prudhomme on a apprécié la rutilante machinerie fictionnelle qu’était L’affaire Furtif, sorti ce mois de mars, 2010. Sitôt parue ou presque, la purefiction voit lui succéder ce reportage avec méta. Une enquête en forme de rêverie, dans la veine de ses enregistrements du réel via ses signes visibles, de ce journalisme réjouissant, ouvert, qu’il pratique avec les compères du Tigre : son feuilleton Africaine Queen consacré aux salons de coiffure de ce quartier coloré, le sien, dont il est question ci-dessus.

Utopie fictionnelle (livre d’aventures) en mars, utopie de récit (aventures du livre) en juin – on vous en dit quelques mots tant qu’il en est temps, avant le tsunami de papier de la rentrée de septembre.

C’est un livre d’enquête ordinaires, à hauteur de stylos et claviers – google earthest un allié récurrent du témoin de son histoire qu’est Prudhomme, google earth qui livrant tout (ou presque : et les zones floues soudain prennent sens, celles qu’avaient cartographiées Philippe Vasset dans un livre/un site blanc, ici : ce sont souvent les camps de réfugiés), qui donnant accès à tout en son détail déforme, du coup, et enclenche nos imaginaires.

Ce livre part d’une idée aussi simple que riche de potentialités : donner à lire tout ce qui dans un environnement urbain nous est donné à lire, accumulé, et le restituer intégralement, sans distinctions de genre ni hiérarchisation. Noter tout, en somme – et retrouver au passage ce plaisir qu’est celui-ci, de noter. Cette façon qu’a cette contrainte de dessiller le regard et de donner à notre corps une place : c’est au passage un magnifique dispositif d’atelier, un écart ou une spécification d’entreprises perecquiennes, une contrainte majeure – à reprendre collectivement.

Je parle de plaisir à cet endroit, car le plaisir est aussi celui de l’œil :l’environnement urbain considéré à l’orée du projet est : l’Afrique. L’Afrique avec laquelle Prudhomme a un lien biographique, et dont il ne goûte guère les vues réductrices que nous nous en faisons, souvent, depuis l’Europe. Et face à la difficulté de rendre complètement, cet ensemble mêlé, qui constitue aussi un lieu de mémoire personnel (on y lit de très jolis souvenirs de pêche et de jeux d’enfants, dont il ne saurait se satisfaire : et là google earth est encore un recours pour l’auteur-enquêteur, explorateur modeste) et face aussi au plaisir visuel des affiches multiples, publicités passées ou criardes, qui l’entourent, l’émerveillent et le saoulent. Prendre un (illusoire) contrôle sur son environnement, trouver une méthode pour s’y « retrouver »… l’idée émerge :

« Ce matin-là seulement me vient l’idée d’une collecte systématique. D’un coup ne me suffit plus l’idée de ramasser des bribes isolées : je veux noter chaque mot aperçu, capturer chaque inscription rencontrée, majuscule ou minuscule, bavarde ou laconique, peinte à la main ou imprimée, sur un mur ou en travers d’un pare-brise. A présente je n’ai plus que faire du rare, de l’incongru, du cocasse. C’est l’empilement qui m’attire, le vrac, l’accumulation désordonnée, l’amassement exhaustif et arbitraire : le texte de la ville dans son énormité confuse et triviale, avec ses répétitions, ses trous, ses aveux involontaires, son « globish » mâtiné de swahilismes, sa frime parfois ringarde, sa monotonie – celui qu’elle secrète à son insu et qui habille ses murs mais aussi celui qu’on lit aux vitres de ses taxis et de ses minibus, aux tee-shirts de ses habitants, au flanc des cartons et des bouteilles qu’elle engloutit et recrache. »

Le projet et le récit du projet, et de l’échec du projet, sont ainsi rendus : échec jouissif car ça ne s’arrête pas et envahit, la notation – c’est ainsi que les explorations les plus « chaudes », il les fait au retour d’Afrique, après début d’abandon de son enquête, début de poussière accumulée sur l’idée-merveille, les notations le reprennent au cœur de son quartier parisien : levé la nuit pour noter, frénétique, tout ce qu’il y a d’inscrit autour de lui. Contamination émouvante et inversion des présupposés multiples, quand en regard c’est l’Afrique et un ballet de lucioles, enluminures illisibles dans la nuit douce, qui apportent un peu de paix au graphomane enquêteur.


Tanganyika project, de Sylvain Prudhomme, éditions Léo Scheer, 2010.
Sylvain Prudhomme est l’un des animateurs de l’excellente revue Geste et du non moins succulent Tigre.

L’affaire Furtif deSylvain Prudhomme (éditions Burozoïque, collection le Répertoire des îles, 2010)

(reprise d’un texte paru sur remue.net le 7 avril 2010)

Cocons

1. Le sac de couchage. Le hamac. Le scaphandre. La combinaison chauffante.

2. Comme je m’étais assis sur un rocher en face du soleil, j’ai fait rouler une pierre : au-dessous était un nid de larves. Des cocons blancs amoncelés, se tortillant.

3. Un cocon étanche, isotherme, ergonomique. Où l’homme puisse se glisser chaque fois que nécessaire, le temps d’une sieste ou d’une nuit. Qui puisse s’accrocher aux branches, se caler parmi les rochers, flotter sur les mers.

4. Des cocons monoplaces. Des cocons biplaces, triplaces, multiplaces. Chacun selon son tempérament.

5. On ira son chemin et à la nuit tombante on s’arrêtera près des cocons où dormir. D’autres gens seront là. On parlera, on passera du bon temps ensemble. Le lendemain chacun reprendra sa route. Restera s’il préfère. Chacun selon son tempérament.

6. Il y aura des endroits où la densité des cocons sera forte : ce seront les villes ; il y aura des endroits où les cocons seront si dispersés qu’il faudra longtemps avant de les trouver, au creux d’un vallon ou sous les ramures d’un tilleul : ce seront les campagnes.

7. Ce que seront les tremblements de terre, les tsunamis, les cyclones : de menues secousses. Les cocons remueront imperceptiblement. Aux endroits de grande densité, ils seront un peu jetés pêle-mêle. Le danger éloigné, on les remettra en place. La vie reprendra.

8. Ce que sera la vie : de longues journées au grand air. On sera dehors à discuter, à jouer aux cartes, à rester simplement assis ensemble. Il y aura de temps en temps un problème à régler : la queue devant les cocons biplaces. L’arrimage d’un cocon ermite au sommet d’un chêne.

À lire cet extrait de « Vers une anarchitecture » de Youri Spassky, un des documents qui rassemblés constituent ce livre, on croirait une rêverie théorique et poétique sur le thème de notre habitat, comme ont pu récemment en offrir Philippe Vasset (dans Un livre blanc mais peut-être plus encore dans son fameux Bandes alternées) ou Joy Sorman avec son essai Gros œuvre.

Ce court livre de Sylvain Prudhomme est cela, recèle cela, et bien plus. Car l’Affaire furtif, comme son titre limite kitsch l’indique, est aussi pure fiction, roman d’aventure, ou trame de roman d’aventure, ou trace de trame de roman d’aventure. Un ouvroir. Une boîte.

Résumons : nous est raconté qu’un navire, le Furtif, quitte Lisbonne un jour et met le cap plein sud. Et c’est un grand mystère, mis en épingle par les médias unis, sans qu’il nous soit trop dit en quoi – un rand mystère, qui nous embarque. La fiction est toute entière dans ce contrat implicite : fiction contenue dans sa promesse.

Ne pas tout révéler alors : juste, que le Furtif s’en va, et disparaît.

Et le temps passe.

Et on le retrouve.

Vide de ses embarqués – embarqués dont on devine l’identité à leur absence au monde après le départ du navire ; dont on confirme l’identité aux traces de leur disparition, des journaux laissés derrière eux, ou des fragments d’œuvre du sculpteur Joe Di Bembo ; les embarqués sont des artistes, pour l’essentiel. Et les journaux sont magnifiques, objets concis, fragmentés, regards au monde de naufragés –volontaires, certes, mais naufragés.

Ce qui se compose est une méta fiction amusée, mais aussi un très bel assemblage de textes (dont ce traité d’anarchitecture évoqué plus haut) discrets a priori, dont la liberté explose dans le cadre de la fiction susdite. Faisant du livre un bien singulier livre ; roman d’aventure sans aventure, constitué de l’évocation de l’aventure ; poème sans poésie -poème quand même (on pense ici au merveilleux journal inclus du botaniste japonais Soseki). Une utopie magique et minuscule, qui s’inscrit bien dans le catalogue de cette excellente maison.


L’affaire Furtif par Sylvain Prudhomme, avec 14 dessins originaux de Laetitia Bianchi, éditions Burozoïque, collection Le Répertoire des îles (volume 5), ISBN 978-2-917130-30-8, mars 2010.

Les éditions Burozoïque, et leur collection « Le répertoire des îles », projet utopique : celui de se consacrer à l’utopie, en littérature, sans distinction de dates et genres. On en avait parlé ici.

Sylvain Prudhomme, écrivain, est aussil’un des animateurs de l’excellente revue Geste et du Tigre, avec Raphaël Meltz & Laetitia Bianchi, auteure des très beaux dessins illustrant le livre et cet article.