Archives de Tag: Verticales

Arno Bertina, Trouver ce point où tout s’additionne et rien ne s’exclut | entretien à Châteaubriant, octobre 2015

(Présentation de la rencontre sur le site de mobilis).

Arno Bertina a commencé ce soir-là par répondre à cette si minuscule et vaste question des origines. nous avons ensuite parlé de l’adolescence, de la photographie, de l’accord avec le monde, de la mélancolie, de l’évitement de tout ce qui enferme binaire, de Je suis une aventure, d’Italie, d’Afrique… So play it :

D’où venez-vous, Arno Bertina ?

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Arno Bertina, entretien avec Gb, 13 octobre 2015 by Guénaël Boutouillet on Mixcloud

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Vidéo

Maylis de Kerangal (entretien filmé, Saint-Jean-de-Monts, mars 2015), « La documentation, plus elle est juste et précise, plus elle débride la fiction »

[Rencontre avec Maylis de Kerangal, café littéraire, Espace culturel de Saint-Jean-de-Monts, vendredi 13 mars 2015]

Ces captations vidéo sont un simple témoin (un peu basse def., on s’en excuse, mais au casque tout s’entend) de ces discussions que je m’efforce de faire aussi vives, douces et intenses que possible. Ici, Maylis s’exprime longuement sur sa fabrique de fiction, sur son rapport à la documentation, au travail et au repos, aux. personnages (« j’instaure des collectifs de personnages avec lesquels je dialogue »).

Une bien agréable manière d’attendre la parution de son tout prochain livre, A ce stade de la nuit, repris chez Verticales en octobre 2015 après une brève première existence, et dont un extrait vous était déjà donné à lire en amont de cette rencontre, ici : Je pense à ces noms inscrits dans les paysages et je pense aux paysages véhiculés dans les noms.

Maylis de Kerangal partie1~1 from Guenael Boutouillet on Vimeo

Maylis de Kerangal 2 from Guenael Boutouillet on Vimeo.

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photo : Maylis de Kerangal, copyright Alain Girard-Daudon, mai 2014.

Apéro littéraire avec Maylis de Kerangal, rencontre animée par Guénaël Boutouillet // Le vendredi 13 mars 2015 de 19h00 à 20h30, Médiathèque – Espace culturel, Boulevard Leclerc, 85160 Saint-Jean-de-Monts

 

« s’exercer à parler du présent au passé, du passé au présent, pour changer d’angle, » Hélène Frédérick (podcast, entretien à Châteaubriant, octobre 2014)

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Hélène Frédérick (entretien à Châteaubriant, octobre 2014) | Écoutez le podcast

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La médiathèque de Châteaubriant me fait le plaisir de m’employer, depuis deux ans (et une première rencontre si belle, dense, joyeuse, avec Carole Zalberg, qu’elle soit ici saluée), à l’initiative de Marie Chartres puis de sa collègue Anne-Sophie Lachambre, à interroger des écrivains – une forme de co-programmation, qui me valut le plaisir de découvrir (les livres, et les belles personnes qu’elles sont) Florence Seyvos ou Fanny Chiarello, et d’y faire découvrir Sylvain Prudhomme (en février prochain) ou Hélène Frédérick, ce mardi soir d’octobre.

Hélène Frédérick, en deux livres, aux éditions Verticales, La poupée de Kokoschka (2010) et Forêt contraire (février 2014), tisse quelque chose, un ouvrage, écrirai-je, tant les résonances un peu pompeuses du mot œuvre parfois gênent, entravent un chemin en  cours, un ouvrage à la fois subtil et insoumis (l’insoumission est un de ses motifs revendiqués, dont on aura parlé durant cette soirée, dont elle inspecte aussi les variations durant sa résidence, relayée sur remue.net), à la fois précis (en sa construction, ses contraintes de format, sa méticulosité de langue) et elliptique (en ses motifs, narratifs, psychologiques, symboliques). Nous en aurons parlé une heure durant, ainsi que du Québec et des allers et retours intérieurs et physiques ; d’Allemagne au XXième siècle (et du talent d’Alban Lefranc, en ces zones troubles) ; de langues (natales, conquises, construites) ; de condition féminine, de dette et de manque. Et de la forêt, aussi, contraire et vivifiante, où l’on se terre et rejoue autrement la partie entamée ; d’enfance enfin, depuis un passage de Réjean Ducharme, auteur canadien dont elle nous lit une page et fait un bel éloge final.

Pour apport, deux extraits repris du livre forêt contraire,

celui-ci, au hasard de la souris,

 Je pense aux hommes et aux femmes exigus, tiens, aux obtus, aux sans-angles, aux œillères, aux gens lisses, aux fantômes, aux absents dont il est si difficile de se défaire parce qu’ils ont pris les contours impalpables d’un nuage, les vaporeux, donc, ceux qui n’offrent aucune prise. Mieux vaudrait peut-être, à l’heure actuelle, étudier la culture du banquier, comme Richard Hoggart avait appréhendé celle du pauvre, examiner à la loupe le quotidien des traders à la façon du frère Marie-Victorin s’inclinant sur les prés pour comprendre la vigueur du chiendent. On devrait s’exercer à parler du présent au passé, du passé au présent, pour changer d’angle, incliner d’un côté, de l’autre, le prisme des possibilités, le rendre erratique. Voir ce qui arriverait dans un pareil brouillage des mondes. Un tremblement de terre, c’est sûr, voire une éruption volcanique.

Et l’incipit, lu par elle en début de rencontre (à écouter dans l’enregistrement jouable ci-dessus, ou en cliquant ici, tiens)

Je me présente : je n’ai plus de nom. Voilà ce que je voudrais dire à la première personne que je croiserai dans coin, si ce jour vient : sourire, serrement de mains, je me présente, je n’ai pas de nom, et vous ? et basta. Mais faut voir à quel bâtiment j’ai amarré ma vieille barque, quelle vieille baraque j’ai amarré ma vieille bagnole ; difficile d’oublier son nom quand on a défait sa valise dans l’ancien chalet des parents et du frère. Même s’il n’y reste aucune trace, rien de rien excepté des bouts de peau microscopiques dans la poussière, et même si je traîne, ici comme ailleurs, une forte tendance à l’amnésie.

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Une belle ressource complémentaire :

Hélène Frédérick, Forêt contraire making-of, 1 (Extraits commentés du roman, sur remue.net)
Elements bio-bibilographiques :

Hélène Frédérick est née en 1976 au Québec. Après des études de lettres, elle a travaillé pour des librairies indépendantes, et dans l’édition, à Montréal, puis à Paris depuis 2006. Elle collabore à des revues littéraires et tient un blog (notes obliques) mêlant poésie, réflexions et fiction. La lire sur remue.net.

Bibliographie Elle a publié deux romans aux éditions Verticales, La poupée de Kokoschka (2010) et Forêt contraire (février 2014), signé des fictions radiophoniques sur France Culture et France inter. La poupée de Kokoschka a paru en 2014 dans la « série P » aux éditions Héliotrope (Montréal) pour une diffusion américaine en format poche.

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où l’intervieweur tente de capter sans oreillettes les instructions que le bureau lui envoie par téléphone. où l’interviewée sourit, patiente, douce et compatissant, à son habitude.

je désignerai le lieu et le temps de son éclat fugitif | Olivia Rosenthal, « Mécanismes de survie en milieu hostile », Verticales, août 2014

« Les faits ne se content pas d’arriver, ils reviennent. Qu’on les accepte ou non, ils sont plus insistants et plus entêtés que les stratagèmes qu’on invente pour les éviter. Ecrire fait partie de ces stratagèmes. On croit contrôler, répartir, organiser et tenir le réel sous sa coupe et la plupart du temps on se laisse déborder. On avance aveuglément vers le dénouement pour découvrir in extremis qu’en fictionnant le monde on a seulement essayé de retrouver ce qui avait eu lieu et qu’on avait oublié. » (page 11).

(…)

Après des semaines d’inquiétude, de rencontres fugaces, de conversations maladroites et gênées, je prends les devants. J’appelle mon ami au téléphone, je lui demande de ne pas s’absenter, je lui explique que j’ai besoin de marcher avec lui, d’arpenter nos territoires, d’écouter nos pas. De vivre en cadence. Je lui reproche de partir, je fais comme si je n’étais pas triste mais furieuse, je manifeste ma colère qui est une colère de façade, les colères de ceux qui se sentent trahis, humiliés, abandonnés, qui ne veulent pas être seuls. Je ne veux pas être à nouveau confrontée à une annonce qui vous dévaste parce que vous ne savez pas comment la rendre intelligible. Perdre quelqu’un qu’on aime est incompréhensible, inadmissible et révoltant. Il faudrait interdire de telles pratiques, le départ, la séparation, le suicide, la mort auraient dû faire l’objet de réglementations drastiques. Personne n’a pris la peine de réfléchir juridiquement aux contrats implicites par lesquels un humain s’engage à l’égard d’un autre humain, personne n’a rendu illégaux les ruptures, les relégations, les séparations, les départs. Je parle pour la première fois mais je n’explique pas la raison exacte de mon silence. Je ne précise pas que je suis hantée par la mort, que je veux à tout prix lui rester fidèle, que je crois bêtement que rester fidèle à une défunte, c’est ne plus jamais prononcer son nom, c’est l’abolir par excès de zèle. Je ne lâcherai pas ma peine, ni ne la donnerai en pâture à quelque ami que ce soit. Je resterai digne et fermée, dure comme le marbre. Et si mon ami me quitte, je vivrai dans l’impossible, je ne peux même pas imaginer ce que deviendrait Paris sans mon ami. » (page 131)

(Olivia Rosenthal, Mécanismes de survie en milieu hostile, , Verticales-Gallimard, août 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

« À présent il s’agit de descendre », annonçait, puis répétait, modulé, Nicole Caligaris dans son incroyable Paradis entre les jambes, paru chez les mêmes éditions Verticales début 2013. Dès l’incipit (reproduit ci-dessus, contrairement à mes usages dans cette rubrique, façon de déroger à des règles non écrites pour éviter qu’elles ne s’édictent vraiment) de ce nouveau livre d’Olivia Rosenthal, on comprend qu’il marque sinon un cap, du moins un virage, un moment singulier de son parcours d’écrivain.

Pour cette auteure dont je suis le travail avec assiduité depuis au moins On n’est pas là pour disparaitre, en 2007, arrive le temps de la bifurcation, vers la confrontation à quoi ses derniers livres (notamment Où vont les rennes après Noël, et quelques textes de performance, comme celui de Vertige) préparaient : à la béance initiale, à l’ineffable fondateur, à ce qui ne se raconte pas mais qui génère, provoque, fait avancer et rugir ses livres (« Sans doute que la littérature est l’art de taire en parlant, de signifier en taisant. », ajoute Caligaris ailleurs dans son livre).

Il y a un deuil originel, celui d’une sœur, et ce qui va avec, culpabilité, colère, fuite, multitude de mouvements contrariés, chez Rosenthal, dont son travail fait écho de façon multiple, par le biais de la parole d’autrui, souvent, reprise, voire re-mixée, selon des procédés de montage extrêmement habiles et frappants. Elle s’en expliquait déjà en 2009 dans cet entretien qu’elle m’avait accordé pour remue.net, elle est revenue de passionnante façon sur cette « méthode », ou, à tout le moins, « manière » de questionner, enregistrer puis reprendre pour écrire son texte, dans Devenirs du roman vol.2 (Inculte, 2014).

Bifurcation n’est pas annulation ou reniement, et Rosenthal ne passe pas ces excitants dispositifs d’alternance de voix, de propos, de registres, par pertes et profits : les documents retravaillés (qui concernent tous la mort, selon différents points de vue essentiellement techniques : celui de la médecine légale, de la criminologie, du témoignage de near death experience…) sont toujours présents, et maniés avec la même dextérité, provoquent le même plaisir (plaisir dans et de l’inconfort, tant elle souffle le chaud et le froid, plaisir d’être déstabilisé souvent, d’être surpris toujours). Le second extrait prélevé et repris ci-dessus (« Personne n’a pris la peine de réfléchir juridiquement aux contrats implicites par lesquels un humain s’engage à l’égard d’un autre humain, personne n’a rendu illégaux les ruptures, les relégations, les séparations, les départs (…) ») en atteste et le redit : seule la littérature (et le travail sur la langue : chez Rosenthal, fabrique habile d’effets de sens, d’ironie, d’humour, par frottements entre registres opposés) permet de presque dire – ici, presque dire le scandale de la mort, l’impossible du deuil, le dire presque, mettre en formes la question qu’il demeure, et ce questionnement, le passer en partage, en faire un terrain d’expérience partagée. C’est impossible – et c’est cet impossible-là qui vaut d’être creusé, arpenté, fouillé : tout le sens est là, de cet enjeu de fictionnalisation (de travail littéraire, de creusement par le langage) qu’elle évoque en incipit.

Bifurcation n’est pas reniement, loin de là : s’il y a ici resserrement, il poursuit ce qui s’entamait de subtile façon dans son très beau Ils ne sont pour rien dans mes larmes (Verticales, 2012), ensemble de récits de souvenirs de cinéma prélevés chez autrui, qui valaient seul et prenaient sens autre, une fois assemblés. Ce travail avec le cinéma n’est peut-être pas pour rien dans cet adoucissement du geste (qui n’est pas un affadissement du propos, on l’a compris). Le resserrement constaté est perceptible dans le montage, il est aussi un ralentissement (et discuter avec la mort, cette grande Ralentie, comme en somme ce livre le fait, appelait la décélération) : les cuts sont ici moins brutaux, et les ruptures, changements d’angles, d’énonciateurs, moins nombreux (c’est visible sur la page, moins fragmentée en éléments-textes séparés par des blancs que celle dOn n’est pas là pour disparaître (Verticales, 2007), par exemple).

L’énonciation s’unifie, la multiplicité des voix s’est comme métabolisée, en une seule, qui se fait la voix du multiple. Sans qu’il s’agisse d’une simple tentation du Je (ce chemin-là fut expérimenté de belle façon dans Que font les Rennes après Noël), de l’aveu, du déballage sans nuance, qui serait une piètre conquête, ce livre ose affronter – affronter la mort, ses effets, aussi concrets que lointains, sous-cutanés, ou métaphoriques – par la littérature, pour la littérature. Les nécessités sont égales : il vaut d’écrire pour approcher cet ineffable, pas juste de le raconter ; et cette approche, douloureuse, risquée, vaut aussi par ce qu’elle produit sur l’écriture. Citons encore, car le livre est empli de phrases si belles (et plus encore) :

 « Comme on désigne avec étonnement la lumière intense et minuscule qui dans la nuit galactique signale une ancienne étoile depuis longtemps éteinte, je désignerai le lieu et le temps de son éclat fugitif. »

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ROSENTHAL Olivia COUV Mecanismes de survie en milieu hostile

Olivia Rosenthal, Mécanismes de survie en milieu hostile, Verticales-Gallimard, Paru le 21 Août 2014, ISBN 978-2-07-014634-5

qu’elle comprenne de quoi est fait le temps qui passe (à propos de « Réparer les vivants »| Maylis de Kerangal (éditions Verticales, 2014)

« Réparer les vivants », de  Maylis de Kerangal  (éditions Verticales, 2014)

« Le visage de Sean en fond d’écran – ces yeux fendus sous les paupières indiennes – s’éclaire sur son téléphone. Marianne, tu m’as appelé. Illico elle fond en larmes – chimie de la douleur –, incapable d’articuler un mot tandis qu’il prononce de nouveau : Marianne ? Marianne ? Sans doute dut-il croire que l’écho de la mer à l’étroit dans la darse brouillait son écoute, sans doute dut-il confondre la friture sur les ondes, et la bave, la morve, les larmes tandis qu’elle se mordait le dos de la main, tétanisée par l’horreur que lui inspirait brusquement cette voix tant aimée, familière comme seule une voix sait l’être mais devenue étrangère, abominablement étrangère, puisque surgie d’un espace-temps où l’accident de Simon n’avait jamais eu lieu, un monde intact situé à des années-lumière de ce café vide ; et elle dissonait maintenant, cette voix, elle désorchestrait le monde, elle lui déchirait le cerveau : c’était la voix de la vie d’avant. Marianne entend cet homme qui l’appelle et elle pleure, traversée par l’émotion que l’on ressent parfois devant ce qui, dans le temps, a survécu d’indemne, et déclenche la douleur des impossibles retours en arrière – il faudrait un jour qu’elle sache dans quel sens s’écoule le temps, s’il est linéaire ou trace les cerceaux rapides d’un hula-hoop, s’il forme des boucles, s’enroule comme la nervure d’une coquille, s’il peut prendre la forme de ce tube qui replie la vague, aspire la mer et l’univers entier dans son revers sombre, oui il faudrait qu’elle comprenne de quoi est fait le temps qui passe. « 

Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, Paru le 2 Janv. 2014 / ISBN 978-2-07-014413-6 / 288 pages / éditions Verticales-Gallimard

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

On a déjà dit par ici le grand bien qu’on en pense, de Maylis de Kerangal et de ses livres, de leur évolution, de leur avancée visible et réjouissante. Ces livres avancent et son travail de langue avec, de langue avec & pour ; le travail de langue se fait pour saisir et réfléchir, le plus, et au plus près, des choses & gens & perceptions du monde. Le mouvement, et la tangente, sont figures symboliques de ses travaux les plus récents (Naissance d’un pont, livre de la construction d’un ouvrage qui est en même temps est un fil tendu entre mondes ; Tangente vers l’Est, romance en fuite, où tout se joue dans l’esquive, mouvement de déport dans le mouvement du transsibérien – où le véhicule, massif, en mouvement, constitue terre ferme, dont il faut donc s’extraire).

L’euphonie est grande dans la phrase Kerangal, qui ne se dépare jamais d’a-pics ni d’à-coups, ne fredonne ni ne balise, ni trop étroit ni trop joli, et ceci est la merveille : on a saisi un passage du livre en cours de lecture, mais les neuf premières pages, une virée de surf entre grands ados, précédant le drame fondateur de l’action, du cœur de ce nouveau livre, qu’elle me fit le plaisir de lire à voix haute à Châteaubriant lors d’une rencontre publique il y a quelques semaines, auraient (ont, ce soir-là, à Châteaubriant) fait effet, auraient fait « l’affaire ». La grande et belle affaire de la littérature de Maylis de Kerangal, c’est-à-dire : de donner à voir – à voir, mais aussi entendre, saisir, capter – du vif, du fugitif, de graver sur plaques (et en notre for intérieur) un peu-beaucoup de cette vie grouillante, de ces masses et volumes, des dehors et dedans de l’être en mouvement. Effets synesthésiques extrêmement frappants. La phrase est immense et attrape-tout (attrape-tout-ce-qui-compte, ce qui vit, y compris minuscule, minuscule mais présent), captation d’un instant ou d’un siècle, cheminant dans l »espace et dans le temps.

Réparer les vivants, titre exemplaire, conte une transplantation cardiaque. Observe donc une réalité, professionnelle et sociale (la documentation est utile, est nourriture, est moteur, est matière à poétique), observe l’impossible transaction avec le deuil, et l’inséparabilité des enjeux (négociations entre parts de soi :il faut annoncer l’impossible réel (la mort de leur enfant) à des parents, tout en ne perdant pas de temps car les organes en bel état de marche peuvent réparer une autre vie, ailleurs). Observe les contractions du temps, ses accélérations et décélérations, ses plis – Gilles Deleuze n’est pas loin, dès cette session de surf introductive), quand ce sont sa perception et transcription de l’espace nous avaient plus fortement frappées jusque-là – play it, again :

« Il faudrait un jour qu’elle sache dans quel sens s’écoule le temps, s’il est linéaire ou trace les cerceaux rapides d’un hula-hoop, s’il forme des boucles, s’enroule comme la nervure d’une coquille, s’il peut prendre la forme de ce tube qui replie la vague, aspire la mer et l’univers entier dans son revers sombre, oui il faudrait qu’elle comprenne de quoi est fait le temps qui passe. « 

(Le livre vient de paraître, il fera l’événement, ne boudons pas notre plaisir, quand l’événement est beau, profitons-en).

(Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, Paru le 2 Janv. 2014 / ISBN 978-2-07-014413-6 / 288 pages / éditions Verticales-Gallimard)

« Des formes fâchées avec le liant » (rencontres avec Nicole Caligaris, mai-juin 2013)

« Chacune de mes phrases est écrite pour m’extraire de ce consentement. Parce que ce consentement est acquis à la naissance, prononcé au dessus du berceau par mille et une marraines dont la chaîne, perdue dans la nuit des temps, n’a toujours pas trouvé le moyen de se rompre. »

Je ne vais pas rencontrer Nicole Caligaris cette semaine, que je connais de longue date, je vais la revoir sous prétexte de rencontres publiques (à Châteaubriant ce mardi, puis à Nantes ce dimanche, dans le cadre du festival Atlantide), et lui poser des questions qui j’espère, serviront à faire entendre sa voix puis à faire lire ses textes uniques – et nombreux. Nombreux enfants uniques, et sauvages, que ces livres, où, même si l’on trouve des motifs, thèmes, paysages récurrents, quelque chose d’inédit recommence chaque fois de se faire – de se défaire (c’est un mouvement vers le bas, une descente perpétuelle, un trajet spéléo qui n’est pourtant pas dépressif, et cette vigueur inversée n’est pas la moindre des particularités de ce qui, à force, constitue ce qu’on appelle une œuvre), à chaque nouvelle traversée. Dans les livres de Nicole Caligaris, j’en ai parlé ici, il y a ce syncrétisme impossible (et pourtant effectif) de pensée (dense, compacte) et de mouvement (fulgurant, hérissé), quelque chose qui les rend non pas insaisissables (ô qu’ils tiennent en main, c’est qu’ils sont aussi des armes) mais assurément pas malléables : on ne saurait les confondre – déjà qu’on a du mal à les ranger.

Ils tiennent en main – ils accrochent la tête et le reste, surtout. Et ce qui se produit souvent en cas de préparation de débat, cette multiplication géométrique de la population des post-its, cette envie frénétique de TOUT noter, est ici expansé, est à son plus haut lors de la relecture de ce si mystérieux (demeuré mystérieux, même lu trois fois) & limpide, ce si vibrant paradoxe fait livre qu’est le plus récent d’entre eux, ce  Paradis entre les jambes (Verticales, janvier 2013) qui nous impose de renoncer aux dits post-its, puisqu’on en colle plus qu’il n’y a de pages disponibles. L’ouvrir, il suffit de l’ouvrir, et tout s’ouvre, des questions en myriades. Quatre post-its économisés par la reproduction ci-dessous de ce passage du dit livre, nous remercient de ce sursis. (Et quant à vous soyez là, mardi 28 mai 20h30 à Châteaubriant, ou ce dimanche 2 juin à 13h à la Cité des Congrès, Nantes).

« Je nais quatorze ans après la fin de la Deuxième Guerre, bleue, le cordon enroulé autour du cou, forcée dehors avec les fers, entre les doigts de la camarde que la médecine a su rouvrir, je nais, avec la face de ma mort dans mon corps vivant, épargnée par l’action de ma gueulante, une division irréparable, une colère que rien ne voudra calmer. En naissant à cette époque, j’hérite d’une horreur historique et d’un couvercle posé dessus. C’est comme ça que ma littérature s’occupe de tailler des brindilles pour aller asticoter la honte au fond du trou.

Tout ramène la littérature à l’utile, tout la dispose à avoir des visées, à la recherche de quelque bénéfice, ne serait-ce qu’un entourage, une entente qui définisse un monde partageable,  tandis que j’ai ce goût du tumulte, de la brutalité, des formes fâchées avec le liant, avec le lien, fâchées avec tout lien, sans prévenance, heurtées, contraires au léché qui entretient l’illusion d’un monde compatible avec nos images si soigneusement définies.

Est-ce la noirceur, est-ce la brutalité elle-même qui répugnent ? ou est-ce qu’elles proviennent d’une femme ? J’ai le paradis entre les jambes. A condition d’y consentir. Chacune de mes phrases est écrite pour m’extraire de ce consentement. Parce que ce consentement est acquis à la naissance, prononcé au dessus du berceau par mille et une marraines dont la chaîne, perdue dans la nuit des temps, n’a toujours pas trouvé le moyen de se rompre. »

« Artistes sans œuvres / I would prefer not to » de Jean-Yves Jouannais (Verticales, 2009)

(reprise d’un texte paru sur remue.net le 2 juillet 2009)

Commençons par la fin.

Par ailleurs. Commençons par ailleurs.

Par la fin.

Commencer par la fin.

« Firmin Quintrat (1902-1958). Ce dernier prit, en 1929, à l’âge de vingt-sept ans, la décision de dépenser les années qu’il lui serait encore donné de vivre à regarder le plus grand nombre possible de ses contemporains. Il parcourut le monde, les continents et, sans souci d’exhaustivité, sans fantasmer un regard total sur sa planète, il visita les villages, traversa les faubourgs, s’arrêta aux carrefours des grandes villes et consacra quelques secondes à tous les visages qui se présentaient à lui. Il ne tint pas les comptes de ses rencontres, pas plus qu’il ne confia ses émotions à un journal. Ses yeux furent ses seuls acolytes. Il n’ignora pas qu’on pût rire de son projet, lequel, effectivement, prêtait le flanc à des interprétations risibles : croisade humaniste, arpentage du monde par amour du genre humain, hymne de miséricorde psalmodié à l’échelle d’une existence. Non, Firmin Quintrat ne fut pas un ange de charité et de partage, sa bonne parole n’eut jamais de sujet. Il n’a toujours envisagé ce qu’il appelait sa « collection de contemporain », que comme un défi logique, une opération algébrique, une œuvre aussi. « Mon œuvre, écrivit-il à son frère, puisque je suis artiste, ce ne seront pas des aquarelles, des eaux-fortes, des bronzes, des poèmes, ce seront mes yeux, qu’il vous faudra exposer sous un globe de verre, les yeux de l’homme qui aura vu le plus d’hommes dans sa vie. L’humanité se sera imprimée sur leurs rétines. Ces yeux, il ne faudra plus les envisager comme des outils, ils seront devenus des sommes, des archives, une collection unique. » Son silence ne lui fit pas rencontrer saint Jean de la Croix. Il fut naïf à sa manière, libre, et pour tout dire heureux, sans œuvres. »

Commençons par la fin, par cette histoire qu’on dirait de fiction, dès le patronyme, si délicieusement suranné, Firmin Quintrat, pour un peu on n’y croirait pas. C’est, en fait, l’ensemble de ce qui constitue un essai – mais alors, allègre, l’essai, chantant, ou plutôt chantonnant une mélopée sinueuse – la totalité incomplète, forcément incomplète (car déjà le Général Instin n’y figure pas, et puis complet c’eût été : triste, et puis : assez contradictoire) qui nous emporte en histoires. De fiction pourtant, cette évocation de Firmin Quintrat n’est pas – mais dès lors qu’écrite, ici par Jean-Yves Jouannais, elle fait récit. Il y en a d’autres, des récits, dans le livre, des petites histoires de la littérature en son centre et en ses marges. Dès le sous-titre, le fameux et si mal traduisible « I would prefer not to » (je préfèrerais ne pas, version la plus commune, belle mais trop indécidée, quand l je ne préfèrerais pas ne constitue pas même une alternative, ne dit pas, n’actionne pas devant nos yeux l’immobilité décidée de Bartleby le scribe), Jouannais pose, non sa thèse, mais son endroit d’élection : se mettre Bartleby de Hermann Melville en emblème quand Moby Dick, l’énorme, le grand œuvre de l’écrivain est éludée ; c’est choisir l’à côté, le mode qu’on dit mineur, c’est prendre le terrain vague pour terrain de jeu, se mitonner un festin somptueux en cuisine, hors des heures, c’est faire l’enfant. C’est assez Bartleby. S’intéresser donc à ceux que la postérité n’a pas consacrés, pour l’évidente (et, si l’on joue l’avocat du diable deux minutes et se place du côté de la dite dame Postérité : assez légitime, de ce point de vue), pour la raison toute bête qu’ils n’ont pas laissé de traces (ou si peu, ou d’autres traces, qui n’ont rien à voir), c’est ce qui tient Jean-Yves Jouannais tout au long de cette fugue, cette traverse. De figures devenues symboliques comme Jacques Vaché-à-qui-Breton-doit-tant ou Félicien Marboeuf-à-qui-Proust-doit-tout, Jouannais nous fait glisser à la rencontre d’Armand Robin, ou de l’émouvante et dérisoire Bibliothèque Brautigan, dans le Michigan, rendant hommage à ce qui fait art, quels qu’en soient la cote et le degré de raffinement. On se souvient qu’il a également consacré un livre à l’idiotie dans l’art, et l’on ne s’étonne guère d’y croiser Dubuffet en pivot de la réflexion, action :

« Il s’agit de plonger le nez de l’industrie culturelle dans l’abject mépris du fait littéraire qui la caractérise, et plus encore la constitue. Car le désir le plus naturel d’un lecteur est d’affronter des livres qui ne ressemblent à rien, qui divergent de tout, qui entraînent leur singularité jusque dans les pires excès, volontaires ou non, de l’incomplétude comme de la maladresse. Oui, un lecteur aspire, aussi, à des livres mal écrits, où « les incorrections pullulent » comme avait pu écrire Paul Souday du premier tome d’À la recherche du temps perdu. D’étranges et puissantes émotions sont dues à des manuscrits dont on ne sait dès la première ligne qu’ils sont condamnés à ne jamais exister. Livres bizarres, bavards, sans pedigree, dont la matière la plus vive est justement ces tares qui les empêchent de convaincre, jamais de séduire ; confession à l’encre rouge d’une jeune fille amoureuse de Michael Jackson ; poèmes bruts, ornés de dessins en marge, s’essayant à la tentative d’épuisement d’une obsession pour les cuisses des femmes ; essai à la Jean-Pierre Brisset ; recueil de fulgurances sans orthographe ; nouveau roman vertigineux conçu par quelque gendarme à la retraite qui, pour toute culture littéraire, n’a jamais eu affaire qu’à une poignée de textes de lois, une flopée de circulaires et autant d’arrêtés municipaux. Oui, ces livres sont lisibles, sans pitié, sans condescendance, avec passion. Ce sont chaque fois des continents, des phénomènes, des accidents, énormes. L’exact contraire de la littérature homogène dont l’édition a imposé les normes. Non seulement ils sont lisibles, mais dans le contexte actuel, ils apparaissent comme d’incontournables manifestations de la création littéraire.

« Naïve est l’idée que les quelques pauvres faits et quelques pauvres œuvres qui se sont trouvés conservés des temps passés sont forcément le meilleur et le plus important de la pensée de ces époques. Leur conservation résulte seulement de ce qu’un petit cénacle les a choisis et applaudis en éliminant tous les autres. Les célébrateurs de la culture ne pensent pas assez au grand nombre des humains et au caractère innombrable des productions de la pensée. Ils ne pensent pas assez à toutes les voies d’expression de la pensée autres que l’écrire, et surtout le bel écrire. Naïvement convaincus qu’il n’y a de pensée qui vaille hors du bel écrire, ils croient qu’en recensant la bibliothèque ils ont en main la somme de tout ce qui fut jamais pensé. »(Dubuffet) »

Et l’espace qui s’ouvre, à la suite de cette ouverture, est immense. Car Jouannais, loin de se ruer dans l’impasse d’une ode au dilettantisme, loin-très-loin d’un On s’en fout qui nivèlerait et nous promettrait au kitsch partout roi et envahissant, Jouannais admire, il se réjouit. Se réjouit d’admirer et de s’en réjouir. Repose simplement la question, harassante, de la légitimité (en tant que fiction collective), de la postérité, de la gloire. Loue la dépense – qui compte, qui peut-être fait œuvre, qui, déjà, fait mouvement. D’ailleurs, à la page 188 :

« Copier, pour l’artiste, c’est ne pas inventer, ne pas créer, ne pas agréer à l’exigence du nouveau, ne pas prolonger l’histoire ni compléter le musée. Copier, c’est l’antijeu. C’est aussi donner à comprendre combien les attributs prométhéens de nos génies furent des médailles de peu de prix. Car le copiste, dans ses versions modernes, est un ironiste. S’il n’est pas ironiste, il est alors abruti. Pas d’intermédiaire, de territoires aux populations contrastées entre César Paladion et les deux commis aux écritures flaubertiens. Le scribe est pur esprit ou simple mécanique, inspiré ou démuni de toute intelligence. (…) Le plagiat n’est pas un renoncement à l’originalité qui se défausse, pas plus qu’une retraite du vouloir, comme on en vient à demander la paix de l’âme à la bouche d’un pistolet. Non, la copie avouée des œuvres se veut l’occasion d’un grand rire. Une facétie qui marque combien l’illusion de la postérité s’est consumée. »

L’acte de copie – celui que je produis en ce moment même avec le livre de Jouannais – dans sa répétitivité, dans sa limitation, sa contrainte, n’est pourtant pas que de stricte révérence face au texte. Au contraire, comme toute lecture (imposée, où il s’agit de ne rien perdre, de ne rien laisser s’échapper, d’avoir tout lu au moins une fois pour le recopier), engagement à la divagation, à la suspension, à l’évasion face au texte – c’est même par la contrainte d’y rester, une permission de divagation encore accrue. C’est une prolongation de la lecture, une permission déguisée en contrainte. Et par là, l’endroit d’émergence éventuelle (de quelque chose, d’une idée, d’une image, à construire) et l’endroit d’admiration. Ainsi, sur cette même page :

« L’artiste Gérard Collin-Thiébaut a recopié sur trois épais cahiers Clairefontaine L’Education sentimentale de Gustave Flaubert. Il a commencé sa tâche de copiste le 17 mai 1985 – le lendemain du jour où le romancier avait achevé son manuscrit, le 16 mai 1869 – pour atteindre la dernière page le dimanche 13 octobre 1985. Les trois cahiers furent exposés dans une vitrine au centre de la salle Coypel de la Bibliothèque nationale le 18 novembre 1985 – lendemain du jour anniversaire de la première édition du livre de Flaubert (17 novembre 1869). Recopier n’est pas ne rien faire, c’est réduire la production à la reproduction, exactement respecter le souci de ne rien ajouter. »

Et de conclure (comment faire autrement) : Recopier n’est pas ne rien faire, c’est réduire la production à la reproduction, exactement respecter le souci de ne rien ajouter.


Artistes sans œuvres / I would prefer not to de Jean-Yves Jouannais, avec une préface de Enrique Vila-Matas, ISBN 978-2-07-078536-0, est paru aux éditions Verticales.

« Ma solitude s’appelle Brando » de Arno Bertina

(reprise d’un article publié sur remue.net le 20 décembre 2008)

On ne devrait pas lire les quatrièmes de couverture.
On le sait mais quoi, répétons : n’oublions pas de nous abstenir de retourner l’objet pour lire la quatrième (ce qui épongera ça de nervosité curieuse en moins ; ce qui nous épargnera de voir l’étiquette de prix, et ainsi nous fera dépenser sans compter, sauver la librairie indépendante, finir ruiné mais : heureux).
Pas lire la glose synoptique ajoutée au dos, donc.

Non qu’il y ait dans le texte une pureté absolue, à ne pas déflorer surtout, le texte tel qu’on le découvre on le sait est déjà maculé de nos représentations, ne serait-ce que des raisons objectives (connaissance de l’œuvre, de l’éditeur) et subjectives qui nous ont fait aller vers (séduction de l’objet-livre, ou titre intrigant, comme « Ma solitude s’appelle Brando »). Mais la quatrième de couv, aussi professionnelle soit-elle (voire, le plus professionnelle soit-elle), nous dessert, lecteur, quand elle sert le texte.
Face à ce court roman, cette novella d’Arno Bertina, je n’ai lu la quatrième qu’une fois le livre fermé , m’en félicite, et vous conseille de faire de même.
Contentez-vous d’hypothèse biographique, le genre annoncé en exergue, hypothèse biographique qui ouvre et ne résout rien.
Le livre nous plonge dans une biographie familiale ouverte, allègre traversée d’un siècle écoulé, un siècle compliqué :

« Mais avant cet engagement il y a le départ pour l’Afrique, et avant le départ pour l’Afrique il y a les vingt ans qui les trouvent, garçons et filles, avalant deux cent kilomètres à vélo dans la journée, en direction de Dax ou de Brive, à bouffer le paysage par tous les bouts, sur des routes si dures que même les gros boyaux d’alors s’y déchiraient et ça n’était même pas une péripétie – d’autres tourneraient casaque parce que c’est assez à raconter, déjà, mais ils ne mangent pas de ce pain-là. Il y a en eux un appétit capable d’inventer un corps à sa mesure. »

Le livre court à cette allure, tourne les sens (au propre et au figuré). Un des intérêts de cette vitesse (ou sensation de vitesse) produite par le texte, ramifié de digressions qui n’en sont pas mais sont des développements nouveaux de l’affaire (l’affaire-récit, l’affaire-texte), c’est non pas de nous tenir en haleine (si intrigue ou mystère il y a, ils ne seront pas résolus), mais de nous tenir en éveil, de fournir en éveil le lecteur en nous, de fournir en éveils les lecteurs en nous, de nourrir notre multiplicité. Les registres sont traversés, ouverts, hop :

« (…)(Cette anecdote ne sous-entend pas que tous les officiers allemands étaient élégants.)
Des allemands qui assistèrent à son mariage quatre ans plus tard, depuis les fenêtres de la Kommandantur. Le 6 juin 1944 – on ne peut être plus sourd au grondement de l’Histoire. Mais pas un des frères : Henri avait obtenu un congé exceptionnel mais la nouvelle du débarquement était parvenu jusqu’en Gironde et il était reparti sur son vélo, tout fonctionnaire devant être à son poste en cas d’agression du territoire – il aura donc servi l’Etat Français plus longtemps que son chef, qui était en Allemagne avec Laval, Céline et quelques autres dès le 20 août. »

Hop on est déjà ailleurs, trois fois ailleurs au moins en six lignes, et minuscule et majuscule histoires se causent et se font signe ; le goût du commentaire, de la glose divagant n’est jamais muselé, empêché, corseté, mais l’appétit, le goût de vivre en somme, porte l’esprit ailleurs, à la vitesse où l’on pense : re-contexte historique parce que non plus ça ne s’arrête jamais tout ça, la grande Histoire broyeuse, et c’est ça qui entraîne les individus dont les destins ajoutés font la pierre.
Et de ne pas savoir où l’on est, si c’est fiction familiale trafiquée ou fiction familiale inventée, tant le statut du narrateur omniprésent sinue malicieux dans les pages, plus loin plus proche, à la malicieuse façon dont Échenoz, par exemple, mène sa focale biographique dans « Courir » ; et cette malice nous est complice, se et nous questionne (et s’en contente, encore, ne nous assène pas de conclusions légistes sur ses personnages) :

« Il retrouva sa femme à Alger, ou en France, et eu de temps après l’Armistice ils partirent pour Bamako où il restera longtemps en poste. C’est du Mali, d’ailleurs, qu’ils écriront pour annoncer l’adoption d’une orpheline, deux ou trois années plus tard. Il faut imaginer le silence de sa mère, la liste des non-dits qui s’allongeait, des reproches qu’on ne ferait pas. Mathilde hasarda une remarque grinçante devant sa mère (pourquoi adopter quand on envoie son fils, déjà, se faire éduquer ailleurs, par d’autres ?) en sachant pertinemment qu’elle ne lui dirait rien, à lui. Les deux femmes ont-elles au moins soupçonné quelque chose ? Sans doute pas, pas alors. »

Alors pour respecter ce pacte d’irrésolution décidée, et se laisser emporter puis surprendre, ne dévoiler aucun pot-aux-roses (et ne pas lire la quatrième), vous garantir que ce court livre se déplie au-delà des dimensions initiales (quelque 92 pages), que Marlon Brando y passe et porte sa part d’ombre-solitude, que les trouvailles sont en nombre et le récit, les récits, hypothétiques et constitués, en rester à cette belle phrase :

« mais j’ai besoin de penser que la vérité a deux visages quand elle n’en a pas trois, je m’arrête au bord d’en dire trop. »

Ma solitude s’appelle Brando est publié chez Verticales, dont, faut-il le préciser, le travail éditorial est à saluer (et ceci même lorsqu’on se permet, pour raisons suscitées, de sauter le paratexte en couverture). Arno Bertina a publié plusieurs romans, chez Actes sud, Verticales, et a participé récemment à l’ouvrage collectif « Il me sera difficile de venir te voir »

« Infiniment petit » et « Maternelles » de Patrick Chatelier (éditions Verticales)

(reprise d’un article publié sur remue.net le 1er avril 2005)

“J’ai roulé toute la nuit. J’ai repensé. J’ai pensé à la journée d’hier, remémorée. J’ai tout revécu en essayant de comprendre. J’ai vécu en essayant de comprendre. Je n’ai pas compris. Comme je n’ai pas compris, j’oublie. Ce que je ne comprends pas : je l’oublie. Ce que je comprends aussi. J’ai traversé la ville, roulé toute la nuit. La fatigue me donnait une sensation de fantôme, derrière le volant dans le vide, et plus la fatigue revenait par vagues, plus l’oubli refermait mes pensées. Je roulais, et plus le fantôme revenait par vagues, glissant sur la fatigue, plus j’avais la sensation de ne rien comprendre. Le fantôme que je suis. Cela, je le comprenais. Mais ensuite j’oublie. Je glisse sans savoir pourquoi. Glisse sur l’oubli, par la compréhension ou non des choses. À quoi bon chercher à comprendre, quand on peut tout oublier.

Je glisse entre les carrosseries, je suis en retard. C’est mon premier jour de travail. Mon premier jour de travail, remémoré. Entre dans la police. J’entre dans la police. Aujourd’hui.”

« Infiniment petit », c’était le nom de ce premier roman, paru chez le même éditeur début 2002, un livre qui, infiniment petit, ne l’était pas, un livre touffu, trop presque, un livre circulaire qui se mordait la queue et tournait sur lui-même en boucle vrillée. Infiniment petit fut l’écho médiatique de la chose, sur lequel nous ne nous attarderons pas, un silence radio ordinaire – celui-ci, après tout, loin d’être le premier premier roman ne brillant pas d’étalage ni de creux “vrai”, rejoint quelques piles de négligés médiatiques. Et puis, les défauts oui, ce défaut de structure, on s’était dit à la lecture, ce ventre mou au milieu du récit et ces étranges et permanents retours arrière, ce n’était pas le moindre des intérêts de la chose. Car ce narrateur, son point de vue enfant-dans-adulte, cherchant à comprendre ce qui toujours sans cesse s’échappe, le monde autour de lui en route, en route intangible, sans un regard pour son pauvre surplace ; ce narrateur fantôme et son point de vue ne pouvaient passer qu’ainsi remis en cause aussitôt qu’énoncés. (Ici les mots se mangent, se mélangent et s’ajoutent.)

On le voit, le système de répétition, biaisé par une coupe demi-éthylique des phrases, instaure, plutôt qu’une frénésie de martèlement, le flottement rythmique adapté – ne menant nulle part ou presque. L’histoire d’une incompréhension, d’un rapport problématique au monde, c’est ce que tissent cette accumulation et son obligé inachèvement ; c’est ce que contait ce livre, qu’on prenait quelques minutes pour une parodie de polar avant de comprendre que c’est en deçà ou au dessus, puisque cette parodie de narrateur construit une parodie de décor de polar télé, onirique, en carton, avant de construire une parodie d’arrière-salle de bouiboui africain, une parodie de quête mystique, une parodie d’hôpital (vite renommé “entrepôpital” – car notre narrateur flottant renomme, aussi, ce monde concret incompréhensible (et parodique), pour tenter d’y avoir prise.) C’est au-delà de la parodie, donc. La drôlerie repose d’ailleurs plus sur la position d’effarement d’où personnes, monde et situations sont perçues et transmises, que sur une caricature à proprement parler. Drôlerie effarée, tentant de dire un bout du monde avec des mots, mais le monde s’échappe en même temps que les mots. Conscience glissante et perdue, quête entravée des origines, entravée par la langue, puisque ici les mots se mangent, se mélangent et s’ajoutent…

L’enfant est partout dans « Maternelles », second roman de Patrick Chatelier, où ce qui se dessinait s’inscrit profond. Des lignes de pensée reviennent, l’enfant qui regarde, l’adulte qui regarde l’enfant qu’il fut, les peurs de l’enfant qu’il fut, l’adulte cherche l’enfant sans trouver – alors qu’il règne en ce regard, ébahi perdu, porté sur le dehors. La parodie est loin, reste alors l’humour, “La seule véritable force offensive et défensive de l’homme. Il est de même nature que la poésie, il déstabilise un instant la réalité, il la met en doute” (Eric Chevillard)). Il y a aussi, encore, ces étranges primitivismes, dérives incantatoires avec des indiens inipi en plein rituel. L’exotisme pour autant est absent : ces consciences disparates, qu’il anime, en viennent à se confondre – par cet usage extrême, toujours, de la répétition.

Chatelier construit quelque chose, de l’infiniment petit amassé, quelque chose d’atomique, où chaque infiniment petit point est nodal, d’où partent tous les autres points. Faire avec la langue (commune, voire grise), avec ses doubles et multiples fonds. Lui poser questions.

“Il dit : Un jour, j’aurai fini de grandir, incapable de grandir encore, je me souviendrai – je retrouverai la trace de que je vis, je retrouverai l’endroit par les indices que j’ai mis, je suis comme un petit poucet qui a tué mère et père, errant, poucet à la recherche de ses frères et sœurs, à la recherche des peuples et animaux et des morts, de leur façon de parler, leur façon d’écouter, comprendre, j’ai gaspillé mes miette de poucet pour nourrir les oiseaux, j’ai gaspillé mes cailloux pour faire des ricochets sur le fleuve : alors derrière moi je laisse des mots, en bloc, je laisse les mots qui referont le chemin, à celui qui saura lire, à la voix qui pourra s’en charger, à moi qui en aurai besoin, espoir, envie dans ma grandeur, dans mes errances à venir, je le sais, je les perçois, je me vois déjà sur la route à déchiffrer, à tenter, je me vois grand et fort et tentant et comprenant, jamais celui que je serai ne trahirait ce que je suis, c’est impossible, mot après mot je referai le chemin, blocs de mots après blocs, et je croiserai tous ceux qui sur la route cherchent aussi, les peuples et les morts et les errants, je croiserai les animaux qui me lècheront le nez, avec les morts grimpés dessus tandis que les errants courent devant, nous échangerons des blocs de mots puis repartiront en recherche, à remonter le fil, sans trahir ceux que nous aurons été, sans trahir ceux qui furent ou qui seront, c’est impossible, je retrouverai mes blocs avec leurs mots pour moi qui sonneront juste, des mots particuliers assemblés en blocs spéciaux, blocs à revivre à écouter à comprendre, afin de garantir un succès de poucet.”

« Infiniment petit », et « Maternelles » de Patrick Chatelier sont tous les deux sortis chez verticales

Bégaudeau joue technique – et juste | « Dans la diagonale », éditions Verticales

(reprise d’un article publié sur remue.net le 9 février 2005)

L’inertie a mille visages, manteau mature cheveux bouclés polo moulant, et alors quoi faire sinon obtempérer quand ils ouvrent des bras de pieuvre ? Les coins de rue sont des pièges. Il faut ralentir à l’approche puis s’écarter de l’angle saillant au prix d’une courbe qui en polit la pointe prête à couper l’élan, puis à nouveau tête droite buste haut c’est loin devant qu’on porte le regard, à hauteur des visages parmi quoi il s’agit de repérer la connaissance vieille. À son insu. Impérativement à son insu. Une fraction de regard réciproque et c’en est fini, c’en est triste, c’en est foutu. C’est prévenir qu’il faut. Que la rencontre n’ait seulement pas lieu, que l’autre ne voie rien ou alors trop tard, après seulement qu’un coup de rein doublé d’une accélération rectiligne m’a fait fondre sur lui, si bien qu’il me perçoit mais déjà s’enrhume du courant d’air qu’à sa portée je crée, absorbé dans d’impérieuses pensées, regard requis par l’horizon, l’esprit tout à la mission bienfaitrice qui m’appelle en haut de la rue mais. Mais, stupéfiante abnégation dans la lourdeur, certains vous interceptent ou vous rattrapent, jambes tentaculaires à leur cou c’est marrant comme ça fait drôle disent-ils vous ayant agrippé. C’est pourquoi à la fuite en avant je préfère la déviation intangible, l’écartement subtil, l’indistincte digression, ni vu ni connu bifurquer, sans éclat s’excepter de l’ordre de marche, tête haute buste droit j’aperçois le passé au-devant et zip je tords ma trajectoire en une oblique subreptice qui me mène à la chaussée traversée dans l’axe de l’impulsion biaise, débonnaire comme si cette ligne permettait seule de rallier le trottoir opposé où maintenant me voici à l’abri, et d’où je peux, souverain, risquer une volte-face pour observer le dinosaure au bout de l’oblique inverse.

(Méthode d’esquive diagonale ou, comment éviter un vieil ami oublié resurgi, comment biaiser face à l’affront du passé affiché comme toujours existant, comme autre chose qu’une fiction intérieurement retravaillée.)

Le deuxième livre est souvent essentiel pour entendre un auteur : là les questions se creusent, là les erreurs (divergences) se confirment, là les manières ajoutées s’oublient, s’agrègent, font une voix. Dans la diagonale, deuxième François Bégaudeau, dont la critique avait, loué, paresseusement, le premier opus, Jouer juste, pour ses défauts plus que pour ses belles et majeures erreurs. Des défauts ? Celui d’être malin, impeccablement posé là où la rentrée littéraire n’attendait pas, au carrefour d’un thème et d’une forme décalés : tenir un propos savant, à tiroirs, à double fond, sur un objet aussi prosaïque et rebattu que le football, c’est décalé autant qu’il faut : avec ça, une bonne quatrième et le plus gros du boulot de la presse est déjà fait. Des erreurs ? Si heureuses : d’à un moment venu du discours, déraper VRAIMENT, au-delà du décalé, virer ailleurs, quand la voix toute tracée traçante de cet entraîneur déceptif quitte VRAIMENT son axe, voile sa roue, se fait belle et folle, « car la ligne droite n’est le plus court chemin que pour les imbéciles. »
Page 76 de Jouer juste, le récit acrimonieux de la défaite amoureuse prenait le large :

je me suis retrouvé devant l’ascenseur puis dévalant les marches, je ne m’étais pas senti ouvrir la porte, je ne l’avais pas entendue claquer, peut-être ne l’avais-je pas ouverte, peut-être l’avais-je enfoncée mais je l’aurais entendue ou plutôt non car je n’entendais plus rien je n’entendais que les poules, peut-être étais-je passé au travers, tout était possible car l’espace était n’importe quoi, l’espace bégayait, c’était un espace en forme de dents et de formules creuses, un espace très peu spatial, j’ai dû m’y reprendre à trois fois pour atteindre la porte qui ouvre sur le hall du rez-de-chaussée car le colimaçon de l’escalier me projetait de biais à sa sortie, le long des boîtes aux lettres le concierge a dit bonjour, j’ai dit quelle est la couleur de la jupe qu’ils se disent dans l’oreille ?, dehors j’ai composé dans le vide le digicode, tout à l’envers cotcotcot et je m’en rendais compte en plus, la rue avait changé de tête, elle avait de la peinture de guerre sous les yeux et pas d’yeux, je marchais sans y penser, je savais que d’aller où j’allais était n’importe quoi mais y aller était plus fort que la pensée, c’était plus fort que mes pieds, c’était bête comme une chaise et je m’en rendais compte en plus, j’avais juste assez de tête pour me rendre compte que je n’en avais plus, je marchais avec le ventre, un non-pied derrière l’autre,

Quand parle ce qui meut, ce qui court et qui n’est pas les pieds, quand la course s’emballe ainsi en réponse à la surchauffe intérieure, s’inscrit le nœud intime de cette parole lancée, divergente, toujours aussi précise mais enfin électrique : il n’y a plus, enfin, ni fond ni forme, mais les deux accouplés, indissociables, et dans cette phrase élastique s’inscrit le mouvement.
C’est aussi quand vient le moment de courir, que la voix prend jambes et la fuite, que Dans la diagonale devient autre chose que la somme de ses qualités objectives, qu’enfin (un+un+un+un+un+un+un+un+un+un+un) cesse de faire seulement (onze). Peut-être qu’alors le travail est fait, que Bégaudeau, ayant passé l’examen, montré patte multicolore et habile, joué court puis long puis court, avec la même aisance, laisse le texte s’émanciper, fabriquer sa propre matière, parvenir à ses conclusions : qu’à tout perdre assurément, autant prendre la fuite la plus belle qui soit, tangente absolue perpétuelle, droit devant mais de traviole, droit sur la ville pour être seul, droit sur les autres pour y être, enfin, seul, perdu en route et la poursuivant, sa route, mal entouré donc plus que seul, courant après ses propres pieds, aucun résultat escompté mais, au moins, et simplement : en mouvement.

au bout de l’axe que j’ai vu emprunter il y a une brèche et je disparais dans la diagonale,
pile dedans, pas un millimètre à côté, pile entre les arbres insécables puis course dans l’axe décidée par l’impulsion biaise, à travers le grand champ nu.

Les deux livres de François Bégaudeau sont édités aux éditions Verticales.