Le monde en bouche-mentale | (« Fondrie », de Jean-Pascal dubost)

(reprise d’un article publié sur remue.net le 18 novembre 2004)

On ouvrirait le livre, laisserait faire le hasard. Et, tomberait par exemple sur ça :

EXTRACTION
Car il te faut de l’effort et souffrir et
de la sueur, avoir sous les ongles du
sable, noir (à moulage, et laisses-y,
même quand tu vas le dimanche aux
cèpes, s’y mêler la terre et tâche de
ne pas trop y penser mais de faire
comme fichtre on te dit, forge de
toutes pièces !

Au travail. Au travail la langue, pour dire un peu du travail, pour donner signe et trace, d’un travail et de son lieu désertés, les faire vifs or qu’absents. C’est tout le projet de Jean-Pascal Dubost dans ce livre, « faire revivre », prendre langue et racine, exhumer un monde déjà tôt disparu, rebalancer du feu et du fer là où traînent cendres et rouille tristes. « Mais voilà : je n’ai aucune culture ouvrière, je ne connais rien au monde ouvrier, je n’ai jamais travaillé à l’usine, ni mis les pieds dans une fonderie en activité, même pendant ma résidence ; ce qui m’a permis d’écrire et d’approcher mieux et le lieu et les hommes qui y souffrirent, c’est le lexique, et uniquement le lexique, ainsi que quelques recherches documentaires. » Très bien, mais alors, comment ? Comment, ça :

GUEULARD
Tout tout en haut des fourneaux tu
grimpes, et sans toucher dieu t’y
brûler ni repeindre à ta façon par là
le ciel et la terre épanches la fonte
liquide brute pour que ça coule,
qu’elle coule jusqu’entre des briques
réfractaires où là du vent par des
tuyères s’amène alimenter ton feu ça
chauffe, ouh ça chauffe, et ça chauffe
bien, comme t’y penses beaucoup,
beaucoup, beaucoup trop, à ton Univers !

Comment ça, cette « ambiance » dans le texte, qui fait qu’on y est plus qu’en visite, plus que si chaque action était dite, chaque infime partie du décor méticuleusement décrite. Ce n’est pas un texte d’ambiance, illustratif, non, véritablement l’ambiance est dedans, incrustée, graisse et rouille qui ne s’en iraient pas même si on frottait des heures, l’ambiance est constituante, la fonderie en constante apparition. Ce n’est pas non plus la documentation qui fait (même si, elle aide), ni l’écoute et l’empathie (même si, elles aussi, aident), c’est la langue qui, travaillant dans ces inflexions-là, parle de ce travail-là et uniquement — d’où, pour tous ceux, les plus nombreux, qui n’ont jamais grand jamais, fait sidérurgiste, l’étrange « exotisme » de ces textes.

D’où aussi, la reconnaissance évidente des quelques-uns qui y ont été — Jean-Pascal Dubost m’a déjà raconté sa rencontre, aux « Lectures sous l’arbre » de Cheyne, avec un ancien ouvrier qui refusait de croire en l’absence de « vécu vrai » là-dedans. Au-delà de l’anecdote, ce témoignage est exemplaire de la réussite de l’opération — c’est bien là comme plus, c’est autre mais là. Ce n’est pas restitution c’est re-création d’un monde effacé. Sans pour autant l’avoir connu, sans physiquement rien en savoir, Dubost s’y est frotté.

Inventaire
Des auteurs immenses (Rabelais, Perec…) et des remuants non des moindres (Bon, Beistingel…) ont creusé cette idée, la force de l’inventaire — cherchant à dire le monde on l’éprouve déjà autrement. Étrange biais, grande idée de la littérature, sans doute, dans ce biais. Le livre, ici, Fondrie, est carrément bâti sur un glossaire, une « tentative de » glossaire (comme toute liste est une tentative de liste), les mots mystères sont énumérés — il y a un même un appendice au glossaire, à la toute fin. Les inventorier, les mots :

[Ex-Prieuré Extraction Hotte Bocard Patouillet Gueuse Machines Javelotte Gueulard G.E.L.I.T.A.D.U.R Foyer Ringard Moule Objets Masse Cubilot Plaque Gant Casque Carbone Fiche Habitats Entrepôts Opera Arbuste Souvenirs Emblème Poèmes Fonderie]

donne un indice de ce qu’est l’écriture de Jean-Pascal Dubost, de ce qui la fonde :
« La jouissance, elle est dans la rebuffade, elle vient quand me vient une tournure ou un mot d’ailleurs et qui m’excite et que je peux prendre et m’approprier et reprendre et fondre dans mon rythme ! La jouissance, elle vient du frottement, quand « les mots réussissent » (Éric Sautou). Le sentiment d’avoir pu imposer ma voix dans la langue imposée, voilà bien ce qui me réjouit et fait de notre relation une relation bien conflictuelle car, biffant, c’est la langue que je biffe et ça me fiche un petit enthousiasme d’extrême dans l’épigastre, intense et bref ; bref ; et tarrabin et tarrabas. » Quitte à jongler avec les dictionnaires et lexiques les plus excentrés, les plus particuliers, afin de parler sonore.

Frottements
Ces mots, mots isolés dans leur usage et origine précis, Jean-Pascal Dubost les fouille et frotte (« Ma phrase-poème, un seul souffle, un seul jet, repris mille fois, dans quoi doit se faire entendre moi et mes autres. Dans Fondrie, je voulais faire entendre le souffle d’effort des ouvriers fondeurs qui jadis travaillaient sur le site du Val-d’Osne. ») La matière ainsi présentée offerte, à vif, ne trompe pas : il y a eu fouille, Dubost a creusé dans cette langue particulière, d’usage, d’un usage disparu ; il a frotté sa langue (autant particulière, indivise) contre. Traces de l’effort partout présentes, ça sent la sueur, l’effort comme vérifié à voir le muscle saillant partout dans ce texte. Traces de l’effort ; le travail, encore, on y revient (« un seul jet, repris mille fois »).

Ce texte ainsi porte haut sa scansion (son muscle ?). Entendre Dubost le lire en public, d’une voix forcie par les mots même, impérieusement, sans avoir à rien rajouter, dans une exacte tension, impose le constat, ramène l’évidence en surface : le muscle est visible, non parce que montré, (nullement montré), visible parce que là, présent là fort, fait par sa tâche assignée. Le muscle est vif aussi, la phrase en ses inflexions est toute de mouvements, ça bouge — comme le boxeur swingue.

Chemin
On sent alors ce qui par ce texte, en l’écrivant et l’achevant, a bougé dans l’auteur, sa façon de faire et son ouvrage. Depuis 1992 qu’il publie régulièrement des livres et plaquettes chez les éditeurs de poésie enragés d’exigence (Cheyne, ou l’Arbre, du récemment décédé Jean le Mauve), Jean-Pascal Dubost a pratiqué une recherche de voix passant par la récupération de voix, les plus diverses, d’origine et de fonction. Une langue en mouvement, faite de langues mêlées : celles des origines, des « anciens », rurales (dans C’est corbeau) ; de la jeunesse urbaine (dans Les Nombreux, au Dé bleu) ; de fictions plus lointaines mixées d’étrange (et étrangement fidèle) façon. Cette charnière évoquée plus haut, éclatante dans Fondrie est à l’œuvre dans Les Loups vont où ? — les textes sur la bouffe, notamment, y sont, c’est peu de le dire, croustillants. C’est encore une fois en lecture publique que cela s’entend plus — et de rêver , un peu, à l’ambiance qui doit régner dans « Les Langagières », rencontres en poèmes et nourriture, que Dubost organise du côté de Reims — mais c’est déjà là, gouleyant et joyeusement tachant, dans le texte, cette puissance sonore et d’articulation qui rend les mots évidemment inséparables.
C’est évidemment sensuel, comme lecture, et goulu, et agressif aussi, dans Fondrie, quand le travail fait mal, que la fatigue se fait sentir, que ça tire en dedans et qu’il faut lire, d’un seul coup d’un seul comme on pousse en une fois :

JAVELOTTE
avaleresse et fendoir et masselotte et
quoi fonce et quoi coupe et quoi
reste (du métal superflu sur une
pièce) faits et gestes et mots de plus,
pensés, chaque jour, et chaque nuit,
présents, moi qui n’ai ni sang ni
eau sué ; ni j’ai porté dans la poche
le flasque de gnôle, serré contre un
mur l’épaule à griller le clope à ne
pas foncer, ne pas couper, que ça ne
reste pas

Que ça ne reste pas, pas coincé dans la gorge, que ça file. C’est un paradoxe, le mouvement que ça suscite en le lecteur : entrer plus vite dans une matière, ne faire en somme que passer, mais en capter le gros de l’arôme. Et y revenir, y revenir, revenir. C’est aussi un plus long, plus tortueux chemin (travail, encore), pour le bricoleur, le trafiquant de langue qu’est Dubost : « Aussi donc, d’une poésie simple, directe, dépouillée, un peu naïve de mes premiers livres, je suis venu peu à peu à une poésie plus complexe parce que j’ai compris que le monde ni vivre ne sont simples et voulu qu’écrire soit le reflet de ça, et plus charnue pour en donner à la fois la complexité et la saveur (j’aime mettre en bouche-mentale le monde). » L’écriture, alors, la lecture dans la foulée, sont tout en jets et reprises, l’essentiel étant happé par l’œil d’abord… Reste ensuite à l’arpenter.

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Fondrie, une suite métallurgique est le fruit d’un travail en commun avec une plasticienne, Katy Couprie : « C’est sur une demande (et non une commande) que l’écriture de Fondrie est née. Je devais faire, en 1998, une résidence en Haute-Marne autour de la notion de « Territoire » qui reposait sur une série, sur un an, d’ateliers d’écriture et d’images (avec Katy Couprie). Avant de commencer cette résidence, Katy me fit découvrir ce site, sis à environ trente kilomètres de Saint-Dizier, où elle vit, et sur lequel elle travaillait déjà sur une série d’images ; et dont elle était convaincue qu’il me toucherait ; ce fut le cas ; elle me demanda d’y réfléchir ; j’y réfléchis ; et j’acceptai sa proposition d’aussi un travail d’écriture sur ce site. Nous inclûmes donc notre projet commun à la résidence. C’est tout bête. L’idée était de faire un livre textes/images, et une exposition européenne, qui tournerait dans les lieux européens concernés par la métallurgie. Pour de multiples raisons, ni l’expo européenne ni le livre textes/images n’ont pu se réaliser ; seuls demeurent donc le livre et l’expo, qui vivent chacun leur vie. »

—–

Fondrie, Cheyne éditeur, E.O. 2002 / 22,5 x 14,8 / 80 pages / ISBN 978-2-84116-063-1.

à propos de Jean-Pascal Dubost : son blog, Rêveries au travail / des textes sur remue.net / 

les passionnants Entretiens infinis chez Poezibao.

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