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Christophe Manon et Mathieu Riboulet, lecture croisée et entretien | Vents d’Ouest, nov 2015 | podcast

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Mathieu Riboulet lit Christophe Manon, et vice-versa. Puis, entretien croisé avec GB.

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Christophe Manon et Mathieu Riboulet | entretien avec GB, Nantes, Vents d’Ouest, novembre 2015 by Guénaël Boutouillet on Mixcloud

Rentrée 2015 : Christophe Manon, poète, fait paraître chez Verdier son premier roman, Extrêmes et lumineux, traversée fragmentaire de journaux et mémoires, « À la fois, exploration de la mémoire, histoire d’amour et enquête familiale, ce récit composé d’une succession haletante de scènes fondatrices nous livre le tableau d’une sensibilité qui s’éveille et s’ouvre au monde. ».

Dans le même temps, Mathieu Riboulet fait paraître deux livres chez le même éditeur : Lisières du corps, série de textes « tentant de saisir au plus près du geste, de l’intention, de la peau et des os, comment le corps se courbe, s’offre ou se dérobe » et Entre les deux il n’y a rien, récit d’une vie politique et sexuelle, depuis l’éveil à la contestation et aux plaisirs charnels des années 70 jusqu’aux désillusions des décennies suivantes.

Les trois livres sont différents mais dialoguent, car il y est question de corps et de récit du monde ; et qu’il en est question, dans chaque cas, dans une langue somptueuse.

Ce soir-là, qui vint conclure une saison de rencontres variées, joyeuses et intenses à la librairie Vents d’Ouest, qui m’offre sa confiance (merci à Romain Delasalle, encore une fois), ce soir-là fut de joie. De douceur et de joie. De confiance, douceur et joie.

Merci infiniment aux deux auteurs, d’avoir ainsi croisé leur voix, il en faut de la confiance et du lâcher-prise, pour se laisser ainsi faire. Aux auteurs interrogés, je formule parfois cette demande, se lire l’un l’autre, mais seulement : parfois. Et ne suis jamais déçu de ce que ce déplacement provoque : une attention maximisée, de l’un comme de l’autre – et pour moi également, qui pose des questions en ces cas-là, cet estrangement s’avère un précieux outil d’appropriation. Ce nouvel éclairage procure aussitôt ses pistes propres, syntaxiques comme thématiques.

J’aime le travail de chacun des deux et ne m’en cache pas : la qualité de ce qui fut énoncé me donne raison – et c’est très agréable, des fois, d’avoir raison.

Vous pourrez capturer des extraits de leurs livres sur mon tumblr : Entre les deux il n’y a rien, éditions Verdier, août 2015 ; Patrick Boucheron & Mathieu Riboulet, Prendre dates, avril 2015, éditions Verdier ; et Lisières du corps, Verdier, août 2015

Ainsi qu’une critique de Extrêmes et lumineux de Christophe Manon sur materiau composite.

Christophe Manon, Extrêmes et lumineux, éditions Verdier, août 2015

«(…)

prochant prudemment de son passé tel un archéologue qui fouille et retourne la terre à la recherche de vestiges ou de menus indices, interrogeant dans un ressassement insensé les couches superposées du temps afin de remonter à sa surface d’infimes trésors ou de petites reliques privées qui n’ont de valeur significative que pour celui qui les exhume, découvrant que des pans entiers de l’édifice se sont écroulés, ont été endommagés ou irrémédiablement détruits comme à la suite d’un bombardement ou d’une terrible catastrophe, ce phénomène, outre l’érosion naturelle et communément partagée par chacun, étant très certainement en corrélation avec l’usage abusif et combiné de psychotropes et de boissons alcoolisées, mais peut-être aussi ayant des causes plus profondes, plus secrètes et par conséquent plus difficiles à élucider, se retrouvant donc, malgré ses laborieux efforts, avec un corpus composé d’une série de moments sans cohérence chronologique, sans lien logique entre eux, comme morcelé et suspendus dans le vide, arbitrairement reconstitués et qu’aucun fait tangible ne permet de confirmer, oscillant dans un espace intermédiaire entre la réalité et la fiction : morceaux de gestes figés et d’objets sans suite, questions dans le vide, phrases inachevées, séquences sans début ni fin, instants désordonnés, série discontinue, mobile, fuyante, de différentes péripéties, scènes d’autant mieux gravées dans la mémoire qu’elles sont insignifiantes, fragments dépareillés dont les bords incertains ne s’adaptent pas les uns aux autres, épisodes confectionnés et arrangés en associations fortuites ou saugrenues dans une écriture qui change, bifurque, se retourne, maquille, altère, invente, amplifie ou atténue, certains détails comme exagérément grossis par un effet de loupe tandis que d’autres sont inexplicablement confus ou inexorablement effacés, les visages demeurant par exemple pour la plupart indistingables et flous, comme recouverts d’un léger voile transparent ou enveloppés d’une sorte d’émanation vaporeuse pareille à une aura ; (…) »

(Christophe Manon, Extrêmes et lumineux, éditions Verdier, août 2015)

Difficile de couper, dans ce texte, ou plutôt : difficile de ne pas se conformer aux coupes telles que les a élaborées l’auteur.

En effet, ce roman de fragments, premier du poète Manon (poète dont j’ai souvent parlé par-ci ou par-là, roman dont remue.net avait publié les prémisses), est d’emblée extrêmement frappant dans son apparence, régi par une structure singulière – laquelle, on le verra, est autant la marque de ce saut, de cet aller vers l’ampleur dont Extrêmes et lumineux est le résultat, que la conséquence logique d’une évolution de son phrasé poétique durant ces dernières années. À la fois résultante et continuum, cette machine de mémoire et de langue fait roman, sans rien amoindrir de cette douce puissance constitutive de la poésie de Christophe Manon.

Construit en fragments incomplets, débutés et clos au milieu d’un mot (et ce sont ces mots coupés qui font jonction entre chacun des fragments dissemblables), le livre parcourt une mémoire – des mémoires : moments d’ivresse, de violence, d’extrême sensualité, photos de groupe dont on ne sait plus les noms des sujets, versos de cartes postales sans lien familial nommé…Le point de vue est d’enquête, comme les éléments d’Histoire, récurrents, d’un théâtre ambulant qui fit la gloire familiale avant dispersion et mise au clou, semblent en attester.

Mais l’enquête elle-même n’annonce ni son objet ni sa méthode, elle les cherche en les formulant. C’est comme d’ouvrir un coffre, au grenier, d’y trouver des archives, en leur désordre initial, et de s’y perdre en tentatives de classement qui toutes successivement s’annulent dès qu’une autre piste, une nouvelle possibilité, surgit : car c’est ce regard rétrospectif seul qui confère à l’archive son statut : ce qui s’amoncelle dans un coffre (dans une mémoire), c’est du tout-venant, de la vie même, de l’en-cours : quel album-photos familial saurait n’être pas incomplet ?

Composé d’une seule phrase, ourlée de méandres, innervée de boutures, d’embranchements, de reprises, d’hésitations (les ou bien abondent), d’une étrange évidence, le texte joue de tous les ressorts rythmiques (voire typographiques, comme dans l’usage de ces blancs qui rapiècent les monologues intérieurs) pour unir ces contraires, assumer allègre cette dimension quasi-oxymorique, apparemment paradoxale, annoncée dès son titre : certes l’adjectif extrême ne constitue pas le contraire de lumineux, mais leur association est contre-nature autant qu’évidente dès qu’inscrite par Manon.

C’est aussi toute l’efficacité de cette structure formelle qui opère : la coupe est nécessaire, pour retrouver un semblant de souffle, sans que cesse le vertige – mais l’ourlet fait au sein même du mot final vous relance aussitôt, lecteur, dans la nouvelle direction prise : vous vous dirigez en ces méandres, avec une implacable lenteur, comme en un jeu de plateformes hypnotique, opiacé.

Ce principe de coupe, annonçais-je, est continuité de sa poétique, de son geste – et notamment la lecture publique, telle qu’il l’a envisagée ces dernières années, augurait cette chute en milieu de phrase : des extraits de l’éternité ou de qui-vive (deux livres essentiels, parus au dernier télégramme, reconsidérés rétrospectivement comme pièces d’un même cycle ), audibles sur remue.net, produisait un effet extrêmement singulier, un appel, une coupe brutale autant que la nécessité de relance. Sans en être le décalque, puisque les fragments sont bien plus longs ici, que ne l’étaient ses paragraphes-poèmes, cette structuration en est une rémanence – et témoigne de cette si fertile ambiguïté.

Le miracle si particulier de ce livre magnifique, c’est de parvenir à cheminer dans cette étrange indétermination. D’énoncer du collectif, sans nous, ni je : ce tombeau-là, ces fantômes, ces aïeux, sont nôtres : leurs vies minuscules leurs sont restituées dans leur unicité, en même temps qu’anonymisées pour nous être offertes.

Et le chemin, réel ou fictif, emprunté par le narrateur Manon dans ses archives, concrètes ou imaginaires, est ainsi rendu nôtre.

(Christophe Manon, Extrêmes et lumineux, éditions Verdier, août 2015, ISBN : 978-2-86432-805-6)

S’arrêter sans cesser d’avancer.

Et notre génération alors ? Que faisons-nous ? Nous écrivons en une vie le nombre de lettre qu’elles s’écrivaient en un an.

Atelier numérique poieo – RETOURS.

Séances 5 et 6 de cette deuxième saison, avec un groupe resserré – elles sont 4 – mais concentré. Plaisir de passer par les travaux de deux auteurs énormément aimés, et très différents a priori, pour réfléchir durant quelques séances ce que peut apporter, multiplier, compliquer, cette possibilité offerte nativement par le web : celle d’écrire avec/pour/sur/par rapport à une image. Réfléchir en faisant, selon le mode de pensée de l’atelier d’écriture et de la formation coopérative, hors ligne ou en ligne (mais de façon plus directement effective et visible dans l’atelier en ligne). Et donc passer par l’exemple : Manon et son usage de la carte postale ; Cécile Portier, sa série Dans le viseur, , constituent l’amorce d’un travail de redistribution et d’écriture d’après des cartes postales.
Il s’agit d’écrire le verso, de remplir les blancs, de fabriquer du récit par ces blancs – et je constate aussi (sans en tirer quelque généralité que ce soit, ces jeunes femmes sont étudiantes en métier de livre, ce qui laisse supposer des pratiques  de lecture, d’écriture, suivies), qu’elles cherchent la cohérence, qu’elles ont goût à tisser un récit, qu’elles « plongent », durant cette première séance, pour un temps d’écriture d’une heure trente. Première surprise pour moi – et je re-songe à cette phrase de Tanguy Viel, dans la préface de son livre Ce jour-là (paru chez Joca Serai, chroniqué ici) : « Nous avons même postulé discrètement, souterrainement, avec peut-être Michel Foucault ou Paul Ricoeur, que la narration est ce qui lie, assemble et compose des identités. »

Tenir compte, toujours, de ce qui advient, l’atelier se refonde collectivement – et, tenant compte de cette nécessité d’encourager (écoutant, remerciant, analysant les longs textes produits), prendre en charge son contrepoint, la nécessité d’aller contre ce qui pourrait devenir »petite musique » ou « pente naturelle ».

Alors, partant du même Manon et son usage de la carte postale, réorienter l’exercice suivant : demander d' »inventer une voix, une conscience autre, une transposition de vous-même ou un narrateur étranger, qui à chaque carte, relisant [le texte « écrit au verso »+la carte au recto], commente et questionne, pose des hypothèses, et pose toujours au moins une question ».

Les réactions première vont contre, sont chiffonnées, désappointées. Avoir construit tout ça… et puis, l’impression de devoir expliquer toutes les subtilités, d’effacer les blancs. Reprise, alors, redire – il  faut :

Ne remplissez pas les blancs, au contraire. Creusez-les. Interrogez ce que vous avez construit, observez le texte (ce qui suppose une réification du texte, amplifiée par la publication en ligne,  suivie d’une deuxième publication. lors de la lecture à haute voix devant le groupe). Et surtout, surtout, surtout : une seconde version d’un premier texte ne remplace pas la première. Elle s’ajoute.

Et ce moment qui est toujours de réjouissance en atelier, lorsque la ruse se met en place, lorsque l’écriture fournit les moyens de répondre à la contrainte tout en allant contre, dans le même mouvement. Certaines – notamment celles pour qui la contrainte allait contre, contre l’envie de cohérence, d’objet fini -) ont trouvé des astuces (ajouter les inserts  en blanc (en blanc, sur fond blanc), ou dans un mode typographique radicalement différent, hors d’usage a priori dans ce contexte), une autre a remis en cohérence, re-tissé un ensemble – tout en répondant à la consigne. Il y a, dans tous les cas, jeu avec l’outil (le CMS wordpress, et ses limitations, à l’intérieur desquelles se mouvoir), voire nécessaire insert de (bribes de) code html.

Il y a, surtout, la ruse et l’invention à l’œuvre, pour se mouvoir en liberté à l’intérieur de cet espace limité, multiplement contraint (contraintes techniques et contraintes de l’exercice). Il y a cet aplomb et cet aller-de-l’avant, même allant contre : un aller droit devant soi incluant ses forces contraires. Il y a l’écriture qui s’invente, toujours, dès lors qu’elle sait s’arrêter – s’arrêter sans cesser d’avancer.

On n’aurait pas imaginé

(photo : Non, il ne s’y  fait pas que du nougat;-)

Que ce serait bien, les cafés littéraires de Montélimar, un bon moment de travail et de retrouvailles (voir Benoît Vincent en ses terres, ça vaut large le déplacement), on s’en doutait et on l’attendait sereinement, on l’attendait sans y penser trop au-delà de ce qu’il y avait à faire (préparer) avant de faire ce qu’il y aurait à faire sur place (quatre débats publics avec des auteurs, ici également remerciés pour leur écoute et disponibilité : Oliver Rohe, Jean-Luc Seigle, Arthur Loustalot, John Burnside).

Mais que ce petit centre-ville, façades colorées vives (pour nous passer l’information que les aisselles humides n’auraient pas su, seules, certifier : on est au Sud, ici : méditerranéens le climat comme la chromie), que ces  quelques rues enchâssées circulaires soient aussi densément garnies de terrasses et restaurants accueillants ;

que les bistrots où l’on causerait avec les auteurs soient garnis à plein, voire bondés (cent personnes facile face à Maylis de Kerangal et Thierry Guichard ; pour le taiseux intarissable Jean-Luc Seigle même tarif, au même moment),

et que ce qui aurait pu être une gageure infaisable, en ces conditions-là, à savoir faire passer la parole, l’aider à se faire la plus audible, roule comme de soi, facilité par : une écoute (active, pas juste polie, cette affection palpable, empathique, face au jeune Arthur Loustalot) et un accueil (des cafetiers, hôtes joyeux, toniques, serviables).

On n’aurait pas imaginé, à ce point.

Christophe Manon devait croiser le vers avec Christian Prigent (malheureusement absent, et excusé), lequel fut remplacé par Jean-Pascal Dubost (et son livre de dettes au titre de plusieurs dizaines de mots, bel hommage à son panthéon personnel de fouilleurs, mâchonneurs, renverseurs de langue – de Tristan Corbière à Arno Schmidt), et Julien d’Abrigeon (pour un fulgurant travelling, manière de roman avec torrent d’images, le tout performé furieux, comme Le Zaroff seul sait scander : on ne gueule pas des histoires à voir, aurait-on cru, eh bien : si, sourit-on, estourbi et ravi). Christophe Manon, dont j’ai écrit ici un peu de l’estime que je porte à l’homme et à son art, lut son Testament (repris de Villon, drôle, gouailleur, et tellement mélodique), puis des futurs antérieurs, ses bribes lumineuses, fragmentaires et si denses, si noires et si lumineuses : et quelque chose est arrivé alors que je vis déjà un jour se produire (c’était à Paris, c’était pour remue.net, c’était ma première vraie rencontre avec les deux, Manon (son tremblement puis cette assise, cette netteté) et ses chants silencieux)) : ce qui vient alors c’est une certaine qualité de silence, un silence hors toute pompe, si surpris lui-même de cet alliage douceur & fracas, de ces images, en nombre, et si belles. De cette distance, de cette douceur, et de ce silence en nous tous, ce silence si ému.

Manon en point d’orgue de mes deux jours, et ce moment ou celle et celui qui ne connaissaient pas encore, se tournèrent vers moi comme ébahis, yeux réellement écarquillés : deux personnes, deux qui savent lire, qui prouvent encore s’il le fallait, que cet écrivain-là existe, oui, ô combien. (On parlait ci-dessus de passer, et de savoir et voir cette lumière-là passer, ça compte).

Ça compte, et ça porte, et ça aide, à questionner John Burnside, dont même l’infinie rondeur, l’extrême gentillesse, ne suffiraient à me mettre totalement à l’aise, tant son roman, ou long poème, Scintillation, m’a ébahi (j’en reparlerai sur ce site) , mais le truc tenace, force vive en dessous, porte, et tout va.

Et se souvenir alors que puisque tout avait commencé, vendredi soir, par cuisiner Oliver Rohe quant aux armes à feu (Ma dernière création est un piège à taupes, fiction biographique consacrée à Mikhail Kalachnikov, père du fusil éponyme dont je reparlerai, aussi, bientôt, sur ce site), devant la porte d’une pizzeria, on était, par ailleurs : bien armé.

Merci à toutes et tous, pour tout ça – et évidemment cette organisation impec’ (merci Odile, Guillemette, Armelle…)

Douze | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Oiseaux.

Oiseaux. Jamais rien su aux oiseaux. Ni les noms ni les saisons ni les genres. & pourtant. Des oiseaux partout. En nombre. En masse. Oiseaux plein l’éternité, oiseaux couvrant le ciel blanc de Kirkjubæjarklaustur, les étourneaux, « qui sont comme une bête seule » à GenoVa, et d’autres dont on me parle & que je veux lire voir. Souvenir d’une lecture de vols de martinets (à ne pas confondre avec les hirondelles à ce que j’ai compris, enfin si enfin, c’est les mêmes, mais différents, voilà : je n’y ai jamais rien su aux oiseaux) de Claude Esteban, par Pierre Vilar, dans une belle émotion, à la toute fin du bon vieux temps, au terme du bon temps déjà vieilli alors d’une vieille maison qui me semble si loin, souvenirs basculés en fiction. Oiseaux partout en nombre, masse muette car même piaillant c’est comme un effet de doublage, c’est : en plus mais sans réelle adhésion à ce spectral et sourd volume d’ombre, cette masse sans nom ni non, affirmative de rien, une solitude agrégée.

Huit | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Campagnes (1).

Mon général – est-ce Christophe Manon, auteur d’une Missive du Conseil autonome à l’adresse d’Instin qui m’y fit penser, est-ce que huit textes sans G.I, cela aurait fait trop – Mon général. Votre avancée en moi s’est faite souterraine, ces temps-ci, mon général, tranchées en pointillés. Huit textes, j’y reviens, sans G.I, auraient fait trop ; assurément, c’est que le lien est fort inscrit, en moi, entre écriture & Instin. Précisons, Le Général Instin, dont je ne ferai ici l’historique, c’est ici, ou : ici. Ou : ici. Le mot instinct, d’ailleurs, s’est fait dépouiller de ses prérogatives, à force. Est pour moi, hors d’usage. Instin, dit, phonétiquement produit, ne me dit plus que : Général. C’est un fait. Non le moindre. Frappant & signifiant mais signifiant quoi du phénomène Instin : force oppressive comme celles qui seules nous défont de nos langues ? Ou à l’inverse, force de résistance & reprise & collectivisation lexicale ?

Je ne vais pas, pour la quatrième fois, tout vous dire. Car j’ai tout dit, & par deux fois, du Général Instin, puis tout redit. Je pourrais vous redire encore. Je pourrais faire, refaire, le récit le plus fidèle (la fidélité se répète par principe) des évènements (le mot évènement nous arrête). Je pourrais dire : le général Instin est une autorité, une autorité défiée – par jeu. Mais le général Instin n’est pas un jeu, il est ce qui précède le jeu, l’ordonne & le provoque, ce qui le lance – de travers. Le général Instin est une dérègle du jeu, un dé biseauté qui lance ce mouvement centripète zigzagant, trajectoire irisée selon laquelle se propage le programme (suite d’opérations) Général Instin. Le général est la propagation en même temps que l’entreprise de propagation, il est le corps & l’armée, la fonction & l’organe, le général progresse en s’appropriant, à l’exemple de ce mot, « progresse », un lexique, des codes & des voies militaires, les déjouant – Instin est la règle d’un jeu si l’on décide d’entendre dans jeu ce qui voile une roue par exemple. Instin est une arme enrayée, une armée à la marche voilée, une armée clopinant, marchant d’un grand train de déroute, le général règle & rerègle, infiniment & infinitésimalement, ce jeu, Instin voile nos roues pour que leurs ombres, pendant qu’elles tournent, tracent d’étonnantes armoiries, comme on en voit dans les tavelures du vitrail du cimetière Montparnasse.

Sept | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Salut.

Il y a autant de singulier que d’universel dans la poésie que pratique Christophe Manon depuis ses débuts, il y a une décennie et facile autant de livres maintenant.

C’est plein, c’est fourni. Il y a des trajectoires obliques à faire en l’œuvre amassée au fil des ans de Manon, dont deux au moins nettement se détachent, profilons double :

Disons, un : Manon est un poète touche-à-tout, porteur avec quelques charmants bambins encore trentenaires qu’on pourra dire « complices » tels Antoine Dufeu, Michaël Batalla, Vincent Tholomé (liste non close) d’un siècle au moins d’avant-gardes passées (et potentiellement futures), d’une Histoire de la poésie dans le sillage de laquelle ils se posent, en toute connaissance et sens aiguisés de cette richesse de recherches formelles : Manon, au fil de ses livres, joue avec les typographies ; puis scande et fait l’idiot comme Tarkos ou Pennequin ; puis liste ; puis compose, scrupuleusement, du vers ; puis : le coupe ; puis tresse un récit, sous formes de chants successifs. Manon vocal, Manon lettriste, Manon politique, Manon lyrique. Successivement, et simultanément. Manon est curieux, insatiable, partout. Vivant dans la page et assoiffé ci-dedans, comme dehors. À l’image de cette magnifique revue Mir ou des éditions Ikko qu’il fonda et fit vivre avec Antoine Dufeu, il fait feu de tout bois, de tous côtés, dessus dessous, histoire de pas mourir idiot – ou alors, en super idiot, idiot magnifique, revenu de tout savoir (mais revenu d’y être allé voir, d’abord), idiot grandi, Idieu, disons, du titre de l’un de ses plus beaux livres.

Disons, deux : ce que Manon d’emblée compose et ce qui se met en place, en page, or qu’il n’a, alors, pas trente ans, est pour partie programmatique, programmatique de ce vers quoi il tend depuis ces dernières années, qu’on nomme lyrisme ce qui ne dit grand-chose, seul, et à quoi lui tolère voire revendique l’épithète accolée de « lyrisme de masse »… Ce qui renverse, et redresse, mais redresse efflanqué, vaillant fébrile, dans ses textes (et pour part très personnelle, l’éternité, dont la multiplication typographique en couverture me fit synesthésiquement percevoir une modalité multiple, sorte de stéréo visuelle), ce qui s’attaque et vous tranche en deux puis vous berce, ce qui guerroie puis pleure puis rit, puis surtout les trois ensemble ; ce qui vous l’allez entendre, vous coupe la chique sans pacotille, c’est un débord, un débord d’humain oui, une permission au pathos, un possible espoir-de, l’Histoire derrière (et sue), la Poésie et son Histoire derrière (et sues), la Révolution devant, un possible espoir-de.

(Extrait d’une présentation à paraître dans Gare Maritime 2011)

Christophe Manon

Texte lu lors du festival Midi-Minuit, édition d’octobre 2010 ; publié dans Gare maritime 2011, (revue anthologique annuelle de La Maison de  la poésie de Nantes) – repris également partiellement en billet sur ce site, ici.

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Je citerais volontiers Manon. Pour commencer, pour continuer, pour finir – ou n’en pas finir. C’est une récurrence, voire un réflexe, de citer, dans les textes de présentation, ça contextualise et ça aide, ça charpente, et puis ça orne, ça facilite et c’est joli. Je citerais volontiers Christophe Manon, j’aime bien Christophe Manon, j’aimais bien Christophe Manon, avant d’un peu le connaitre, j’aimais même bien Christophe Manon un peu avant de l’avoir lu, ça arrive, autant l’admettre, une sympathie produite dès l’euphonie tranquille et décidée de son patronyme : Christophe Manon (un prénom de fille, pour nom de garçon, j’aime bien, aussi, c’est doux.)

Si je cite Manon, Christophe, c’est égoïstement d’abord, car c’est un peu moi qui parle, comme ça fait parfois, en étrange évidence : le citant je constate, comme souvent le lisant, que : j’aimerais avoir écrit cela qui résonne comme si depuis toujours posé face claire, devant : ce qui parle, me parle, parle à moi, de moi, et du monde, autour, qui bouge.

Il y a autant de singulier que d’universel dans la poésie que pratique Christophe Manon depuis ses débuts, il y a bonne décennie et facile autant de livres maintenant.

C’est plein, c’est fourni. Il y a des trajectoires obliques à faire en l’œuvre amassée au fil des ans de Manon, dont deux au moins nettement se détachent, profilons double :

Disons, un : Manon est un poète touche-à-tout, porteur avec quelque charmants bambins encore trentenaires qu’on pourra dire « complices » tels Antoine Dufeu, Michaël Batalla, Vincent Tholomé (liste non enclose) d’un siècle au moins d’avant-gardes passées (et potentiellement futures), d’une Histoire de la poésie dans le sillage de laquelle ils se posent, en toute connaissance et sens aiguisés de cette richesse de recherches formelles : Manon, au fil de ses livres, joue avec les typographies ; puis scande et fait l’idiot comme Tarkos ou Pennequin ; puis liste ; puis compose, scrupuleusement, du vers ; puis : le coupe ; puis tresse un récit, sous formes de chants successifs. Manon vocal, Manon lettriste, Manon politique, Manon lyrique. Successivement, et simultanément. Manon est curieux, insatiable, partout. Vivant dans la page et assoiffé ci-dedans, comme dehors. À l’image de cette magnifique revue Mir ou des éditions Ikko qu’il fonda et fit vivre avec Antoine Dufeu, il fait feu de tout bois, de tous côtés, dessus dessous, histoire de pas mourir idiot – ou alors, en super idiot, idiot magnifique, revenu de tout savoir (mais revenu d’y être allé voir, d’abord), idiot grandi, Idieu, disons, du titre de l’un de ses plus beaux livres.

Disons, deux : ce que Manon d’emblée compose et ce qui se met en place, en page, or qu’il n’a, alors, pas trente ans, est pour partie programmatique, programmatique de ce vers quoi il tend depuis ces dernières années, qu’on nomme lyrisme ce qui ne dit grand-chose, seul, et à quoi lui tolère voire revendique l’épithète accolée de « lyrisme de masse »… Ce qui renverse, et redresse, mais redresse efflanqué, vaillant fébrile, dans ses textes (et pour part très personnelle, l’éternité, dont la multiplication typographique en couverture me fit synesthésiquement percevoir une modalité multiple, sorte de stéréo visuelle), ce qui s’attaque et vous tranche en deux puis vous berce, ce qui guerroie puis pleure puis rit, puis surtout les trois ensemble ; ce qui vous l’allez entendre, vous coupe la chique sans pacotille, c’est un débord, un débord d’humain oui, une permission au pathos, un possible espoir-de, l’Histoire derrière (et sue), la Poésie et son Histoire derrière (et sues), la Révolution devant, un possible espoir-de. Et puisque selon moi ça s’entend très très tôt, et s’annonce dès ses premiers textes, et qu’en toute logique il vous livrera des marchandises du jour ou environs, et puis pour le plaisir, mien, que j’espère partager, je citerai Manon. Par trois fois.

Dès « fieffé soleil », premier livre:

Et chercher un coin de ciel

Etoilé un pelage

Pour les jours de grand froid

Puis dans « totems intérieurs », deuxième livre :

Et chaque jour une nouvelle conscience lui parvient du monde il glisse oui tel un bandonéon un cheval ivre au centre brisé des choses et percevoir alors dans toute son opacité l’être y parvient mais à grand peine et l’oiseau l’arbre la terre des nuages d’électrons des tourbillons de particules aux siennes semblables et de ce chaos percevoir la puissance oui mais sans crainte car du double espace la lumière émane et irradie et coule jusqu’à lui et le guide sur les vagues squamées du temps.

Puis retour à « fieffé soleil », premier livre, poème 5 :

Et le voici avançant dans le

monde chargé de patience oui

Les mains couvertes de fleurs

Et de baisers fier et fort pareil

A l’oiseau égaré dans l’hiver

Et qu’un soleil étreint.