L’imagination sans pouvoir

L’imagination sans pouvoir

De la rentrée, des bruits de langue et d’autres choses, belles malgré tout

C’est l’heure anniversaire (prière de ne pas prononcer le « e » final du substantif sous peine de malheureux jeu de mots), un an qu’on se flippe et patine face, avec, dans ce nouveau monde avec (Covid), qui est d’abord un monde sans (… listez vous-même, c’est bien trop long).

Et quoi d’autre que… l’attente. L’attente, pas même de lendemains meilleurs, juste du prochain verrouillage, dont on sait l’imminence tant on laisse « fuiter » depuis des jours la mauvaise nouvelle – c’est un film à suspense sans suspense, tout y est lent, laborieux, plus petit budget scénario depuis Plus belle la vie, je crois.

On attend, on fatigue, on tient.
On attend on fatigue, on tient.

Et force est de constater que pour l’instant ça semble, chaque jour plus étrangement, et vaille que vaille, tenir, qu’on s’est en somme habitués à ne pas s’habituer, à ne rien prévoir que le pire, à plus-ou-moins-tout-tenter sans trop y croire (comme la géniale Constance le résume parfaitement dans cette chronique).

On s’est habitués, plus-ou-moins : à la distance :

– j’ai fait des formations-actions (trois sessions de « comment parler d’un livre », à la BDLA, plutôt très heureuses et fertiles, même si certains empêchements, on le sait, ne sauront être désamorcés, dans ces conditions-là) : souvenir d’un instant où une participantes (une des plus timides, ce ne serait pas « drôle », sinon), hésitante, survole sans doute l’option micro, CUT, ce qui m’incite à lui demander, CUT — « Oui ? », et elle, confuse à bafouiller, doit rallumer son micro, CUT, pour s’excuser, « Non, non, pardon », CUT, « mais c’est pas grave », CUT, etc. La même situation en présence, avec 20 ans d’animation dans les jambes, ne m’aurait pas posé souci, et j’aurais su et pu, sinon la faire exprimer ce qui restait coi, du moins accueillir, rassurer, poser les conditions de sa possible sortie du silence, sans rien forcer. Zoom gomme les corps, lesquels participent à nos prises de parole, y compris par les silences — un silence en zoom n’exprime rien ou presque, sinon, un potentiel empêchement.

— j’ai échangé avec des auteurs pour des festivals (Oh les beaux jours, printemps du livre de Grenoble, littératures européennes à Cognac, essentiellement, en vidéo, audio, par écrit, merci encore aux responsables de l’avoir proposé et mis en place), et nous nous adapterons, pour Effractions deuxième édition, qui vient fin février (j’en reparlerai bientôt)

—j’ai, avec l’équipe de la ville, mené à bien une quatrième édition de On rentre ! à Saint-Philbert de Grandlieu, dans les incertitudes harassantes de ce qu’il est possible de faire et pour qui et comment – c’était fin septembre et nous passâmes entre les gouttes, étant d’abord soulagé de cela : on l’a fait – et de se dire dans un second mouvement que c’était bien, qu’il y avait du monde, et que chacun.e était heureux d’y et d’en être.

— Mes rentrées se sont dépliées en chair et os (la tournée de 15 dates de septembre et octobre, heureuse et harassante, avec encore une fois cette étrange sensation de « passer entre les gouttes » (il faudrait interroger cette culpabilité qu’on toutes et tous, bricolos culturels, d’ainsi s’excuser de la chance qu’on a de pouvoir faire juste son travail (quand Leclerc et amazon s’excusent, essentiellement, de rien). Et puis il y a eu cette session vidéo à Challans, en plein confinement d’automne, qui a rendu possible celles de cet hiver, que je suis si heureux de pouvoir mettre en partage. L’exercice change et se bosse autrement, seul face à la caméra ou l’ordi, et l’idéal serait de pouvoir hybrider ou faire un peu des deux – enfin, un peu de vidéo et beaucoup d’In situ, un jour, peut-être…

— Mes différentes « casquettes » m’ont aussi mené à la coordination du beau projet Circuit Court, en Région Pays de la Loire, reporté déjà une fois – et cette position-là, si particulière de devoir faire-défaire-refaire-en-espérant-que-cette-fois-ça-passe, est exemplaire de cette insécurité de fond dans laquelle nous met ce fucking Covid.

— Mais le passage le plus douloureux et délicat je crois, de ces dernières semaines, fut un moment de ce cours de médiation fait pour le master Limès à Poitiers (où les étudiants lisent, élisent, invitent, interrogent un.e autrice choisi.e, cette année l’excellente Laurine Roux), où, dans la fatigue et la dépense d’énergie que c’est de tenter de produire de l’échange face à une assemblée d’icônes sans visages, d’imaginer et de leur faire imaginer ce que c’est que poser des questions en public, de ce que ça fait aussi dans le corps sans qu’aucun corps n’existe face à vous, tentant quand même de creuser, d’interroger l’essence de l’échange contenue dans les situations les plus anodines (j’accueille un invité à la gare, je le transporte en voiture, de quoi on parle, et ensuite, et avant, et pendant, et après le débat public?), de rappeler qu’il n’y a pas de petite place dans une organisation de festival, que celle ou celui qui sert à boire ou qui tient la table de libraire est un pivot aussi, etc.,
suspendre soudain la phrase en son milieu (ne le décidant pas, la voyant se suspendre),
y trébucher, car avec elle et eux se souvenant de ce que l’on sait tant mais qu’on évacue pour avancer,
qu’ ON NE SAIT PAS.
ON NE SAIT PAS ce qui pourra avoir lieu,
ON NE SAIT PAS comment, ni même où (ils sont entre quatre murs depuis des semaines et je les aide à s’imaginer organisant, recevant…)

et je crois à ce moment-là avoir partagé, par-delà ces écrans, avec elles et eux, ce pfffffff de grande lassitude. Sans partager leur désarroi, il serait indécent de le prétendre, mais partageant cette impuissance-là, exhalée en long soupir.

On ne sait pas alors, on attend.
On fatigue.
On tient.

Fatigue de ne savoir ni pouvoir, jamais. Jamais, depuis un an.
Alors on tient. On tiendra encore, le cuir tanné, de la vraie semelle.

Mais elles et eux ? Combien de temps encore attendre, jusqu’à quand ? Combien de temps tenir, et puis : pour quoi ?

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