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Enfin

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Après des dizaines d’articles empilés en quatre mois d’existence de ce matériau composite, rééditions ou textes nouveaux, de critique et création, littérature et numérique, voilà enfin un signe de succès : une indexation réussie, si on la considère du point de vue strict des chiffres, serait une indexation ramasse-miettes, un taggage omnipotent qui ramènerait toute recherche google vers votre site : me revient cet exemple de Claro, raconté par lui-même lors de ce débat SGDL, qui vit les taux de fréquentation de son Clavier Cannibale exploser quand il y ajouta, pour voir, des Britney, bites et autres attirants appâts. Eh bien pour ma part, ça y est,  l’entrée erronée par les #travauxpublics émerge enfin. On n’arrive plus ici simplement en cherchant Quintane, Bon ou Pireyre. On y arrive aussi (éventuellement), en entamant des travaux de ravalement de façade, banchage et autres. Il va falloir songer, me dis-je, à ajouter des marques en mots-clés à ma série automobile, et des noms d’enseignes de bricolage par-ci par-là. On the way to success, les amis.

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Tout autre chose (Rencontre avec Claro, vendredi 30 novembre, Vents d’Ouest – Nantes)

Claro à Vents d’ouest, vendredi 30 novembre.

 « C’est quelque chose, non ? Mais ne vous faites pas d’illusions, car c’est aussi, et vous vous en doutiez, tout autre chose. »

Le tout autre chose qui résonne en plusieurs points stratégiques du livre de Claro, livre lu et aimé, livre désiré avant-pendant-après, sans trouver depuis le temps d’ordonner le fatras désirant qu’il suscita en moi, avant-pendant-après, fatras aggravé encore par la bouche bée, puis bée bis et puis ter, bouche bée par les remarquables articles des amis François Bon, Benoît Vincent, Sébastien Rongier, le tout autre chose est le chemin et la voix du livre en question : d’y replonger relance ô combien, de le relire hic et nunc est une joie, grâce à cette proposition qui m’est faite,  en dernière minute, par la librairie Vents d’Ouest,  d‘interroger Claro ce vendredi soir. La deuxième traversée de ce livre est un tout autre voyage… Excusez-moi, j’y retourne,
et de mes mille notes je tirerai, promis, des questions, elles seront courtes ou du moins pas trop longues enfin, seront ce qu’elles seront – et même si elles sont tout autre chose, j’en savoure déjà les réponses.

Forum SGDL : “L’auteur et la création sur internet”, 24 et 25 octobre

Où comment se bien perdre (se perdre, je m’y connais un peu).

Je participe mercredi prochain  (à l’invitation d’Evelyn Prawidlo) au forum annuel de la Société des gens de lettres (SGDL) . L’ensemble du forum s’étale sur deux jours,  mercredi 24 et jeudi 25 octobre 2012. Deux journées de réflexions sur le thème  “L’auteur et la création sur Internet”. Je ne pourrai être présent que mercredi, pour cause de conférence & atelier le lendemain à Orléans pour Ciclic.

Et je m’en irai promptement, vers 17h pour cause cette fois de grève SNCF – j’espère sincèrement pouvoir entendre un peu d’Eli Commins et Emma Reel, mais ce rythme de cavalerie est de saison…

D’être à la table de Claro et de Sylvie Gracia est une joie qui m’honore, toujours, même quand cette table comporte des micros en lieu et places d’assiettes, couverts et verres pleins… j’essaierai de me montrer à la hauteur et d’apporter un point de vue pertinent… Nous verrons. Et ma petite réflexion qui travaille, rampante, partira certainement de cette phrase : « Comment l’auteur va-t-il s’y retrouver ? », me demandant, si, hors question économique (pour laquelle je déclare mon incompétence), un grande part de l’intérêt de la chose (web, réseaux), n’est-elle pas, pour l’auteur, aussi, de s’y perdre ? de s’y dissoudre, expanser, de s’y relier (à d’autres) ? Comment, donc, s’y perdre au mieux ?

Les questions qui sous-tendent ces journées, je les cite du programme (ci-dessous) :

« L’irruption d’Internet dans la création constitue, pour les écrivains, une formidable révolution qui leur ouvre de nouvelles perspectives.
Elle influe sur leur création, qui échappe à la tyrannie de la linéarité : récits arborescents, entrée aléatoire dans le récit, liens hypertexte… modifient la structure même de la narration. Livre numérisé, livre numérique, œuvre numérique : l’horizon s’élargit à l’infini. Comment l’auteur va-t-il s’y retrouver ?

Par ailleurs n’est-ce pas l’identité même du créateur qui se trouve remise en cause ?
L’écrivain est d’abord celui qui crée : mais cette fonction est désormais partagée par tout internaute, la facilité de publication ôtant les derniers barrages entre auteurs reconnus et auteurs autoproclamés. L’écrivain est ensuite celui qui est lu (par un éditeur, par un libraire, par un critique littéraire, et en fin de compte par un lecteur). La désintermédiation va-t-elle brouiller son image ou n’est-ce qu’un leurre, préparant une nouvelle intermédiation ?

À partir de ces questions prioritaires, nous reposerons autrement les questions économiques (partage de la valeur) et juridiques (droit d’auteur) : Internet introduit de nouveaux modèles économiques, qui ne sont pas toujours fondés sur la vente d’exemplaires à l’unité. Comment partager ces nouvelles sources de revenus qui, parfois, peuvent aller jusqu’à la mise à disposition gratuite des fichiers ? Les écrivains s’interrogent sur leur avenir, dans un univers de plus en plus chronophage et de moins en moins rémunérateur.

Les débats seront retransmis en direct sur le site de la SGDL
Programme du mercredi

La mythologie du livre par Milad Doueihi
I
Table ronde : “L’identité de l’auteur sur internet”  / table ronde avec Claro, Sylvie Gracia,  Gilles Leroy,  Guillaume Teisseire (de babelio.com), Guénaël Boutouillet. Modération : Martin Legros.
Table ronde : “La vie de l’œuvre dans l’univers virtuel”, (avec
Annie Brigant, Mathias Daval, Patrick Gambache (La Martinière Groupe),  Christophe Grossi,  Marc Jahjah, (sobookonline.fr) ; Camille de Toledo, écrivain, poète, plasticien. / Modération : Xavier de la Porte, producteur de Place de la toile.

Table ronde : “Internet : nouvel outil, nouvelle création ? (Benoît Berthou, maître de conférences à Paris XIII, directeur la revue Comicalités ; Eli Commins, auteur, créateur de Textopoly ; Jean-Noël Orengo, co-fondateur de d-fiction.fr ; Emma Reel, auteur du livre numérique Ah. , Le Seuil, 2012.)
Modération : Karine Papillaud, journaliste littéraire.

& Le jeudi :

Les modèles économiques du numérique par Olivia Guillon
Table ronde : “Le partage de la valeur”
Les défis du droit d’auteur sur internet par Emmanuel Emile-Zola Place
Table ronde : “Internet et le droit d’auteur”

 Télécharger le programme complet

Autant de questions dont les réponses doivent venir des auteurs, mais aussi des éditeurs, dont l’esprit d’entreprise est en permanence mis au défi. Et également du monde politique, qui doit encadrer les nouvelles pratiques et adapter la législation à une vague déferlante qui laisse à peine le temps de la réflexion.

Tels sont les grands axes qui structureront le forum de la Société des Gens de Lettres, dont l’accent sera résolument mis sur la création. Les auteurs savent combien ils sont impliqués dans la chaîne du livre qui, des éditeurs aux libraires en passant par les bibliothécaires, est tout entière concernée par les mutations engendrées par l’Internet.

« Cosmoz » de Claro (Actes Sud, 2010)

(reprise d’un texte paru sur remue.net le 29 septembre 2010)

Cosmoz factory

Bruissement.

Ça commence donc ainsi, contractuellement, pour ainsi dire : les ombres s’allongent telles des allumettes entièrement consumées sur la nappe d’un paysage où crépitent encore ici et là quelques miettes de lapins et de souris ; la rondelle cuivrée du soleil s’immisce dans la fente de l’horizon, déclenchant presque aussitôt une musique ténue, composée de frôlements et de respirations, à croire que les jeunes pousses se branlent dans le vent frisquet.
Frank est seul sur la route immense de son cauchemar ; avec sa langue enflée, sa culotte pleine de tabous, ses paumes encore tièdes, il a peur, et il sait que sa peur est une traîne trop longue pour lui, qu’elle va déranger la poussière et y laisser des traces qu’il n’a pas envie de voir.Le décor est le même. Toujours.

CosmoZ, sorti fin août 2010, est joliment exemplaire des modes de diffusion d’une certaine information littéraire – la propagation de la nouvelle de la qualité et de l’ampleur de ce livre (et de quelques autres, bien sûr, mais on a pu constater cet effet de « courte traîne » spécifiquement sur celui-ci), la diffusion de cette rumeur s’est faite dès le mitan du mois d’aout par quelques bloggeurs littéraires – et via les réseaux sociaux aussi, où Claro (plutôt : son double, l’hétéronyme Madman Claro) poursuit une action littéraire profuse et live. La presse papier aura plus ou moins suivi – mais, hors Matricule des anges et son remarquable dossier dans ce numéro de septembre, on n’aura pas, nous, suivi : les bruissements on line nous auront dit plus tôt, et mieux (c’est-à-dire, plus diffracté, plus spéculaire, plus : en rapport) quelque chose de l’ampleur et des plaisirs du Cosmoz.
Revue de blogs, alors, pour s’approcher de la chose –tentatives d’approche– : Laure Limongi, sur Rouge Larsen Rose, la définit –tente– comme « une anti-féerie magnétique qui prend dans ses rets un lecteur qu’elle ne lâche plus, jouant de l’indistinction entre fiction et réalité pour mieux s’immiscer dans chaque pli vécu, dans chaque souvenir, crainte ou espérance. ».
Anthony Poiraudeau, sur futiles et graves, assimile – tente – CosmoZ à « la fantasmagorie du revers de la fantasmagorie. ». Pour André Jean Nestor, ce roman de 484 pages est peu ou prou un poème – sur quoi François Bon renchérit en rappelant que « Claro, lorsqu’il décrit l’Amérique, convoque plus Artaud que le dictionnaire Oxford ». Et Fabrice Colin, astucieusement, tranche –tente–, sur son blog : « Ce roman n’est pas une carte, il est le territoire : indéchiffrable, empli de ténèbres. Bonne chance aux critiques ; partir les yeux bandés ne serait pas moins sûr. ».
Tentatives d’approche, diverses, forcément diverses, et qui nous font grand bien, dans leur singularité de lecture : car pour ce qui est de raconter l’histoire, on pourra s’en tenir à l’excellente présentation par l’éditeur ; et parce qu’elles émanent d’auteurs, qui ont quelque chose, chacun, à en dire (écrire) depuis leur position propre, quelques choses y compris la défaite à tout dire, l’impossible résumé : tentatives, donc, et assumées telle, qui isolément, et plus encore, ajoutées, disent l’immensité de l’espace CosmoZ. Tentatives aussi, car ce livre total – i.e incluant projet de livre et livres autres potentiels ; et provoquant, stimulant désir de lire et d’écrire chez qui le tient en mains–, l’auteur en a parlé, très bien, sur son propre blog, dès livraison du manuscrit, en mars :

« Il y a l’élaboration de la structure, lutte sans cesse recommencée entre l’architectural et le dynamique (un parcours chronologique tout en contractions et dilatations) ; il y a la réflexion, c’est-à-dire, une forme de culture de cellules, où les choses sont appelées à se complexifier et s’animer d’elles-mêmes, dans le mystérieux confort de leur logique souvent impénétrable : laisser les éléments échanger leurs propriétés, tester leurs impossibilités (faire vivre l’imaginaire d’Oz tout en le détruisant patiemment) ; il y a les réticences, les expériences, les déviances, les errances, tout le ratage nécessaire à certaines aventures fugitives (le travail de scories, la tentation des réverbérations) ; il y a l’écriture, dans toute sa redoutable apnée, sa violence physique, son silence cadencé (l’oral devenu matière) ; et puis se relire, comme à rebours d’écrire, pour s’empêcher, se défaire, couper et retrancher, ce travail complexe afin d’aller à l’encontre du style, c’est-à-dire d’une musique qui risque de se ritournelliser dès qu’un peu trop rodée, éprouvée – écrire est rarement un geste, très souvent un millier de micro-actions se produisant à des dizaines de plans, au service du mouvement fantasmé qu’est, que sera, une fois « autre », le livre, quand livré en pâture à l’œil, délivré donc de la main. »

Sérendipité intelligente, et, on le redira, critique multiple et « engagée », forcément, puisque le fait d’auteurs sur leur espace perso, éminemment subjective et – gratuite. Quelque chose à en dire, oui car : il y a quelque chose dans CosmoZ, reste à savoir quoi, y penchant l’œil, puis le reste. Et de constater que vraiment il y a, oui, quelques choses dans CosmoZ, une myriade même, et qu’elles tournent, choses, sur elles-mêmes à la façon de la tornade, et que le mouvement généré produit :

Fracas.

JOURNAL D’OSCAR CROWHôpital psychiatrique du Vinatier

3 janvier 1942

C’est toujours la même chose : une douleur me réveille, me transperce, de part en part, non, de paille en paille, c’est peut-être ça le renouveau de la dernière des choses mortes. Renaître ? il est temps de vivre ailleurs, de vivre dans l’ailleurs, car je n’ai plus une once d’Oz en moi, rien que le regret de ce qui n’a jamais existé mêlé au remords de tout ce que les hommes m’ont fait, quelle farce. Je voulais une cervelle pour que la pensée soit et reste électrique, mais je n’ai eu droit qu’aux tergiversations du corps, vaincu et consentant, autrement dit une formidable absence, avec tout ce que cela comporte d’élégance dans la chute, le retour à la boue, le goût du rien. Mon territoire est celui de la répétition.

Un grand fracas, un poème. Des chocs et frottements, entre faits de langue et objets représentés. Cosmoz est un poème de 484 pages. C’est écrit roman sur la couverture ce qu’on ne contredira pas, n’allant pas gloser sur les genres qui (comme les saisons) n’en sont plus, et d’ailleurs, on le confirmera, c’est un roman. C’est un roman mais : c’est un poème. Parce que bien sûr la langue, oui, partout de la langue, jamais au repos la langue, en inquiétude, perplexe furie parfois, allusive et posée ensuite, et mourante, allégée, éteinte presque, vers la fin. Claro joue avec la langue, force ses multiplicités, ses registres, ses formes (typo comprises), la pousse en ses retranchements ; en ce sens l’interroge comme étrangère, lui dont on sait l’activité de traducteur (mais à quoi on ajoutera, citant plus ou moins Markowicz, que traduire est certes impossible, mais que c’est au moins écrire, c’est doublement écrire). Claro appelle et nomme la poésie, aussi, en explicite façon, par la présence introductive et récurrente de T.S Eliott, comme par l’ombre d’Artaud planant sur l’internement psychiatrique, en France, pendant la seconde guerre, des deux hommes-machines déglingués.

Une fiction.
Elle est étagée, cette fiction, comme le sont habilement les blockbusters des littérature dites de genre : plusieurs narrations, en lieux différents mais temps similaires – et variantes, jusqu’au récent nouveau modèle Inception : plusieurs niveaux d’une réalité à fonds multiples, qui sont les lieux superposés de(s) l’action(s). Comme mais, plus fort et dense : Cosmoz procède d’une encore autre façon, difficilement résumable :
Le livre d’origine, Oz, de Frank Baum, paraît en 1900. Puis, le vingtième siècle écoule ses eaux polluées, entre grande guerre, mutilations dues à la grande guerre et travaux préparatoires de la grande guerre suivante – mais plusieurs personnages de la fiction Oz s’en sont extraits : la jeune Dorothy ; les paysans-puis-soldats-puis-hommes-de fer et de paille Nick Chopper et Oscar Crow ; la sorcière Elfeba devenue brève aviatrice rêvant d’écrire et dessiner dans le ciel – et puis Avram et Eizik, deux Munchkins, nains joyeux échappés du pays d’Oz, devenus freaks de cirque. Ils traversent le demi-siècle, non comme un univers parallèle où patienter avant de réintégrer son eden originel, mais comme une contigüité – Oz (pure fiction) n’aurait été qu’une région du monde, dont il leur reste des fragrances, dont le démiurge et ses variantes (Baum, Huizard, Oz : écrivain, médecin expérimental, rabatteur pour les producers in Hollywood) rôde et tente de garder le contrôle. La porosité entre la fiction Oz (inscrite dans l’Histoire dès sa parution à l’orée du siècle) et la fiction vingtième siècle (un décor, oui, un décor plus hallucinant de monstruosités raciale, guerrière, scientiste) est accomplie : terrain idéal pour un ogre de langue comme Claro de s’emparer de tous les champs, dont le scientifique, et d’en brasser la potentialité de fiction :

« Notre public lui-même était à nos yeux composé de phénomènes, chacun cantonné dans un rôle particulier, les Noirs contraints de manier le balai ou le banjo, les Chinois à jamais enveloppés dans des vapeurs de lessive et d’amidon, tandis que le Grecs, les Polonais, les Italiens, les Allemands et autres fugitifs du Vieux Monde attendaient que le temps et les humiliations fassent d’eux des Américains à part entière, des fiers héritiers de ces passagers du Mayflower que trois siècles de chasse aux indiens avaient apparemment rendus dignes d’arpents volés et de saloons honteux.
Et tandis que nous divertissions les populations, la guerre s’évertuait à façonner l’Europe à un rythme que même les industries les plus zélées n’osaient espérer et peinaient à suivre. Les trois merveilles dont s’enorgueillissaient alors la civilisation –le chemin de fer, les barbelés et les fusils – trouvaient outre-Atlantique un laboratoire à ciel ouvert où s’épanouir librement, le bétail se voyant remplacé avantageusement par des troupes dont ne se nourrissaient plus que les états-majors et la presse. »

Mais encore :

« Depuis toujours, Frank aime les poules. Aime ce qu’il croit être chez elles de la grâce, apprécie ce qu’il prend pour de la ruse. Il y a aussi le mystère de l’œuf, dont la forme parfaite dissimule un chaos de chair molle mêlée de bris de plumes, chaos qui ne saurait se développer que si l’on autorise la pondeuse à le réchauffer un certain temps. Cela tient du miracle et Baum échafaude une théorie, qu’il se garde bien néanmoins d’ébruiter, selon laquelle nos pensées seraient pareilles aux œufs, l’albumine mentale n’étant rien d’autre que la concrétion des idées extérieures suppurées par le monde, tandis que le jaune , plus abstrait, est le moteur même de l’idée, son anima, que la moindre excitation rend plus ou moins friable. Pour ce qui est de la coquille, c’est assez évident : étant donné que dans le cas de la poule la calcification est régie par un processus de précipitation aisément exprimable – Ca + 2(aq.) + CO2/3 etc.-, il s’ensuit que la coquille de la pensée est son expression verbale, dont seule une patiente maturation permet d’affermir la surface, et ce en tous points de façon égale ( pressez une pensée dans votre point et vous en éprouverez l’inquiétante solidité – jusqu’à un certain point, bien sûr. »

Un film. Porosité, encore. Le mythe Oz atteint son apex à la sortie du film – et le tournage de ce film est un des éléments du récit, la petite clique d’éclopés, amoindris et rejetés y fera, ô ironie, de la figuration. Pour une majorité d’entre nous, le dit film a précédé le livre, les images (dallage or, Judy Garland, et l’onirique passage du noir et blanc à la couleur) ont primé et couvert (et c’est variable selon générations : ayant pour ma part eu premier vent de la chose via un sequel hideux avec Michael Jackson, autre freak spectaculaire). Et Cosmoz est documenté, regorge de détails, de détails intelligents ensemble : Hollywood est un parc d’attraction premier (et essentiel), exhibant, manipulant la monstruosité, l’accentuant, la grimant – un parc annonciateur des camps (et l’on ne peut s’empêcher de songer au magistral Le Park de Bruce Begout, paru quasiment simultanément, en communauté de pensée). Et le film de la MGM sort en 1939, juste avant la deuxième guerre mondiale et son basculement dans un gris de cendre (succédant au gris de boue de la première).

« Nous ne vivrons pas éternellement dans un monde en technicolor. Les couleurs passeront, le gris reviendra. Le gris ou le sépia. Même le sang perd de sa superbe lorsqu’il se dissout dans la boue. Le cristal redevient sable, le diamant retourne au charbon, l’or fond, on arrache les dents et on brûle le reste, puis on plie bagage et on détale en détruisant les premières et les dernières preuves. Un film n‘est qu’une guerre éclair parmi d’autres. La caméra fauche les silhouettes excentrées, le projecteur aveugle les évadés de l’ombre, les bruitages magnifient les râles et les coups. Ça tourne, bascule, broie. Les couleurs ont passé, le gris est revenu. Fin de la projection. Ont-ils aimé ? ont-ils ri, pleuré, souri, reconnu le squelette sous le parchemin ? Bien sûr. Mais surtout ils sont compris le message. Je m’explique.
Annoncé en technicolor, Le Magicien d’Oz commence et se termine en noir et blanc, ou plutôt en sépia, et c’est de ce mensonge qu’il tire sa force la plus dangereuse. (…) »

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Nuages. Autre miracle du progrès : la bombe. Le radium est une présence tôt dans Cosmoz, qui dévore lentement Dorothy après qu’elle en ait enduit les aiguilles de montres dans une fabrique, en début de siècle (se rappeler ici avec la toujours même stupeur des réclames de toute cette période, vantant le radium et ses vertus radioactives, signes d’avenir – à raison). La bombe est son accomplissement, et le plus beau, le plus fabriqué des nuages, une fiction de nuage (renversement du nuage d’enfance, où l’on puise des images). Fin et ventru nuage, improbable. La bombe est l’apogée de la science militaire (quand le camp adverse bricole, monstruosité à mains nues, Munchkin après Munchkin, tous bousillés dans les camps) et il y a ici encore une histoire d‘œuf et de poule, irrésolue question qui taraude et éclaire Cosmoz par en dessous : est-ce la science qui profite de la guerre, ou la guerre qui profite de la science ?
Et là, vers ses fins, la fiction Cosmoz perle de mélancolies, de dérélictions attendues, agonies lentes et oubliées, à l’image de l’homme-machine Chopper en pièces détachées sur un coin de pelouse – une guerre, ses millions de morts, sont des millions de morts solitaires, des millions de souffrance infinie et irréductible. Face à quoi, si dérisoires soient-ils, ne nous restent que les mots.

« La faim était si vaste qu’elle occupait l’entière superficie du corps, remplaçait jusqu’à chaque organe, si vaste qu’elle devenait machine, machine chargée de changer n’importe quoi en aliment. Capable de faire d’une semelle le récit d’un steak, sans jamais pourtant entamer la fibre du mot « steak ». gelée, la patate est un défi aux dents. Mordre dedans, c’est contourner la fièvre. »

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Claro, Cosmoz, éditions Actes Sud, 2010, ISBN 978-2-7427-9319-8

c.c.C.C. (clavier, cannibale, Christophe, Claro) (« Clavier Cannibale », par Claro, Inculte essais, 2009)

(reprise d’un texte paru sur remue.net le 13 mai 2009)

Que ça circule. François Bon avait initialement suggéré, dans son article du tiers-livre consacré, début mars 2009 (et modifié deux mois plus tard, et de nombreuses fois depuis, comme quoi ça bouge, Internet) à ce livre de Claro, forme d’essai mélangé plutôt que thèse sur la traduction : il faudrait, disait-il en substance, tous en mettre un bout en ligne. Et créer une communauté Claro, en somme. Que ça circule.
Le livre alors j’ai commencé par aller l’acheter (comme quoi eh : ça circule. Et c’est ainsi pour tous les usages partagés, la circulation d’infos via web, écrits et sons c’est pareil, ne cesse de nous faire pousser encore les portes des librairies, a contrario de ce que voudrait nous faire avaler l’indigence Hadopie).
Le livre de Claro est saisissant, vivifiant, et puis vivant. Le livre, ses propos alertes et tournoyants (on n’en attendait pas moins du traducteur de Pynchon) ne nous déçoivent pas. On s’en régale, on pétille presque au contact de cette joueuse intelligence, qu’on aimerait contagieuse. Et l’on s’amuse qu’il ait le même titre que son blog, teinté de douce auto-ironie, renversement de la figure du bourreau de travail – Claro est de ces traducteurs écrivains, forcément écrivains, on pense à Markowicz dans un tout autre genre, à l’appétit gigantesque, chaque texte faisant question qui creuse encore la question précédente.

Et puis au fil d’une conversation avec Jean-Pascal Dubost, à propos d’une certaine spectacularisation parfois forcenée de la lecture publique (dont le Printemps des poètes est souvent symptomatique), m’est tombé sur le coin de, dont je vous laisse une trace, histoire d’en profiter et de vous faire aussi pousser la porte pour acquérir l’objet (superbement maquetté, par ailleurs), me fut donné à lire dans ce livre de Claro, ceci, euphorique, tonitruant et plein d’amour pour les livres, leur contenu, leurs auteurs – et l’amour exclut l’hommage pompeux, le compassé. Ceci qu’on vous livre passant, pour ce que ça dit de cet amour immense, et tout simplement, aussi, pour enfoncer le bon clou. Que ça circule :

Assurément, l’écrivain n’est pas à coup sûr son meilleur lecteur. Il lit contre lui même, s’interrompt inopinément, se connaît trop bien, trop mal. Trop humain. Mais je n’écoute pas Camus, Céline, Deleuze, Apollinaire, Burroughs etc. pour savoir s’ils lisent bien. Je n’espère pas des vocalises, je ne guette pas des trilles. Je n’ai que faire du ton juste, du phrasé, du respect du texte. Il existe un enregistrement fait par Artaud de Pour en finir avec le jugement de Dieu. Ce n’est pas franchement la Comédie- Française. C’est un cauchemar. C’est le dépeçage de nos illusions. Regardez les photos d’Artaud : jeune, attifé en Marat sous l’œil d’Abel Gance ; puis émacié à la sortie de Rodez, photographié par Denise Colomb ; écoutez alors sa voix commanditée par la Radiodiffusion française, et vite censurée : elle ne disparaîtra plus jamais du texte qui repose sur vos étagères. Elle engorge chaque syllabe. Fécale, furieuse, facétieuse. Prenez Deleuze. Vous l’avez lu, mais vous étiez trop jeunes pour fumer pendant ses cours à Vincennes. Écoutez-le. Servez-vous de l’oreille pour toucher la corde vocale, de la corde vocale pour faire vibrer le devenir. Ce n’est pas le petit grain de voix névrotique de Barthes, ce n’est pas le timbre policé et armé de Foucault, ce n’est pas l’ire stratégique de Sartre, ce n’est pas la faconde navrée d’Apollinaire. Deleuze, c’est encore autre chose : une voix faite de plis, de fractales, de fuites. Burroughs mitraille en sourdine ses nasales létales : mélopée du virus. Céline cabotine comme un sociétaire-concierge : dépité, revêche, forcené. Guyotat défriche / défie tout balbutiement : sévère, entier, ailleurs. Ezra Pound : Homère brûlé d’abjection et de sapience. Allen Ginsberg : debout, nu, rescapé. Cervantès ? Cherchez. Toutes ces voix existent. Elles sont exceptionnelles. Elles sont la traduction fidèle et trahie des corps qui ne meurent pas. Des voix qui mordent.

(Claro, in Clavier Cannibale, inculte essais, mars 2009.