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Fabrication de la guerre civile, Charles Robinson (Fictions et Cie, 2016) | rencontre à Vents d’Ouest, Nantes | podcast

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« Située dans une ville nouvelle, en région parisienne, la Cité des Pigeonniers abrite 322 appartements, 1.200 habitants. Habitée d’histoires de famille, d’amitiés et d’amours, de djobeurs exploités, de réussites qui font chaud au cœur, de colères ravageuses, de mômes qui dansent dans la lumière néon, de barbecues sur les toits des immeubles, la Cité des Pigeonniers, c’est la vie en très fort.  » (extrait de sa présentation sur le site de la Maison de la poésie de Paris).

Charles Robinson, je n’en reviens pas n’en avoir pas parlé encore plus ici – c’est, d’ailleurs, sur un autre mode, ce qui m’arrivé récemment avec Philippe Vasset, compilant trois podcasts d’entretiens avec lui (ici : https://www.mixcloud.com/discover/philippe-vasset/), m’apercevant qu’il n’en était question qu’en filigrane sur le blog, alors que je ne cesse depuis des années de le lire, relire, et interroger.

Pour Charles Robinson, c’est idem : certes, je l’ai déjà évoqué à l’occasion d’un Midi-Minuit, mais ce pourrait être tant et plus : en effet, depuis la parution de Dans les Cités (Seuil, Fictions et Cie, 2011), l’étonnement, le ravissement (au sens propre : je suis ravi par cette fougue, cette ampleur, cette précision) n’a cessé de grandir. Dans les cités fait partie des livres qui restent peu cloîtrés dans les étagères, toujours en balades dans l’appartement, ou en atelier, il m’est indispensable. La suite de cette fresque, annoncée d’emblée, bien entendu je l’attendais, fébrile, eh bien la voilà – et cette rencontre à Vents d’Ouest y est consacrée

Fabrication de la guerre civile, ce nouveau roman (dont lire un extrait ici), qui fait suite à Dans les Cités, est un grand choc, la promesse est hautement tenue. Régimes de langues variables et toujours au cordeau, polyphonie virtuose, focales multiples et toutes hyperréelles – jusqu’à l’hallucination, parfois (comme dans les monologues du gamer Bambi, par exemple).

On l’avait déjà entendu performer live à Nantes (au Lieu unique, ou lors de Midi-Minuit poésie), ce soir-là nous avons discuté, après lecture d’un extrait coupé au montage ensuite, de ce travail, où politique et poétique sont indissociables. De cette manière de traquer le réel invisible, les voix ordinairement muettes, pour en donner à entendre et voir les immenses unicités ; de faire société (s) même quand c’est barré de tous côtés.

Play it loud.

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Vincent Message, entretien | Vents d’Ouest, février 2016 | podcast

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Défaite des maîtres et des possesseurs, paru en janvier 2016 aux éditions du Seuil, est une fable philosophique.

(cliquez sur l’image ci-dessous pour lancer le podcast)

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Avec Vincent Message, ce soir-là chez Vents d’Ouest, nous en avons longuement parlé, de Défaite des maîtres et des possesseurs. Car ce livre réussit plusieurs paris risqués : de penser dans le roman sans être ni bavard ni abscons, de faire avancer idées et actions sans donner l’impression d’un patchwork ou d’un plaquage artificiel. C’est une forme de double estrangement qui le lui permet : de procéder par anticipation, racontant ainsi le futur au passé, temps propice au récit et à la pensée longue ; mais surtout de nous donner à voir l’humain depuis un point de vue à la fois fondamentalement autre (celui d’une espèce mystérieuse, nommée les Stellaires, qui a asservi l’homme et la planète) et même – car la focalisation nous semble d’abord nôtre, et peu à peu la distance se produit. A cet autre nous nous identifions, et de là pouvons avec une distance accrue observer nos faits et gestes, nos usages du monde. Les procédé existait déjà, d’anticipation comme d’estrangement ou d’anthropomorphisme), c’est leur alliance qui agit et permet – mais c’est surtout la subtilité avec laquelle Vincent Message dose ses effets et matières textuelles. Les indices et indications sont semés avec parcimonie, en même temps que certaines formules sont légèrement répétées (une fois seulement, mais qui produit un trouble ténu). De tout cela nous avons parlé – ainsi que de L’infinie Comédie de David Foster Wallace (éditions de l’olivier, septembre 2015), formidable somme, en cours de lecture, dont il nous vanté avec une belle conviction la luxuriance et la puissance de détail.
Je n’ai pas eu le temps de l’interroger sur sa singulière onomastique, ni sur le rapport aux symboles fort présent dans le lire… il en reste à creuser, et c’est très bien ainsi.

Un extrait du livre, à lire sur faire(800)signes.

(Vincent Message est né en 1983. Son roman Les Veilleurs (Points Seuil, 2010) revisite les codes du roman policier et prend pour thème la fascination que peuvent exercer les figures de meurtriers et de fous. Également auteur d’un essai de théorie du roman, Romanciers pluralistes (Seuil, 2013), il enseigne dans le master de création littéraire de l’université Paris 8 Saint-Denis.
Vincent Message sur remue.net)

 

Et nous n’avons même pas parlé de Tolède… (rencontre avec Mathias Enard et Camille de Toledo, podcast)

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 Et nous n’avons même pas parlé de Tolède…

Mathias Énard, Camille de Toledo
Vertiges, vestiges – Nos Europes évanouies, à venir.

Une conversation animée par Guénaël Boutouillet, pour remue.net et la Scène du Balcon, à la Maison de la poésie. Une rencontre dans le cadre d’ « Une Saison de lecture » organisée par La Scène du Balcon.
Vendredi 23 janvier 2015, 20h, Maison de la Poésie de Paris.
Lire la présentation de cette soirée.
Lire le dossier que remue.net consacre à Camille de Toledo.
Un grand merci à tous.

Je l’avais annoncée ici, cette soirée préparée pour remue.net – écoutez-là.

Podcast à l’écoute :

 http://remue.net/audio/2015/enarddetoledo.mp3

Cette discussion est donc à entendre ici même mais surtout sur remue, où sont venus s’adjoindre des éléments complémentaires (la vidéo de Sécession diffusée pendant notre discussion, un texte inédit de chaque auteur). Merci encore à la Maison de la Poésie de cet accueil impeccable, incluant équipe et boss (Olivier Chaudenson) présents et souriant, jolies loges, bouteilles d’eau et verres de vin (tous les fondamentaux dépliés avec Yann Dissez lors des sessions de formation « accueillir un auteur » données ensemble, impeccablement là) et suivi technique impeccable, diffusion vidéo et captation son nickel, du boulot rondement mené.
Et le boulot on l’a fait – ce on inclusif est modulable : il est collectif : les deux auteurs ont été au rendez-vous, ont répondu à cette proposition avec souplesse et générosité, l’ont discrètement préparée, orientant le dialogue qui est le leur, leur conversation suivie, quotidienne ou presque, vers cette transcription publique. C’est ce qui fit de cette discussion on stage (laquelle présente, comme tout passage sur scène, sa part d’artifice nécessaire) un moment spécial, un moment d’attention extrême.
Le on est modulable, disais-je, car les places sont à la fois tenues et mouvantes, dans un tel dispositif. Je suis sur scène avec les auteurs, et nous parlons ensemble, circulant de thèmes en motifs préalablement évoqués (partiellement concertés, car il doit demeurer une part accidentelle, de la vie en somme) depuis que je leur ai suggéré cette rencontre-là, il y a six mois environ ; mais je suis aussi le simple témoin (témoin affiché comme celui qui écoute, mais aussi témoin technique, signal lumineux rouge qui balise, indique, ouvre et ferme le propos).
C’est préparé oui, et la peur est à la hauteur de l’envie – d’une telle rencontre on l’est l’auteur (ou le producteur, l’éditeur ; du moins, on participe pleinement à sa création), et la place mouvante-qui-doit-être-tenue on la répète, on la remâche, elle tournait en phrases dans ma tête entre mercredi et vendredi. Je n’avais pas de questions écrites, seulement des motifs, tressés et reliés dans un jeu mental incessant. J’ai répété, oui – j’ai répété au sens propre, au dedans de moi, des phrases qui ne furent pas inscrites pour ne pas avoir à les anônner laborieux, mais que ce qui invite, présente, propose (ce propos liminaire, si contraignant, il faut dire qui est qui sans s’appesantir, en même temps qu’ouvrir des brèches dans le discours, poser des jalons pour la suite), des phrases dont il demeure des segments (dont des fragments aussi se hissèrent jusqu’au micro),
je voulais notamment signifier à quel point dans ces deux œuvres dissemblables, résonnent certes des motifs et échos, nombreux, mais aussi des architectures étonnantes, des dispositions formelles singulières, des formes, oui – je voulais parler de l’ampleur et de l’ambition, historiques, conceptuelles, culturelles, géographiques, frappant à la lecture (et plus encore à la relecture attentive) des deux œuvres, et redire qu’il ne suffit pas d’affirmer l’ampleur et l’universalité (ou la littérature-monde), pour que le texte fasse monde et génère une ampleur croissante dans la représentation que s’en fait un lecteur, qu’il faut une assise d’où décoller, un entrelacs mal visible (heureusement) de formes qui permette ce décollage.
Je voulais aussi les faire parler des monuments, de leur rapport retors à cette question – l’ai fait. Mais nous n’avons pas tant parlé du train, pourquoi et comment le train, véhicule de la fiction et décor autant que symbole multiple,
Et nous devions parler de Tolède, de ce rapport-là, si ténu et si dense, d’origines et de perspective – nous en avons parlé en amont, et, j’espère, en reparlerons dans l’avenir.
Immense merci à eux deux de m’avoir permis d’inventer cela ensemble,
Et de l’accès enrichi que ce remâchage-là m’offre à leurs textes, que, je crois, pouvoir le dire, off stage, j’aimais déjà auparavant, que j’aime maintenant infiniment – to be continued, donc, sous les formes qui s’inventeront.

Bibliographies Camille de Toledo a étudié l’histoire et les sciences politiques à l’IEP de Paris, ainsi que le droit et la littérature à l’université Sorbonne-Censier. Il a poursuivi ses études à Londres, à la London School of Economics, puis à la Tisch School de New York pour le cinéma et la photographie. En 2005, il entreprend l’écriture de Strates : une archéologie fictionnelle. Sur les quatre livres de cette tétralogie, deux sont parus : L’inversion de Hieronymus Bosch (éd. Verticales 2005) et Vies et mort d’un terroriste américain(éd. Verticales, 2007). Camille de Toledo est aussi l’auteur d’essais mêlant les écritures et les genres : récit autobiographique, critique, micro-fictions, dont Visiter le Flurkistan (PUF 2008),Le Hêtre et le Bouleau (Seuil, 2009), et l’Adieu au xxe siècle, (2002). Toledo est traduit en Espagne, en Italie, en Allemagne, aux États-Unis. Au printemps 2008, il fonde la Société européenne des Auteurs — Europaïsche Gesellschaft der Autoren — The European Society of Authors… — pour promouvoir une culture de toutes les traductions. En mars 2011, son roman en fragments, Vies pøtentielles, (Seuil, 2011), paraît, suivi de De l’inquiétude d’être au monde, chez Verdier en 2012, et de Oublier, trahir, puis disparaître (Seuil, 2014). Mathias Énard a étudié le persan et l’arabe et fait de longs séjours au Moyen-Orient. Il est l’auteur, chez Actes Sud, de : La perfection du tir (2003, Prix des cinq continents de la francophonie ; Babel n° 903), Remonter l’Orénoque (2005, adapté au cinéma en 2012 par Marion Laine sous le titre À cœur ouvert), Zone (2008, prix Décembre, prix du livre Inter), Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (2010, Prix Goncourt des Lycéens, Prix du livre en Poitou-Charentes 2011), Rue des Voleurs (2012, prix Liste Goncourt / Le Choix de l’Orient », prix de la Cité de l’Immigration 2013, et prix Publicis du roman News 2013). Et par ailleurs, de Bréviaire des artificiers (Verticales, 2007) et L’alcool et la nostalgie (Inculte, 2011 ; Babel n° 1111).

Le réel est mon ennemi, mais je vis avec lui tous les jours | (Martin Page, Manuel d’écriture et de survie, éditions du Seuil, 2014)

Daria,
Tu penses à la mort : c’est une très bonne nouvelle. Pas agréable sans doute. Mais la mort est un puissant moteur créatif. On va essayer de s’en servir.
Je n’ai pas l’impression d’être pessimiste. J ‘aime ce monde simplement parce qu’il est là. Le réel est mon ennemi, mais je vis avec lui tous les jours, alors je l’aime pour que ce ne soit pas insupportable. L’amour est une force de conversion.
Enfin, permets-moi de préciser un point concernant le mot « désacraliser » que j’ai employé dans une lettre. Le sacré n’est pas un problème, il y a là de la beauté et du plaisir. Le problème est l’usage du sacré à des fins de prestige personnel et de pouvoir. Je n’ai pas envie de désacraliser la littérature et la figure d’écrivain mais de rendre leur sacré vivant, accessible et joyeux.
Bonne soirée,
Martin

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Ce livre, bâti sur le modèle épistolaire des Lettres à un jeune poète, de Rilke, où Martin Page répond à une jeune auteure en devenir, et l’accompagne à distance dans son chemin d’écriture, outre d’être un crucial outil de compréhension de ce métier-là, d’auteur (et par extension, d’artiste), dans ce qu’il a d’absolument-prosaïquement singulier, nous en apprenant en concision sur, ainsi que l’a écrit François bon dans son Tierslivre,

« tous les paramètres du « métier » qu’un par un on va faire défiler. Le nègre, le plagiat, l’enquête, le physique, les rêves, les refus, la traduction, le premier jet, la table, le journal, la mort, le service de presse, la ponctuation, ou de l’argent, ou de s’il faut vivre à Paris »,

chemine, aussi, loin ailleurs : j’ai repris un seul passage, car il fallait choisir, mais vous pouvez vous reporter à l’article suscité de François Bon, où les items « numérique » ou « jeunesse » (entre autres) sont repris, pour vous faire une belle idée de la pensée pratique et méta de Martin Page.

Et comme il fallait en choisir un, j’ai recopié ce bref passage, ci-dessus, lequel allie au moins deux aspects essentiels (selon MA lecture, s’entend) de ce livre, de cette façon-là : il est représentatif de cette vigueur et de cet humour dont Page ne se dépare pas (lire à ce propos les pages où il est question de l’humour, parfaites), via cette rupture de tons entre chacune des phrases du premier paragraphe, qui par ce qu’elle provoque de déport à chaque point, « allume » littéralement son lecteur (prendre ici allumer à tous sens du terme : il y a déclic, il y a combustion, il y a séduction, aussi) et le met en mouvement. Le boulot derrière, qu’il faut, pour parvenir à cette alliance de concision et de vigueur, qu’on imagine (parce qu’il en parle, des versions et re-versions innombrables de ses textes), ce boulot ne se voit pas, cette sueur on ne la sent pas : liquide, elle fluidifie, mais ne poisse pas.

Il est représentatif aussi de la douce complexité de sa pensée (comme est compliquée la position, sociale et intime, de l’auteure), de sa part de contradiction, induite, portée sans gêne, avec naturel, contradiction qui n’est autre que l’expression du vivant : rendre le sacré accessible et joyeux n’est pas oxymorique, non, c’est une nuance active. Un paradoxe activateur de mouvement. De désir, d’avancée, de pensée.

Ce qu’il dit aussi, ce livre en lettres,  de la joie de penser, m’est essentiel. Des représentations à ne pas cesser de bousculer. D’une défiance soutenue, à garder chevillée, à l’encontre des mortifères effets du pouvoir et de la centralité.

Mais enfin, et concernant ce passage-là, d’explication du terme « désacraliser » et son importance, belle lurette que j’attendais qu’on m’ôte ainsi ces mots de la bouche, enfin, qu’on s’empare (sans préméditation) d’une intention mienne pour la mettre en phrases, mieux que moi. (De cela aussi, il parle, Martin Page, citant Milena Jesenská, de ce que la littérature semble faire « à notre place », en notre nom) : cette horizontalisation qu’il me tient tant à cœur de prôner, dans toutes mes pratiques de lir&crire, d’ouvrir et de prôner des formes de partage, sans égalisation démagogique, qui soit une autorisation respectueuse (dont j’ai parlé tant de fois selon tant d’axes et mots-clés, comme accueillir, remercier, passer) – écho perso : j’apprends autant de l’amitié de Nicole Caligaris que de ses livres, les deux s’augmentent, m’augmentent – le respect pour l’auteure n’est pas amoindri chez moi par l’humilité de l’auteure, bien au contraire.

On y trouve de soi à chaque phrase et ce livre nous invente autant que nous l’écrivons en lisant, semble-t-il – un parcours en partage, c’est Page ou son double Pit Agarmen qui nous fait le coup,on s’y perdrait. En grande clarté.

Ce livre est court et plein,  qui porte bien son nom de « manuel de survie », tant il fait cabane, abri, et pistes exploratoires en dispersion.

Manuel d’écriture et de survie, Martin Page, éditions du Seuil, sortie le 2 mai 2014.

«Notre amour des pelleteuses» (Proust est une fiction, François Bon, Seuil, coll. Fictions et Cie)

fiction-proustProust est une fiction, de François Bon (éditions du Seuil, coll.Fictions et Cie, 2013)

(Reprise amplifiée d’une notice parue dans Encres de Loire n° 65)

« La métaphore du bassin minier intérieur, pour nous toute une richesse : d’abord parce qu’à la surface rien ne se voit – il faut le puits, et descendre. Immédiatement, si on applique la métaphore à la lettre, on est dans une disposition spatiale à multiples couches et profondeurs. Dans une mine, chaque galerie ne dispose que de son propre environnement : on ne se voit pas de l’une à l’autre, le réseau qu’elles forment est une arborescence qui ne peut chaque fois être considérée que depuis un seul de ses points. Enfin, une mine n’existe que parce qu’on la creuse, et ne crée sa richesse qu’à mesure qu’elle l’extrait dans la nuit minérale qui l’environne, toujours plus loin et sans plus de but au-devant que ce que Heidegger nommait les Holzwege, chemins des bûcherons dans la forêt, qui ne vont nulle part. »

La première impression produite par cet essai, c’est surtout celle de retrouver son Bon (comme on dit « relire son Proust ») où il nous avait laissé, au terme de cette étonnante, et si belle <i>Autobiographie des objets (parue en 2012, reprise en poche chez Point seuil cet automne), qui cheminait entre technologies et visions du monde associées, pour en arriver-revenir au livre, dans son poignant final (une armoire aux livres dans une vieille maison de Vendée). Le chemin (d’écriture, de lecture) se poursuit en cohérence, comme si c’est à l’œuvre de Marcel Proust que devait, nécessairement, aboutir cette exploration intérieure-là.

En travaillant cet essai, en live, sur son site tierslivre.net, ainsi qu’il procède maintenant pour chacun de ses livres, organisant sa recherche dans « la Recherche » en billets quotidiens, (voir les bonus et alentours, toujours à lire en ligne), Bon a traversé celle-ci selon un découpage original : des thèmes à émerger (nombreux et discutés, passés au scalpel d’une érudition phénoménale, au sens propre : l’érudition est active, vivante, matière et nourriture, moteur et adjuvant), celui qui rayonne avec le plus d’intensité est d’abord le rapport de Proust à la technologie.

« (La question posée est bien celle d’une poétique susceptible de se hisser à ces objets neufs (…))»

Et, ailleurs :

« J’ai lu une fois une édition scolaire de L’Éducation sentimentale, qui devait être au programme du bac français, et comportait à la fin le traditionnel commentaire pédagogique, j’y avais retrouvé cette phrase de Proust sur Flaubert, accompagnée des mots suivants : « on mesure bien la réticence de Proust à l’art mécanique et exagéré de Flaubert », disait le pédagogue. Peut-être est-ce lui qui a raison, peut-être moi. Je ne sais pas si c’est notre goût en littérature qui diffère, ou simplement notre amour des pelleteuses. »

Et le principe de recherche génétique choisi (par comptage du nombre d’occurrences de certains mots-clés, comme photographie, aéroplane ou automobile, dans À la Recherche du temps perdu, relevé grandement facilité par les objets de lecture électronique) produit une mise en abyme excitante, joueuse, bien au-delà de l’anecdote première. Le retour opéré par ce biais est celui d’un retour aux origines technologiques autant que littéraires, deux items indissociables chez Bon.

D’autres rapports se font avec ce qui le taraude, comme la circularité de l’œuvre

«((46)On peut relire dix fois Combray sans reprendre Albertine disparue, et pourtant la loi première de ce livre, c’est bien en quoi sa circularité est incontournable et implacable.)»

, et sa reprise permanente (n’use-t-il pas lui-même de son site ainsi, comme d’un livre s’écrivant ouvert), la lisière entre veille et sommeil (et le lieu où elle règne, la chambre), le rêve et la dématérialisation du réel : puissance de la fiction, qu’atteint toute littérature, dès lors qu’elle est une recherche active, intensive.

Les nombreux passages de fiction biographique (les entretiens imaginaires de Proust et Baudelaire ; l’ascendance supposée de Lautréamont qui serait le père de Marcel Proust, ce dont attesterait une lettre d’un certain Hinstin, précepteur du dit Lautréamont… où l’étoilement produit de la fiction au carré, et potentielle :puisque le dit Hinstin, on le sait, est par ailleurs familialement lié à un certain Général Instin, enterré au cimetière Montparnasse, comme Baudelaire), plus que de seulement ponctuer un texte extrêmement dense et complexe, hyper documenté, savant au plus beau du terme : les fictions ouvrent et lancent le rêve du lecteur.

Proust est une fiction, comme la littérature, comme le réel le sont – lorsqu’ils se montrent à la hauteur du rêve, comme c’est le cas ici.

On pourrait reprendre la si puissante métaphore de la mine, plus haut, pour conclure sur la ressource précieuse que constitue ce livre ; on relancera plutôt l’appétit qu’il ouvre, par cette réflexion, qui m’avait déjà frappée lors du festival Ecrivains en bord de mer, cet été, à La Baule (voir la vidéo ici) :

« (16) Défi logique posé à Proust lui-même : construire volontairement une œuvre dont l’unité ne pourrait échapper au « factice » qu’à condition de ne pas procéder d’une intention. »

Ou on relancera, encore, cet incessant aiguillon, par cette remarque-ci :

« (27) Proust est une littérature de la dématérialisation du réel, de la construction d’imaginaire dans le processus même qui nomme et les choses et nous-mêmes, et ce par quoi, dans cette disjonction du langage et du réel, nous apprenons qu’il est impossible d’apprendre à se comporter soi-même. La marche procède d’un déséquilibre, de notre relation aux autres il en serait de même et c’est de ce déséquilibre précisément que Proust traite»

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Proust est une fiction, de François Bon (éditions du Seuil, coll.Fictions et Cie, 2013, 352 pages, ISBN 2021100731)

« Après le livre » de François Bon (Publie.net ; Seuil, 2011)

(note préalablement parue 10 mai 2011 sur livre au centre)

« Cette publication numérique est un rendez-vous important pour moi. Depuis 2 ans, de nombreuses conférences, des cours et des ateliers, où aborder la mutation numérique du livre (…)

La première version de chacun de ces textes a été mise en ligne à mesure sur Tiers Livre, et ils continueront d’y accueillir débats, précisions, contributions. En voici la version stable et développée – ce qui est pour moi, peut-être, avant tout, le territoire de notre invention, si grisante en même temps que si risquée. (François Bon) »

En video : une interview par Bernard Strainchamps de Bibliosurf à l’occasion de la sortie de ce livre

Publie.net, 2011. – 337 p. – ISBN : 978-2-81450-410-3. – Collection Essais. – prix : 3,49 €. Télécharger en multi-formats
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Ce livre est deux livres à la fois : chantier ouvert sur publie.net (et auparavant, pour partie, sur Tiers Livre, site personnel de François Bon, ou des billets évolutifs ont constitué des trames, des esquisses de ce qui ici constitue des chapitres), plusieurs fois déjà remis à jour depuis janvier 2011 ; et livre imprimé, à paraître au Seuil, à la rentrée 2011.
Ce paradoxe apparent n’en est en fait pas un, exemplaire des plusieurs strates de complexité : la complexité de la pratique d’écriture, en elle-même ; et la complexité toute particulière de l’écriture de l’essai, d’autant plus lorsque l’essai est consacré à un thème de telle actualité que celle du livre et de sa mutation numérique.
Le livre, donc, est découpé en courts chapitres, classés selon ces six catégories : écrire, traverses, pratiques, historique, biographique, technique. Prétexte à dresser des inventaires ouverts, d’objets et de pratiques, toutes époques en écho et en liens (du principe de fil RSS à l’histoire intime des ordinateurs personnels, passant par les plumes de Flaubert et des détours merveilleux, comme cette évocation du … papier carbone : « Je n’avais jamais pensé avant ces jours-ci à cette phase intermédiaire : le moment où, la photocopie devenant bien plus accessible, nous avons renoncé au papier carbone. Je ne sais même pas s’il s’en vend encore. Qui fut le dernier à l’utiliser ? ») ; à raconter des histoires merveilleuses ; à questionner sa propre pratique en direct ; et ce rapport passionné mais non fasciné à la technique (technique de l’écriture, de l’ordinateur, technique de l’œil même qui lit) qui est celui de François Bon.
L’objet est hybride, il s’enchaîne, coule, avec naturel mais sans linéarité, et son avenir en plusieurs versions, livre et e-pub, devient logique, se dit-on à sa lecture. Car « La littérature, c’est ce qu’il y a dedans, et pas comment elle se vend. »

« La Gare centrale », de Thomas Compère-Morel

(reprise d’un article publié le 21 octobre 2005 sur remue.net)

“- Ce n’est pas la seule chose que vous perdez. N’oubliez pas que, dès l’instant où votre image apparaîtra, on s’attendra à ce que vous lui ressembliez. Et si vous rencontrez des gens quelque part, ils remettront en cause votre droit à différer de votre image.” (Don DeLillo, « Mao 2 », éditions Actes sud, 1992)

Je me méfie des images, ne suis pas le seul, me méfie des visages – des visages en image : les portraits me disent qu’il m’abusent, et qu’ils m’abusent effectivement ou pas ce qui compte c’est qu’ils le disent, m’abuser – car dès lors je me méfie.

Et me méfie, en particulier, des portraits d’écrivains.

Très souvent face à la pose d’un auteur me vient une gêne, je sens qu’il plane entre nous, photo et moi, un espace flou : c’est de constater, aussi, entre ce qui fut écrit, lu, dissipé en place publique, puis lu par moi, et cette image-là, sensée correspondre, un hiatus. Un défaut de conformité. Superposition : impossible. Les têtes des écrivains il me faudrait, me dis-je parfois, ne pas, ne jamais, les voir (qu’ils soient tous dans Thomas Pynchon l’invisible ou Bill Gray, l’auteur caché de « Mao II »). Ne jamais les voir ou, soyons honnêtes, seulement après, bien après avoir lu.
(Mais même, alors).

C’est un problème au-delà du seul petit lecteur que je suis, exemple : Thomas Compère-Morel : Thomas Compère-Morel, le nom irait bien dans le livre, sierait à un des personnages (comme on imagine bien un Pierre Senges, dans un livre du dit Senges). Compère-Morel, donc, donne un nom qui se met bien sur un livre, qui fait images (point trop parlantes). Le livre une fois lu (dont je parlerai bientôt), vue par erreur, omission (une réclame en passant dans la presse vouée entière au sacre de la rentrée) : la figure, de Thomas Compère-Morel : qui m’étonne (et son élégant costume, aussi). M’étonne, vraiment. N’en pense ni bien ni mal, ni sympathie ni anti-, n’en pense rien d’une figure qui ne me dit rien, m’en fiche un peu ce serait tant mieux, mais non, pas vrai : car la figure, sans rien dire, ne me va pas. C’est un peu la déception classique de la découverte d’une tête de radio – accrue par la dimension du texte (duquel je fabrique un monde, neuf et mien). Déception obligée, on y revient, car figure et texte ne se recouvrent pas, ça ne rentre pas, ne va pas – contrefaçon ? C’est dans ce cas, flagrant : Car La gare centrale est livre sans visage. Sans visage, dedans : les personnages de l’histoire (laquelle on peut résumer à : dans la grande gare, tout est en panne, on se bouscule c’est la panique, mais rien n’arrive, pas de train, et l’attente se prolonge) sont ombres, costumes pleins de vide, mus par leur seule fonction dans le récit. Narrateur, y compris. S’il fallait résumer oui, dire ce qui s’y passe, ce serait vite fait, quand c’est ici l’absence qui crée (tout comme le train pas là remplit la gare de voyageurs en attente, inquiets), quand ce qui ici nous informe est le manque de signes, d’informations, quand un truc plane entre les lignes, entre les chapitres, entre les ombres, entre ces silhouettes sans visage, que le livre en entier est traversé par ce quelque-chose-mais-quoi.

Quelque chose, mais quoi. Quelque chose sans visage, dans ce livre d’images taiseux, d’images taiseuses, données en un laps de temps si bref (cent pages à peine), qu’elle ne déflorent pas l’inquiétude, le quelque-chose-mais-quoi. Qui demeure comme ce qu’on contemple (un silence d’après détonation, qui se prolongerait infini), après, longtemps après qu’on ait oublié,

la photo,

de l’auteur.

(Quelle photo ?)

Quel auteur.

« La gare centrale » de Thomas Compère- Morel (dont, après recherches sur le web, on a pu apprendre qu’il est un important historien – et aussi : que sa figure change selon les photos ; qu’elle est souvent sympathique – est publié aux éditions du Seuil (collection Fictions et compagnie, 2005).