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une certaine expertise

« La direction de l’ADS a été créée au début de l’année par décret au Conseil des ministres. Il s’agit de la direction « Aide Don Service ». Le directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur, P, a tout de suite pensé à A, ils sont de la même promo, les autres candidatures sont de pure forme. Voilà donc A, affublé de ce B, chargé de faire un rapport de la plus haute importance délimitant les délits d’aide, de don et de service. Les pouvoirs publics ont pensé dans un premier temps rattacher cette direction au ministère de l’Economie et des Finances puisqu’il s’agit de traquer tout ce qui, dans le non-lucratif, peut fausser la libre concurrence. Mais la structure démographique de Bercy, une majorité de quinquas, posait problème. Il faut du sang neuf, des esprits purs, sans souvenirs, sans passé. C’est ainsi qu’il fut décidé que ce serait une direction interministérielle, sous la houlette de l’Intérieur qui, avec le délit d’aide aux sans-papiers, a une certaine expertise dans la définition du délit d’aide et la recherche de citoyens ordinaires, sans casier. « 

« Donc, il s’agit de résumer la façon dont les mutuelles de santé, organismes à but non lucratif, se sont retrouvées intégrées aux directives sur les assurances privées adoptées en 1992. Ce qui les a amenées à être assimilées à des assureurs, à reconnaître qu’elles exerçaient la même activité que des sociétés capitalistes, à cesser de brandir une quelconque spécificité éthique, à subir la même fiscalité. On ne peut laisser se développer et s’épanouir, en dehors du marché, des sociétés dont la finalité n’est pas le profit mais l’intérêt de leurs membres et qui se proposent «mener une action de prévoyance, de solidarité et d’entraide». Sous couvert de bonnes intentions, elles sont en compétition avec le secteur marchand. En 2001, la Commission européenne a ainsi souligné que «le caractère non lucratif d’un établissement n’est pas un critère pertinent» pour le soustraire aux règles de la concurrence. »
(Emmanuelle Heidsieck, à l’aide ou Le Rapport W, éditions Inculte/Laureli, 2013)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres entier.)

Celui-ci, paru chez Inculte en cette rentrée, est une belle surprise : démarré comme un conte fantastique, il prend des allures de fable bureaucratique, puis d’anticipation à peine décalée de notre ordinaire. A deux ans d’ici, par le jeu d’influences du dogme ultra-libéral (tel qu’elles s’exercent absolument, réellement, voir au-dessus), le non-profit devient interdit. L’acte d’aide et de don devient un délit. Il y a du K.Dick, du Ballard, dans cette aptitude d’Emmanuelle Heidsieck à se saisir d’un point de dérive potentielle de l’état des choses et du monde, pour l’extrapoler en n’exagérant rien ou presque. La langue, elle, est autre, à grande distance, presque légère, comme de fabuliste mitteleuroppéen – ouvrage qui permet d’alterner les façons dans une grande limpidité : les rapports et explications strictement politiques et  juridiques alternent avec le récit des causes et conséquences des nouveautés législatives. Le rapport peut être fait avec de nombreuses applications terrifiantes et absurdes de la primauté du tout-profit : qu’on songe au brevetage du vivant (qu’il soit interdit de planter certaines semences !), ou aux dérives du copyright madness, on y est presque – il n’y a plus qu’à.

(Emmanuelle Heidsieck, à l’aide ou Le Rapport W, éditions Inculte/Laureli, 2013)

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« Futur fleuve », Emmanuel Rabu, (Laureli-Leo Scheer, 2011)

(Reprise d’une chronique publiée dans Encres de Loire n°58, 14 décembre 2011)

« Aux techniques d’asservissement qui avaient émergé depuis l’impact, d’autres – qui ne semblaient pas découler d’une décision mais d’un processus inconscient d’expansion, de réappropriation, s’étaient ajoutés – leur fonctionnement échappait aux classifications. »
Échapper aux classifications, assurément : Emmanuel Rabu est un auteur fort souple à cet exercice, habile à passer d’un genre à l’autre dans un même mouvement de pensée : mieux que ça : habile à créer des ponts improbables, voire impossibles (préjugés tels), entre genres (dits) nobles et culture populaire. Originaire de la région nantaise, où il fut participant à la revue Quaderno, puis responsable de la revue PlastiQ, Emmanuel Rabu a publié quelques étranges et beaux livres, associant des figures de champs culturels éloignés : Hergé et Isidore Isou ; Gainsbourg, Vélasquez et l’histoire de l’automobile… jusqu’à imaginer et diriger l’anthologie Écrivains en Séries (deux volumes chez Laureli-Leo Scheer), qui organise un questionnement transversal des séries télévisées par des artistes, écrivains, théoriciens…
Ce livre, qui nous est présenté comme un roman, en surprendra plus d’un(e). C’est une fiction assurément, où nous sommes projetés : en période post-apocalyptique (2011), quelques rescapés s’organisent au milieu du chaos. Figure de fiction générique, agrégée dans notre inconscient (visuel autant que littéraire, via le cinéma fantastique dans ses excroissances les plus populaires, Mad Max et autres Terminator), ce décor constitue un prétexte, il est le motif : de l’action, certes, mais surtout d’un texte fait de listes a-génériques, plein de biographies abrégées, d’index de dates et lieux, de définitions partielles, de questionnaire. Le texte est ouvert, suggère son incomplétude, et suscite en nous un défilement d’images fugitives – une rêverie fiévreuse.
Une rêverie affirmativement poétique, atypique, manière de roman-fleuve en charpie.

Emmanuel Rabu, Futur fleuve (Laureli-Leo Scheer), parution 28 septembre 2011, 112 pages, 16 euros, EAN 9782756103440

Bastien Gallet

Texte lu lors du festival Midi-Minuit, édition d’octobre 2009 ; publié dans Gare maritime 2010, (revue anthologique annuelle de La Maison de  la poésie de Nantes)

« Mais il est temps pour une pensée qui entend ce qui se trame dans la
musique, à sa surface même, comme tu le répètes sans cesse. Nietzsche
demandait ce que serait une philosophie qui « tirerait ses concepts non
d’une vision mais d’une écoute. » Je veux te dire, avec admiration, que ton livre répond à cette question pour aujourd’hui (et tu ne consacres pas par hasard un chapitre à la question de l’écoute chez Nietzsche). Le geste que tu dégages, non pas derrière, mais à même tous les gestes singuliers de ces « musiciens » d’un nouveau type que tu cites et fais entendre, ce geste est celui-là même de l’écoute. Ta pensée attentive au geste musical en général est elle-même un geste. J’y vois l’élément le plus archaïque de la musique comme de la pensée. Ce qu’il y a à entendre dans la musique, au fond, à sa surface, n’est rien de musical : c’est l’espacement même du monde, son imminence. Un geste toujours est nécessaire pour interrompre (couper, graver, pointer) le musical dans la musique, c’est-à-dire aussi bien le faire entendre. » (Rodolphe Burger, extrait de Le boucher du prince Wen-houei).

Celui qui parle, celui qui s’adresse et rend hommage, hommage fluide et
précisément détaillé, celui qui donc entre ces guillemets écrit, ici, n’a pas
le statut d’écrivain – dans les formules d’usage, ou dans la nécessaire présentation simplifiée de la formule de dialogue qu’ils proposèrent au public
de Midi-minuit, avec Bastien Gallet. La raison sociale de l’auteur de ces
lignes, Rodolphe Burger, est : musicien. Mais — et ces lignes en attestent
plus encore que son curriculum — les mots mis ensemble sur page pour
produire des effets (idées, sons, images, déplacements) le concernent. Et
le lien, qu’il énonce en ce texte de préface à ce très solide (fluide, encore ;
très précisément détaillé, encore) et très singulier essai que Bastien Gallet
consacrait aux musiques électroniques, le lien entre les choses (idées,
sons, images, déplacements), lien contenu dans le geste, est ce qui fonda
cette expérience si singulière de lecture-concert avec Bastien Gallet.
Celui dont on parle et à qui Burger s’adresse : Bastien Gallet, écrivain :
essayiste et poète, et éditeur — qui publia par exemple les si poétiques installations de musique rêvées de Olivier Mellano, dans un opus intitulé La
Funghimiracollette, chez Musica Falsa, maison dont il est l’initiateur et le
responsable. Musique, encore, toujours. Où les choses encore se mêlent.
Car la musique prime, dans l’approche de Bastien Gallet, dans son travail
d’auteur, aussi, dans la douce sinuosité de ses textes au statut incertain
(prose poétique ? non-roman obstiné ? fiction mémorielle ?) ; et dans la
musique, le silence importe — ainsi qu’il y a des blancs nombreux, sur les
pages et entre les pages imprimées de ses ouvrages. Le silence est ce qui
permet la distinction d’un son. Et pour revenir à ce très poétique & fictionnel
essai consacré aux musiques électroniques introduit par Rodolphe
Burger : il est délicieusement nommé Le boucher du prince Wen-houei,
prenant appui sur un conte extrait du Tchouang-Tseu, qui raconte ceci : le
boucher du prince, rompu à son art, n’use aucun couteau et sa technique
de dépeçage virtuose laisse pantois son maître, lequel lui demande d’où lui
vient cette expertise : de son couteau, lui répond-il. Plus précisément, de
la façon dont son maniement épouse les linéaments du bœuf. La lame du
boucher ne touche plus ni aux veines, ni aux tendons, ni à l’enveloppe des
os, ni bien sûr à l’os lui-même. « car il y a des interstices entre les parties
de l’animal et le fil de ma lame, n’ayant pas d’épaisseur, y trouve tout l’espace qu’il lui faut pour évoluer. C’est ainsi qu’après dix-neuf ans elle est
encore comme fraîchement aiguisée. » La métaphore porte ce livre et ricoche
au-delà — en ses marges. Art poétique, en somme. Et : vif intérêt,
majeur, pour le geste et sa relation à la technique générant production de
surfaces de sens mouvantes.

BIBLIOGRAPHIE
Une longue forme complètement rouge, Laureli-Léo Scheer, 2007.
Marsyas, Éd. MF, 2007.
Anastylose, Éd. Fage (avec Ludovic Michaux, Yoan De Roeck et Arno Bertina), 2006.
Le boucher du prince Wen-houei,Éd. MF, 2002.

« Ralbum » & « Funghimiracolette » de Olivier Mellano

(reprise d’un article publié sur remue.net le 25 novembre 2008)

Il y a eu le Ralbum, ce printemps, objet sur lequel était inscrit « Coordonné par Olivier Mellano et Emmanuel Tugny ».

Ralbum ? C’est un disque dans un livre – proposition réversible : c’est physiquement, certes, un disque dans un livre ; mais l’écoute, en suspension, du disque, ouvre un livre, en rouvre d’autres – on retourne chez Nisard, épaté par la colère portée par Chevillard ; on parcoure en tous sens le tiers livre du cher et Bon François pour retrouver ce texte, son fameux « peur » dont est offerte une interprétation collective.
A l’initiative d’Olivier Mellano, guitariste polyvalent et talentueux, un de ces rares hommes de l’ombre qui font pâlir la lumière, Mellano qu’on a eu plaisir à ouïr chez Miossec, Dominique A mais surtout depuis quelques années avec les rappeurs incroyables (puissants mais en finesse, musclés mais sans lourdeur) de Psychik Lyrikah et derrière des hommes, et femmes, de langue, pour des performances sonorisées par sa guitare et ses racks et pédales d’effets. Ils sont nombreux et chaque jour plus, à croire qu’ils se passent le mot : Eric Meunié, Emmanuel Tugny, Laure Limongi, Sylvain Coher, Bastien Gallet.
Mellano n’est pas avare de coups de mains et d’effets discrets de doigts – c’est assez saisissant comme vision, dans l’ombre à onduler classe et discret, guitar-hero en contrejour, classe économique.
Le Ralbum témoigne efficace de cela, de la tentation d’ouverture partagée, le guitariste vient voir les écrivains comme pour les guider dans le noir, et les voilà survitaminés – mais doux aussi quand l’air le réclame, car le guitariste sait le son les réverbs et qu’il faut les poser les sons et de quelles manières.
Rock’n’roll et littérature ; avec le Ralbum on y est, en plein. Et que les deux s’épaulent, s’épaulent comme solidaires mais aussi comme fusils. Rock’n’roll, littérature y deviennent deux fusils qui s’épaulent mutuellement.

Et puis, il y a
La Funghimiracolette

Les portées vierges

Tout est parti d’une répétition en plein air. Le quatuor s’installa dans le cloître car il faisait beau.
On déchiffrait un Maravaccione quand, mesure cent soixante treize, une coccinelle passe, glissando, devant la partition du second violon qui, absorbé dans le déchiffrage, interprète le vol de la bête et lance un trait incongru.
On s’arrête, on comprend et on rit. Le soir, on ressasse l’incident devant un vin chilien et l’idée germe.
Le quatuor fait des essais. Des partitions vierges sous les yeux, ils lâchent des centaines de coccinelles. Mais elles sont peu coopératives.
Alors, disposant à leurs pieds des encensoirs, ils jouent les volutes de fumée. A l’automne sous les arbres, ayant élargi les portées, ils interprètent la chute des feuilles.
Sous la pluie qui compose, ils suivent les gouttes qui s’étalent et dégoulinent sur les partitions.
Puis oubliant le papier, ils tendent des fils par cinq au dessus d’eux, lèvent la tête et jouent.
LE JOUR : oiseaux, nuages, montgolfières ou avions.
LA NUIT : étoiles et satellites.
(Olivier Mellano, La Funghimiracolette)

On peut repenser à « Oeuvres » du regretté Edouard Levé, face au déroulé d’installations constituant le livre. En fait les installations en question ne sont pas techniquement réalisables, elles sont musique, elles sont le Comment-faire de musiques impossibles, inimaginables, imaginées –par Mellano, dont on dira, normal, c’est le boulot, musicien, imaginer de la musique, normal, sauf que – sauf que tous les musiciens ne sont pas aussi imaginatifs (incluant la part nécessaire de naïveté requise, face au rêve adolescent qui perdure), et sauf que ça demeure, justement, un mystère, ce comment ils font, comment ils font pour se tenir dans un tel faire, dans une méthode, en précision, technique, sans perdre de vue leur part de rêve.
Il y a une portée onirique vaste, territoire autre que celui de Levé, une permanence du délicat et du cruel, mêlés mais à distance, vus de loin (synesthésie : regard de celui qui se tient dans l’ombre et pas loin des machines, en qui l’habitude est ancrée d’aller regarder le son d’un peu plus loin pendant une balance, histoire de sentir ce que ça donne) qui me font, allez savoir, songer à du Miyazaki – mon Orient de pacotille, mes images d’Epinal se sachant d’épinal et n’en pouvant mais-, du Miyazaki avec un zeste d’acidité ajoutée.
Les rêves de musique d’Olivier Mellano (synesthésie again : le champ métaphorique est d’abord visuel, déplacement fécond et obligé : pour imaginécrire de la musique, je dois procéder par images, voire par images enchaînées faisant récit) sont avant tout des rêves, ils portent leur part d’impossible, leur part d’impossible les porte.
L’île de la funghimiracolette en est exemplaire, où

« les oiseaux ont calqué leurs chants sur la respiration de l’île et chaque animal semble avoir ritualisé sa participation à cet hallucinant concert.
Celui qui entend ça peut commencer à concevoir que tout ait bien pu s’imbriquer tout seul. »

La funghimiracolette : une curiosité. A saisir au sens propre et non péjoratif. Car cet art poétique d’un genre neuf fait aussi récit d’une curiosité. Celle de son auteur, curiosité insatiable et effective – c’est-à-dire, forcément, humble (puisque la vanité, c’est beaucoup de temps perdu à ne pas essayer des choses).

Au résultat, en 2008, pour le musicien Mellano, deux livres (et puis aussi je ne sais combien de ciné-concerts tous aussi épatants). A ce rythme, qu’ajouter, sinon : vivement la suite, de pied ferme – et chaloupé- , on l’attend, en 2009.


Ralbum est édité chez Laureli-LeoScheer et La Funghimiracolette aux éditions mf.

« Continuez » de Jérôme Gontier

(reprise d’un article publié le 8 décembre 2007 sur remue.net)

 

1. Je visite mon docteur une fois par semaine – les heures et les jours, ça dépend des années.

Ainsi cela commence, et continue, et s’il fallait s’en tenir au synopsis, s’en tenir à « raconter l’histoire », on n’aurait guère à ajouter à cette introduction : dans ce livre récemment paru chez Laureli, Jérôme Gontier, par la voix d’un narrateur, raconte. A la première personne, le déroulé d’une séance générique de psychanalyse hebdomadaire, dans le détail : avant, pendant, après. Et si l’on n’avait pas indices – l’éditeur, Laureli, alias Laure Limongi, un beau jeune foyer d’écritures ouvertes, étonnées ; la fluence si particulière de Jérome Gontier, tel qu’entendu lors de cette nuit remue ; et déjà, quand même, ce qui niche dans cette phrase, ce détail on dirait inutile, digressant, bavard « les heures et les jours, ça dépend des années », qui en fait situe cette distance si unique à laquelle se tient Gontier, par rapport à ses objet d’écriture, dont l’essentiel est le flux de la pensée -, si l’on n’avait pas d’indices, on pourrait, allant trop vite, se faire son synopsis et s’y tenir, synopsis qui dirait : autofiction, (encore), minimaliste, (encore !), autour de la psychanalyse, (encore…)

Sauf que, ce serait aller trop vite, et (même s’il lit vite, c’est à l’inverse du trop-vite que Jérôme Gontier (déjà auteur chez Al Dante) procède ; à l’instar de que Dominik Jenvrey nomme fort justement « fictions documentaires », à l’instar du travail par exemple d’Emmanuelle Pireyre, et même si ça n’a rien à voir (ne serait-ce que dans le phrasé), à cette façon donc il y a chez lui, dans ce livre, une habilité, habileté au découpage du réel à l’envi, à l’excès bien sûr, ce ne serait pas drôle sinon, poussant jusqu’aux confins de l’absurde, cette propension au « vérifions », au « ça dépend ». Et cet excès guide et pousse et mène sa phrase, qu’elle soit longue ou courte sa phrase, laquelle est une découpe variant mais toujours nette, un biseau dont l’accumulation fait livre – rien de bien neuf là-dedans me rétorquera-t-on, qu’un certain nombre de phrases ajoutées donnent un livre, peuhla, quelle invention, c’est au moins l’Amérique – on aura tort car ce qui accentue la découpe ici et ce faisant séquence et rythme ces fluctuations mentales, c’est la numérotation des 887 phrases au total. Le chiffrage découpe ce qui sans cesse afflue :

668. – Oui, c’est drôle, curieux et jubilatoire de regarder ce genre de choses en face qu’on se dit car alors non seulement on se sent infinitésimal quoiqu’ou parce qu’ou donc animé d’une joie rieuse à l’advenue de ce qui est et qui se passe en soi, qu’on est alors, qu’on se voit être ou se dit être ou bien je ne sais pas, enfin tout ça.

669. Non seulement on se demande en riant où donc on est passé tant on ne se voit pas, ou très mal, ou si peu là-dedans.

670. Non seulement on se demande aussi si on est jamais passé quelque part en vérité et si un jour on se dira tiens me voilà ou quelque chose comme ça mais en outre on ne peut que répéter pour soi très fort alors, plutôt varier à l’infini n’est-ce pas ? se dire, donc, se dire et se redire car il en va quand même là-dedans de sa peau à soi et de son âme à soi et de son sexe à soi et de toutes ces choses qui sont à soi et se redire ceci : à savoir qu’il n’y a je et je qu’il ne faut pas confondre, que ne pas confondre et ne pas se confondre est une manière de voir – une manière de voir et de vivre et de penser qui sauve.

671. Et alors on se rend compte ou on devrait n’est-ce pas par petits sauts logiques et du particulier au général et jusqu’à l’infini ou encore en décrivant des spirales de plus en plus larges et toutes lancées à toute allure vers les bords mais de quoi ? que la peur est ce qui fonde l’ère et soi dedans.

Et ce qui afflue, pensée en route, en formation, est restitué comme mouvant ET découpé, la phrase et son obsession syntaxique, architecturale, de découpage et recomposition du réel autour et de la perception de ce réel autour, qui parfois s’envole, s’enlève puis se pose,

877. Je me dis que je suis en plein dans le temps, moi, toujours, majuscule ou minuscule, du temps qui fait des spirales et des bonds, du temps qui fore et se suspend, qui rase et qui pique, du temps qui va et vient : littéralement et dans tous les sens et qui n’existe pas.

878. (Peut-être)

, qui suspend reprend, phrases longues et courtes, phrases nominales, phrases d’un souffle ou pointant (mais souffle ou pointe, encloses toujours par un point, 887 au total). Réfléchissant, miroir brisé de lui-même se recollant, vivant – en réflexion :

878. (Peut-être)

879. Très loin, bref, très loin des aléas de la circulation – en plein dedans, peut-être.

880. Je me dis que finalement rien n’est perdu, rien n’est jamais perdu même si tout est de plus en plus compliqué : à la fois archi-plié, fouilli et très très cloisonné car c’est lorsqu’on est sans ressources qu’il faut compter sur toutes.

variation de registres à l’infini dans de petits espaces – trajet automobile générique, trajet pédestre entre objets fonctionnels (horodateur, distributeur bancaire, porte, porte, porte, porte), alternance de postures (assis automobile, debout en marche, debout en marche montant, assis de variante façon, allongé de variante façon) – pour tirer un fil métaphorique, disons que Gontier, comme les grands techniciens du football, dribble, joue, construit, s’échappe et passe la balle (puis reçoit cette balle qu’il s’est passé), dans-un-petit-espace, dans de minuscules espaces. Mais ce dont il joue n’est pas baballe anecdotique, et le jeu en question est un mouvement métaphysique.

875. Je me dis encore pendant que j’y suis et j’y suis toujours, j’y suis toujours que céans est l’exercice du temps plein et qu’il excède de partout le cabinet, que celui-ci ne fait au mieux mais c’est déjà beaucoup que le cristalliser parfois et pas toujours mais c’est déjà beaucoup ou en tout cas c’est mieux que rien n’est-ce pas.

métaphysiques irruptions débouchant sur examen d’horodateurs, parce que ça continue, et l’injonction du psy qui sert de titre n’est qu’un bouton « volume », puisque ça continue et que puisque ça continue on enregistre, déclenchement oral de ce qui se construit informulé, formulé, informulé, en dedans, mettre le volume et directement formuler l’ensemble, lier dans le mouvement le pensé formulé et le pensé informulé. Il y a concaténation mais pas confusion, Gontier toujours se pose en précision, revient, digresse argumenté, accumule les petits pas de pensée dont certains de côté, en biais, mais toujours, même à la dérobée, avance. Outre les extraits pré-publiés dans notre revue remue, ici, ici, ici, et ici ; je ne résisterai pas à la douce tentation d’en reprendre encore. Deux morceaux choisis de ce drôle de tourbillon, pour finir (et continuer).

599. Je veux dire qu’il faut se poser la question du y a-t-il un fil ou pas du si oui qui le tient et où est-il du vaut-ce le coup de le tenir du c’est quoi ces drôles d’échos ces tremblements de l’air dedans ces variations minimes, se poser la question du pourquoi stop ici, oui : allons-y déplions déplions que vois-je et que sens-je et que vis-je face à ces mots ou dedans ou tout autour d’eux sur quoi paraît-il nous reprendrons si vous le voulez bien et si j’y pense et si je veux lundi, ou mardi, ou mercredi, ou jeudi, ou vendredi ?

(et continuer).

673. Se sauver et sauver qui le peut non seulement de la peur mais de tous ses effets, se sauver et sauver qui le peut du ratiboisement de soi par soi et de soi par tous et de soi par chacun réciproquement et dans tous les sens, se sauver et sauver qui le peut de l’émiettement de tout et tous et chacun en tout et tous et chacun, de la vente en gros et en détail des pièces, de la dépossession du temps en soi et du travail du temps et de soi dans le temps, de la folie commune et singulière en ses atours chantants, bref : des ensorcellements de l’ère etcetera etcetera etcetera si l’on voit ce que je veux dire et de toutes les ères par-dessus le marché si l’on veut aussi bien, se sauver de leur temps qui m’à part tien n’est-ce pas.

(et continuer), en l’allant lire ).