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je désignerai le lieu et le temps de son éclat fugitif | Olivia Rosenthal, « Mécanismes de survie en milieu hostile », Verticales, août 2014

« Les faits ne se content pas d’arriver, ils reviennent. Qu’on les accepte ou non, ils sont plus insistants et plus entêtés que les stratagèmes qu’on invente pour les éviter. Ecrire fait partie de ces stratagèmes. On croit contrôler, répartir, organiser et tenir le réel sous sa coupe et la plupart du temps on se laisse déborder. On avance aveuglément vers le dénouement pour découvrir in extremis qu’en fictionnant le monde on a seulement essayé de retrouver ce qui avait eu lieu et qu’on avait oublié. » (page 11).

(…)

Après des semaines d’inquiétude, de rencontres fugaces, de conversations maladroites et gênées, je prends les devants. J’appelle mon ami au téléphone, je lui demande de ne pas s’absenter, je lui explique que j’ai besoin de marcher avec lui, d’arpenter nos territoires, d’écouter nos pas. De vivre en cadence. Je lui reproche de partir, je fais comme si je n’étais pas triste mais furieuse, je manifeste ma colère qui est une colère de façade, les colères de ceux qui se sentent trahis, humiliés, abandonnés, qui ne veulent pas être seuls. Je ne veux pas être à nouveau confrontée à une annonce qui vous dévaste parce que vous ne savez pas comment la rendre intelligible. Perdre quelqu’un qu’on aime est incompréhensible, inadmissible et révoltant. Il faudrait interdire de telles pratiques, le départ, la séparation, le suicide, la mort auraient dû faire l’objet de réglementations drastiques. Personne n’a pris la peine de réfléchir juridiquement aux contrats implicites par lesquels un humain s’engage à l’égard d’un autre humain, personne n’a rendu illégaux les ruptures, les relégations, les séparations, les départs. Je parle pour la première fois mais je n’explique pas la raison exacte de mon silence. Je ne précise pas que je suis hantée par la mort, que je veux à tout prix lui rester fidèle, que je crois bêtement que rester fidèle à une défunte, c’est ne plus jamais prononcer son nom, c’est l’abolir par excès de zèle. Je ne lâcherai pas ma peine, ni ne la donnerai en pâture à quelque ami que ce soit. Je resterai digne et fermée, dure comme le marbre. Et si mon ami me quitte, je vivrai dans l’impossible, je ne peux même pas imaginer ce que deviendrait Paris sans mon ami. » (page 131)

(Olivia Rosenthal, Mécanismes de survie en milieu hostile, , Verticales-Gallimard, août 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

« À présent il s’agit de descendre », annonçait, puis répétait, modulé, Nicole Caligaris dans son incroyable Paradis entre les jambes, paru chez les mêmes éditions Verticales début 2013. Dès l’incipit (reproduit ci-dessus, contrairement à mes usages dans cette rubrique, façon de déroger à des règles non écrites pour éviter qu’elles ne s’édictent vraiment) de ce nouveau livre d’Olivia Rosenthal, on comprend qu’il marque sinon un cap, du moins un virage, un moment singulier de son parcours d’écrivain.

Pour cette auteure dont je suis le travail avec assiduité depuis au moins On n’est pas là pour disparaitre, en 2007, arrive le temps de la bifurcation, vers la confrontation à quoi ses derniers livres (notamment Où vont les rennes après Noël, et quelques textes de performance, comme celui de Vertige) préparaient : à la béance initiale, à l’ineffable fondateur, à ce qui ne se raconte pas mais qui génère, provoque, fait avancer et rugir ses livres (« Sans doute que la littérature est l’art de taire en parlant, de signifier en taisant. », ajoute Caligaris ailleurs dans son livre).

Il y a un deuil originel, celui d’une sœur, et ce qui va avec, culpabilité, colère, fuite, multitude de mouvements contrariés, chez Rosenthal, dont son travail fait écho de façon multiple, par le biais de la parole d’autrui, souvent, reprise, voire re-mixée, selon des procédés de montage extrêmement habiles et frappants. Elle s’en expliquait déjà en 2009 dans cet entretien qu’elle m’avait accordé pour remue.net, elle est revenue de passionnante façon sur cette « méthode », ou, à tout le moins, « manière » de questionner, enregistrer puis reprendre pour écrire son texte, dans Devenirs du roman vol.2 (Inculte, 2014).

Bifurcation n’est pas annulation ou reniement, et Rosenthal ne passe pas ces excitants dispositifs d’alternance de voix, de propos, de registres, par pertes et profits : les documents retravaillés (qui concernent tous la mort, selon différents points de vue essentiellement techniques : celui de la médecine légale, de la criminologie, du témoignage de near death experience…) sont toujours présents, et maniés avec la même dextérité, provoquent le même plaisir (plaisir dans et de l’inconfort, tant elle souffle le chaud et le froid, plaisir d’être déstabilisé souvent, d’être surpris toujours). Le second extrait prélevé et repris ci-dessus (« Personne n’a pris la peine de réfléchir juridiquement aux contrats implicites par lesquels un humain s’engage à l’égard d’un autre humain, personne n’a rendu illégaux les ruptures, les relégations, les séparations, les départs (…) ») en atteste et le redit : seule la littérature (et le travail sur la langue : chez Rosenthal, fabrique habile d’effets de sens, d’ironie, d’humour, par frottements entre registres opposés) permet de presque dire – ici, presque dire le scandale de la mort, l’impossible du deuil, le dire presque, mettre en formes la question qu’il demeure, et ce questionnement, le passer en partage, en faire un terrain d’expérience partagée. C’est impossible – et c’est cet impossible-là qui vaut d’être creusé, arpenté, fouillé : tout le sens est là, de cet enjeu de fictionnalisation (de travail littéraire, de creusement par le langage) qu’elle évoque en incipit.

Bifurcation n’est pas reniement, loin de là : s’il y a ici resserrement, il poursuit ce qui s’entamait de subtile façon dans son très beau Ils ne sont pour rien dans mes larmes (Verticales, 2012), ensemble de récits de souvenirs de cinéma prélevés chez autrui, qui valaient seul et prenaient sens autre, une fois assemblés. Ce travail avec le cinéma n’est peut-être pas pour rien dans cet adoucissement du geste (qui n’est pas un affadissement du propos, on l’a compris). Le resserrement constaté est perceptible dans le montage, il est aussi un ralentissement (et discuter avec la mort, cette grande Ralentie, comme en somme ce livre le fait, appelait la décélération) : les cuts sont ici moins brutaux, et les ruptures, changements d’angles, d’énonciateurs, moins nombreux (c’est visible sur la page, moins fragmentée en éléments-textes séparés par des blancs que celle dOn n’est pas là pour disparaître (Verticales, 2007), par exemple).

L’énonciation s’unifie, la multiplicité des voix s’est comme métabolisée, en une seule, qui se fait la voix du multiple. Sans qu’il s’agisse d’une simple tentation du Je (ce chemin-là fut expérimenté de belle façon dans Que font les Rennes après Noël), de l’aveu, du déballage sans nuance, qui serait une piètre conquête, ce livre ose affronter – affronter la mort, ses effets, aussi concrets que lointains, sous-cutanés, ou métaphoriques – par la littérature, pour la littérature. Les nécessités sont égales : il vaut d’écrire pour approcher cet ineffable, pas juste de le raconter ; et cette approche, douloureuse, risquée, vaut aussi par ce qu’elle produit sur l’écriture. Citons encore, car le livre est empli de phrases si belles (et plus encore) :

 « Comme on désigne avec étonnement la lumière intense et minuscule qui dans la nuit galactique signale une ancienne étoile depuis longtemps éteinte, je désignerai le lieu et le temps de son éclat fugitif. »

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ROSENTHAL Olivia COUV Mecanismes de survie en milieu hostile

Olivia Rosenthal, Mécanismes de survie en milieu hostile, Verticales-Gallimard, Paru le 21 Août 2014, ISBN 978-2-07-014634-5

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« Des formes fâchées avec le liant » (rencontres avec Nicole Caligaris, mai-juin 2013)

« Chacune de mes phrases est écrite pour m’extraire de ce consentement. Parce que ce consentement est acquis à la naissance, prononcé au dessus du berceau par mille et une marraines dont la chaîne, perdue dans la nuit des temps, n’a toujours pas trouvé le moyen de se rompre. »

Je ne vais pas rencontrer Nicole Caligaris cette semaine, que je connais de longue date, je vais la revoir sous prétexte de rencontres publiques (à Châteaubriant ce mardi, puis à Nantes ce dimanche, dans le cadre du festival Atlantide), et lui poser des questions qui j’espère, serviront à faire entendre sa voix puis à faire lire ses textes uniques – et nombreux. Nombreux enfants uniques, et sauvages, que ces livres, où, même si l’on trouve des motifs, thèmes, paysages récurrents, quelque chose d’inédit recommence chaque fois de se faire – de se défaire (c’est un mouvement vers le bas, une descente perpétuelle, un trajet spéléo qui n’est pourtant pas dépressif, et cette vigueur inversée n’est pas la moindre des particularités de ce qui, à force, constitue ce qu’on appelle une œuvre), à chaque nouvelle traversée. Dans les livres de Nicole Caligaris, j’en ai parlé ici, il y a ce syncrétisme impossible (et pourtant effectif) de pensée (dense, compacte) et de mouvement (fulgurant, hérissé), quelque chose qui les rend non pas insaisissables (ô qu’ils tiennent en main, c’est qu’ils sont aussi des armes) mais assurément pas malléables : on ne saurait les confondre – déjà qu’on a du mal à les ranger.

Ils tiennent en main – ils accrochent la tête et le reste, surtout. Et ce qui se produit souvent en cas de préparation de débat, cette multiplication géométrique de la population des post-its, cette envie frénétique de TOUT noter, est ici expansé, est à son plus haut lors de la relecture de ce si mystérieux (demeuré mystérieux, même lu trois fois) & limpide, ce si vibrant paradoxe fait livre qu’est le plus récent d’entre eux, ce  Paradis entre les jambes (Verticales, janvier 2013) qui nous impose de renoncer aux dits post-its, puisqu’on en colle plus qu’il n’y a de pages disponibles. L’ouvrir, il suffit de l’ouvrir, et tout s’ouvre, des questions en myriades. Quatre post-its économisés par la reproduction ci-dessous de ce passage du dit livre, nous remercient de ce sursis. (Et quant à vous soyez là, mardi 28 mai 20h30 à Châteaubriant, ou ce dimanche 2 juin à 13h à la Cité des Congrès, Nantes).

« Je nais quatorze ans après la fin de la Deuxième Guerre, bleue, le cordon enroulé autour du cou, forcée dehors avec les fers, entre les doigts de la camarde que la médecine a su rouvrir, je nais, avec la face de ma mort dans mon corps vivant, épargnée par l’action de ma gueulante, une division irréparable, une colère que rien ne voudra calmer. En naissant à cette époque, j’hérite d’une horreur historique et d’un couvercle posé dessus. C’est comme ça que ma littérature s’occupe de tailler des brindilles pour aller asticoter la honte au fond du trou.

Tout ramène la littérature à l’utile, tout la dispose à avoir des visées, à la recherche de quelque bénéfice, ne serait-ce qu’un entourage, une entente qui définisse un monde partageable,  tandis que j’ai ce goût du tumulte, de la brutalité, des formes fâchées avec le liant, avec le lien, fâchées avec tout lien, sans prévenance, heurtées, contraires au léché qui entretient l’illusion d’un monde compatible avec nos images si soigneusement définies.

Est-ce la noirceur, est-ce la brutalité elle-même qui répugnent ? ou est-ce qu’elles proviennent d’une femme ? J’ai le paradis entre les jambes. A condition d’y consentir. Chacune de mes phrases est écrite pour m’extraire de ce consentement. Parce que ce consentement est acquis à la naissance, prononcé au dessus du berceau par mille et une marraines dont la chaîne, perdue dans la nuit des temps, n’a toujours pas trouvé le moyen de se rompre. »

Fred Griot

Texte lu lors du festival Midi-Minuit, édition d’octobre 2010 ; publié dans Gare maritime 2011, (revue anthologique annuelle de La Maison de  la poésie de Nantes)

Fred Griot écrit : en ligne et en scène. Debout, ou s’il est assis, c’est fléchi souple : paré au dépliement.
S’il a publié quelques textes imprimés, dont le prenant La plui, là où on trouve traces majoritaires du travail, c’est sur son site. Le raccourci écrivain web et live est parlant, disant ceci, même incomplètement : que pour Fred Griot, l’acte d’écrire est, sinon total, au moins pluriel, et ne saurait se contenter d’une place, si forte soit-elle. Qu’écrire vaut chez lui par son faire et par la résultante de ce faire, que le travail d’écriture est une quête et une production d’objets en mouvement. Ainsi dit-il de lui-même : « N’ayant pas abouti, écrit toujours, aggrave, enfonce le clou ».
Il y a du corps, là-dedans et dehors.
Cette recherche emprunte — a minima — ces deux voies :
– le net où il fabrique, sur son site parl ; sur publie.net dont il est une pierre, un écrou ; et longtemps sur remue.net où je l’ai connu ; le net terre de l’ouvert, d’un chantier, et d’un certain compagnonnage, le lieu du work in progress,
que Fred Griot donne à voir, lire, ouïr, sur son site, en rubrique TXT & VOX : si l’on traduisait littéralement le vocable open source : source
ouverte, ça lui irait plutôt pas mal.
– la scène, où il va, la scène où rendu il continue d’aller vers, la scène qu’il arpente allant vers — vers l’autre, sans doute, mais aussi vers son dedans, son lointain intérieur, dirait Michaux. En compagnonnage autre et parfaitement complémentaire de celui des écrans.
Deux lieux d’assemblage et de rassemblement (de forces, d’énergie, de puissances).

La recherche ? Celle de sa lang, de son parl (sans –e final), comme une origine inventée, terroir fictif investissant le réel par puissance d’incantation, contamination du réel par invention — partielle. Un de ses chantiers a pour nom refonder, et l’infinitif cause, porte sens et carne, mêle ascensionnel et terrien : m’élevant d’un point de la terre, celle qui me reste entre les doigts gagne en présence — et j’ajouterai non comme anecdote mais comme point de fixation, singularité qui me ravit : que par ailleurs, puisqu’il faut bien vivre (et pas seulement), Griot pratique l’alpinisme — et
j’aime à le savoir.

Il y a du corps, dedans, dehors.

La première fois que j’ai vu & entendu Griot avec l’alchimiste Yann Féry c’était en scène improvisée, sans estrade et sans light, sans longtemps pour faire force, et pourtant : le guitariste Yann Féry, se poste à deux quoi, trois, pas, position duel, en regard, puis frappe de la main sur le jean, et Griot parle, souffle. Et y va.

Citons : Nicole Caligaris, à propos du regretté poète et sportif Raymond Federman, mort en 2009 : « Mettez-vous un peu dans le crâne que le poète
peut considérer lui aussi son corps comme l’instrument de sa littérature : son battement cardiaque, s’il est rapide ou lent, son amplitude respiratoire,
si elle siffle à l’expiration, si elle traîne à l’inspiration, sa voix où elle est posée, là où elle fuit… »
et citons : Fred Griot : « Parole, sur scène : piston d’air et non pas joli ton d’une lecture toute intentionnée, bien dite. » Lisez Griot debout, c’est live.

Nicole Caligaris et Jean-François Pauvros

Texte lu lors d’une soirée “Poèmes en cavale”, en mars 2009 ; publié dans Gare maritime 2010, (revue anthologique annuelle de La Maison de  la poésie de Nantes)

Je viens tenter : une chute.

Pour vous présenter la lecture de ce soir, guitare et voix, dialogue Nord Sud drôle de façon, Pauvros Caligaris, en hommage à Pannonica de Koenigswarter, , je parlerai geste. Plusieurs gestes,

Un geste : Écoute écrire.
Un jour où j’entre dans une des pièces d’un lieu où je travaille, comme on entre dans les pièces usuelles des lieux où l’on travaille, sans façons ni calcul, en brusquerie, je la surprends en plein geste d’écriture, Caligaris,
un geste intime
j’en suis gêné
mais ce que je surprends s’imprime et je n’y peux, c’est fait maintenant, porte brusque ouverte,
ce que j’y vois, intime, l’écrivain surpris dans son travail, au cœur, comme lire par derrière son épaule, ce que je vois n’a rien de religieux, de bientôt-mort-déjà, de raide ni de silencieux. Casque aux oreilles elle est à bloc, lancée dans le son et ses variations, un son que je ne vois pas puisque le casque, un son qui mouvementé la bouge du chef, ça tressaille en grande joie sauvage. Enjouée. Écriture en musique, donc, mais pleinement, écriture dans musique.

Un geste : Gratte, gratter.
On dit gratter une guitare comme on dit d’une plume sur papier, Jean-François Pauvros, je l’ai vu gratter la guitare puis gratter la guitare contre un pilier en béton, celui là à ma droite ici-même, furieuse mise en abyme un samedi d’octobre 2006. Jouer du geste, pour apporter de l’énergie, un réservoir, un sacré multiplicateur de puissance – de puissance, pas de pouvoir. La voix de sa gratte n’est pas concurrente ni carte postale de celle de l’écrivain, à ses côtés (Guglielmi ce jour-là, ou, Charles Pennequin, mettons, qui ne s’en plaindra pas, en redemande et nous avec), elle ne décore ni n’étouffe, elle débroussaille, alentour, elle joue pour, pour qu’existe un moment.

Un geste : pierres de ciel, couteaux liquides, Henri Michaux.
Caligaris parcoure Michaux qui parcourut l’espace le temps et la page et parcourut ses lecteurs, parmi lesquels, en un point de l’incessant cercle, Pauvros. Partant de Michaux, elle écrit, Caligaris :

« Bouclée dans l’espace circonscrit de ce ciel confortable mais trop étroit dès que perçu comme fini, je n’aurai de cesse d’en percer la paroi pour tenter, si illusoirement, si pathétiquement que ce puisse être, de me tirer vers la dimension extérieure, avec le seul moyen d’évasion, imparfait, douloureux, que je sache, le moyen même de ma connaissance du monde : le langage.
La pensée poétique n’est pas la digestion, c’est-à-dire l’analyse du monde au cœur duquel je suis, pas sa transformation en satisfaction, la pensée poétique est un fracas, violent, la poésie est violente, celle de Lautréamont comme celle de Michaux, comme celle d’Artaud, la poésie est le fracas de mon appréhension du monde. Avant toute chose, la poésie est le fracas du langage et le chant qui naît de ce fracas est un effet second. »

Un geste : penser (synonyme : écrire).
De Caligaris, dire aussi son écriture dense et ramassée, qu’on ne croirait pas explosive tant elle porte d’idées, voire d’esprits, tant aussi cette pensée est ramifiée (je pense à ses essais, tellement larges en leur champ et resserrés sur leur objectif, qu’ils en ont déconcerté plus d’un), tant aussi cette ramification s’astreint à ne pas s’égarer, à ne pas bavarder. De multiples bras articulés en métaux précieux, parfaitement coordonnés. Sa pensée aime la danse, buto ou africaine, jamais binaire, trois temps et demi sera bien le moins.

Un geste : la chute.
Pauvros : « C’est sûr que je préfère les gens qui se mettent en jeu… qui font pas semblant, qui viennent pas faire un métier. »

Caligaris (citons) : « Je viens tenter — une chute ? — l’expérience d’une écriture pénétrable à la musique de JF Pauvros ; et payer mon Tribute to Pannonica, au nom d’un de ces moments qui suspendent…
Quoi, la chute ?
Je sais exactement où se trouve le paradis : c’est une cave.
Une cave peuplée d’hommes noirs aux mains immenses, ils tirent d’un instrument ou d’un autre une musique  au-delà du possible, qui te cueille en haut des escaliers, pendant que tu descends, qui te prend derrière les genoux, tu trembles, qui te souffle, appelée, flottante, qui te souffle à toi-même ; glissée sous ton diaphragme, qui te déploie et c’est comme ça, ton aile intime tout ouverte, que tu déposes le manteau ou n’importe quelle protection qui te sert de peau : tu y es, soulagée, soulevable, portée là-haut dans l’intensité, pendant que le métal du ciel monte, bleu, électriquement, sous les arches toujours trop basses d’une voûte remplie de fumée. »

« Un moment pour Pannonica. »,
Pauvros Caligaris.
C’est maintenant.
Nicole Caligaris, Jean-François Pauvros, à vous.

« Les Hommes Signes », de Nicole Caligaris

(reprise d’un texte paru sur remue.net le 10 décembre 2008)

On a déjà salué ici le travail de Nicole Caligaris, et encore récemment, et encore plus récemment, pour sa qualité, sa recherche constantes ; constance aussi dans la façon dont il ne plie pas devant les objets et sujets dits « engagés » (avec un pincement des commissures qui nous agace) pour lier langues et problématiques du monde, d’ici, de maintenant – d’hier aussi, tant des questions posées hier peuvent nourrir nos fronts et nos poings d’aujourd’hui, tant des questions posées par l’Hier résonnent dru dans le clapot tiède et indifférencié du lavabo d’actus.
On a salué déjà et on salue à nouveau, d’ailleurs, comme après tout les comédiens, qui remercient deux trois quatre fois sans que ça gêne.

Car on doit faire plus que seulement signaler ce livre sorti chez un éditeur remarquable, Abstème et Bobance, qui avait déjà édité d’elle le sombre sépia « Désir Voilé », nouveau livre qu’elle a
Consacré à ?
Excentré de ?
Ré-centré en ?
les dessins de Jean Fautrier, et particulièrement sa série dite des « Otages » et intitulée telle.
Ces dessins, ce sont

« Ce sont des peintures à la fois figuratives et abstraites : des ovales, des gros haricots blancs d’une matière épaisse, vaguement rosie, vaguement jaunie, pleine de reliefs, traversés d’un tracé de couleur et circonscrits d’un contour qui en font une évocation de visage. Bien amoché. »

et l’on sent le lien avec ce dont on la sait proche, et notamment Henri Michaux, Michaux, dont le texte toujours incise, Michaux qui quand ce n’est pas le cas pas le jour pas les mots jouera des couleurs pour que ce soit la peinture qui incise, coupe ; Michaux, texte, peinture, et : Fautrier.
Ou comment la peinture fait signe parfois au-delà de l’écrit, en appelle à forces profondes, et nécessaires, et qu’elle s’avère impérieuse alors,
face à cela, des corps dans le petit matin, ou plutôt, comme l’écrit Caligaris, « sous le petit matin » (comme « sous » dit mieux que l’habituel « dans » qu’ils en sont out, jetés hors de ce matin du monde, et aussi le vide massifié, le vrac des cadavres effondrés des otages),
et que, comme chez Michaux, le dessin poursuit quand les signes aveuglent – mais
aussi il reprend, permet de reprendre, comme en son origine, une écriture :

 L’écriture commence devant l’impossible, le corps arrêté, l’action sur la matière interrompue, quand le franchissement ne se peut pas, que le temps est retenu, que le corps actif a cédé, incapable d’emprise sur le monde, que la main, inutile outil, est contrainte de s’inventer, au moins pour déposer la trace de son impuissance et cette trace prend sur le mur une valeur énigmatique, elle prend une puissance que la main n’a pas.
Une fois laissée sur la paroi, l’empreinte prend la faculté de représenter, c’est une façon de franchir, elle prend une valeur de signe, elle dit la main qui a été appuyée là, elle dit l’homme qui a laissé cette trace, elle dit son existence et son absence : elle a le pouvoir de raccorder le présent au passé, d’exposer à chaque regard, quel que soit son temps, sa lointaine origine. Cette petite empreinte d’une paume avec cinq doigts est le témoin d’une disparition, celle de son propre évènement, le moment du contact actif entre le corps humain et la paroi, du transfert d’une expérience du corps à la roche. Sans doute le mouvement même de l’écriture est d’être cet incident, ce rien posé au fond pour advenir aux autres temps, énigme, suspendant la solution des époques, rattrapant le cours de leur ensevelissement les unes dans les autres, ouvrant la brèche d’un dialogue dans les temps qui s’efforce de passer le « nous avons disparu ».

En quoi la rixe avec le monde, ce monde hardcore, en quoi qu’il y ait du vilain dans ce qui s’écrit puisque dehors aussi, qu’il y ait du vilain entre l’écriture et ce monde hardcore (et alors engagé, oui, puisqu’engagé dans la course du dit monde, approximativement : debout), en quoi cela chez Fautrier comme chez Michaux,
et comme chez Caligaris,
en quoi cela fait force de vie (force noire comme un iris ouvert, intense)

Tout peut devenir texte, pourvu qu’il y ait une puissance pour vouloir signifier, une destination, fût-elle d’emprunt, fût-elle mal consentante. Voilà que les cicatrices des chairs éclatées par les bombes sont destinées, voilà que le protocole écrit, avec la figure détruite de cinq hommes placés en ligne, un message. 

Le texte est court, dense, et arborescent, tisse ses liens entre deux après-guerres et ce qui a quelque goût d’avant-guerre (ou de guerre, une guerre non encore nommée). L’indignation primale est un levier, c’est ensuite que commence quelque chose qui importe, qui n’est encore que signifiant et qu’il vaut de tenter de rendre porteur de signifié. Tisse ses liens entre le signe et ses signifiés, entre les forces de résistance (à entendre sans connotation autre que physique : en sciences physique, les forces de résistance sont un phénomène physique consistant dans l’opposition à une action ou un mouvement…) qui font reprendre l’agitation face aux bruissements-silence, la fièvre comme un geste porteur, forcément porteur, taillant un chemin, une incise, à travers l’amnésie et l’hypermnésie générales (et jumelles).

Deleatur, « à détruire », tel est le nom du signe qui donne à l’imprimeur l’ordre de supprimer sans laisser de manque, d’effacer le texte et d’effacer l’histoire, la trace de l’effacement, pour qu’il n’en reste aucun souvenir, même pas celui de la décision, c’est-à-dire du débat. Le siège vide, le blanc de l’absence, le silence de celui qui manque est déjà une division politique, une tension, si virtuelle soit-elle, qui oppose à toute lecture de l’histoire l’exigence d’une justification. L’amnésie pourrait être ce deleatur, spontané ou préparé, qui fait disparaître la mémoire en même temps que le souvenir dont aucune empreinte ne vient plus signaler le manque. Une fois la division escamotée, rien ne vient perturber la continuité du récit le plus lisse, le plus conforme aux utilités de l’histoire. »

Petit livre court et dense, objet scellé, magnifique, noir. Ça lutte. Aiguiser une arme blanche dans la guerre bactériologique – ça lutte. Debout.
Et une rasade, pour la route.

(…)le texte s’écrit aussi couche à couche et il ne parvient pas plus à sécher que la haute pâte de Fautrier. Que le mot soit un terme, c’est à quoi la littérature tâche de ne pas se résoudre. Décrire la lune, décrire une photographie, un portrait de groupe, une mappemonde, un tas de corps sous le petit jour, une série de peintures qui portent toutes le même nom, c’est ne pas dire grand chose de la chose mais la tenir un peu, l’envelopper attentivement dans la synthèse du langage, c’est une façon d’en prendre soin. 

« Les Hommes Signes » de Nicole Caligaris, a paru chez Abstème et Bobance, collection Notules. L’essentiel de ses livres est édité chez Verticales.