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QUI DE L’ŒUF QUI DE LA POULE ? | conférence-banquet pour Terres de Parole, avril 2016

(Une conférence/discussion, donnée dans le cadre de Terres de paroles 2016 / (Imaginaires numériques, du vendredi 15 au samedi 16 avril 2016)

QUI DE L’ŒUF QUI DE LA POULE ? , par Guénaël Boutouillet

#Œuf Vs poule

L’œuf ou la poule, on a appelé ça ainsi, formule usuelle qui m’est parfois un tic de langage et qui convient à ce que je voudrais que soit ce moment : un moment d’ouverture, de partage – d’ouverture aux questions : pas celles, majuscules, terrifiantes et terrifiées, qui nous pleuvent dessus avec leurs contrepoints, les injonctions publicitaires ; mais leurs voisines ordinaires, ces questions apparemment mineures qui ne le sont pas. Car nos rapports aux numériques, à la technologie, aux algorithmes, aux machines, sont fluides, ils sont variables, oscillant entre pour et contre, peur et joie, entre ni-ni et mi-mi, figue et raisin. Ces rapports sont vivants, comme nous. Et cette question d’œuf ou de poule, plutôt que d’historiciser — car les dates que l’on veut, on les a : Internet nous les donne, à nous de choisir celles qui priment — par exemple :

# Dates.

1965 Ted Nelson nomme l’ hypertexte / 1964 Autre concept : la souris = outil pour activer les liens, par Douglas Engelbart au SRI (Stanford) – qui rend opérationnelle le principe de navigation hypertextuel préfiguré par Vanevar Bush. / 1971 Mikael Hart (bibliothécaire) projet Gutenberg.. Crée le premier « livre numérique ». / 1976 le macintosh / 1989 Réseau décentralisé. le web, Tim Berners-Lee / 1993 1er navigateur mosaic, puis netscape / Début des années 2000 : le web 2.0, web social, puis réseaux sociaux. / 2007 l’iphone

Mais puisque les dates on les a, on pourrait opérer une autre coupe sagittale, choisir les dates dans la fiction et dans l’art

1494 Alde Manuce ouvre son imprimerie à Venise / 1944 « Fictions » de Borgès / 1955 Isaac Asimov, dans une nouvelle, prédit le vote électronique et ses dérives algorithmiques dans la nouvelle « le votant » / 1969 le Whole earth catalogue de Steward Brand / 2002 « Carte muette » de Philippe Vasset 2014 « 6/5 », Sniper)

Cette question, ainsi posée, nous permet de ne pas trancher, de circuler entre les idées – pour nous poser mieux (plus longtemps, plus attentivement) la question, espérant voir émerger d’autres, de ces observations, d’autres questions plus neuves, vivantes. Aussi discrètes, mineures, intimes, que cruciales. Je vais – nous allons, je l’espère – parler écrans, clics, likes et partage, industrie et individu.

#Paroles

Parler. Paroles. Ce festival est ainsi nommé. Terres de parole. Le dispositif est ici de parole. On s’est dit ça. J’ai choisi de ne rien vous projeter pas par paresse, ni par anti-conformisme, par défi du systématisme powerpoint, de son discours découpé en slides (suite d’images inanimées), mais par goût, d’une part, de parler et d’échanger, par goût également du contrepoint et des rapports complexes, subtils. Il y a des écrans mis en scène, des écrans questionnés, des écrans regardés, en nombre ce week-end, passons donc une heure sans. On s’est dit ça, avec Marianne Clévy et l’équipe de Terres de Parole. Et puis, ce temps de parole est aussi de partage au sens gustatif du terme : et de vous projeter des images pendant que vous mangiez m’aurait rappelé le rituel du repas-télé que j’abhorre – j’opte pour la radio plutôt, pour ma part.

Des paroles, donc, et des questions. Ils sont bien assez nombreux, les néo-nostradamus et futurologues de plateau télé, et bien assez prégnantes les injonctions prédictives de google et des algorithmes dont Dominique Cardon nous parle si bien dans son livre (À quoi rêvent les algorithmes, Seuil, 2015) qui ajoutent à nos anxiétés contemporaines déjà massives. Ne point trop prédire, mais observer, déjà, en grands étonnés, le réel à nos pieds, à notre main surtout – digitalement perceptible.

#Ordinaire, et infra-ordinaire

Ma parole : celle d’un observateur attentif, d’usager aussi singulier (pour le dire vite, je suis essentiellement affairé à la lecture du contemporain, aux découvertes littéraires, suis une sorte de médiateur littéraire, donc, et – mais ? – numérique) qu’ordinaire (la question de comment limiter le temps de tablette du gosse dans sa grande quotidienneté m’a concerné cette semaine, bref : me concerne ; comme tout un chacun je joue sur des applications, je glande sur facebook (au corps défendant du moi professionnel du lirécrire sur le réseau, consterné de l’existence persistante de ce moi procrastinateur), je cherche mes horaires de bus, réserve un hôtel ou fais mes courses, depuis l’ordi ou le téléphone.

Souvent, me présentant en contexte pro, je procède par la négative, listant ce que je ne suis pas (pas écrivain mais auteur, pas universitaire mais, tout de même, un peu chercheur et enseignant), syndrome aigu chez moi mais finalement partagé : il n’est pas si simple de s’énoncer en contexte neuf ou inconnu. Plutôt que de procéder ainsi, comme par taxonomie inversée, je me contenterai de partir de ce que je suis, à l’instar de nous tous ; un usager ordinaire de ces réseaux dits sociaux, de ces terminaux bien pratiques, et de mettre en partage ces titillantes notes et questions miennes, dans l’espoir d’en rencontrer, percuter, d’autres.

Cet ordinaire-là, qui m’intéresse littéralement, m’intéresse aussi littérairement : je m’en voudrais de ne pas citer ce texte-là, d’un auteur, qui m’est essentiel – Georges Perec – texte demeuré longtemps enfoui sous d’autres de ses faits d’armes, texte discret comme son objet, texte essentiel, qui me guide dans ma lecture du poétique comme dans mes pratiques : des ateliers d’écriture, du numérique, de la littérature contemporaine. Ce texte de Perec s’appelle l’infra-ordinaire, on en trouve l’essentiel sur le web, il a re-paru aux éditions du Seuil. Extrait (plus long extrait ici) :

« Les journaux parlent de tout, sauf du journalier. Les journaux m’ennuient, ils ne m’apprennent rien; ce qu’ils racontent ne me concerne pas, ne m’interroge pas et ne répond pas davantage aux questions que je pose ou que je voudrais poser.

Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est il ? Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, l’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ?

Interroger l’habituel. Mais justement, nous y sommes habitués. Nous ne l’interrogeons pas, il ne nous interroge pas, il semble ne pas faire problème, nous le vivons sans y penser, comme s’il ne véhiculait ni question ni réponse, comme s’il n’était porteur d’aucune information. Ce n’est même plus du conditionnement, c’est de l’anesthésie. Nous dormons notre vie d’un sommeil sans rêves. Mais où est-elle, notre vie ? Où est notre corps ? Où est notre espace ?

Comment parler de ces » choses communes « , comment les traquer plutôt, comment les débusquer, les arracher à la gangue dans laquelle elles restent engluées, comment leur donner un sens, une langue : qu’elles parlent enfin de ce qui est, de ce que nous sommes.

Peut-être s’agit-il de fonder enfin notre propre anthropologie: celle qui parlera de nous, qui ira chercher en nous ce que nous avons si longtemps pillé chez les autres. Non plus l’exotique, mais l’endotique. »

Qu’est-ce que vous écrivez sur facebook, qu’est-ce que vous y lisez ? Quelles choses faites-vous vraiment simultanément ? Questions infra-ordinaires, aux réponses mobiles – et d’autant plus excitantes.

#Mots et représentations

Les mots, donc. Imaginaires numériques. Numérique est un adjectif, dont la substantivation a produit une forme de réification. Et je préfère m’en tenir à l’adjectif, pour ce temps qui va suivre.

Si j’ai choisi de ne pas prétendre répondre aux grandes questions de civilisation, c’est d’abord par incapacité technique (la date de la fin du monde n’est consignée ni dans mon agenda google ni dans son équivalent papier) mais donc aussi par goût propre – c’est depuis mes usages et en regard de ceux d’autrui qu’il m’importe, m’amuse, me plaît de les observer, ces coalescence entre utopie et dystopie, relations si fertiles et compliquées.
Utopies ? Dystopies ? Le « google god » d’Ariel Kyrou et son slogan (« don’t be evil ») ; et aussi souvenez-vous d’une publicité de macintosh, circa 1984, qui voyait une jeune athlète toute de blanc vêtue venir libérer les masses laborieuses (tout droit sorties elles de nos représentations du 1984 d’Orwell) : elle a vieilli, comme vieillit toute image d’époque, mais pas seulement : seuls quelques geeks idolâtres pourraient encore sérieusement louer apple (ou n’importe lequel de ses acolytes, des 4 qu’on acronyme GAFA), le considérer comme le chevalier blanc de notre émancipation. Ce qui vieillit moins, ou autrement, ce sont les formes, fictions, productions artistiques : qui aurait imaginé à quel point les délires anticipateurs et parano de Philip. K. Dick pourraient nous servir, pourraient être un outil d’appropriation (d’emprise, autant que de défiance, donc) du monde en devenir ? Qui ne verrait dans la pièce de Jennifer Haley, Le Néther, une merveilleuse manière, réinventée, de nous parler de nous, de la puissance et de la solidité de nos imaginaires, de notre intimité ?

#Lieux

Les lieux changent, l’idée du lieu change. Ce qu’on nomme virtuel ne l’est pas seulement, pas exclusivement le cloud qu’évoque Benoît Duteurtre dans si roman L’Ordinateur du paradis, ce cloud, nuage pas si léger et immatériel (en 2012, les data-centers, serveurs de données, consomment 2% de l’énergie mondiale) possède une part concrète, une existence physique effective. Mais il y a disjonction entre cette part concrète et la représentation des lieux associés. Cette disjonction est fertile (d’utopie, de dystopie), et produit de l’imaginaire – j’ai déjà cité Philip. K.Dick et son œuvre à la persistante influence, jusqu’au point d’orgue et figure symbolique que furent les niveaux de réalité différenciés de Matrix, en 2000 – autant que des représentations rénovées du réel. Le Néther, représentation du réseau comme espace-temps autre, nous parle, par là même et au-delà, des puissances et potentialités (fantasmatiques, imaginaires). L’espace, ouvert et exploré, est surtout intérieur.

Mais c’est aussi, via le numérique, un regard modifié sur un environnement extérieur modifié, qui se produit : Infra-ordinaire encore, à la Perec : quand celui-ci détaille, à l’orée d’Espèces d’Espace, fin des années 1970, ce qu’il y a sur son bureau, à sa façon à la fois méthodique et circulante, ce texte relu à l’aune de nos usages, réenvisagé depuis eux, nous aide à réenvisager également notre rapport aux espaces, au travail – si je vous demande ce qu’il y a sur votre bureau, au moins deux bureaux se présentent à votre esprit : la table où l’on pose le portable, et l’écran de ce dit portable. Dualité extensive, et représentations connexes, conflictuelles de ce qu’est notre dehors, de qu’en perçoit notre dedans.

#Temps (timeline et afflux d’informations)

Les temps changent, leur représentation du moins – et donc notre façon de les voir. La ligne chronologique régnant n’est plus celle des frises horizontales, laborieusement coloriées durant nos années de collège. Elle a été renversée d’un quart de tour, cette timeline devenue verticale sur facebook ou twitter. Ce flux d’informations bruisse, s’écoule de haut en bas sur les vitres de nos réseaux – réseaux qu’il faut parvenir à couper, me disent-ils, parfois, certains écrivains, comme en aparté, vaguement coupables, pour se poser, se concentrer.
La croissance nous fatigue. L’information nous assiège. Les deux agrégés nous gouvernent. Et ce flux, au volume toujours croissant, nous estourbit par instants, quand à d’autres il nous électrise, lançant et empêchant simultanément ce mouvement composite (geste et pensée, opérations multiples) qu’est l’écriture. Relativisons : ce rapport, conflictuel, avec l’extérieur, qu’entretient celle ou celui qui se fait fort d’écrire, précédait l’immersion dans le bain numérique, cette tension préexistait à l’Internet – les traces sont aisées à dénicher, d’un folklore suranné, réclusion plume d’oie et bureau de bois massif comme outils de l’inspiration. Ce folklore s’actualise en fantasme de déconnection, la coupure du wi-fi pour nouvelle cellule monastique. Se protéger de la pluie de données serait façonner une tanière nouvelle, en laquelle s’enfermer pour écrire (où laisser ça écrire par devers soi, le bras soulevé par l’évidence). Le rêve, avec retour du mythe de l’inspiration inclus dans sa traîne, d’une bulle où se sauver, loin du réseau, de ce maudit, satané réseau.

#Exhibition, intimité.

Facebook. T’es sur facebook ? Si je vous posais la question un par un, une par une, il est fort à parier que j’obtiendrais un certain nombre de dénégations (pour celles et ceux qui n’y vont pas, dénégation souvent un poil agressives, sur la défensive, ah surtout pas, pas de temps à perdre, autre chose à faire, etc.) et de justifications floues – moi le premier, combien de fois me suis-je entendu énoncer, de bonne foi (en suis-je sûr), que c’est un usage avant tout pro ? La réponse pose question, le mode de réponse pose questions – autant que la question porte en elle de charge, d’injonction potentielle à y être. Quand je pose la même question à des groupes d’étudiants d’environ vingt ans, la typologie des réponses est différenciée, leur proportion : sur trente jeunes, un ou une seulement n’a pas de compte. Et l’unique isolat se sent parfois un peu coupable ou sur la défensive – sur le même mode que ci-dessus énoncé.
Être sur facebook, Ils n’en font pas un plat, c’est, à leur échelle, un infra-ordinaire, facebook, une condition minimale d’existence sociale. Mais qu’en font-ils ? est une question passionnante. Ma grande probité m’empêche de demander (requester) ces jeunes gens en « ami », je le leur explique – et ma grande probité est rassurée en retour : eux ne font jamais (ou presque jamais) le pas inverse, et font pas tilter mon « compteur » de popularité, ne constituent pas un cheptel d’« amis captifs » (ainsi qu’on qualifie parfois ces « publics », scolaires ou étudiants, dans le monde de la culture). Pour l’approcher un peu avec eux, je leur propose de l’écrire, ce rapport, de le réécrire autrement, de déplacer l’énonciation : et sans aucune leçon autre à en tirer nous mesurons (chacun, individuellement) un peu de ce qui nous y mettons.
Ecrire pour se situer.
Réécrire pour rééditorialiser. Pour ne pas que facebook ne refasse à sa guise notre intérieur (éditorialise notre intériorité).

#Espace et plasticité

Pensant espace, je pense plasticité. Plasticité du support, plasticité des récits, des créations : le web, est, d’emblée, une spatialisation. Un réseau décentralisé. Un réseau de réseaux. Sa cartographie s’est vite avérée impossible à formuler – l’excellent roman « carte mémoire » de Philippe Vasset se concluait surtout par le constat de polysémie de la question.

Mais cette question-là, du changement de forme, se pose aussi frontalement au livre numérique, dont on ne sait pas tout énoncer exactement, précisément, ce qu’il est – le livre numérique est en devenir, il est un devenir, pour l’instant – mais dont les premières formulations posent une rupture formelle très nette, aux effets différenciés – différenciés pour le concepteur et pour le lecteur. D’aimer le texte et les livres, c’est pour beaucoup aimer les mots, mais aussi les lettres, leur forme, leur dessin sur la page. La typographie apporte beaucoup au lecteur et fut un vecteur important de création – voire de co-création – poétique. Je fus fasciné la première fois que j’ai pu, dans indesign et sur un écran large, zoomer très près d’un texte, le regarder à la loupe & en grand en somme : par le biais de l’écran c’est un peu du livre, de ce qu’est le livre, l’art du livre que j’ai touché de plus près ce jour-là. Le livre numérique, en sa forme transitoire la plus pérenne, est actuellement un fichier e-pub : structuré comme un site web, possiblement enrichi d’apports multimédia, de liens hypertexte internes et externes, l’epub permet à l’usager de choisir sa police et le coprs dans lequel il lit le texte. C’est ludique au premier abord, sensuelle reproduction de ce plaisir de l’œil que fut le mien en zoomant dans indesign, et pratique ensuite : on adapte à sa vue, au type de texte et de lecture à quoi l’on s’affaire, à la position dans laquelle on souhaite le lire, etc.

Du point de vue du concepteur, non du texte, mais de sa mise en forme, du typographe, c’est une immense rupture : un ami, concepteur de livres-objets, m’expliquait la béance, l’effroi, que constituait pour lui cette fin de l’intangibilité, cette fin de la fixité de l’inscription du texte. Mais pour le concepteur-typographe qui s’attelle (et la tâche n’est pas aisée) à « poser » du texte dans ces formats, c’est un nouveau défi de lisibilité qui s’impose : car il convient, dès lors, de penser le texte, non pas en page, mais en flux.

Rupture dans la linéarité : une de plus, me dira-t-on, après ce qu’a produit et continue de produire le jeu vidéo sur notre appréhension du récit. La fin de quelque chose. Mais peut-être aussi un signe d’un autre moment de notre rapport au texte, qui rappelle, pourquoi pas, certains temps d’avant l’imprimerie, quand les textes copiés à la main n’étaient jamais identiques : l’activité de lire se mêlait de plus entrelacée façon avec celle d’écrire, le lir&crire allait de soi.

#Lecture

Lit-on plus, lit-on moins ? Grande peur séculaire qui connut aussi ses versions successives, remaniées selon les époques http://www.artiflo.net/2008/05/platon-socrate/

Quand la Bibliothèque du Congrès archive twitter (soit plus de 50 milliards de micro-messages, à date de cette décision, en 2010, 500 millions de messages journaliers en 2016), cela nous dit deux choses au moins : qu’il s’écrit beaucoup, et que ce qui s’écrit est lu.

Pour continuer de le dire vite, on lirait donc plus, ce plus contenant moins de livres.

Le mouvement est quasi renversé. On publie en même temps que d’écrire, avant parfois de savoir lire. En un mouvement inverse de celui que je le pratique en ateliers d’écriture : où l’on publie POUR conscientiser d’avoir écrit, où on écrit POUR lire plus précisément, plus profondément. De ceci il faut prendre acte, charge à nous de l’accompagner. Pour ne pas devenir, nous-mêmes, des analphabètes de la publication comme le suppose Olivier Ertzscheid. Pour tenter de continuer à user de la lecture et de l’écriture, comme outils d’émancipation.

https://materiaucomposite.wordpress.com/tag/atelier-decriture-numerique/

#Imaginaires de l’innovation

Le livre numérique, disions-nous ? Ce que nous montre le livre numérique dans certains des errements de sa mise en commerce, c’est qu’une innovation réelle n’est pas une duplication. Les fichiers homothétiques, simples pdf à peine améliorés, n’intéressent, ne séduisent personne, sont d’une qualité de lecture amoindrie. Certains epubs, certaines créations de livre jeunesse, de livres animés, certaines réussites confirment que si devenir numérique du livre il y a, il ne se fera pas sans ergonomie ni langage propre. La bande dessinée en numérique, je pense à ses meilleures tentatives comme l’excellente revue en ligne Professeur Cyclope, fonctionne et produit quand elle joue sur la case, sur le strip, quand le tactile trouve son pleine pertinence – car face à une planche reproduite en pdf, on court au plus vite se procurer le format imprimé. Un exemple de plus des possibles offerts par le numérique dans les domaines de la création et de la lecture, des possibles singuliers, des innovations nécessaires.

#Mémoire, affects

L’assistant personnel semble loin de nous, quand on assiste à la romance version OS de Eric Sadin. Puis-je entrer en amour avec une interface, un assistant personnel, comme le narrateur de Soft Love (ou du récent film Her, de Spike Jonze ?). Plus largement : quels rapports affectifs entretenons-nous avec nos machines ? Répondent-elles à un manque ou le produiraient-elles ?
L’assistanat personnel commence par nos petites béquilles mémorielles : nous supportons mal de ne pas savoir, et nombre de nos conversations sont coupées de connections pour trouver le nom qui nous échappe, qui s’échappe avec les bulles de ce délicieux saumur pétillant… juste un coup de wikipedia, une seconde, je reviens. Moi-même quand je double toute mes données, en cloud, en dur externe, c’est par crainte de perdre, mais de perdre quoi ? Moi-même, ne suis-je pas parfois tenté de tout effacer, de me délester d’une part de cette mémoire, n’est-il pas tentant de s’oublier un peu ?

#Art

Dans son excellent récent essai Brouhaha —Les mondes du contemporain (Verdier, 2016)  Lionel Ruffel, dès son introduction, convoque Emmanuelle Pireyre, écrivain et performeuse, qui se et nous pose la question des données livrées brutes, qu’il revient à l’artiste de « traiter » :

« D’une part le monde met le son plus fort, si bien que des pluies de données se déversent en masse dans nos intérieurs, mais d’autre part ces données ne nous sont pas livrées brutes et son impropres à l’absorption immédiate, car emballées : le déballage de paquets constitue une bonne part de nos activités d’écriture. »

Les données produites en masse, à la croissance géométrique et ininterrompu, par les flux numériques, constituent donc pour les artistes une matière immense, une matière obligée. L’artiste ne saurait se dispenser de rencontrer cet évènement du monde d’ici et maintenant qu’est le numérique. Mais que fait-il, l’artiste, d’images, de textes, de gestes, sinon interroger son et notre rapport intime aux choses et aux êtres ; et l’artiste face au numérique voit les questions (au double sens de problème et de possibles) se multiplier. Ces questions sont siennes autant qu’elles sont nôtres :

Suis-je avec vous ou pas, suis-je ici ou ailleurs, quand j’ai, quand nous avons, à table ou dans les transports, le nez plongé dans nos smartphones ? Dominique Cardon, auteur et chercheur invité, a des idées, observations, et points de vue, là-dessus. Et les algorithmes, pointe encore Cardon, sont-ils encore sous notre contrôle, ou ont-ils déjà pris la main sur nos vies, nos choix, notre société future ? Question politique réelle, citoyenne, sur laquelle nous avons peu la main.

Le plus fort impact de la question algorithmique, sur moi, qui m’a poussé vers le livre de Cardon dès sa sortie, est une fiction –intitulée 6/5, elle postule d’être le livre d’un algorithme, nommé sniper. La machine nous parle. La machine est un de ces algorithmes de trading à haute fréquence dont Paul Jorion fut parmi les premiers à nous avertir des dangers. Ce qu’elle raconte est saisissant, hautement documenté, le parti-pris fictionnel et formel pris pour le raconter est extrêmement efficace – efficace en terme d’appropriation de savoirs. Je citais Dick à ce sujet au-dessus, mais pour le dire en d’autre termes : le monde numérique et sa culture sont à ce point des composantes effectives de notre monde, des parties du monde, que l’artiste ne peut se priver de les considérer. Mais de surcroît elles bouleversent, par l’afflux de données mixtes, la pratique même, l’organisation de l’écriture, la spirale d’actes du processus d’écriture, le rapport à la bibliothèque, et de fait, la renouvèlent, mais encore, et surtout, elles permettent d’arpenter de nouveaux territoires fictionnels, comme d’en renouveler les formes. Il faut aux artistes s’y intéresser : et, ça tombe bien, il nous faut des artistes pour nous aider à arpenter, à envisager, à regarder, ces masses arides de données, à en exhausser les possibilités poétiques.

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Multiplications du peu ( in « e-nrf », numéro 610 de la NRF, novembre 2014, Gallimard)

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Multiplications du peu

(texte paru in e-nrf, numéro 610 de la NRF, paru en novembre 2014 chez Gallimard et présenté ici)

* « Et si la mort n’était qu’un son ? dit-elle. Un son parasite. Un son que nous entendrions pour toujours, tout autour de nous. Comme ce serait terrible. Un son uniforme, neutre. » (Don DeLillo, Bruit de fond, Actes Sud, 1985.) * « Général Instin : N’a pas besoin que l’on croie en lui pour exister » (statut Facebook, 29 décembre 2013.) *

#Manières de faire Dans le recueil collectif Devenirs du roman, volume 2, sous-titré matériaux, les Éditions Inculte ont posé la question, au printemps 2014, à une vingtaine d’écrivains contemporains, de leur rapport au matériau, documentaire pour l’essentiel. Les réponses, riches, fortes, singulières autant que le sont les manières de faire propres à chacun des interviewés, ont en commun, pour la plupart d’entre elles, de poser, de façon discrète, l’accès accru par l’usage du web et des réseaux informatiques aux ressources et à la documentation comme un facteur du déplacement de leur écriture (et de leur déplacement par rapport à leur pratique de l’écriture). Cet usage du web, ce changement-là, la plupart les réponses et manières l’ont pour discret point commun, mais seules quelques-un(e)s s’étendent plus avant sur cet apport, ses modalités et spécificités. Le web aurait donc grandement changé ces pratiques, de lecture et d’écriture, et cet apport est intégré, voilà. Comme une discrète, implicite évidence. Le numérique en plus petit commun dénominateur. Une présence naturelle, invisible. Infra-ordinaire.

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#Infra-ordinaire L’infra-ordinaire, recueil posthume de Georges Perec, est ouvert par un texte intitulé Approches de quoi, qui ne compte pas parmi ses plus connus : assez court, sans prouesse formelle, sans aucune des astuces si séduisantes dont Perec savait user, c’est un texte qu’on pourrait qualifier de discret, infra-ordinaire en lui-même, à l’image de ce qu’il évoque. L’inventaire y est proposé, hors tout aspect ludique, comme mode d’énonciation de soi dans le monde, par interrogation de l’habituel : « Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est-il ? Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, l’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ? ». Ce texte, discret, est de plus en plus souvent, cité, repris (et notamment sur le web ou par des auteurs qui s’y activent) ; il résonne après coup, fait signe dans le temps long. Ce discret dure, ce qu’il remue continue de trembler, ses préoccupations nous agissent en 2014. Comment décrire le bruit de fond, qu’en faire, quoi et comment faire avec – et dedans, nous demandons-nous. Et, par extension : comment user du numérique pour écrire ce bruit de fond, dont il est une part agissante ?

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#Bruit de fond Du monde connecté les signes nous arrivent par le même canal que le texte que nous écrivons. Sur la même machine (l’ordinateur, qu’il soit de bureau ou portable, ou miniaturisé plus encore dans nos téléphones) est produit, émis et reçu le texte, la masse du texte – littérature et littératie partageant la même aire de transit. Cette zone d’échange qu’est devenu l’écritoire personnel est un fait majeur de la mutation numérique. Ce monde connecté, le computer world que chantait Kraftwerk pour le faire advenir, produit un bruit de fond similaire à celui d’une salle de travail pleine d’ordinateurs : un ronronnement vaste, tiède, persistant. Le même en plus petit que celui qui règne, ainsi qu’on l’imagine, dans les fascinants data-centers, ces usines à données par où transitent physiquement les flux d’informations séquencés en octets, entrepôts emplis de serveurs de stockage de données dont le nécessaire refroidissement requiert une immense énergie (de 2 à 3 % de l’électricité mondiale, en 2013 – ce cloud est un nuage extrêmement dense et concret, à l’inverse de son mirage marketing). Mais ce bruit de fond est aussi celui de l’information, dont la représentation visuelle pourrait être cette image, symbole et cliché, tirée du film Matrix, d’un mur virtuel, fond noir où s’affichent et permutent à toute allure des signes, chiffres et idéogrammes verts. Image constituant d’ailleurs tout ce qui demeure dudit film, elle a gagné une patine quand de l’ensemble dont elle s’extrait ne nous reste que du kitsch (souvent rien ne vieillit plus vite que le nouveau). Cette vue, d’une façade d’informations liquéfiée, d’un ruissellement de code, a joué, muté, s’est fait absorber – pour que lui succède son doublon infra-ordinaire : la timeline.

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#Timeline La ligne chronologique régnant n’est plus celle des frises horizontales, laborieusement coloriées durant nos années de collège. Elle a été renversée d’un quart de tour, cette timeline devenue verticale sur Facebook ou Twitter. Ce flux d’informations bruisse, s’écoule de haut en bas sur les vitres de nos réseaux – réseaux qu’il faut parvenir à couper, me disent-ils, parfois, certains écrivains, comme en aparté, vaguement coupables, pour se poser, se concentrer. La croissance nous fatigue. L’information nous assiège. Les deux agrégés nous gouvernent. Et ce flux, au volume toujours croissant, nous estourbit par instants, quand à d’autres il nous électrise, lançant et empêchant simultanément ce mouvement composite (geste et pensée, opérations multiples) qu’est l’écriture. Relativisons : ce rapport, conflictuel, avec l’extérieur, qu’entretient celle ou celui qui se fait fort d’écrire, précédait l’immersion dans le bain numérique, cette tension préexistait à l’Internet – les traces sont aisées à dénicher, d’un folklore suranné, réclusion plume d’oie et bureau de bois massif comme outils de l’inspiration. Ce folklore s’actualise en fantasme de déconnection, la coupure du wi-fi pour nouvelle cellule monastique. Se protéger de la pluie de données serait façonner une tanière nouvelle, en laquelle s’enfermer pour écrire (où laisser ça écrire par-devers soi, le bras soulevé par l’évidence). Le rêve, avec retour du mythe de l’inspiration inclus dans sa traîne, d’une bulle où se sauver, loin du réseau, de ce maudit, satané réseau.

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#Réseau Amplification du réseau, réseau au carré : l’Internet est fondamentalement, originellement, organiquement, un réseau, puisqu’il procède d’une interconnexion de réseaux. Le web est un de ses usages, une de ses applications. Les réseaux dits « sociaux » en sont une version. On partage le tuyau (l’Internet, pour le dire vite), les ressources (du world wide web, arborescence de sites liés par l’hypertexte, pour le dire tout aussi vite) ; et se recompose un paysage documentaire selon d’autres modalités, qu’on qualifiera de « sociales » en y ajoutant de gras guillemets. Le web, originellement fondé sur du texte, puisque constitué de documents liés entre eux par des segments du texte qui les constitue, forme constellation, cartographie où circuler en horizontalité. Le réseau « social », avec son modèle facebook, depuis une organisation plus circulaire encore, réinstaure paradoxalement de la verticalité dans notre usage, accentuant, via le déroulement de la timeline, redoublant cet d’empilement accéléré apparu initialement avec l’essor des journaux en ligne (dits blogs). Le fil d’actualités, ce prompteur personnalisé, jamais ne cesse – une pluie de nouvelles s’écoulant sur nos vitres. L’information, massive, invasive, nous fond dessus, quand un moment premier du web (des années 90 au mitan de la décennie 2000) la voyait nous arriver par effets de conjugaison du hasard et de la décision (on se souvient de l’image, si fameuse et si vite surannée, du surf, qui désignait nos trajets de lecture en ligne). Le flux nous engloutira, bientôt, nous disonsnous, il nous faut réagir, pour échapper à la noyade : nous devons : publier. (Comme il faut bien forcer la voix, à table, lorsque personne n’écoute – et ce faisant, ajouter sa note au vacarme ambiant).

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#Publier Publier fut facilité par la création, puis par la combinaison d’outils numériques : les logiciels de PAO installés sur l’ordinateur personnel ont d’abord permis de s’acheminer, seul, plus vite, et aisément, vers l’objet-livre, tandis que le web et sa version « vulgarisée » (2.0), ont rendu accessible, au grand nombre, sans bagage technique, la publication de textes et d’images. Merveilleux bouillon de culture, à rebours d’une tradition littéraire européenne de l’exception, cette facilitation est régulièrement contestée, parfaite plateforme de l’argumentation réactionnaire (partant du principe que puisqu’on y trouve de tout en grand nombre, on y trouve aussi le pire, en grand nombre, ne reste plus qu’à zoomer pour réduire le Tout à ce Pire). Mais, si l’on publie sur le web, c’est aussi, mécaniquement, qu’on y écrit, qu’on y lit. Autrement, mais pas moins qu’auparavant. Déflation dans le champ des symboles : publier était un graal, c’est devenu une routine (mais toujours une jouissance, minuscule et réitérée). Cette perte d’aura symbolique a pour contrepoint logique la multiplication des publications courtes : des livres aux billets de blog puis aux statuts Facebook (moins de 800 signes) ou Twitter (140 signes), la multiplication est une multiplication du peu. Ce peu n’est pas pour autant un moins – et de lire des écrivains, aussi nombreux à s’exprimer sur les réseaux sociaux qu’ils sont finalement rares sur le web « traditionnel », rivaliser de détournements ironiques et d’interventions aphoristiques, est drôle et stimulant. Le réseau social, si futile, si criard, si vivant, soit-il, est parfois, aussi, et jusqu’au coeur de cette futilité, de ce bavardage-là, écrit, par des écrivains – lesquels, ici comme ailleurs, sont laissés plutôt livrés à eux-mêmes, entre eux, en bout de table.

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#Collectif Le réseau, son bruissement chatoyant, son caractère social et la porosité liée entre postures publiques et privées, ces jeux et troncatures dans l’énonciation, produisent de la conversation ; celle-ci est essentiellement écrite ; ces conversations écrites constituent des écrits (toujours) nouveaux et (parfois) novateurs : bien logique amplification de ce qui s’est déjà produit et se poursuit, par ailleurs, sur le web. Multiplication du peu, multiplication des réductions, qui agrégées, constituent potentiellement un nouvel état du texte, une littératie réflexive (et de fait, contre-nature), une lecture des harmoniques au coeur du bruit de fond. Le numérique comme zone d’ambiguïté textuelle. Foisonnant, mais aussi – mais surtout – flexible et plastique (réversible, modifiable à l’envi), le web m’apparaît comme le possible lieu d’un atelier ouvert, d’un travail collectif, d’une communauté invisible, mouvante, active, de lecteurs et d’auteurs, réitération, ou actualisation de celle que célébrait Roland Barthes. Des discussions sur les forums aux réseaux sociaux, en passant par les blogs de lecteurs, la lecture, dont la mort, toujours plus imminente (disparition annoncée depuis si longtemps que cette oraison funèbre s’est faite permanence rassurante), est discutée, le livre fêté, commenté, réécrit – lecture et écriture mêlées. La production de texte est multiple, son mode est fragmentaire, la bibliothèque (universelle comme individuelle), éparpillée. Mais cette dé-linéarisation générale (du récit, comme de ce qu’on nommait « chaîne » du livre, et à qui, dans la recomposition accélérée des places et fonctions, sied mieux le nom d’« écosystème ») engendre de nouvelles circulations et de nouveaux assemblages, de nombreux modes de récits et fictions, enchâssés ou collectifs. De sites en sites, séries, invitations, duos ou groupements d’auteurs écrivent, s’écrivent, et publient aussitôt les fruits de ces échanges. Cette publication collective, associée, en temps réel, est une validation des forces désirantes, un accélérateur de synergie. Euphorie créatrice dont le revers logique pourrait être un amoindrissement de l’exigence, une auto-célébration collective infinie, une autosatisfaction stridente et au final, inerte.

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#Fabrique, objets Le besoin d’objets d’arts, « finis » ou déclarés tels selon la convention tacite entre créateur et lecteur, qu’ils prennent forme physiquement ou se développent sur écran, ne baisse pas ; il est même réactivé, depuis cette circularité semblant infinie. Diastole après systole : contrepoint logique au mouvement vers l’avant d’une écriture en dynamique, scrollant heuristiquement comme une souris douée d’épaisseur ; la stase, l’arrêt sur image produits par le point (dit) final, procèdent d’un effet de balancier « naturel ». Là encore, se reconduit le besoin de clore, mais en zone ambiguë. L’édition en ligne, constitution de sites d’archives, d’anthologies, de fictions, sous forme arborescente ou cartographique, spatialisée, porte une ambiguïté. En ligne, constituant une archive, dispersion et rassemblement sont conjoints, puisque les textes sont rassemblés en un même point, quand leur enchaînement est séquencé : que de surcroît, l’objet physique étant absent, l’idée de fermeture, de clôture (d’un cycle, d’un récit, d’une relation) reste : une idée. La fin est là, mais peut aussi ne pas – et peut aussi ne plus, du fait de la haute plasticité de l’objet éditorial considéré. Une idée de fin, une fin virtuelle.

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#Virtuel Virtuel : Le terme est fourre-tout, lui aussi vieilli, quasiment obsolète, avec son mésusage coupable (quelle surdose de « virtuels » avenirs nous fut assénée, débuts années 2000). Le livre, hors épaisseur physique, n’est pourtant pas virtuel, l’assemblage de textes qui reliés composent un ensemble ne l’est pas plus – c’est l’idée de leur fin, en partie, s’évanouit. Le Général Instin, projet artistique collectif, est symbolique de cette fin perpétuelle, perpétuellement relancée. Partant de la figure d’un être disparu (puisqu’enterré en vrai au cimetière Montparnasse), de son fantôme et de son spectre, devenus totems, fictions, émetteurs, le Général ne cesse de gagner en présence (spectrale) à mesure de son éparpillement sur le réseau. Le trou, l’estompage, l’identité flouée, motifs intégrés collectivement par des dizaines d’artistes ; la parole de l’avatar Instin sur les réseaux sociaux est portée par une poignée d’entre eux, dans une indistinction qui n’enlève rien à la densité de son énonciation. Le Général Instin est une idée de la fin, virtuelle – et pour autant puissante, effective.

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Un infra-ordinaire extrêmement puissant. Une mobilisation des peus. Des harmonies dans le bruit de fond.

[lire+écrire] numérique, un récit en étoile

 (« Bookserver in a book », Biblioteca project, Yoana Buzova)

Dans la continuité de ce qui fut inauguré lors d’une journée professionnelle « Éditer un nouveau métier / mutations numériques », en décembre 2011 à Angers, un cycle intitulé [lire+écrire]numérique] co-conçu avec Catherine Lenoble, a vu le jour en 2013. On en souvent parlé ici même, le blog demeure consultable. Il a permis d’expérimenter une formation-action itinérante en région sur les pratiques d’édition, de lecture et d’écriture numérique auprès d’un public de médiateurs du livre, bibliothécaires, éditeurs, animateurs d’atelier d’écriture.

Et ce livre nous arrive, grâce à la rencontre avec Chapal et Panoz lors de la quatrième journée du dit cycle (en septembre 2013). Il est gratuit, sous creative commons, et disponible en téléchargement chez publie.net.

Ma contribution est ci-dessous. J’espère qu’elle vous donnera envie de lire l’ensemble, auquel je ne suis pas peu fier d’avoir contribué.


[LIRE+ECRIRE], UN LIVRE NUMÉRIQUE SUR L’ÉDITION, LA LECTURE & L’ÉCRITURE EN RÉSEAU   ÉDITÉ PAR La Région Pays de la Loire
EN PARTENARIAT AVEC Publie.net, ISBN 978-2-8145-0778-4


AVEC LES CONTRIBUTIONS DE
Guénaël Boutouillet, Olivier Ertzscheid, Antoine Fauchié, Roxane Lecomte, Lionel Maurel, An Mertens, Laurent Neyssensas & Jiminy Panoz

COORDINATION ÉDITORIALE Catherine Lenoble

OUVRAGE PUBLIÉ SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS BY-NC-SA

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 [lire+écrire] numérique, un récit en étoile

Guénaël Boutouillet

Écris-le numérique

Nous commencerons cette synthèse par énoncer un paradoxe : ce livre numérique, témoin du cycle [lire+écrire]numérique, doit son existence à sa non-préméditation.

En effet, l’interrogation formulée, au terme de ces journées consacrées aux mutations de la lecture et de l’écriture en contexte numérique, des « nouveaux formats » de livres, par le biais d’une invitation à deux concepteurs et fabricants de ces nouveaux objets (les EPUB), Roxane Lecomte et Jiminy Panoz, ne visait pas à « faire un livre », mais à se poser ensemble, intervenants, concepteurs et participants, une question théorique et pratique :

« Si ce que nous avons traversé, reçu et produit, ensemble, au long de ce cycle, devait devenir un livre… Comment agir, relire, et relier les contenus de façon pertinente et adaptée à ce format éditorial ? »

La prise de risque était partagée : nous soumettions notre travail en cours (le blog [lire+écrire]numérique, médium jamais fini de s’édifier, dépendant de ses nécessités d’actualité, témoin des tentatives et réflexions en cours, et donc chargé de scories et d’erreurs) à l’expertise formelle et architecturale live de deux fabricants de livres numériques, en même temps que nous inventions ensemble une manière de réunion de rédaction improvisée, avec les participants de cette quatrième session d’atelier. Pensée éditoriale en mouvement, qui ne sépare pas arbitrairement l’édification technique de l’objet de ses enjeux conceptuels. Nous n’édicterons pas que le code est de la poésie (bien que de nombreux moments du récit performance d’An Mertens en attestent de bien jolie manière), mais qu’en ces nouveaux parages, il en est la condition. Et qu’il en est de fait l’allié, le soutien ; qu’écrire en numérique ne peut faire l’économie d’écrire, ne serait-ce qu’un peu, le numérique.

Comment, plus que pourquoi

« L’humanisme numérique est l’affirmation que la technique actuelle, dans sa dimension globale, est une culture, dans le sens où elle met en place un nouveau contexte, à l’échelle mondiale, et parce que le numérique, malgré une forte composante technique qu’il faut toujours interroger et sans cesse surveiller (car elle est l’agent d’une volonté économique), est devenu une civilisation qui se distingue par la manière dont elle modifie nos regards sur les objets, les relations et les valeurs, et qui se caractérise par les nouvelles perspectives qu’elle introduit dans le champ de l’activité humaine. »

> (Extrait de : Doueihi Milad — Pour un humanisme numérique — publie.net)

Comment, plutôt que pourquoi, fut la question qui nous a agi, tout au long de la conception puis de l’organisation de ce cycle de formation, comment faire avec plutôt que contre ou malgré, comment lire et écrire en numérique, comment ce lirécrire actualisé nous est indispensable au cœur de cette mutation ; comment le numérique, envisagé sereinement (mais lucidement) peut favoriser la lecture, l’écriture, comment il peut les agrandir plutôt qu’amoindrir. Pour ce faire, observons nos usages, questionnons-les — et observons-nous écrire, comme l’atelier d’écriture le permet ; observons en contexte d’atelier d’écriture (réflexive, littéraire, fictionnelle) les ruptures et les continuités sur notre geste et notre perception du dit geste. Servons-nous de l’écrire-ensemble, de ce partage-là, de l’atelier d’écriture, comme outil de métacognition, et de fait, d’apprentissage.

C’est pourquoi chacune des quatre séances de ce cycle fut basée sur cette articulation entre la délivrance d’une expertise, suivie aussitôt de son questionnement, de sa retraversée, voire reconfiguration, en situation d’atelier. En ces zones d’incertitude, en ces terres inexplorées, de grande hétérogénéité de compétence et d’appréhension technique, la parole savante ne saurait se départir d’une prise en main, sauf à risquer, aussi éclairée soit-elle, de reproduire certains des clivages qu’elle entend défaire.

Un cycle — comme un récit mais : modulaire

Les séances de ce cycle de formation ont été pensées et mises en place comme indépendantes et évolutives. Elles l’auront été au-delà de nos espérances.

Thématiques indépendantes et complémentarités, dont les interventions filmées attestent : le web est envisagé par les intervenants (singuliers, œuvrant en des lieux et des postures différenciés) en tant qu’un bien commun, qu’un outil d’échange et d’apprentissage. Les cent mille milliards de poèmes d’après Queneau (et leur adaptation web interdite, le précédent judiciaire qu’elle a constitué) sont cités par Lionel Maurel et An Mertens, à des endroits spécifiques de leur discours, discours eux-mêmes distincts en forme et propos. Les liens imprévus ont été nombreux, les échos incessants, entre les interventions de nos invités.

Ces liens multiples, Catherine Lenoble et moi les constations, jusqu’à faire comme une relecture, en réticularité, de ce que nous traversions ensemble, comme si une circulation par thèmes ou motifs avait été possible au cœur de ce cycle d’une année (le rêve étrange de parcourir autrement et simultanément le chemin qu’on suit) — d’où la pertinence, également, de cet objet hypertextuel pour en rendre compte.

Réduire la fracture numérique était un de nos présupposés, une de nos intentions premières. La commande faite aux intervenants ne leur dictait pas cette intention. Mais un des points de convergence, un des axes essentiels de chacune de ces interventions, est la question du choix : il est question, pour chacun de ces usagers experts, d’être citoyen d’un espace partagé, qu’il importe, même déjà pour large part privatisé, de défendre comme un espace partagé — un bien commun.

Et c’est pour être en capacité de faire ces choix qu’il importe de prendre la mesure des possibles offerts par ces mutations technologiques — d’où l’importance sociale, culturelle, et politique de former les médiateurs aux moyens de faire ces choix et de les transmettre à leur tour.

Alphabétisation au numérique

À tout cycle il faut un commencement, à tout discours son introduction. Et cette première journée d’interventions en janvier 2013, nous permit de poser les bases d’une réflexion, d’une pratique — et, ainsi qu’on l’a énoncé plus haut, d’une nécessaire intrication des deux. Nous avions à cœur de ne pas imposer une parole de surplomb — nous voulions que ce discours soit savant sans être trop didactique. Une pensée critique et ouverte.

Car on sait comme les lieux communs sont une récurrence de l’observation de l’époque : on pense difficilement l’événement pendant l’événement, on y parvient mieux après coup. Dans son livre Le paradis entre les jambes(Verticales 2013), Nicole Caligaris, rendant compte, des années après, d’un fait divers tragique et effarant auquel elle fut confrontée de près, analyse très bien ce qui rend impossible d’écrire l’événement, le choc, qui fait obstacle à son entendement, à son intelligibilité — et affirme que cet impossibilité-là, de rendre compte objectivement, est aussi une des conditions de nécessité de la littérature, en tant que question posée aux limites, au réel, à l’Ici et Maintenant. Le numérique, en tant que configuration technique partagée, en tant qu’expérience commune, actuelle, et bouleversante, suscite nombre d’affirmations péremptoires et d’analyses à l’emporte-pièces.

Laurent Neyssensas, dès l’entame de son allocution, énonçait et démolissait un de ces clichés.

« Je suis de la génération de l’automobile, donc je suis né en sachant conduire, évidemment, comme les jeunes d’aujourd’hui sont nés en sachant utiliser Internet… non, tout cela c’est une longue construction, et c’est une histoire d’interfaces (d’entrées, et de sorties). »

Olivier Ertzscheid poursuivit cette remise en question de ce qu’on estampille « génération Y », bien moins problématique ou en rupture dans ses usages que leurs cadets, eux qui, nés avec Twitter, auront intégré la publication comme une condition de l’écrit — quand nos générations en responsabilité se trouveront, face à eux, majoritairement constituées d’« analphabètes de la publication. »

L’atelier de pratique en groupe restreint qui suivit nous permit de déplier, avec Catherine Lenoble, certaines des questions posées le matin — et celle de la publication en premier lieu.

En effet, cet atelier d’écriture « numérique », connecté, est un atelier d’écriture et de publication, car qui dit web dit publication, et ce n’est pas la moindre des mutations évoquées : il y a changement voire inversion des postures, par et avec le web. « On » publie en même temps que d’écrire, le geste d’écrire inclut nativement la publication comme destination. La nécessité de se pencher sur les deux processus, et de le faire en simultanéité, nous apparaît fondamentale — et notamment pour les médiateurs du livre à qui s’adresse en priorité ce cycle de formation.

Comme par un chemin détourné, l’atelier d’écriture, judicieusement mené, fait retour, et nous ramène à la lecture, enrichie par lui ; l’atelier d’écriture connecté, intégrant la publication et la conversation comme participant de l’écriture en cours, peut enrichir notre conscience de cette publication, peut en irriguer le processus. Les participants à cette journée inaugurale auront été mis en question puis en action. De se servir du web pour y trouver et y produire de l’information fait inscription, énonciation. Écrire en web est écrire enrichi, et, si l’on y veille, écrire réflexif, en retour — en continuité.

Du jeu collectif (et la bibliothèque, notre gymnase)

Ouvrir le blog et son capot, poser ces réflexions émises « à chaud » dans la même interface éditoriale que les conférences filmées et les présentations des journées, constituait une forme d’horizontalisation des pratiques, dotée d’une belle plus-value symbolique : le temps (chaque journée), le lieu d’action (l’université, la médiathèque, la Maison des Arts) ont été usités et parcourus dans les deux postures d’écoute (de la parole savante, introductive) et d’action (de ses propres parole et écriture en tant qu’outil d’élucidation). Et le blog, objet éditorial hybride, constituait de fait l’endroit de rencontres — partagé comme un carnet de notes commun autant que comme une esquisse de bibliothèque.

Les rapports entre le web et la bibliothèque sont étroits et nombreux (les prémisses du web dans la conférence d’Olivier Ertzscheid le montrent bien), la métaphore du web envisagé comme une bibliothèque est si évidente et récurrente que devenue un quasi cliché — mais s’en saisir, depuis la bibliothèque, peut être manière aussi de réaffirmer l’Internet dans cette optique « bibliothèque » plutôt que dans sa version télévision (ce qu’il tend à devenir, qu’il est déjà devenu pour partie).

À un moment de la deuxième journée, exploration du concept de Copy Party en situation avec Lionel Maurel, nous avons déambulé dans la bibliothèque, durant un temps limité, dans l’optique d’y chercher quelque chose. Quelque chose à copier, c’était la contrainte, le principe, mais surtout, et déjà : quelque chose. Déambulation active et questionneuse — la quête documentaire se trouvait aiguillonnée par le jeu et l’enjeu ; et cette mise en situation de la mise en question se faisait affirmation de la réalité, physique, spatiale, corporelle, de ces enjeux — n’est virtuel, en ces affaires, que ce qui ne veut ou ne doit pas nous concerner.

Discret éloge de l’intertextualité

La réflexion sur la copie de Maurel permet, par le biais de cette expérimentation, joueuse et impertinente, qu’est la Copy Party, de questionner la bibliothèque en tant que lieu de conservation et de diffusion d’un savoir. Rejouée, concrète : le moment de la promenade fut un prétexte au butinage actif. Et la réécriture du document copié, dans la séance d’atelier qui suivit, un modeste éloge de l’intertextualité en tant que moyen de création. (Quand le partage des connaissances est un élan, une porte ouverte vers de futures créations). Durant cet atelier, nous avons continué de nous plier aux règles strictes de la copie privée. Et pour ne pas diffuser de copie de ce document destiné à usage privé, nous en appelons à la réécriture de ce que nous lisons : ce que je copie je le lis, je me l’approprie, et sitôt lu, appréhendé, approprié, il en résulte autre chose. Ce que je lis, je le transforme, je l’augmente de ma lecture.

Le bilan subjectif, par Lionel Maurel, de l’ensemble de cette journée est à lire par ailleurs. De l’article, je retiens particulièrement cette phrase :

« L’enseignement que je tire de cet événement, c’est qu’il paraît important d’inscrire la Copy Party dans une démarche plus vaste et d’en faire le support d’une action de médiation culturelle. »

… Où le modèle hybride (expérimental et ouvert) que représente ce cycle de formation porte ses fruits, quand l’intervenant vient y apprendre quelque chose en même temps que de délivrer son savoir (et quel savoir).

… Où les mots co-apprentissage et mutualisation ne sont, réellement, pas vains.

accorder une importance nouvelle au temps long

« (…) Une émission ne s’évapore plus dans les airs. Une émission continue de vivre après sa diffusion. Pour le pire (on aimerait qu’une émission ratée, une question ridicule, disparaissent à jamais). Et pour le meilleur. Un auditeur qui a raté le début, ou l’ensemble, qui veut réécouter une émission, qui veut la garder ou la signaler à quelqu’un, peut aisément le faire. C’est une évolution majeure, et heureuse. Mais c’est aussi un ensemble de questions pour nous. Nous sommes obligés de repenser notre manière de faire, à plusieurs niveaux. D’abord, nous devons à la fois continuer de nous inscrire dans un flux (pour les auditeurs qui écoutent en direct et passent d’une émission à l’autre), et prendre en considération le fait que nous sommes écoutés aussi en décalé, de manière autonome, en dehors du flux. Ces temporalités d’écoute peuvent correspondre à des conditions et des intentions d’écoute qui sont différentes, voire contradictoires. En ce qui me concerne, Place de la toile est diffusée le samedi à 18h10, après un journal d’informations. Je suis donc écouté par des auditeurs qui ont peut-être entendu l’émission littéraire entre 17 heures et 18 heures, puis les informations pendant 10 minutes, et tombent alors sur un magazine ayant pour objet les nouvelles technologies. Il est possible, pour ne pas dire probable, qu’une partie de ces gens ne soient pas du tout intéressés a priori par les questions que j’aborde. À l’autre bout du spectre – et cet autre public n’existait pas il y a douze ans – je suis aussi écouté par des gens qui ne sont pas des auditeurs de France Culture, mais podcastent Place de la Toile parce qu’ils sont intéressés par les nouvelles technologies, des gens à qui il arrive d’écouter un épisode avec plusieurs semaines de retard, qui vont l’écouter en courant ou en allant travailler. Il est évident que les attentes des uns et des autres ne sont pas les mêmes. Or je me dois de les combler toutes. Je me dois de combler ceux qui sont branchés sur France Culture parce qu’on leur parle de culture, et ceux qui écoutent Place de la Toile parce qu’on y parle de numérique. Cette nécessité engage la ligne éditoriale de l’émission (aborder les questions numériques sous l’angle de la culture), elle engage aussi le rythme (varier les points de vue au sein d’une même émission), la langue (traduire la langue informatique). C’est une part importante de mon travail. Mais le fait que les différents épisodes d’une même émission continuent d’être disponibles après diffusion engage d’autres questions. Ces épisodes constituent de fait une collection. Ce qui nous amène à penser les épisodes comme autant de chapitres d’une petite encyclopédie, et à accorder une importance nouvelle au temps long (faire revenir trop souvent les mêmes personnes, traiter trop souvent des sujets similaires, devient non seulement trop visible, mais inutile). En un sens, c’est une invitation pour nous à la variété, à une exploration progressive d’un champ dans une logique d’approfondissement par étapes. Et le site internet d’une émission, avec ses archives, ses liens, ses commentaires, avec la possibilité de renvoyer explicitement à des émissions passées, donne une vision d’ensemble qui était jusqu’alors inaccessible à l’auditeur, et peut contribuer à rendre visible cette logique. (…) »

Xavier Delaporte, in Culturenum : jeunesse, culture & éducation dans la vague numérique, CF éditions, 2013, Ouvrage coordonné par Hervé Le Crosnier (avec des contributions de Karine Aillerie, Guénaël Boutouillet, Brigitte Chapelain, Alan Charriras, Chantal Dahan, André Gunther, Xavier de La Porte, Laurent Matos, Elisabeth Schneider)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres entier.)

Ce livre auquel j’ai eu le plaisir de contribuer, vaut, notamment, pour cet enchaînement d’expériences et d’idées de Xavier Delaporte, extrêmement alertes et curieuses de ses propres pratiques. J’aime beaucoup, de longue date, l’émission Place de la Toile, dont il est ici question, et la qualité journalistique (attention, exigence, vulgarisation) de Xavier Delaporte, son grand intérêt pour tout ce qui est de nos usages (du numérique, et au-delà, de notre monde, de l‘Ici et Maintenant). J’aime ce texte pour ce qu’il m’apporte de vif, d’élancements transposables dans mes réflexions quotidiennes sur les sites web auxquels je collabore, comme de ceux dont je me nourris. Ce texte vaut aussi pour son étrange manière, cette fluence de pensée, de rebonds, agencée en un seul bloc-paragraphe de plusieurs pages, un monologue enjoué, dénoué. Précieux.

Le numérique en atelier d’écriture : un espace neuf où refonder des pratiques (contribution à Culture num, livre collectif chez CF éditions).

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Culturenum : jeunesse, culture & éducation dans la vague numérique
est un livre collectif auquel Hervé Le Crosnier m’a proposé de participer, pour y évoquer ma pratique d’ateliers d’écriture en environnement numérique. Du livre en son entier, hors la douce fierté de figurer à un tel générique (de Hervé Le Crosnier j’ai déjà parlé ici, de Xavier de la Porte je n’ai pas raté un seul « place de la toile » depuis des années), je ne saurai parler en l’instant, puisque ne l’ayant en main que depuis quelques minutes. Mais puisqu’il est en creative commons, le livre, je ne me priverai pas de publier ici même ma contribution, car ce à quoi elle touche m’importe (j’en ai déjà pour partie parlé dans cet autre article) : ce nœud entre mes usages quotidiens, qu’ils soient  professionnels ou militants, du web, des ateliers, de la littérature contemporaine. Merci encore à HLC de m’y avoir invité ; une commande de ce type est surtout un merveilleux prétexte pour tenter de sédimenter un peu de ce qui s’expérimente et s’agit, chaque jour. Et ci-dessous, tout ce qu’il faut pour commander le livre. (GB)
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 Culturenum : jeunesse, culture & éducation dans la vague numérique

Ouvrage coordonné par Hervé Le Crosnier

avec des contributions de Karine Aillerie, Guénaël Boutouillet, Brigitte Chapelain, Alan Charriras, Chantal Dahan, André Gunther, Xavier de La Porte, Laurent Matos, Elisabeth Schneider

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Cet ouvrage veut débusquer les mythes sur les utilisations des technologies de l’information et de la communication par les jeunes, et montrer la force des pratiques réelles.

Ce sont les internautes, et particulièrement les plus jeunes, qui créent la culture numérique. Loin des mythes qui courent sur les pratiques des adolescents, loin des sirènes du marketing, la culture numérique réside dans les mains des usagers. Les acteurs, tant auteurs que lecteurs, cultivent une logique de partage en utilisant les médias sociaux à leur disposition. Cette vague du numérique est en phase avec les modes d’action et de réflexion issus de l’éducation populaire, qui consistent à partir de ce que les gens savent et font pour permettre d’échanger, de renforcer les savoirs, et de découvrir au travers de leurs pratiques les enjeux de citoyenneté. La vague numérique n’a pas fini de déferler et de bouleverser la culture et l’éducation.

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Comme une page blanche

Le numérique en atelier d’écriture : un espace neuf où refonder des pratiques.

Les ateliers d’écriture en bref

Je parlerai ici d’« ateliers d’écriture » au pluriel car il ne s’agit ni d’une institution, ni d’une école de pensée, mais d’une multitude de pratiques hétérogènes, unies par quelques fondamentaux. Les ateliers d’écriture ont en commun d’envisager et d’organiser l’écriture comme pratique collective. Le substantif atelier, polysémique, désigne à la fois le lieu (évoquant ainsi l’atelier de l’artisan, du travailleur manuel), l’unité temporelle (la séance d’atelier d’écriture est nommée « atelier») et l’activité en elle-même. L’exercice d’écriture, partant d’une même proposition lancée par un auteur « animateur », est individuel en sa production et collectif en sa publication, laquelle fonde l’affaire et son efficacité : le premier rendu public est la lecture à haute voix, devant le groupe, par son auteur, du texte produit. Première publication qui peut ensuite, éventuellement, être prolongée d’une édition en recueil, revue, livre imprimés ; sur internet, ou en livrel.

En atelier, un prétexte formel (plutôt que thématique) régit et conditionne la proposition d’écriture. Laquelle est une réduction d’un aspect du protocole d’élaboration du texte, en rapport étroit avec le texte littéraire source. Chacun des participants se penche, sous le prétexte du jeu collectif, sur un aspect du processus d’écriture, de son processus propre et des rapports induits par sa pratique individuée : son usage de la virgule, de l’incipit, la longueur de ses phrases, l’influence de l’espace d’inscription… Ce qui s’affirme, s’éprouve, par et lors de ces multiples expérimentations, c’est que l’acte d’écrire n’est ni transitif ni intransitif (ou qu’il est, paradoxalement, les deux à la fois, en atelier, où l’on écrit quelque chose pour écrire en soi), mais dépendant des (multiples) conditions d’expérience : qu’écrire (l’action de produire et la production en résultant) dépend de ses conditions d’élaboration.

Le web, un atelier d’écriture en plus grand

Je suis auteur et lecteur de textes sur internet. Le web est pour moi, au quotidien, centre de ressources, bibliothèque, fabrique artistique, espace de publication…

Auteur, j’ai pu constater que le web, en tant qu’espace d’inscription, accentue les modifications déjà opérées par l’écriture avec ordinateur : pour le web, j’écris sur un ordinateur, pour être lu via un autre ordinateur, ne m’embarrassant plus d’imprimer. L’intermédiaire papier est supprimé, l’espace d’inscription du texte en production, hors subtiles variations (taille d’écran, navigateur), n’est pas le même objet (mon ordinateur) mais un objet similaire (un autre ordinateur) à l’espace d’inscription du texte finalement produit.

La publication est à la fois facilitée, dans des logiques d’auto-production, et désacralisée. L’accomplissement narcissique, validation symbolique de la publication, est facilité ; il est également relativisé par la possibilité de retrait (étant publieur de mon texte sur le web, je peux aussi l’en retirer). Dans l’espace du web, la chaîne de production-édition-diffusion des textes est modifiée, je puis y prendre toutes les places… mais pas au même moment. D’autres logiques collaboratives apparaissent dans le travail éditorial : nous sommes successivement producteurs, relecteurs, éditeurs, promoteurs des textes mis en ligne par nous et par d’autres. Ce mode collaboratif n’est pas sans rapport idéologique avec les fondements de l’atelier d’écriture : pour apprendre à écrire, j’écris ; pour apprendre de moi, j’apprends des autres. Corroborant ce ténu rapport, cette affinité, on peut observer de nombreuses dynamiques collectives, au sein de la blogosphère littéraire (citons Les Vases communicants1, Les 8072, Général Instin3…). La blogosphère, en tant qu’espace de production coopératif, de validation symbolique amicale, de production d’échos, est une manière d’atelier d’écriture, à distance physique. Un déplacement de l’atelier d’écriture, une relance de ses principes et modes d’action.

L’atelier d’écriture et le web

Ces deux champs d’expérience qui interagissent et m’influencent, proches par bien des points, demeurent, étonnamment, mais majoritairement, distincts dans leur pratique : en effet, la majorité des ateliers d’écriture, les « miens » y compris, se font avec papier, crayon, et pile de livres imprimés sous la main. Étonnant paradoxe que celui-ci : l’éducation populaire, en ateliers d’écriture, se fait avec des outils qui ne sont plus que très minoritairement ceux des usages de nos vies, et de leurs écritures, qu’elles soient littéraires, pratiques, administratives.

Les raisons en sont d’abord techniques : mettre en place un atelier « en ligne » (où les textes produits le sont sur des ordinateurs connectés puis publiés sur le web aussitôt ou presque) demande une infrastructure adaptée : a minima un certain nombre de postes et une connexion correcte (voire un vidéoprojecteur). Nombre de maisons de quartiers, bibliothèques, écoles, lieux culturels ne disposent pas d’un parc adapté, configuré pour cet usage – et cet aspect-là de nos fractures numériques locales, sera à questionner, à prendre en charge par le pouvoir politique – par ailleurs.

Passée cette première barrière technique, demeurent des résistances symboliques : l’atelier d’écriture, lieu de bricolage du texte en coopération, ne s’énonce et se conçoit, souvent, du point de vue de ses praticiens, qu’en l’absence de l’ordinateur, que coupé du réseau. On sait les réticences, paradoxales et souvent factices, de la « chaîne du livre » à l’égard des dits objets numériques (tablettes, ordinateurs) ; on constate que ces réserves sont reproduites, parfois même accentuées, de façon plus ou moins consciente, chez ces acteurs sincères, passionnés, de l’échange de texte et de pratiques d’écriture. Observons les outils de communication des associations porteuses de ces ateliers : la plume, l’encrier, objets fétichisés, y sont majoritairement valorisés, comme en symbole de cette omission d’une vaste part de nos manières d’écrire (via l’ordinateur, au clavier, en sms, connecté…). Se coupant de ces pratiques, l’atelier d’écriture se prive de jouer pleinement sur nos manières singulières au cœur des manières partagées. Et court lui-même le risque d’une fétichisation, d’un repli, de devenir une activité récréative (ce qu’il est parfois, partiellement, pour certains de ses participants, mais il m’importe qu’il ne soit jamais réductible à cela).

L’atelier d’écriture sur ordinateur et vers le web, atelier dit « en ligne », enrichit pourtant les possibles – écrire dépendant de ses conditions d’expérience, elles-mêmes ici enrichies (de l’usage de la bibliothèque ouverte qu’est le web, à l’insertion des liens et ce qu’ils changent de notre geste d’écriture, en passant par l’apport d’éléments multimédia). Un atelier en ligne intègre dès sa conception, dès sa première proposition, dès le premier geste d’écriture, que les textes produits ont vocation à être publiés au-delà de l’espace clos de la pièce où sont réunis les participants, et sans délai autre que la durée d’une séance.

La publication est problématisée par son immédiateté, et se doit d’être déconstruite. Elle est validation symbolique, mais pour conserver sa pertinence pédagogique, ne saura faire l’économie d’une amorce de réflexion éditoriale. Il s’agit d’importer, en amont, dès la phase d’écriture, les amorces de processus éditoriaux.

L’édition des productions d’atelier

La question de l’édition des textes produits en atelier d’écriture est problématique, antérieure au web et complexifiée par celui-ci. Quel que soit le type d’atelier considéré, vous n’avez pas, en tant qu’animateur, à endosser nativement, systématiquement, le statut d’éditeur des textes qui seront produits : en atelier, il faut pouvoir agir « pour rien » (ou déjà pour agir, ce qui n’est pas rien), pour le travail du geste, en coopération. Mais, lorsqu’émerge, au gré du temps et de la dynamique de groupe, le désir (collectif, déclaré), la nécessité, voire les deux réunis, de garder une trace de ce qui s’est produit ; ou lorsque l’institution accueillant, finançant l’initiative, souhaite en garder une trace ; parfois cette responsabilité advient : d’éditer. D’être éditeur des textes, et donc, alternativement, secrétaire, correcteur, publisher… Tâches et compétences multiples et ajoutées au travail déjà produit.

Ce projet éditorial doit demeurer spécifique, pour profiter de circonstances heureuses, plutôt que d’être une charge pesant d’emblée sur le mouvement collectif de l’écriture. Il constitue un virage dans le travail entamé. L’animateur de l’atelier, dans le travail d’écriture qu’il propose, s’il guide, ne finalise pas, ne décide ni ne juge les produits (dits) finis. Cette position dégagée, symboliquement différenciée de celle du maître ou professeur, et par là gage de liberté, semble contredire celle de l’éditeur. Car l’éditeur décide, il est de sa responsabilité de sélectionner, d’affiner, de refuser, autant que d’encourager et promouvoir. L’animateur engage, lui, un travail fondé sur la publication, non sur l’édition des textes. Ce changement de statut, d’animateur-publieur vers éditeur, modifie les rapports interpersonnels dans le collectif qui s’est créé durant le temps de l’expérimentation, de l’écriture.

Car, si une entreprise d’édition post-atelier s’engage, la question de ce qui sera sélectionné, retenu, des textes produits par le groupe en atelier, importe ; et de quelle contextualisation donner aux textes retenus, pour la meilleure intelligibilité de l’ensemble. La plus efficace (mais ô combien coûteuse, ne serait-ce qu’en terme de temps) des façons de procéder, la plus en continuité avec les fondamentaux de l’éducation populaire, est de mettre en place un mode d’édition coopératif, un travail en équipe.

Quel objet éditorial pour les textes d’atelier ?

Quelle que soient sa forme et sa matérialité (que je diviserai ici en trois catégories : l’objet blog/site, l’objet imprimé, l’objet livre numérique), le résultat de ce processus éditorial doit être envisagé comme une co-propriété. Cette création collective est appelée à circuler, en petite quantité, mais éventuellement renouvelée – une production dont l’écoulement sera de longue traîne. Les participants gardent une trace, qu’ils offriront à leurs proches, aux instances décisionnaires, aux participants des sessions suivantes.

L’objet imprimé (hors impression à la demande)

Dans le cas d’un objet imprimé, la question du stock se pose : cette quantité, relativement restreinte, de livres imprimés, édités après un cycle de séances d’ateliers d’écriture au sein d’une collectivité, sera stockée par défaut, hors circuits de distribution ni de vente – et encombrera des équipes de professionnels qui ne seront pas les mieux à même d’assurer la diffusion postérieure des livres, quelle qu’en soit la quantité, pris par le rythme de succession et d’empilement des projets culturels autres.

L’objet blog/site

Le web résout cette question de quantité, de la possibilité d’un accès ultérieur à l’objet éditorial constitué. Un blog d’ateliers, rendant compte des contenus des séances et où sont publiés les textes des participants, demeure un espace éditorial accessible à quiconque en possède l’adresse, depuis n’importe quel lieu connecté, à toute heure, sans limite de temps. Mais l’édition en ligne, ainsi que la lecture ultérieure des textes, dépendront de conditions de connexion, lesquelles ne sont pas garanties en toutes circonstances (ici se pose la question de l’usage et de l’accès à internet en centre pénitentiaire, lieu d’exception mais d’usage, pour les ateliers d’écriture).

Le site internet ou blog d’atelier, en tant qu’espace éditorial partagé, sera le lieu de création des textes, de leur inscription et de leur finalisation. En ce sens, tenir a posteriori le blog d’un atelier ayant eu lieu « hors ligne » constitue un paradoxe, ainsi qu’un faux-semblant : autant, dès lors qu’on use des outils de publication en ligne, en intégrer l’hypothèse en amont, dès l’abord de l’écriture, pour décomposer et lier les rapports étroits entre l’écriture et ses conditionnalités, et entre l’écriture de textes isolés vers un blog et l’écriture du blog collaboratif (envisagée comme un écrit co-produit, ensemble). Ce site ne sera pas un déversoir mais un lieu de production, de traces, de diffusion partagée – et en ce sens redouble, reprend autre la polysémie efficace du substantif générique « atelier » : le site d’un atelier d’écriture est l’espace d’inscription de la trace, la trace elle-même ainsi que sa bibliothèque : le site d’atelier d’écriture est l’horizon de cet atelier autant qu’il est l’atelier en lui-même.

L’objet livre électronique (et l’impression à la demande)

Le livre électronique est, par sa structure même, un outil d’apprentissage éditorial. Le livre déplié, fichier ouvert sur l’écran de l’ordinateur laisse à voir de manière explicite son chapitrage et ses métadonnées. Il peut constituer un entre-deux précieux, en dépit de son caractère transitoire (les formats actuels de fichiers et la question de leur pérennité, de leur rapide évolution). La constitution d’un fichier-livre au format epub, rudimentaire graphiquement, est partageable plus aisément avec un public novice, et moins coûteuse, que l’apprentissage d’outils de PAO traditionnels ; elle permet d’appréhender globalement des questions éditoriales essentielles.

Le fichier-livre porte en lui la potentialité surtout de résolution de certains des problèmes évoqués plus haut : problèmes d’accès posés par l’objet-site ; problèmes de stock posés par le livre imprimé. La mutation des modèles éditoriaux, leur pluralité, leur hybridation (dont l’émergence du print on demand est un bel exemple, une autre source de possibles complémentarités). L’accès à la constitution amateure du livre en tant que fichier structuré, duplicable, imprimable, adaptable, modifiable, répond potentiellement à bien des problématiques d’accès et de diffusion des productions de longue traîne que sont les résultats d’ateliers d’écriture.

D’envisager d’emblée un fichier epub en formation et évolution, au cours de l’atelier, peut être un mi-chemin, un métissage utile dans plusieurs cas : nous écrivons sur ordinateur (mais hors ligne) ; ou tapons nos textes manuscrits (étape de réécriture fondamentale) ; ou encore reprenons certains des billets publiés sur le blog ; puis envisageons, semaine après semaine, un livre érigé collectivement. Le livre ainsi conçu n’est pas dès lors une compilation mais le témoin d’un chemin parcouru ensemble. Il constitue une réification effective du travail fait en ligne (si l’atelier se déroulait connecté), il est la trace, le chemin, et la trace du chemin.

Dans tous les cas, cet apport est une mutation nécessaire de l’atelier d’écriture. Il doit devenir, envisagé avec les outils du numérique, un « atelier d’écriture et d’édition » : pour ne rien perdre ainsi de sa qualité de libération d’une parole, tout en garantissant les moyens de la tenir, de la porter, de la mettre en voix, page, scène, ligne : pour n’en pas rougir. Pour ne pas l’envisager comme une finalité mais une progression, en continuité, un processus d’émancipation renouvelé.

(Guénaël Boutouillet, matériaucomposite).

1Les Vases Communicants http://rendezvousdesvases.blogspot.fr

2Les 807 http://les807.blogspot.fr/

3Général Instin http://remue.net/spip.php?rubrique105

Ce qui permet est permis. (De l’atelier d’écriture numérique comme atelier de publication)

(Intervention écrite pour Festimalles, vendredi 5 octobre à Liré, débat “Tous lecteurs, et comment” ? avec M.Hervouet, Y.Chenouf, G.Le Rest, L.Mathieu – animé par Hervé Moelo)

Il ne s’agit pas d’un entretien, même si ça semble en avoir la forme. Hervé Moelo et Catherine Tuchais (que je remercie de cette invitation) nous ont posé quelques questions préparatoires, lesquelles, longuement observées, ont produit chez moi, en amorce de réponse, ce texte – lequel ne sera pas lu vendredi prochain (on sait comme ça peut plomber, de lire son intervention ; de plus nous serons en dispositif « table ronde' », donc, on parlera de ça, autrement, et on l’espère, point trop maladroitement).

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Quelle est votre activité ? En quoi favorise-t-elle le développement de la lecture ?

Mon activité est multiple : j’anime depuis des années des ateliers d’écriture, en format « traditionnel » si j’ose dire, avec table-papiers-crayons, et depuis une (courte, mais si dense) année, « en ligne », c’est à dire avec un ordinateur, connecté au web – où sont publiés avec l’accord de leurs auteurs, et, surtout, par leurs auteurs, les textes des participants. J’anime (et organise) des débats littéraires, avec des écrivains, lors de festivals ou en bibliothèque. Je mets en place et anime des formations destinées aux « médiateurs du livre » (médiateurs dont je considère faire partie), pour aider à bien, à mieux travailler et inventer : formations à l’atelier d’écriture, au travail avec les outils numériques, au travail avec des auteurs. Le point commun de ces activités qui m’occupent est, toujours, de lier lire et écrire, de les favoriser voire les provoquer, d’agir toujours l’une en faveur de l’autre. De les faire interagir.
De provoquer une spirale : écrire pour lire, lire pour écrire encore et lire à nouveau, autrement, enrichi : je ne saurais envisager un atelier d’écriture qui ne soit pas orienté vers la littérature contemporaine, qui ne s’affaire à la lire, à la faire lire, qui ne soit fondé par elle, qui en soit dissocié.
En ce sens, mes activités militent et agissent, par nature, pour la lecture (elles ne s’envisagent pas sans : comme marcher dépend de mon souffle et l’entretient). Elles favorisent donc, à leur modeste échelle, son développement – mais à une échelle aussi réduite que la surface de mon champ d’intervention : séance après séance, grupetto après grupetto, au sein desquels je toucherai (ou pas) individu par individu. C’est un par un qu’on conquiert :  c’est aussi ce un par un qu’on conquiert. C’est de la relation qu’on élabore patiemment. Il est aussi une remise à niveau salutaire, un à un, cette déprise de la foule et du mouvement ordinaire. La relation permet, en même temps que la relation se fait. Ce qui permet est permis.
Quelque chose est passé, peut-être, chez un ou une ou autre – une éventualité tenace, récurrente, et ce qui est passé change la lecture.

Toutes les lectures se valent elles vraiment ?

La question s’entend double :

1/ tout ce qu’on lit  a-t-il la même valeur ? (quelle valeur, cette valeur est-elle absolue, et quel est l’instrument de mesure?) ;

2/ toute façon de lire est-elle égale ?

Toujours, tout dépend d’où l’on se place (pour lire) et ce qu’on l’en (de cette lecture, du regard que l’on pose sur cette lecture):
1/ Partir de soi, un : (partir c’est à dire aussi s’éloigner, tenter de se voir en contre plongée) : un texte non littéraire, sans recherche formelle, sans travail d’érosion de ce « réel » transparent, simulacre de catalogue qu’on nous vend via une langue medium, une production absolument hors-littéraire peut m’intéresser d’un point de vue documentaire et littéraire, en tant que manifestation même de cet appauvrissement des possibilités de la langue – dès lors je le scrute comme pour le combattre. Littérature, même joyeuse, est inquiète : et l’inquiétude, même joyeuse, d’où je regarde ce texte, place ma lecture dans le champ du littéraire.
Une forme « appauvrie » nous dit quelque chose du monde (au-delà de ce qu’elle nous dit, encore une fois : selon d’où et comment on la regarde). M’intéressent particulièrement, en atelier, les formes les plus élaborées de la poésie contemporaine, qui usent et retournent les outils de cette (nov)langue dominante contre elle-même. D’user de Eric Hazan (et de son observation de la LQR) pour poser Jean-Charles Massera, et du dynamitage langagier de Massera pour faire vivre, pour allumer Hazan, il y a là un principe actif ; il y a là une action, qu’on dira poétique.
1/ Partir de soi, deux : C’est ma lecture qui se fait joueuse, se déplace, qui, considérablement enrichie en perspective par une pratique des ateliers d’écriture, de l’écriture solitaire, puis de la conception d’ateliers, sait qu’elle gagne au change, rusant ainsi avec elle-même.

Mais encore la question s’entend, au moins, double : Toutes les lectures valent-elles ma lecture, suis-je mieux préparé, mieux entraîné que certain(e)s pour cet enrichissement de perspective: assurément oui, mais aussi moins que d’autres ; et nous ne ferons pas croire, démagogiquement, à une égalité des chances autre que potentielle – une réalité des puissances potentielles, oui ; des chances telles que d’autres cartes socio-économiques sont distribuées, non.

D’abord il faudrait définir ce valoir, et  d’où lui-même s’énonce ? Aucune lecture ne se vaut, aucune n’équivaut à sa voisine, toutes sont indivisibles.

Dans les actions construites avec ou vers les publics dits « faibles lecteurs », sur quoi pensez vous agir ?   N’y -a-t’il pas parfois la tentation de les amener vers une image un peu trop idéale de lecteur ?
Tout d’abord confesser une expérience de terrain sinon erratique, du moins hétérogène, tant hétérogène (et je m’en réjouis) que je ne pourrais établir de généralités (ce dont aussi je me réjouis). Néanmoins, nous ne plaiderons pas l’inconscience au moment des faits, et donc, lorsqu’on me convie en certains endroits et circonstances (comme en maison d’arrêt, mettons, ce qui ne m’est arrivé qu’une fois), je me dois de considérer d’où je m’adresse (le trajet et les obstacles physiques, le nombre de portes et sas à franchir y aident, déjà, physiquement), et à qui.
Avec ces groupes d’individus dits « faibles lecteurs », on agit autrement – mais, pour ma part, en usant, je le précise, des mêmes outils, des mêmes textes, des mêmes corpus de littérature contemporaine, qui sont juste autrement maniés. Je bouge un curseur qui est celui de l’adresse, tentant de le faire aussi sincèrement et simplement que possible, comme en un rapport quotidien (je ne dis pas bonjour pareillement à la boulangère qu’à mes amis sur facebook, par exemple). Je présente les choses (un peu) autrement, j’adapte – puis, évidemment j’adapte en cours de route : l’exercice, le temps d’écriture, la nature du retour, l’organisation même – répartition du temps entre lecture et écriture, etc. Mais l’adaptation en cours de route, c’est toujours : c’est une condition de l’animation d’ateliers d’écriture, zone de paramètres innombrables et changeants (dont le premier, c’est chaque individu, immensité touffue, dedans).
Dès lors j’agis, dans une mesure peut-être infime, peut-être (potentiellement) immense – et difficilement mesurable – sur leur rapport au livre, à l’écrit, et sur l’énonciation d’elles-mêmes (les prisonnières auxquelles je me réfère). Ruse, malice, jeux, et puis : Lire, écrire, c’est possible, puisque c’est fait. Refaire est donc possible, puisqu’on a su. Et allez hop, on refait, tout pareil (mais en fait, autre). Ce qui semble impossible est énoncé, ce qui est énoncé se questionne, puisque peut s’écrire autrement.

Je m’efforce de ne pas bâtir d’images (fausses, forcément), intentionnellement du moins. Ni lecteur idéal, ni auteur idéal, ni texte idéal : tout en mouvement, toujours. Michaux est un maître agréable, disait un auteur de mes amis, je l’entends en ce sens  : trop revêche et trop spongieux, trop solide et trop parti. Toujours s’affairer à faire et aussitôt défaire, refaire autre, ailleurs. Je ne cache pas les difficultés du travail, ni la difficulté des textes, propose d’y aller quand même (à moi de trouver des ruses idoines). Non, ils elles ne sortent pas d’un atelier en étant « recrutés », ne sont pas sitôt « passés » de Marc Levy à Pierre Senges. Non, je ne les ferai pas aimer, d’un claquement de doigt, l’absolument autre, l’envers de ce qui pour partie les définissait jusqu’ici comme « lecteur » (ou comme « non-lecteur »). Mais ils ont rencontré quelque chose qu’ils ne connaissaient pas, l’ont percuté, l’ont fouillé, en ont perçu des logiques et motifs, sans tout comprendre, sans adhérer – c’est un coup d’épée dans l’eau, certes, mais une fois le coup donné l’eau bouge et dessine des formes nouvelles, inconnues.
Je pars de ce principe que ce que je ne connais pas me manque, qui que je sois (et qui que je sois de moi-même et de mes représentations : ne sommes-nous pas toujours plusieurs?)

Quelles sont vos stratégies pour développer les pratiques de lecture ?
Je n’en ai pas d’aussi élaborées. J’use de stratégies, ruses et jeux, pour faire entrer en écriture et lecture, mais de là à avoir des stratégies effectives pour développer « les pratiques de lecture »…

Je me tiens aux aguets, en mouvement, par stratégie oui, sans doute, laissant ouverte mes boîte à outils,  répertoire,  moteur de recherche internes, paré à saisir au vol, toute matière exploitable, mais aussi, et en premier lieu, par intérêt. Ainsi, un atelier d’écriture numérique basé sur un portrait google, comme je le ferai en début de semaine prochaine avec des étudiantes en métiers du livre, voilà dont le résultat toujours m’étonne, m’excite, me questionne autant que, je l’espère, les personnes à qui je vais le proposer.

Néanmoins, un point me semble crucial, et sur lequel j’aimerais (et aime) agir : la formation des médiateurs. Car j’y vois une fracture inquiétante : On sait les réticences, paradoxales et souvent factices, de la « chaîne du livre » à l’égard des dits objets numériques (tablettes, ordinateurs) ; on constate que ces réserves sont reproduites, parfois même accentuées, de façon plus ou moins consciente, chez ces acteurs sincères, passionnés, de l’échange de texte et de pratiques d’écriture que sont les animateurs(trices) d’ateliers d’écriture et médiateurs du livre. À titre d’exemple : observons les outils de communication des associations porteuses de ces ateliers : la plume, l’encrier, objets fétichisés, y sont majoritairement valorisés – non que je veuille fétichiser quelque autre objet en lieu et place, le smartphone ne mérite pas plus que la plume Mont Blanc qu’on lui voue un culte, non, je ne veux pas fétichiser les objets, je veux en user, je veux les utiliser : papier, crayon, tablette, smartphone, selon mes préférences et usages propres.
Mais du fait de cette réticence (doublée, souvent, d’une réelle difficulté d’accès collectif aux ressources du web, aux ordis, à la connection, à interroger également), on constate qu’une majorité absolue d’ateliers d’écriture se pratique, toujours, en table-papiers-crayons.
Sauf que que nos usages, à tous, au quotidien, ont muté : l’écriture manuscrite n’est plus majoritaire dans nos correspondances, dans nos « journaux intimes », dans nos textes de création ou journalistiques. L’écriture manuscrite y a sa part, mais elle n’est plus seule, elle n’est plus reine, sa domination n’est plus absolue. La pratique de ces ateliers d’écriture, qui me passionne, qui me passionne aussi en ce qu’elle sait se renouveler, me semble en voie de se couper des usages de l’écrit les plus ordinaires – et c’est un vrai danger pour son efficacité : car une part de cette efficacité est liée à cette facilitation, à cette démystification du geste, via revalorisation au sein d’un corpus littéraire des relations du quotidien (listes, journaux, etc). En omettant toute une part de nos manières d’écrire (via l’ordinateur, au clavier, en sms, connecté), l’atelier d’écriture se prive de jouer pleinement sur nos manières singulières au cœur des manières partagées. Et court lui-même le risque d’une fétichisation, d’un repli, de devenir une activité récréative et ornementale (ce qu’il est parfois ; ce qu’il est même toujours, pour partie, pour certains, et qui ne nous soucie pas), de ne devenir QUE cela : une activité sympa, créative, quelque chose de : joli.

Il y a un enjeu à s’emparer de la connection web pour l’atelier d’écriture, il y en a plusieurs :
De jouer avec la notion de publication, d’identité publique, et de leur part fictionnelle : d’en jouer, de les agir, de les conscientiser, ce faisant.

D’utiliser des techniques de lecture, d’écriture, de modes d’accès à l’information, à la fois neuves et massivement présentes autour de nous : de copier, coller, recouper, recoller, de lier, d’ouvrir, de relier donc des éléments disparates du monde dehors, pour tenter d’en faire un texte (et renouveler au passage les pratiques d’atelier).

D’être en responsabilité, puisque autorisé, puisque publiant.

L’atelier d’écriture numérique est un atelier de publication (et donc, puisque nous incitons à une méta cognition, au réflexif, à porter un regard sur ses façons de faire, que vite les participants souhaiteront, à juste titre, publier ce qui les représente le mieux, ce qui les valorise : c’est aussi un atelier d’édition).
Revenir à soi : ma manière d’atelier, quinze ans d’âge, je l’ai apprise en mutualisation, en échangeant, soumettant mes idées et expériences à des pair(e)s : progressant ensemble, nous nous sommes assez bientôt résolus à n’envisager l’atelier d’écriture que comme atelier de lecture ET écriture, en spirale, donc : écrire pour lire, lire pour écrire encore et lire à nouveau, autrement, enrichi. C’est un nouveau pas qui se fait, avec le numérique, ou du moins, le numérique insiste et accélère une bascule qui ne venait qu’au bout d’un temps, auparavant : le groupe, incarné, ensemble, s’ouvre à un autre inconnu, potentiel. Tout texte est écrit non dans l’espoir ou le vertige d’une publication (avec sa part de fantasmes), mais dans la perspective pragmatique de celle-ci, qui se fera dans l’heure. La lecture à voix haute était déjà une publication, mais enclose, dans l’entre soi de notre atelier. Ici c’est entre soi, mais aussi d’accès libre. Quelque chose d’essentiel change là, qui est à prendre en compte, qui renouvelle les enjeux de nos jeux d’écriture ensemble.

Citons Olivier Ertszcheid, qui dans cet article essentiel, paru ce printemps 2012, me le confirme, à sa façon, depuis un autre point d’observation :

« Enseigner l’activité de publication et en faire le pivot de l’apprentissage de l’ensemble des savoirs et des connaissances. Avec la même importance et le même soin que l’on prend, dès le cours préparatoire, à enseigner la lecture et l’écriture. Apprendre à renseigner et à documenter l’activité de publication dans son contexte, dans différents environnements. Comprendre enfin que l’impossibilité de maîtriser un « savoir publier », sera demain un obstacle et une inégalité aussi clivante que l’est aujourd’hui celle de la non-maîtrise de la lecture et de l’écriture, un nouvel analphabétisme numérique hélas déjà observable. Cet enjeu est essentiel pour que chaque individu puisse trouver sa place dans le monde mouvant du numérique, mais il concerne également notre devenir collectif, car comme le rappelait Bernard Stiegler : « la démocratie est toujours liée à un processus de publication – c’est à dire de rendu public – qui rend possible un espace public : alphabet, imprimerie, audiovisuel, numérique. »

Cet apport, que je souhaite, et appelle, est une mutation nécessaire de l’atelier d’écriture : il doit devenir, envisagé avec les outils du numérique, un atelier d’écriture ET d’édition : pour ne rien perdre ainsi de sa qualité de libération d’une parole, tout en garantissant les moyens de la tenir, de la porter, de la mettre en voix, page, scène, ligne : pour n’en pas rougir. Pour ne pas l’envisager comme une finalité mais une progression, en continuité, un processus d’émancipation renouvelé.

Washing machine | une collection dirigée par Hubert Guillaud (publie.net)

washmach4bis

(reprise d’un article initialement paru sur livre au centre le 11 janvier 2012 )

Nouvelle collection chez publie.net

La lecture des quatre premiers titres de Washing Machine nous permet de confirmer cette assertion positive : cette collection va compter. Ces ouvrages sont d’ores et déjà des ressources (autant que des re-lances, de curiosité, de recherche) et la dite collection s’annonce comme étant de chevet (c’est la tablette de lecture qui est de chevet, mais il faudrait ajouter une table de chevet jouxtant les étagères faux bois conforama de la boutique iTunes), pour les curieux de lecture, de numérique, de technologie – et plus simplement, d’analyses et de décryptages des usages de notre monde contemporain.

Washing Machine, c’est avant tout une carte blanche offerte à Hubert Guillaud, dont on sait le travail d’investigation et d’analyse sur son blog la feuille ou sur le site internetactu. Washing Machine – sous ce titre presque inquiétant, de quoi s’agit-il, d’une machine à laver quoi où qui ? À nous délester de nos préjugés, pour l’essentiel – et considérer les mutations sociétales actuelles, et leur lien à la technologie, de façon ouverte, éclairée, militante de l’émancipation humaine et non capitaliste, pourrions-nous ajouter. Militance pragmatique et non sectaire.

Il s’agit pour Hubert Guillaud, dans cette collection, de rééditorialiser des contenus déjà produits par lui-même et d’autres, et de ce fait, accessibles en ligne – ainsi l’explique-t-il sur internetactu :

« Washing Machine” souhaite donner à lire le meilleur du web en les agençant dans un autre format, pour un autre rythme de lecture. Elle se propose d’inverser et ralentir le flux de la publication continue des blogs, pour donner le temps de la réflexion, en rassemblant la quintessence des meilleurs contenus du web sur les sujets des usages et des enjeux des technologies. Elle ne cherche pas à publier des contenus inédits, mais à rendre accessibles autrement nos propos. Les porter au-delà des publics que nous sommes capables d’atteindre. Les propulser au-delà de la logique des flux. Donner à lire nos contenus autrement.»

Ces propos d’intention font métaphore de ce que peut constituer le livre numérique, prolongement d’écrits web plutôt que copier-coller (ou version écran) du livre papier. (En même temps que ces trois livres conservent leur nature web de texte ouvert et lié, emplis qu’ils sont de liens hypertexte). Au-delà de l’intention, qu’en est-il des contenus ? Lecture attentive et compte-rendu des quatre premières parutions :

Est-ce que la technologie sauvera le monde ?, Hubert Guillaud, Rémi Sussan (avec Xavier Delaporte) / Publie.net, 2011. – 169 p. – ISBN : 978-2-81450-504-9.
Le titre aux allures de défi positiviste ou transhumaniste est à prendre, « tout simplement », au pied de la lettre – comme une question posée, pragmatiquement posée, qui ainsi affirme qu’un constat doit être tenu pour acquis : que ce monde, qui nous précède et que nous modifions par nos actes, est en danger. Il y a une terre à entreprendre de sauver, c’est dit ; le risque écologique majeur n’est pas un mythe.
Et, ceci entériné, Hubert Guillaud passe en revue des travaux entrepris dans les domaines des sciences dites “dures” (la physique, la chimie), qui ont en commun de chercher à résoudre par la technologie des problèmes souvent générés par elle (et ce, à l’échelle planétaire). Lisant ce livre, nous voilà d’abord comme nous étions enfant face à Jules Verne : c’est une découverte fascinée, intriguée, pour le lecteur béotien, que celle de ces projets futuristes (par définition) de géo-ingénierie, comme celui de « blanchir » la terre afin de réfléchir les rayons du soleil pour atténuée le réchauffement, ou celui dit « d’aérosols stratosphériques » (projeter du soufre en haute altitude à la façon d’un volcan) : il ne s’agit pas de délires d’apprentis sorciers ou d’illuminés mais d’entreprises de vaste ampleur, estimées, comparées, chiffrées. Ce livre lève le voile sur ces spéculations de technologues, dont il importe que les citoyens s’emparent (et déjà, s’informent). Le point de vue demeure ouvert et analytique : des mythes sont ébréchés, ou sérieusement modérés, comme celui du portable et de son influence positive dans les pays en voie de développement. Guillaud n’est pas dogmatique, et prône un usage raisonné de la technologie, ainsi, citant Kevin Kelly :

« Pour lui, ce que nous apporte avant tout la technologie ne repose pas sur des solutions toutes faites, mais au contraire, sur le fait que la technologie nous pousse toujours à apprendre. La leçon de la technologie ne repose pas dans ce qu’elle permet de faire, mais dans le processus. Dit autrement, il ne faut pas attendre de la technologie qu’elle sauve le monde, mais qu’elle nous apprenne le processus qui nous permettra peut-être de le faire : apprendre à apprendre, remettre en cause nos certitudes… c’est le processus de production et d’appropriation de la technologie qui est certainement plus important que le résultat. »

Et la question provocatrice du titre vaut donc d’être posée – ne serait-ce que pour prendre conscience que certains, à tort ou à raison, y croient mordicus et agissent en conséquence, déifiant une technologie salvatrice et omnipotente – et qu’il importe d’autant plus de la penser et discuter collectivement – sans la fétichiser ni la diaboliser, évidemment.

Comprendre l’innovation sociale / Hubert Guillaud, Publie.net, 2011. – 148 p. – ISBN : 978-2-81450-503-2.
Ce titre porte la collection dans le champ des sciences sociales, incluant usages numériques ou non – mais en connexion avec des modes d’agir et de penser qui sont ceux du 2.0 (dans sa version partageuse) : on s’y attarde sur des questions de vivre-ensemble et de son amélioration, des questions d’usage partagée de la Cité… de Politique donc, au sens premier et efficace du terme. Ce que Hubert Guillaud englobe sous le vocable d’innovation sociale sont des initiatives, locales le plus souvent mais parfois extensives, expérimentales, de résolution de carences ou dysfonctionnements sociaux, par une action en intelligence, à l’écoute des citoyens : résoudre des problèmes pour les gens, mais avec eux et PAR eux, partant de leur constat et les aidant à formuler des solutions puis à les mettre en pratique.

« Le périmètre de l’innovation sociale est à la fois plus vaste et plus précis que celui de la « démocratie participative » à la française, cette dernière concernant surtout le moment de la prise de décision politique : « L’innovation sociale est un mode de pensée qui met l’accent sur la personnalisation et la co-création » (Catherine Fieschi)

Encore une fois, la technologie est envisagée sous un angle non exclusif, elle est questionnée en tant qu’aiguillon, source d’inspiration, générateur et non en tant que solution aux problèmes sociaux. Les expérimentations présentées ici, celles du Nesta ou de la 27ème région, construisent du participatif, ne cherchent pas, comme trop souvent, à l’imposer verticalement : le travail collectif, la communauté ne se décrètent, ne s’imposent évidemment pas en verticalité. L’apport de la technologie dans cette démarche est surtout d’inspiration, de souci d’ergonomie : scruter les usages quotidiens, et les désigner à leurs usagers, qui sont les mieux à même de les comprendre et de les apprendre aux concepteurs et ingénieurs. Pour travailler ensuite ensemble à l’amélioration de leur condition de vie quotidienne. Citons, dans les pas de Guillaud, Charles Leadbeater :

« L’innovation, c’est comment partager de nouvelles idées. C’est de la collaboration que nait l’innovation. L’innovation, ce n’est pas apporter des solutions aux gens, mais plutôt de les aider à créer leurs propres solutions, en en créant le cadre. » Et de reconnaître que « l’innovation est un mot trop compliqué, car il se rapproche trop de la technologie, alors que nous parlons là des gens, de leur vie. »

Un constat qui, même mesuré, vaut par sa force combattive et son optimisme : une démarche citoyenne.

Comprendre Facebook / Hubert Guillaud, Publie.net, 2011. – 79 p. – ISBN : 978-2-81450-505-6. / Un monde de données / Hubert Guillaud publie.net, 2011. – 148 p. – ISBN : 978-2-81450-506-3.
Les deux ouvrages parus ensuite, fin 2011, sont en rapport plus net, plus immédiatement identifiable, avec les travaux “habituels” de Hubert Guillaud et de l’équipe d’Internetactu (ou de l’idée qu’on s’en fait, de la représentation qu’on en a). Comprendre facebook se lira, tiens, en écoutant par exemple Dominique Cardon (qui en a écrit la préface) sur notre blog arteradio, et en écho de ce récent guide signé Olivier Ertzscheid : il s’agit ici d’éclairer sur ce que le phénoménal réseau social (fort de bientôt un milliard d’inscrits) révèle, de nos usages sociaux et de leur mutation; mais aussi de ce qu’il prédit de l’évolution et de ces usages et de l’Internet tel qu’on l’a connu.
Ce petit guide est donc, tout d’abord, déculpabilisant : il dédramatise le flux étourdissant de babillages que semble être ce réseau social, en relégitimant la fonction phatique de ce bavardage ; mais il souligne aussi l’intérêt qu’a ce flux de paroles et d’images, qui font signe, lorsqu’envisagés depuis la sphère des sciences sociales :  et ce, même s’il faut en relativiser l’impact (car, comme le souligne Dominique Cardon : « Il faut savoir raison garder : Sur Facebook, on peut toujours trouver quelque chose pour confirmer qu’on a raison.(…) Le risque est de passer de la sociologie à la « tendançologie », de faire des sites sociaux les boucs-émissaires de nos relations tourmentées et difficiles, parce que les incidents y prennent une inscription qui leur donne une importance qu’ils n’avaient pas nécessairement. « Reste que les réseaux sociaux constituent un corpus d’archives (en temps réel) assez passionnant pour comprendre les mentalités et les pratiques », explique le chercheur. Les sites sociaux permettent d’observer beaucoup de choses, pour autant qu’on se donne les outils et méthodes nécessaires».)
Par ailleurs, facebook, en bouleversant une manière d’ordre dans la circulation des informations, est, de fait, un média social, de la plus exemplaire des façons :

« Pour comprendre ce qu’est un média social, il faut en revenir à ce qu’est un média  « un support de diffusion massive de l’information ». Par essence, le média social est toujours un canal de diffusion massive de l’information qui emprunte exactement tous les supports et formes existants (texte, image, vidéo, audio…). La différence vient peut-être de la nature de l’intermédiaire, comme l’exprime très bien Frédéric Cavazza. Alors que dans les médias traditionnels il y a un émetteur qui diffuse un message unique à destination de cibles, dans les médias sociaux chacun est à la fois diffuseur et cible. »

Stimulante révolution (au sens propre) que cette inversion : mais opérer une révolution, c’est aussi faire un tour complet sur soi : et cette mutation libératoire a son revers, qui est profondément liée aux questions économiques : puisque facebook, comme google, constitue un accès majeur au web, il s’invente au jour le jour de nouvelles monétarisations de cet accès. Et comme Olivier Ertzscheid, plusieurs fois cité ici, le souligne :

« Comme le dit encore Olivier Ertzscheid, c’est peut-être dans nos représentations que le web, vu via Facebook, est porteur d’une rupture radicale. Avec Facebook, le web n’est plus synonyme d’altérité et de décalage. Il n’est plus un lieu d’exploration inépuisable, comme nous avons bien souvent tendance à le croire. Au contraire. Il borne le web que nous fréquentons, qui est toujours plus étroit que nous ne le pensons  nous revenons très souvent sur les mêmes sites. Cela participe certainement de son mûrissement et de son installation comme « média » à part entière. L’internet – et l’internet vu depuis Facebook – échappe de moins en moins à la logique de média social qui le caractérise. »

La dernière partie du livre, consacrée aux API (ou applications, ou “applis”), et à leur règne croissant sur facebook – et ailleurs – semble ouvrir la voir au quatrième opus de cette collection : Un monde de données.
Un Monde de données est un ouvrage essentiel, semblant déjà capitaliser les pistes ouvertes dans les trois précédents pour les faire fructifier. Partant de l’avènement, depuis 2004, par le web 2.0, d’un immense champ de données renseignées par nous, citoyens, sur nos blogs, nos comptes d’images, nos profils, nos informations déversées sur les réseaux sociaux ; il commence par poser et définir aussi clairement que possible plusieurs concepts majeurs, discutés, et liés : web au carré (ou web 3.0) internet des objets, web sémantique, web implicite… et big data. Et s’inspirant d’un exemple d’avancée fameux dans l’histoire des sciences, celui de la découverte des « animalcules » par  Leewenhoek en regardant dans son microscope un peu plus précis que le modèle précédent, affirme ceci :

« Les avancées dans l’innovation reposent souvent sur des avancées dans la mesure ».

L’Internet, si l’on le considère comme le fait Tim O’Reilly, tel un nouveau-né, va gagner en performance analytique, dans le temps à venir, en apprenant à coordonner les informations dont il dispose (recueillies par les sens dans le cas du bébé ; documentées par nous tous, acteurs du web 2.0, dans le cas du web). Le web, mieux coordonné, deviendrait source de données réellement intelligentes. Quelques exemples de réalité enrichie, via des utilitaires d’image et géolocalisation pour smartphone, sont effectivement saisissants : la porosité entre web et monde physique n’a jamais été aussi grande, au point de modifier les deux et de susciter des inquiétudes aussi grandes du côté des théoriciens du web (sur le point de disparaître sous le règne des applications ?) que de celles des technophobes.

Les questions politiques abondent dans ce livre – et notamment celles de la privatisation et de la libération des données : intéressant de constater à quel point facebook et sa politique de capitalisation de nos données personnelles, certes inquiétante, a été montrée du doigt ; et l’a été en même temps que wikileaks et sa campagne d’ouverture des données cachées au public ont été ou fustigées, ou louées (avec un égal manque de mesure). Mais il nous inquiète  aussi de la possibilité donnée (ou non) à la recherche d’exploiter efficacement des données, hors du champ privé (et donc du profit financier). Donnant longuement la parole à l’ethnologue, spécialiste des réseaux sociaux, Danah Boyd, il nous éclaire encore sur la relativité de la  confiance à accorder aux données brutes. Citant également Johanna Drucker et encore Dominique Cardon, il souligne que  :

« La mise à disposition des données ne résout en rien la question de la nature des données qui vont être exploitées, et finalement de la focale qui va être privilégiée par l’analyse : l’individu ou l’agrégat ? (…) « La notion de donnée est dépendante du regard qui la constitue, l’agrège, et la représente. »

Ce livre, tellement dense et ramifié qu’impossible à résumer, est aussi une porte ouverte en grand vers de nombreuses ressources web, par presque 1000 liens hypertexte, entame une réflexion que cette collection-observatoire va nous aider à creuser. Il constitue de ce fait un pivot, prolongement des précédents ouvrages autant qu’appel à de nombreux enrichissements à venir.