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Le contraire du storytelling

logo-titre(Où quelque chose toujours se passe quand on pense et classe)

(Même quand on n’est vraiment profondément assurément certain de rien)

Depuis deux ans j’interviens dans le master Limès de Martin Rass et Stéphane Bikialo, à Poitiers, spécialité « nouvelles médiations (littéraires) » où je propose des formes d’intervention à la jonction de mes pratiques et de ce que j’appréhende, subodore, me représente (le travail sur les représentations, une grande part de ce qui s’invente peut-être, parfois, est là) de leur rapport (aux jeunes adultes qui me font face), de leur usage : de la littérature, de la lecture, des outils numériques : l’invention depuis l’inventaire, envisagée comme terrain d’échange.

Ce mois de janvier j’y retrouve les étudiants de master année 2, que j’avais donc fait travailler l’an passé — pour des « notes de lecture » en ligne, mais aussi pour donner à voir et lire leur paysage de lecture, dont j’avais déjà parlé ici : envisager dans une indifférenciation feinte (pour jouer, « pour de rire », diraient les enfants) ce qui est lu par eux durant une semaine, tenter l’inventaire à la façon dont Perec tentait de capter l’exhaustivité du visible d’une rue parisienne. Ce moment-là m’a marqué, j’y reviendrai.

Et si je n’y reviens pas cette fois, à ce souvenir du paysage, de la lecture considérée comme un processus complexe, mêlant décision et absorption (comme les processus d’écriture et de lecture mêlent l’acte et le rêve, le conscient et l’inconscient), il nous fait socle. Comme font socle les affiches de l’excellent festival Bruit de Langue (cette année, au hasard, un colloque Verticales, feat. la visite de Jane Sautière ou Pierre Senges, un entretien avec Cadiot, une rencontre avec Vasset, et la Fabrication de la guerre civile du cher Charles Robinson — je m’y sens chez moi, dans un hall où trônent de telles affiches).

Situation : nous avons un socle, nous avons de la joie (nous avons aussi un rhume, et diverses manières de fatigue, mais c’est de saison), mais nous avons : du retard à l’allumage, et un faible effectif (les étudiants, c’est comme les saisons culturelles : leur entièreté se concentre/consume en quelques semaines d’automne-hiver, après il y a les stages de préparation à la vie future (dont on sait aussi qu’elle sera constituée d’autres stages – en leur souhaitant (mais comme à nous finalement, qui ne sommes pas, loin de là, arrivés, bien loin) de « déboucher »).Et ici où l’efficacité de la formation se doit de lier vivement avec le monde du dehors (du travail, donc), il est logique (on ne concédera pas « heureux », parce qu’un effectif il nous en faut un, quand même, surtout après un voyage en autocar, via Mauges et Deux-Sèvres), il est logique, donc, que certains aient autre chose à faire.

Bon : Ils sont cinq, c’est tout de même assez pour travailler – mais c’est mieux alors en mode atelier, en mode écriture amplifiée, tant qu’à faire. Deux temps distincts.

Ecrire le réseau social

Dans la lignée infra-ordinaire d’inventaire des usages nôtres du numériques, et plus encore de leur usage, apport, frottement avec nos activités (et paysages) de lecture, observer attentivement un plus petit commun dénominateur : qui est : que nous publions, lisons, quotidiennement, eux et moi, sur les réseaux sociaux (facebook, twitter, instagram, ici utilisés, sur ce panel non représentatif de cinq jeunes adultes). Et de cette observation faire texte, du flux récent reconstituer le récit. C’est un échange ; il est réel, j’apprends toujours de ces textes-là ; et les remercie sincèrement ; c’est un récit de l’ordinaire, bien sûr, un de ceux qui ne sont jamais ou si rarement faits. Et les deux se regardent : le flux et son récit. Considérations d’usage du flux (« c’est que je n’y suis pas beaucoup, ou que j’y dis n’importe quoi, un peu…« ), mais double mouvement : le flux ainsi narré produit un récit de l’intime, générique et singulier / tandis que la remise à plat, en « ordre » (ou du moins dans un autre ordre) renseigne chacun (oui, un texte d’atelier enseigne débord son auteur, et moi ensuite) sur ce qu’il en fait, y fait, de ce vortex techno-ordinaire. C’est à lire ici, des choses telles que :

« (…) comme Chuck Palahniuk le dit si bien… tout ce que nous possédons finit par nous posséder, dernière publications sur instagram, je me fais les ongles, je choisis la mauvaise couleur, même mes mains et mes pieds ont plus de fans que la littérature. »

ou

  • « Chaque livre devient une part intime de moi à travers l’interprétation que j’en fais, à travers le sens que je mets derrière ces phrases. Je lis personnel.

  • Le réseau social, bizarrement parlant, n’est pas un miroir. Je mets un point d’honneur à ce qu’on ne puisse connaître de moi, pas grand chose de personnel. Exposer mes lectures serait comme exposer une photo de nu ou exposer un extrait d’autobiographie mollement romancée.

  • Au contraire, exposer ma vision du monde ne me semble pas si personnel. Le réseau social comme assurance de ne pas être la seule à penser ce que je pense. »

 

Notes sur l’encombrement et le paysage du & des bureaux

Et le deuxième temps, j’ai rejoué un autre aspect de la partition Perec (il y en a des centaines, c’est inépuisable, c’est une merveille ; il y en a des centaines sans même passer par les contraintes oulipiennes, ce que je n’ai pas fait depuis des années), depuis Penser classer, et son inventaire des objets du bureau, poser la question du bureau, réactualisée en somme : car le mot bureau, déjà polysémique (un espace où travailler devenu par métonymie première synonyme d’emploi – je vais au bureau), s’est démultiplié depuis l’ordinateur personnel. Questionner le bureau dans sa multiple acception, et l’écrire depuis un outil de classement, un logiciel de mind-mapping. D’un plan heuristique faire le format d’une écriture (qui peut se déployer en phrases, même), qui dans ce format s’individualise toujours (il n’y a pas un usage du plan en patates, comme il y a mille façons d’en cultiver). C’est passionnant à hacker, un outil de plan, comme il est passionnant d’envisager sa plasticité propre comme un espace d’écriture en soi. Et ça fait toujours, on y revient, apparaître du sens, par la mise en perspective de – revenons-y – nos différences de représentation.

Quand l’une d’entre elle envisage le bureau « physique » (le meuble, un plan et quatre pieds), comme « réel », et que sa voisine l’envisage comme « le reste », il y a quelque chose qui se dit là de notre lecture – de notre lecture de la lecture, de l’écriture, du travail, des objets de technologie — de notre lecture du monde, de ce si compliqué « réel » qui nous entoure et dont nous sommes. Une résolution d’aucune question, juste : une approche plus affine du mystère de notre être au monde, par jeu entre les choses et leur nomination.

Loué soit l’infra-ordinaire et ce qu’il permet encore, en ateliers – l’infra-ordinaire pour absolu contraire du storytelling, en somme. De l’intime fait partageable ; un récit du regard.

Multiplications du peu ( in « e-nrf », numéro 610 de la NRF, novembre 2014, Gallimard)

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Multiplications du peu

(texte paru in e-nrf, numéro 610 de la NRF, paru en novembre 2014 chez Gallimard et présenté ici)

* « Et si la mort n’était qu’un son ? dit-elle. Un son parasite. Un son que nous entendrions pour toujours, tout autour de nous. Comme ce serait terrible. Un son uniforme, neutre. » (Don DeLillo, Bruit de fond, Actes Sud, 1985.) * « Général Instin : N’a pas besoin que l’on croie en lui pour exister » (statut Facebook, 29 décembre 2013.) *

#Manières de faire Dans le recueil collectif Devenirs du roman, volume 2, sous-titré matériaux, les Éditions Inculte ont posé la question, au printemps 2014, à une vingtaine d’écrivains contemporains, de leur rapport au matériau, documentaire pour l’essentiel. Les réponses, riches, fortes, singulières autant que le sont les manières de faire propres à chacun des interviewés, ont en commun, pour la plupart d’entre elles, de poser, de façon discrète, l’accès accru par l’usage du web et des réseaux informatiques aux ressources et à la documentation comme un facteur du déplacement de leur écriture (et de leur déplacement par rapport à leur pratique de l’écriture). Cet usage du web, ce changement-là, la plupart les réponses et manières l’ont pour discret point commun, mais seules quelques-un(e)s s’étendent plus avant sur cet apport, ses modalités et spécificités. Le web aurait donc grandement changé ces pratiques, de lecture et d’écriture, et cet apport est intégré, voilà. Comme une discrète, implicite évidence. Le numérique en plus petit commun dénominateur. Une présence naturelle, invisible. Infra-ordinaire.

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#Infra-ordinaire L’infra-ordinaire, recueil posthume de Georges Perec, est ouvert par un texte intitulé Approches de quoi, qui ne compte pas parmi ses plus connus : assez court, sans prouesse formelle, sans aucune des astuces si séduisantes dont Perec savait user, c’est un texte qu’on pourrait qualifier de discret, infra-ordinaire en lui-même, à l’image de ce qu’il évoque. L’inventaire y est proposé, hors tout aspect ludique, comme mode d’énonciation de soi dans le monde, par interrogation de l’habituel : « Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est-il ? Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, l’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ? ». Ce texte, discret, est de plus en plus souvent, cité, repris (et notamment sur le web ou par des auteurs qui s’y activent) ; il résonne après coup, fait signe dans le temps long. Ce discret dure, ce qu’il remue continue de trembler, ses préoccupations nous agissent en 2014. Comment décrire le bruit de fond, qu’en faire, quoi et comment faire avec – et dedans, nous demandons-nous. Et, par extension : comment user du numérique pour écrire ce bruit de fond, dont il est une part agissante ?

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#Bruit de fond Du monde connecté les signes nous arrivent par le même canal que le texte que nous écrivons. Sur la même machine (l’ordinateur, qu’il soit de bureau ou portable, ou miniaturisé plus encore dans nos téléphones) est produit, émis et reçu le texte, la masse du texte – littérature et littératie partageant la même aire de transit. Cette zone d’échange qu’est devenu l’écritoire personnel est un fait majeur de la mutation numérique. Ce monde connecté, le computer world que chantait Kraftwerk pour le faire advenir, produit un bruit de fond similaire à celui d’une salle de travail pleine d’ordinateurs : un ronronnement vaste, tiède, persistant. Le même en plus petit que celui qui règne, ainsi qu’on l’imagine, dans les fascinants data-centers, ces usines à données par où transitent physiquement les flux d’informations séquencés en octets, entrepôts emplis de serveurs de stockage de données dont le nécessaire refroidissement requiert une immense énergie (de 2 à 3 % de l’électricité mondiale, en 2013 – ce cloud est un nuage extrêmement dense et concret, à l’inverse de son mirage marketing). Mais ce bruit de fond est aussi celui de l’information, dont la représentation visuelle pourrait être cette image, symbole et cliché, tirée du film Matrix, d’un mur virtuel, fond noir où s’affichent et permutent à toute allure des signes, chiffres et idéogrammes verts. Image constituant d’ailleurs tout ce qui demeure dudit film, elle a gagné une patine quand de l’ensemble dont elle s’extrait ne nous reste que du kitsch (souvent rien ne vieillit plus vite que le nouveau). Cette vue, d’une façade d’informations liquéfiée, d’un ruissellement de code, a joué, muté, s’est fait absorber – pour que lui succède son doublon infra-ordinaire : la timeline.

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#Timeline La ligne chronologique régnant n’est plus celle des frises horizontales, laborieusement coloriées durant nos années de collège. Elle a été renversée d’un quart de tour, cette timeline devenue verticale sur Facebook ou Twitter. Ce flux d’informations bruisse, s’écoule de haut en bas sur les vitres de nos réseaux – réseaux qu’il faut parvenir à couper, me disent-ils, parfois, certains écrivains, comme en aparté, vaguement coupables, pour se poser, se concentrer. La croissance nous fatigue. L’information nous assiège. Les deux agrégés nous gouvernent. Et ce flux, au volume toujours croissant, nous estourbit par instants, quand à d’autres il nous électrise, lançant et empêchant simultanément ce mouvement composite (geste et pensée, opérations multiples) qu’est l’écriture. Relativisons : ce rapport, conflictuel, avec l’extérieur, qu’entretient celle ou celui qui se fait fort d’écrire, précédait l’immersion dans le bain numérique, cette tension préexistait à l’Internet – les traces sont aisées à dénicher, d’un folklore suranné, réclusion plume d’oie et bureau de bois massif comme outils de l’inspiration. Ce folklore s’actualise en fantasme de déconnection, la coupure du wi-fi pour nouvelle cellule monastique. Se protéger de la pluie de données serait façonner une tanière nouvelle, en laquelle s’enfermer pour écrire (où laisser ça écrire par-devers soi, le bras soulevé par l’évidence). Le rêve, avec retour du mythe de l’inspiration inclus dans sa traîne, d’une bulle où se sauver, loin du réseau, de ce maudit, satané réseau.

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#Réseau Amplification du réseau, réseau au carré : l’Internet est fondamentalement, originellement, organiquement, un réseau, puisqu’il procède d’une interconnexion de réseaux. Le web est un de ses usages, une de ses applications. Les réseaux dits « sociaux » en sont une version. On partage le tuyau (l’Internet, pour le dire vite), les ressources (du world wide web, arborescence de sites liés par l’hypertexte, pour le dire tout aussi vite) ; et se recompose un paysage documentaire selon d’autres modalités, qu’on qualifiera de « sociales » en y ajoutant de gras guillemets. Le web, originellement fondé sur du texte, puisque constitué de documents liés entre eux par des segments du texte qui les constitue, forme constellation, cartographie où circuler en horizontalité. Le réseau « social », avec son modèle facebook, depuis une organisation plus circulaire encore, réinstaure paradoxalement de la verticalité dans notre usage, accentuant, via le déroulement de la timeline, redoublant cet d’empilement accéléré apparu initialement avec l’essor des journaux en ligne (dits blogs). Le fil d’actualités, ce prompteur personnalisé, jamais ne cesse – une pluie de nouvelles s’écoulant sur nos vitres. L’information, massive, invasive, nous fond dessus, quand un moment premier du web (des années 90 au mitan de la décennie 2000) la voyait nous arriver par effets de conjugaison du hasard et de la décision (on se souvient de l’image, si fameuse et si vite surannée, du surf, qui désignait nos trajets de lecture en ligne). Le flux nous engloutira, bientôt, nous disonsnous, il nous faut réagir, pour échapper à la noyade : nous devons : publier. (Comme il faut bien forcer la voix, à table, lorsque personne n’écoute – et ce faisant, ajouter sa note au vacarme ambiant).

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#Publier Publier fut facilité par la création, puis par la combinaison d’outils numériques : les logiciels de PAO installés sur l’ordinateur personnel ont d’abord permis de s’acheminer, seul, plus vite, et aisément, vers l’objet-livre, tandis que le web et sa version « vulgarisée » (2.0), ont rendu accessible, au grand nombre, sans bagage technique, la publication de textes et d’images. Merveilleux bouillon de culture, à rebours d’une tradition littéraire européenne de l’exception, cette facilitation est régulièrement contestée, parfaite plateforme de l’argumentation réactionnaire (partant du principe que puisqu’on y trouve de tout en grand nombre, on y trouve aussi le pire, en grand nombre, ne reste plus qu’à zoomer pour réduire le Tout à ce Pire). Mais, si l’on publie sur le web, c’est aussi, mécaniquement, qu’on y écrit, qu’on y lit. Autrement, mais pas moins qu’auparavant. Déflation dans le champ des symboles : publier était un graal, c’est devenu une routine (mais toujours une jouissance, minuscule et réitérée). Cette perte d’aura symbolique a pour contrepoint logique la multiplication des publications courtes : des livres aux billets de blog puis aux statuts Facebook (moins de 800 signes) ou Twitter (140 signes), la multiplication est une multiplication du peu. Ce peu n’est pas pour autant un moins – et de lire des écrivains, aussi nombreux à s’exprimer sur les réseaux sociaux qu’ils sont finalement rares sur le web « traditionnel », rivaliser de détournements ironiques et d’interventions aphoristiques, est drôle et stimulant. Le réseau social, si futile, si criard, si vivant, soit-il, est parfois, aussi, et jusqu’au coeur de cette futilité, de ce bavardage-là, écrit, par des écrivains – lesquels, ici comme ailleurs, sont laissés plutôt livrés à eux-mêmes, entre eux, en bout de table.

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#Collectif Le réseau, son bruissement chatoyant, son caractère social et la porosité liée entre postures publiques et privées, ces jeux et troncatures dans l’énonciation, produisent de la conversation ; celle-ci est essentiellement écrite ; ces conversations écrites constituent des écrits (toujours) nouveaux et (parfois) novateurs : bien logique amplification de ce qui s’est déjà produit et se poursuit, par ailleurs, sur le web. Multiplication du peu, multiplication des réductions, qui agrégées, constituent potentiellement un nouvel état du texte, une littératie réflexive (et de fait, contre-nature), une lecture des harmoniques au coeur du bruit de fond. Le numérique comme zone d’ambiguïté textuelle. Foisonnant, mais aussi – mais surtout – flexible et plastique (réversible, modifiable à l’envi), le web m’apparaît comme le possible lieu d’un atelier ouvert, d’un travail collectif, d’une communauté invisible, mouvante, active, de lecteurs et d’auteurs, réitération, ou actualisation de celle que célébrait Roland Barthes. Des discussions sur les forums aux réseaux sociaux, en passant par les blogs de lecteurs, la lecture, dont la mort, toujours plus imminente (disparition annoncée depuis si longtemps que cette oraison funèbre s’est faite permanence rassurante), est discutée, le livre fêté, commenté, réécrit – lecture et écriture mêlées. La production de texte est multiple, son mode est fragmentaire, la bibliothèque (universelle comme individuelle), éparpillée. Mais cette dé-linéarisation générale (du récit, comme de ce qu’on nommait « chaîne » du livre, et à qui, dans la recomposition accélérée des places et fonctions, sied mieux le nom d’« écosystème ») engendre de nouvelles circulations et de nouveaux assemblages, de nombreux modes de récits et fictions, enchâssés ou collectifs. De sites en sites, séries, invitations, duos ou groupements d’auteurs écrivent, s’écrivent, et publient aussitôt les fruits de ces échanges. Cette publication collective, associée, en temps réel, est une validation des forces désirantes, un accélérateur de synergie. Euphorie créatrice dont le revers logique pourrait être un amoindrissement de l’exigence, une auto-célébration collective infinie, une autosatisfaction stridente et au final, inerte.

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#Fabrique, objets Le besoin d’objets d’arts, « finis » ou déclarés tels selon la convention tacite entre créateur et lecteur, qu’ils prennent forme physiquement ou se développent sur écran, ne baisse pas ; il est même réactivé, depuis cette circularité semblant infinie. Diastole après systole : contrepoint logique au mouvement vers l’avant d’une écriture en dynamique, scrollant heuristiquement comme une souris douée d’épaisseur ; la stase, l’arrêt sur image produits par le point (dit) final, procèdent d’un effet de balancier « naturel ». Là encore, se reconduit le besoin de clore, mais en zone ambiguë. L’édition en ligne, constitution de sites d’archives, d’anthologies, de fictions, sous forme arborescente ou cartographique, spatialisée, porte une ambiguïté. En ligne, constituant une archive, dispersion et rassemblement sont conjoints, puisque les textes sont rassemblés en un même point, quand leur enchaînement est séquencé : que de surcroît, l’objet physique étant absent, l’idée de fermeture, de clôture (d’un cycle, d’un récit, d’une relation) reste : une idée. La fin est là, mais peut aussi ne pas – et peut aussi ne plus, du fait de la haute plasticité de l’objet éditorial considéré. Une idée de fin, une fin virtuelle.

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#Virtuel Virtuel : Le terme est fourre-tout, lui aussi vieilli, quasiment obsolète, avec son mésusage coupable (quelle surdose de « virtuels » avenirs nous fut assénée, débuts années 2000). Le livre, hors épaisseur physique, n’est pourtant pas virtuel, l’assemblage de textes qui reliés composent un ensemble ne l’est pas plus – c’est l’idée de leur fin, en partie, s’évanouit. Le Général Instin, projet artistique collectif, est symbolique de cette fin perpétuelle, perpétuellement relancée. Partant de la figure d’un être disparu (puisqu’enterré en vrai au cimetière Montparnasse), de son fantôme et de son spectre, devenus totems, fictions, émetteurs, le Général ne cesse de gagner en présence (spectrale) à mesure de son éparpillement sur le réseau. Le trou, l’estompage, l’identité flouée, motifs intégrés collectivement par des dizaines d’artistes ; la parole de l’avatar Instin sur les réseaux sociaux est portée par une poignée d’entre eux, dans une indistinction qui n’enlève rien à la densité de son énonciation. Le Général Instin est une idée de la fin, virtuelle – et pour autant puissante, effective.

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Un infra-ordinaire extrêmement puissant. Une mobilisation des peus. Des harmonies dans le bruit de fond.

L’ordi sur le bureau et le bureau sur l’ordi (d’une écriture heuristique en atelier)

008809e05c3f01320c050ec6a707e14b(Tentatives de reprise de l’inventaire de la table de travail selon Perec, en atelier numérique. Avec utilisation d’outils de cartographie heuristique en ligne)

C’est expliqué, ici, et les textes sont (et seront, car ils viennent parfois longtemps après) à lire à la suite.

L’atelier (poieo numérique, séance 4, saison 4) relit une séance précédente, une de celles qui m’ont (et parfois pas que moi) intéressé, arrêté, par ce qu’elles ont pu déclencher et par les textes produits – comme dans beaucoup de séances d’atelier du poieo numérique, j’ai été surpris, informé (y compris documentairement), par ce qui s’écrivit.

Résumé des épisodes précédents et nouvel exercice (également disponible ici, Mes usages du web) :

Mes usages du web : D’après Georges Perec, & la séquence « Internet explorer », de Thibault Henneton, dans l’émission « Place de la toile » (saison 2011-2012). La consigne d’écriture était : « Regards sur votre usage : Faites l’inventaire d’un jour de web, pour vous : narrez-le de la façon qui vous conviendra, en allant au plus précis : dans l’ordre de déroulement d’une journée : quels sites, pour quel usage, depuis et avec quelle machine, combien de temps. »
2 – Lecture intégrale du texte de Perec dans Penser classer, lien avec l’infra-ordinaire déjà précédemment évoqué.

3 – Reconfiguration : Nous avions travaillé sur la timeline, l’inventaire était aussi strictement chronologique que possible, dans cet inventaire d’il y a deux ans. Changeons d’angle, et spatialisons – observons notre espace (de vie, de travail) quand nous nous concentrions sur le défilement du temps.
« Qu’en est-il de votre bureau ? où est-il ? dans votre appartement ? sur l’ordinateur portable ? sur l’ordinateur fixe ? Mais le bureau de l’ordinateur, il est également dématérialisé, de plus en plus, via nuages et externalisations ? Tentative d’appréhension globale, exhaustive, et actualisée de votre table de travail, de ce que vous considérez comme tel, de votre, de vos bureaux. »
Tentative d’usage de mapping et outils dédiés – Pour une écriture heuristique.
Nous utiliserons :
https://www.mindmup.com/#m:a13c092f804715013241313a9923a4dcd2
« sur ce modèle : dessiner deux bureaux – au moins. Et peut-être d’autres divisions.
Ecrire, sauvegarder, exporter – et poser dans un article wordpress. »

Ce qui se passe durant cette séance, c’est d’abord un étonnement – voire, des étonnements cumulés, étagés, successifs : je présente d’abord l’exercice-source Mes usages du web (récit-inventaire d’une journée ordinaire par le prisme seul de ses connections successives) qui peut étonner ; je lis ensuite le texte de Perec (Notes concernant les objets qui sont sur ma table de travail, in Penser classer), qui peut étonner et déjà lui-même ne cesse de s’étonner de ce qu’il voit et trouve en regardant attentivement et autrement cet infra-ordinaire, ce quotidien ; j’ouvre ensuite un logiciel de « mind-mapping » (cartographie mentale, pour traduire vite et mal, i.e plan heuristique), en explique les principes, techniques (simples d’usage, c’est heureux, et logiques.
Et c’est de là qu’écrire se fait, selon ce simple modèle ci-dessous.

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Et l’étonnement second, ensuite, c’est que oui, en dépit de mes trois étages de présentation (l’exercice-source, le texte de Perec, le logiciel https://www.mindmup.com), écrire se fait – et que les claviers bruissent en même temps que les bulles et les ramifications se multiplient sur les écrans. Cette écriture est possible, elle est variable (et les manières de voir, de faire se voient, soudain, comme rarement aussi précisément), elle est performative. Elle s’auto-engendre et développe ce qui veut s’écrire (puisqu’on s’imagine à tort un plan, donc quelque chose d’organisé, de clair, de fixe, quand c’est une prolifération qui vient, le vu appelant le su, comme le dessus appelle le dessous, le dehors, le dedans).

Ce qui m’apparaît aussi, c’est que  cette possibilité heuristique, cette potentialité, ici sublimée par l’appareillage graphique, me semble entière contenue dans la manière Perec (celle de Penser Classer comme d’Espèces d’Espaces), dans cette façon de poser sans cesse des questions aux détails et d’ajouter des détails aux questions. Par touches toujours économes, sur le mode du etc. (il y a d’ailleurs un, non, deux ! merveilleux etc. dans le texte dont j’ai usé, je le sais bien j’ai d’ailleurs buté dessus lors de la lecture :

« rien ne semble plus simple que dresser une liste, en fait c’est beaucoup plus compliqué que ça en a l’air : on oublie toujours quelque chose, on est tenté d’écrire etc., mais justement, un inventaire c’est quand on n’écrit pas etc.) »

La réflexion perequienne (sur le monde comme sur soi) est certes en mouvement, elle est surtout spatialisée, comme attentive aux allers et retours de l’œil, qui regarde toujours au moins une autre chose en même temps. Son écriture, pourtant inscrite dans la linéarité de la page, est elle-même heuristique, en, somme.

L’idée d’ordonner tout cela, tentative paradoxale & impossible, permet à Perec de poser, de capter quelque chose de cet incessant mouvement du regard autour de la chose considérée. De ce beaucoup « plus compliqué que ça en a l’air », de cet insaisissable, de ce toujours-déjà-enfui. Et de le poser, de le noter, de le montrer, comme si c’était simple.

Les textes obtenus, diagrammes individués, pleins de textes seront tous là, dans quelques jours. Je complèterai et signalerai.

Les voici, ces textes, ces graphes, ces : dessins ? cartes ? on ne sait les nommer, mais je m’y plonge avec intérêt, et une forme de joie très spécifique (expliquée au-dessus). Play it :
Adeline : adeline (fichier pdf)

 

adelinev2

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annaic (pdf joint, ou cliquer sur l’image ci-dessous)

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johanna (pdf joint, ou cliquer sur l’image ci-dessous)

johannav2

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lauriane (pdf joint, ou cliquer sur l’image ci-dessous)

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lola (pdf joint, ou cliquer sur l’image ci-dessous)

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victoria (pdf joint, ou cliquer sur l’image ci-dessous)

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[Avis de parution] e-NRF (Novembre 2014, Collectif, éditions Gallimard)

 Avis de parution :  e-NRF (Novembre 2014, Collectif, éditions Gallimard)

Édition publiée sous la direction de Stéphane Audeguy et Philippe Forest
La Nouvelle Revue Française (n° 610), Gallimard
Parution : 14-11-2014

Avec :
Stéphane Audeguy, Avant-propos/ Pierre Assouline, Résurrection de l’art perdu de la conversation / Philippe Adam, Par les fenêtres / Alexandre Lacroix, Portrait Google de saint Antoine / Guénaël Boutouillet, Multiplications du peu / Jean-Claude Monod, De la « Psyché entre amis » au mail art viral : quelques réflexions sur les correspondances d’artistes et leurs transformations électroniques / Martin Page, Vie Réelle® / Anna Svenbro, Mobilis in mobili / Chloé Delaume, Hashtag dans la vitrine / Laurent Demanze, Bouv@rd et CieLes écritures encyclopédiques à l’ère numérique / Pierre Senges, À propos d’électrophore et de tohu-bohu  / Collectifs, Fabula par Fabula : une moderne République des lettres (entretien) / Éric Pessan, Sur toutes les pages blanches / Jean-Philippe Toussaint – Laurent Demoulin, La mayonnaise et la genèse (entretien)
Maintenant : Camille Bloomfield, Petit portrait portatif de l’Oulipo contemporain (entretien)
Un mot d’ailleurs : Adam Thirlwell, Incarnadine
Épiphanies : Stéphane Audeguy, Tokkaido 140²
176 pages, 140 x 225 mm Achevé d’imprimer : 03-11-2014
ISBN : 9782070147335

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Très heureux d’avoir pu apporter ma pierre à ce numéro de la NRF, consacré au numérique vu par les les écrivains – « à la façon dont l’évolution/révolution numérique, qui les affecte nécessairement, les inquiète parfois, les attire et les inspire aussi bien. » comme l’indique Stéphane Audeguy (co-responsable, avec Philippe Forest, de la NRF) en préface. Le sommaire ci-dessous, est éloquent : des auteurs qui m’importent que je lis et chronique, au sommaire de Pessan à Page en passant par Philippe Adam – trois textes en écho chez ceux-là, autofictions ironiques et souriantes, comme sont pragmatiques et relativistes les essais de Laurent Demanze ou Pierre Senges, ou l’entretien avec Jean-Philippe toussaint, dont l’entreprise web est remarquable et passionnante (voir son site). Le numérique, en somme, dans ce numéro de la vénérable revue, on n’en fait pas un drame. Et cela fait grand bien, après quelques années de débats plombés par un manichéisme absurde. La revue accueille aussi un invité extérieur (l’excellent Adam Thirlwell), et une forme d’état des lieux de l’Oulipo par et avec quelques-uns de ses auteurs.
Ce que j’ai tenté d’écrire pour répondre à cette invitation,
(dont il m’importait que cela se tienne, soit digne d’intérêt, et fasse littérature : car un auteur (j’use plutôt de ce substantif que d’écrivain pour me décrire, qui me va et me suffit) essentiellement actif en ligne et en collectif comme je le suis, est logiquement, moins et souvent moins bien lu qu’un écrivain « imprimé » en son nom propre : il y avait une forme de nécessité particulière à bien faire, au-delà du prestige de l’hôte (dont je me réjouis par ailleurs)),
Le texte proposé est une suite réflexive, retaillée via des mots-clés. Il s’appelle Multiplications du peu. En voici les deux premiers paragraphes, et le dernier, en version augmentée de liens hypertexte.

#Manières de faire
Dans le recueil collectif Devenirs du roman, volume 2, sous-titré matériaux, les Éditions Inculte ont posé la question, au printemps 2014, à une vingtaine d’écrivains contemporains, de leur rapport au matériau, documentaire pour l’essentiel. Les réponses, riches, fortes, singulières autant que le sont les manières de faire propres à chacun des interviewés, ont en commun, pour la plupart d’entre elles, de poser, de façon discrète, l’accès accru par l’usage du web des réseaux informatiques aux ressources et à la documentation comme un facteur du déplacement de leur écriture (et de leur déplacement par rapport à leur pratique de l’écriture). Cet usage du web, ce changement-là, la plupart les réponses et manières l’ont pour discret point commun, mais seules quelques-un(e)s s’étendent plus avant sur cet apport, ses modalités et spécificités. Le web aurait donc grandement changé ces pratiques, de lecture et d’écriture, et cet apport est intégré, voilà. Comme une discrète, implicite évidence. Le numérique en plus petit commun dénominateur. Une présence naturelle, invisible. Infra-ordinaire.

#Infra-ordinaire
L’infra-ordinaire, recueil posthume de Georges Perec, est ouvert par un texte intitulé Approches de quoi, qui ne compte pas parmi ses plus connus : assez court, sans prouesse formelle, sans aucune des astuces si séduisantes dont Perec savait user, c’est un texte qu’on pourrait qualifier de discret, infra-ordinaire en lui-même, à l’image de ce qu’il évoque. L’inventaire y est proposé, hors tout aspect ludique, comme mode d’énonciation de soi dans le monde, par interrogation de l’habituel : « Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est-il ? Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, l’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ? ». Ce texte, discret, est de plus en plus souvent, cité, repris (et notamment sur le web ou par des auteurs qui s’y activent) ; il résonne après coup, fait signe dans le temps long. Ce discret dure, ce qu’il remue continue de trembler, ses préoccupations nous agissent en 2014. Comment décrire le bruit de fond, qu’en faire, quoi et comment faire avec – et dedans, nous demandons-nous. Et, par extension : comment user du numérique pour écrire ce bruit de fond, dont il est une part agissante ?

(…)

Et pour exemple (le seul que j’aie autant développé), en conclusion, pour remettre les chose en leur bon ordre (de bataille), place au Général Instin, notre auteur collectif, notre autorité communément destituée :

 

Le Général Instin, projet artistique collectif, est symbolique de cette fin perpétuelle, perpétuellement relancée. Partant de la figure d’un être disparu (puisqu’enterré en vrai au cimetière Montparnasse), de son fantôme et de son spectre, devenus totems, fictions, émetteurs, le Général ne cesse de gagner en présence (spectrale) à mesure de son éparpillement sur le réseau. Le trou, l’estompage, l’identité flouée, motifs intégrés collectivement par des dizaines d’artistes ; la parole de l’avatar Instin sur les réseaux sociaux est portée par une poignée d’entre eux, dans une indistinction qui n’enlève rien à la densité de son énonciation. Le Général Instin est une idée de la fin, virtuelle – et pour autant puissante, effective.

Un infra-ordinaire extrêmement puissant.
Une mobilisation des peus.
Des harmonies dans le bruit de fond.

L’invention perpétuelle du souvenir (et son absence) – avec Brainard, Perec, Pagès, Séné, Grossi et tous nous autres…

 jnmsp-c800

je me souviens en ritournelle sans cesse reprise, je se souvient qu’il n’arrête pas de se souvenir, de revenir, de repartir, de muer.

On pourrait reprendre le titre de Harry Matthews, Je me souviens de Georges Perec, sauf qu’on n’a pas connu Perec, alors ça ne joue pas.

Non, ce qui me marque ces jours-ci (dont une part a débuté il y a des mois, en fait, mais s’est accrue ces jours-ci, par conjonction de situations d’écriture et d’ateliers), c’est la continuelle présence de cette forme mnésique, inventée par Perec dans Je me souviens, depuis celle qu’inventa Joe Brainard avec I remember avant lui, sa résurgence infinie, même tronquée, même déviée de son axe. Son impossibilité, paradoxale (car l’appel à la mémoire inclus dans la formulation et sa répétition est, mécaniquement, lanceur de nostalgie, et je se souvient surtout d’avoir tant oublié, des moments et des choses, de ce qui, forcément, inéluctablement, s’enfuit). Quelques livres, qui chacun s’en démarquent, pour mieux en prolonger le possible :

Souviens-moi, par Yves Pagès, éditions de L’Olivier, avril 2014

De ne pas oublier que le mot traçabilité, apparu en pleine crise sanitaire de la « vache folle », quelques années avant l’an 2000, a d’abord figuré sur des affichettes placardées dans les fast-foods, pour certifier auprès des clients l’origine franco-française de la bidoche hachée des burgers, avant d’englober par extension sémantique le suivi des infractions, dépenses et déplacements de la viande d’espèce humaine.

De ne pas oublier l’année passée à trier, classer, jeter les tonnes de paperasse obstruant chaque pièce de l’appartement où mon père venait de mourir, en immersion dans le capharnaüm mental que cet intellectuel clochardisé laissait à un fils qui, exempté vingt mois plus tôt de service militaire, avant bien douze mois à consacrer aux aléas de ses devoirs héréditaires.

De ne pas oublier cette jeune fille manouche qui, délaissant sa mère occupée à dénicher dans les poubelles quelques rebuts de métal à apporter au ferrailleur d’à côté, s’était arrêtée devant un panneau d’affichage électoral, avant de repasser au feutre jeune fluo les lèvres de la candidate écologiste Eva Joly, puis de remplir les lettres blanches du slogan de campagne du Front de Gauche, mais qui, faute de temps, sa mère l’ayant déjà rappelée à l’ordre, n’avait pu colorier que le NEZ de PRENEZ et le VOIR de POUVOIR.

C’est à La Baule, lors du festival Ecrivains en bord de mer, que j’ai pu découvrir, il y a deux ou trois ans, ce chantier ouvert de longue date par Yves Pagès, un vade-mecum ouvert, à la fois pense-bête citoyen et journal intime des manques et des trous. Où la forme imposée, ainsi modifiée, retournée sur soi, par deux fois sur soi (le souviens-moi étant suivi d’un systématique de ne pas oublier, qu’on pourrait tronquer en rappelle-moi de me rappeler), prend une dimension fortement injonctive. Et nous fait naviguer ainsi, au gré des obsessions sociales et politiques de l’auteur (qu’on pourra suivre sur son blog, archyves, qu’on avait apprécié déjà, également, dans ses livres, petites natures mortes au travail ou portraits crachés), entre le macro et le micro, puis, par les digressions et tournoiements logiques de Pagès (radicalement différent de l’énonciation perecquienne, et de sa brièveté ouverte), dans une zone mixte, politiquement intime (ou intimement politique).

Je ne me souviens pas, de Joachim Séné (en ligne sur remue.net)

Simple jeu d’inversion, que cette négation dans la formule, se dit-on d’abord, d’autant que le texte de Joachim Séné, propulsé d’abord en réseaux sociaux, puis en billets de blog, que j’ai considéré important de rassembler en un seul texte, ce printemps, sur remue, prend une toute autre direction, passant la proposition dans un futur antérieur (dystopique) : tout autre contexte, toutes autres potentialités. Mais cette négation produit quelque chose – quelque chose de même et d e tout autre  – :

« Je ne me souviens pas de la mort de Casimir et d’Hippolyte.

Je ne me souviens pas des téléphones qui ne sonnent plus.

Je ne me souviens pas des supermarchés vides.

Je ne me souviens pas des plages interdites jonchées de suicidés radioactifs.

Je ne me souviens pas de la fin du web. »

Le récit d’anticipation se fait sans prendre le chemin ordinaire (récit des circonstances, etc.), ce qui accélère son appréhension – et le récitatif mnésique/amnésique gagne en ampleur dramatique au fur et à mesure de son déploiement (et ce, même au futur antérieur). Mnésique ou amnésique, on ne sait, puisqu’en symétrie du je me souviens originel, qui produit de l’oubli, qui chante la disparition, le je ne me souviens pas, mis au futur antérieur par Séné, dit la vie par ses bords, par son infra-ordinaire (Je ne me souviens pas de la dernière cigarette / Je ne me souviens pas du dernier colibri ni de sa dernière fleur.) Et la suspension qui s’ensuit est autre, tout en faisant signe explicite à la formule originelle.

Ricordi de Christophe Grossi (L’Atelier contemporain, octobre 2014)

271. Mi ricordo

Des inondations dans le Polesine, des dizaines de morts et des centaines de milliers de réfugiés.

272. Mi ricordo

De cette loi qui rendait l’école obligatoire jusqu’à 14 ans.

273. Mi ricordo

Quand l’eau de vie a été rebaptisée eau de survie puis survie tout court – jusqu’à épuisement.

274. Mi ricordo

De cette femme qui s’avançait sans se soucier du regard des hommes.
(…)

277. Mi ricordo

Qu’il a cherché à recenser toutes les histoires qui avaient traversé son enfance.

Grossi lança d’abord ses mystérieux Ricordi sur twitter, énumération de Mi ricordo Autre détournement de la formule perecquienne (et brainardienne, se souvient-on de ne pas oublier d’ajouter), sa traduction en italien permet à Grossi la bascule du journal (tel qu’il en tenait dans « Va-t’en va-t’en c’est mieux pour tout le monde », chez publie.net) vers une autre modulation du récit (récit intime et récit du monde). Diffraction d’un réel (perçu), d’un narré (celui de l’histoire familiale, toujours mythologique), et d’images glanées, perçues, et pourquoi pas, inventées – d’ailleurs la distorsion est là dès la traduction puisque, tel qu’on l’apprend au milieu du livre,

257. Mi ricordo

ne veut pas dire je me souviens mais je voudrais ne plus oublier ou j’imagine des souvenirs ou tais- toi : écris plutôt !

Grossi s’en explique de magnifique manière en clausule : « parce que toute histoire est trouée et chaque souvenir un récit – pas une invention à proprement parler mais une fiction – et parce que je ne pouvais accepter que la perte des origines soit synonyme d’abandon ou de disparition, j’ai commencé à faire appel à la mémoire sensorielle, individuelle ou collective tout en me fabriquant une famille d’adoption, non pas autour de Turin en Lombardie mais autour de Turin, dans les Langhe. »

Et tout comme le souligne Sébastien Rongier dans sa note de lecture sur remue, et comme le précise nommément Grossi dans cet postface, cela le sépare de Brainard et Perec, de leur entreprise de restitution mnésique. Et la part fictive de cet inventaire buissonnier est explicite, et soulignée. Le curieux mouvement intime/extime produit par la litanie mnésique est déplacé – et souligné.

Ces trois beaux livres, tout comme le Brainard, puis le Perec, produisent de la beauté, une forme de tremblement, au cœur de cet écart, entre intime et extérieur, entre documentation et fiction, entre souvenir et lacune – et c’est aussi, dans chacun des cas, la troncature de la formule originelle (renversée chez Pagès, passée au négatif chez Séné, « mal » traduite chez Grossi), torsion volontariste, pour ne pas chanter faux le même air mais produire sa propre ligne de basse, son harmonique. Et, pour filer la métaphore musicale, le sample bien vu, le remix intelligent, ne rend-il pas mieux hommage aux créations originelles qu’une cover sans imagination ?

Résurgences en atelier

Refaire différemment, n’est-ce pas un peu le même « topo » qui nous anime, nombre d’entre nous qui usons du « je me souviens » comme basique, de l’atelier d’écriture? Je ne sais pas – je sais juste que je n’ai jamais, en quinze ans d’exercice, utilisé le je me souviens de Perec, comme proposition d’écriture en atelier, et que je ne sais pas bien pourquoi.

 Sans doute réside-t-il une part de coquetterie dans ce refus – mais surtout de ce qui me fut passé originellement par Cathie Barreau : cette absolue nécessité de produire son atelier, d’écrire même ses exercices, d’inventer ses « consignes » (ce qui ne se dépare pas de voler, s’inspirer, se nourrir des autres et- de ses lectures, le principe même d’atelier d’écriture s’y tenant, en fait).

Je ne l’ai pas utilisé, jusqu’à lundi dernier.

Lundi, deuxième séance de cette quatrième saison de poieo numérique, saison où je me suis donné comme contrainte de refaire encore autre, et de proposer le blog où sont posés les textes comme entrée, comme livre ouvert – d’où produire de nouveaux textes. Un ensemble à lire (parcourir, sampler) pour, de cette lecture, produire son texte à soi.
Et c’est je ne me souviens pas (de Séné), qui m’a servi en premier lieu. Mais je ne me souviens pas nécessita de présenter je me souviens (de Perec). Et de passer par le Ricordi de Grossi. Pour poser l’idée de la lacune comme terrain d’exploration. Et de creusement de cette exploration – et de la fiction, potentialité native de cet inventaire du réel. Parce qu’on n’a pas (comme Perec le disait de lui-même) d’imagination, et que c’est tant mieux, parce qu’ainsi on creuse – et que tout s’ouvre : le récit du monde, le récit de soi au monde, l’imaginaire et les représentations – et la modulation de cette représentation.

Ou pas, écrivit l’une d’entre elle.

C’est exactement cela : Je me souviens – ou pas.

Et alors, tout se rouvre.
La possibilité même, par la négation.
Le ou pas qui permet et prolonge le je me souviens – qui le rend à nouveau possible.
Je me souviens que me souvenir est impossible – et impérieux, et nécessaire.

—–

Le je ne me souviens pas de Joachim Séné, sur remue.net.

 Les textes et le déroulé de cette séance d’atelier si étonnante, d’autobiographies numériques en mode je ne me souviens pas, puis je ne me souviens pas plus, sont à lire sur le blog concerné.

I remember, Joe Brainard, Babel, Janvier, 2002 / 11 x 17,6 / 240 pages, traduit de l’anglais (États-Unis) par : Marie Chaix , ISBN 978-2-7427-3539-6

Je me souviens, Georges Perec,  (Hachette, collection P.O.L., 1978)

Souviens-moi, par Yves Pagès, éditions de L’Olivier, avril 2014, EAN : 9782823604252

RICORDI (À L’ATELIER CONTEMPORAIN, [François-Marie Deyrolle éditeur] / Textes : Christophe Grossi, dessins : Daniel Schlier, prière d’insérer : Arno Bertina / Diffusion/Distribution France & Belgique : R-Diffusion / Diffusion/Distribution Suisse : Zoé / 112 pages, 15 € // le site de Christophe Grossi, Déboitements

Harry Matthews, Le Verger (je me souviens de Georges Perec), éditions P.O.L, 1986, juin 1986, 44 pages, 6,95 €, ISBN : 2-86744-067-X

Relire, penser, classer — relire Penser classer

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Qu’à quelques heures de démarrer la quatrième saison d’atelier numérique  (Poieo numérique, présenté brièvement en ses principes ici) à La Roche-sur Yon, avant de reprendre la route saisonnière (de saison, justement, au vu des milliers de litres d’eau qui se déversent dehors), me monte une forme de stress n’a rien de vraiment étonnant,

& ce même si on connait le truc (trouille y compris), à force,  & qu’il y a sur le blog poieo quelques centaines de textes déjà produits sans douleur en trois saisons, & qu’on a ses marques, ses routines, qu’on connait d’ailleurs bien les lieux,

& ce même si le co-working avec ce cher François Bon, jeudi et vendredi prochain à l’école d’archi de Nantes, m’impressionne bien plus, au vu et lu et su des productions des forces en présence (François Bon, dont l’abécédaire Grasset me scotche ces jours-ci même, et que ce n’est pas de se connaître de si longue date qui me dé-trouillera ; les étudiants architectes, et l’intelligence, l’acuité, le savoir (et surtout, son usage) dont ils font preuve dans les quelques travaux qu’il m’a été donné de compulser,

on n’y peut, on s’agite – et pourquoi ? Par caprice ? Par agitation « naturelle » ?

Non, pour aussi les raisons sus-évoquées : parce que justement, on a déjà fait ; parce que la spécificité de l’atelier numérique c’est aussi de publier le « livre » (le blog) de l’atelier) en même temps que de l’ouvrir pour l’écrire, et que donc toutes les « recettes », tous les « exos », du passé, s’y trouvent (librement copiables et réutilisables, c’est fait pour, mais merci de citer), et que cette spécificité-là, d’avoir constitué collectivement un objet éditorial (un livre ?) hybride, fait partie de l’expérience, et qu’au bout de trois ans on n’en fait pas l’économie,

pour ces raisons (entre quelques autres), j’ai en tête depuis des semaines de boucler la question, de faire avec ce blog, de faire depuis sa lecture, innervée de littérature  (en amont, puisque présente à l’origine de chaque texte produit ; en live aussi, ne pouvant s’en passer, puisqu’une proposition d’écriture ne se fait pas seul, mais depuis ce que nous font les textes),

&  ça fait un lourd cahier des charges (lequel ainsi que j’ai pu l’énoncer, ici ou là, est subtilement compliqué, voire alourdi déjà, en atelier avec publication en ligne) que de tenter de tout faire tenir dans le même geste (je pourrais parler deux heures de intentions et des spécificités de l’affaire, tout à l’heure, or : la séance dure deux heures, et ne sera pas explicite sans lyrics, oserais-je lancer pour rire ; n’aura pas d’efficace si d’écriture il n’y a pas), de faire lir&écrire simultané, annoncé, agi, et réfléchi tel,

& forcément on s’agite –

alors, on relit.

Et Perec arrive, revient, comme neuf après tant de lectures – je m’empare de Penser classer l’autre soir au lit, en traverse trois chapitres, et une saison d’ateliers potentiels, de consignes inédites, de revisitation déviée de propositions déjà formulées, de relectures de ma propre pratique, s’empare de moi – la saison entière pourrait tenir depuis trois chapitres de Penser Classer, quand cette première séance je ne m’en servirai pas, puisque l’autre indispensable Notes de chevet de Sei Shonagon sera la porte d’entrée ce jour…

On relit Penser classer, on s’agite oui, mais d’une agitation autre, d’une agitation calme (j’ose l’oxymore), d’une agitation sereine, en passe de concentration, en passe de reprise, de mouvement.

Penser classer le blog, penser classer notre lecture du blog, penser classer le travail en cours, et notre lecture du travail en cours – autant de pistes, mises en abyme mais aussi clés concrètes, puisque Perec dit et fait, dit ce qu’il fait – et ce faisant, ouvre d’immenses et mystérieuses trappes (l’infra-ordinaire en viatique, également).

Relire penser classer et les choses redeviennent possibles (elle n’avaient jamais cessé de l’être, on s’agitait juste trop pour encore parvenir à les voir).

ps – et avant de prendre la route, sous cette pluie opaque, un mur, j’en grappillerai un autre bout, au hasard, pour la voir de travers, la pluie.

pps – « Ainsi, une certaine histoire de mes goûts (leur permanence, leur évolution, leurs phases) viendra s’inscrire dans ce projet. Plus précisément, ce sera, une fois encore, une manière de marquer mon espace, une approche un peu oblique de ma pratique quotidienne, une façon de parler de mon travail, de mon histoire, de mes préoccupations, un effort pour saisir quelque chose qui appartient à mon expérience, non pas au niveau de ses réflexions lointaines, mais au coeur de son émergence. (Georges Perec, in Penser classer, Seuil, librairies du XXième siècle)

 

 

Emmanuel Rabu, anthropie entropie

(Texte lu  lors d’une soirée “Poèmes en cavale”, Emmanuel Rabu en duo avec Basile Ferriot, en janvier 2012 ; publié dans Gare maritime 2013, (revue anthologique annuelle de La Maison de  la poésie de Nantes))

 

 

Emmanuel Rabu a publié quelques étranges, rares et beaux livres, associant des figures de champs culturels fort distants : Hergé et Isidore Isou ; Gainsbourg, Vélasquez et l’Histoire de l’automobile. Habile à créer des ponts impossibles (préjugés tels), entre genres (dits) nobles et culture populaire, il est allé jusqu’à imaginer et diriger l’anthologie Écrivains en Séries (deux volumes chez Laureli-Leo Scheer), qui organise un questionnement décentré des séries télévisées par des artistes, écrivains, théoriciens… Il collabore également, de longue date, avec Sylvain Courtoux, dans des duos textes sons, pop, punk, hybrides.

Je cite Georges Perec : « Il y a dans toute énumération deux tentations contradictoires ; la première est de TOUT recenser, la seconde d’oublier tout de même quelque chose ; la première voudrait clôturer définitivement la question, la seconde la laisser ouverte ; entre l’exhaustif et l’inachevé, l’énumération me semble être, avant toute pensée (et avant tout classement), la marque même de ce besoin de nommer et de réunir sans lequel le monde (« la vie ») resterait pour nous sans repères (…) » (Penser/Classer, éd. du Seuil)

Listes. De Perec, si l’on listait, pour organiser, liste fermée , viendraient les mots oulipo, contraintes, disparition du e, cruciverbiste, or : Emmanuel Rabu n’est pas un oulipien (et je n’ai pas connaissance d’une passion chez lui pour les mots croisés). Mais, Perec liste. Et, Rabu liste, sans cesse – et il liste ouvert. C’est explicite et n’aurait à être souligné, compliqué ainsi de gloses et commentaires, c’est explicitement signifié, marqué en grand sur les panneaux d’annonce : ce qui va suivre se nomme : index, une liste. C’est clair c’est net, c’est même écrit deux fois sur le flyer de la soirée qui lui est consacrée au Pannonica : index, liste.

Index, liste. Précisons. Mon dictionnaire, au mot index, énonce: « table alphabétique (de sujets traités, de noms cités dans un livre, par mots-clés, par rubriques) ». De liste, la définition est: « suite de mots, de noms, de signes, généralement inscrits les uns au dessous des autres. »

Mais, au programme, est ajouté anthropique (avec un a, pas un e, anthropique, pas entropique – homophonie à questionner), anthropique, c’est-à-dire « fait par l’homme, dû à l’existence de l’homme », voire relatif à une « théorie stipulant que l’univers a été créé pour que l’homme puisse l’observer ». Pour le dire mieux, je triche, j’ai des dossiers, et cite Rabu, pour qui anthropique signifie : « des éléments conçus par l’homme, déplacés, modifiés par lui – ce qu’on appelle également la civilisation ».

Ce qui va suivre est donc une énumération, rangée anté-alphabétiquement (de Z à A, de « des zoos » à …). On y croise des chiens, par exemples, de nombreuses espèces de chiens. Des animaux d’autres espèces. Des lieux et liaisons entre ces lieux. Des véhicules. Des appareils. Des techniques. Des systèmes. Des liens signifiants se font en nous face à ce défilement mais les significations palpitent, disparaissent en clignotements, elles sont passées déjà quand déjà reparaissent d’autres espèces de chiens et d’animaux, puis d’objets, de fonctions, d’objets fonctionnels, mais non : de nouveaux animaux.& d’autres chiens encore. L’organisation de l’index, la remontée de l’alphabet nous fait trompe- l’œil et nous perd. Elle n’ordonne pas, elle semble le faire, mais : ruse.

Les signes amassés sont des traces et collectant ces traces nous est offerte la possibilité de fictions neuves, d’enchantement enfantin presque, face aux étonnantes, sidérantes, manifestations du réel.

Et l’alphabet irrémédiablement remonte sa propre pente, pendant que bruissent les rythmes et matières produits par Basile Ferriot, double hélice, double hypnotisme, réversible. Et resonger à cette homophonie, anthropie a mais aussi entropie e, pour : « fonction définissant l’état de désordre d’un système, croissante lorsque celui-ci évolue vers un état de désordre accru ».

Repenser à son récent roman, futur fleuve, texte ouvert, suggérant son incomplétude, défilement là encore d’images fugitives – une rêverie fiévreuse, atypique, manière de roman-fleuve en charpie.

Relire cette note, à propos d’autres choses & moments, d’Emmanuel Rabu, mais grand rapport :

« Parce que dans une société qui tend à l’uniformisation de tout, les événements VIVANTS à hauteur d’homme, de son intimité, appréhendables directement, disant -partout=en tous lieux ; en de nombreux endroits : sa singularité et sa diversité sont un des remparts de la barbarie, & l’une des manières de ce qu’on a appelé l’humanisme.

La liste non pas comme un élément de hiérarchie, mais comme un outil de dé-classification, c’est-à-dire de non segmentation et d’ouverture. La liste, non pas dans la logique verticale qu’elle semble induire Mais dans son horizontalité : REUNIR ET EXCENTRER. »