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Et nous n’avons même pas parlé de Tolède… (rencontre avec Mathias Enard et Camille de Toledo, podcast)

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 Et nous n’avons même pas parlé de Tolède…

Mathias Énard, Camille de Toledo
Vertiges, vestiges – Nos Europes évanouies, à venir.

Une conversation animée par Guénaël Boutouillet, pour remue.net et la Scène du Balcon, à la Maison de la poésie. Une rencontre dans le cadre d’ « Une Saison de lecture » organisée par La Scène du Balcon.
Vendredi 23 janvier 2015, 20h, Maison de la Poésie de Paris.
Lire la présentation de cette soirée.
Lire le dossier que remue.net consacre à Camille de Toledo.
Un grand merci à tous.

Je l’avais annoncée ici, cette soirée préparée pour remue.net – écoutez-là.

Podcast à l’écoute :

 http://remue.net/audio/2015/enarddetoledo.mp3

Cette discussion est donc à entendre ici même mais surtout sur remue, où sont venus s’adjoindre des éléments complémentaires (la vidéo de Sécession diffusée pendant notre discussion, un texte inédit de chaque auteur). Merci encore à la Maison de la Poésie de cet accueil impeccable, incluant équipe et boss (Olivier Chaudenson) présents et souriant, jolies loges, bouteilles d’eau et verres de vin (tous les fondamentaux dépliés avec Yann Dissez lors des sessions de formation « accueillir un auteur » données ensemble, impeccablement là) et suivi technique impeccable, diffusion vidéo et captation son nickel, du boulot rondement mené.
Et le boulot on l’a fait – ce on inclusif est modulable : il est collectif : les deux auteurs ont été au rendez-vous, ont répondu à cette proposition avec souplesse et générosité, l’ont discrètement préparée, orientant le dialogue qui est le leur, leur conversation suivie, quotidienne ou presque, vers cette transcription publique. C’est ce qui fit de cette discussion on stage (laquelle présente, comme tout passage sur scène, sa part d’artifice nécessaire) un moment spécial, un moment d’attention extrême.
Le on est modulable, disais-je, car les places sont à la fois tenues et mouvantes, dans un tel dispositif. Je suis sur scène avec les auteurs, et nous parlons ensemble, circulant de thèmes en motifs préalablement évoqués (partiellement concertés, car il doit demeurer une part accidentelle, de la vie en somme) depuis que je leur ai suggéré cette rencontre-là, il y a six mois environ ; mais je suis aussi le simple témoin (témoin affiché comme celui qui écoute, mais aussi témoin technique, signal lumineux rouge qui balise, indique, ouvre et ferme le propos).
C’est préparé oui, et la peur est à la hauteur de l’envie – d’une telle rencontre on l’est l’auteur (ou le producteur, l’éditeur ; du moins, on participe pleinement à sa création), et la place mouvante-qui-doit-être-tenue on la répète, on la remâche, elle tournait en phrases dans ma tête entre mercredi et vendredi. Je n’avais pas de questions écrites, seulement des motifs, tressés et reliés dans un jeu mental incessant. J’ai répété, oui – j’ai répété au sens propre, au dedans de moi, des phrases qui ne furent pas inscrites pour ne pas avoir à les anônner laborieux, mais que ce qui invite, présente, propose (ce propos liminaire, si contraignant, il faut dire qui est qui sans s’appesantir, en même temps qu’ouvrir des brèches dans le discours, poser des jalons pour la suite), des phrases dont il demeure des segments (dont des fragments aussi se hissèrent jusqu’au micro),
je voulais notamment signifier à quel point dans ces deux œuvres dissemblables, résonnent certes des motifs et échos, nombreux, mais aussi des architectures étonnantes, des dispositions formelles singulières, des formes, oui – je voulais parler de l’ampleur et de l’ambition, historiques, conceptuelles, culturelles, géographiques, frappant à la lecture (et plus encore à la relecture attentive) des deux œuvres, et redire qu’il ne suffit pas d’affirmer l’ampleur et l’universalité (ou la littérature-monde), pour que le texte fasse monde et génère une ampleur croissante dans la représentation que s’en fait un lecteur, qu’il faut une assise d’où décoller, un entrelacs mal visible (heureusement) de formes qui permette ce décollage.
Je voulais aussi les faire parler des monuments, de leur rapport retors à cette question – l’ai fait. Mais nous n’avons pas tant parlé du train, pourquoi et comment le train, véhicule de la fiction et décor autant que symbole multiple,
Et nous devions parler de Tolède, de ce rapport-là, si ténu et si dense, d’origines et de perspective – nous en avons parlé en amont, et, j’espère, en reparlerons dans l’avenir.
Immense merci à eux deux de m’avoir permis d’inventer cela ensemble,
Et de l’accès enrichi que ce remâchage-là m’offre à leurs textes, que, je crois, pouvoir le dire, off stage, j’aimais déjà auparavant, que j’aime maintenant infiniment – to be continued, donc, sous les formes qui s’inventeront.

Bibliographies Camille de Toledo a étudié l’histoire et les sciences politiques à l’IEP de Paris, ainsi que le droit et la littérature à l’université Sorbonne-Censier. Il a poursuivi ses études à Londres, à la London School of Economics, puis à la Tisch School de New York pour le cinéma et la photographie. En 2005, il entreprend l’écriture de Strates : une archéologie fictionnelle. Sur les quatre livres de cette tétralogie, deux sont parus : L’inversion de Hieronymus Bosch (éd. Verticales 2005) et Vies et mort d’un terroriste américain(éd. Verticales, 2007). Camille de Toledo est aussi l’auteur d’essais mêlant les écritures et les genres : récit autobiographique, critique, micro-fictions, dont Visiter le Flurkistan (PUF 2008),Le Hêtre et le Bouleau (Seuil, 2009), et l’Adieu au xxe siècle, (2002). Toledo est traduit en Espagne, en Italie, en Allemagne, aux États-Unis. Au printemps 2008, il fonde la Société européenne des Auteurs — Europaïsche Gesellschaft der Autoren — The European Society of Authors… — pour promouvoir une culture de toutes les traductions. En mars 2011, son roman en fragments, Vies pøtentielles, (Seuil, 2011), paraît, suivi de De l’inquiétude d’être au monde, chez Verdier en 2012, et de Oublier, trahir, puis disparaître (Seuil, 2014). Mathias Énard a étudié le persan et l’arabe et fait de longs séjours au Moyen-Orient. Il est l’auteur, chez Actes Sud, de : La perfection du tir (2003, Prix des cinq continents de la francophonie ; Babel n° 903), Remonter l’Orénoque (2005, adapté au cinéma en 2012 par Marion Laine sous le titre À cœur ouvert), Zone (2008, prix Décembre, prix du livre Inter), Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (2010, Prix Goncourt des Lycéens, Prix du livre en Poitou-Charentes 2011), Rue des Voleurs (2012, prix Liste Goncourt / Le Choix de l’Orient », prix de la Cité de l’Immigration 2013, et prix Publicis du roman News 2013). Et par ailleurs, de Bréviaire des artificiers (Verticales, 2007) et L’alcool et la nostalgie (Inculte, 2011 ; Babel n° 1111).

Mathias Énard, Camille de Toledo Vertiges, vestiges – Nos Europes évanouies, à venir. (une soirée remue.net, 23 janvier 2015)

16 janvier – J’en reparle un peu, car c’est dans une semaine, qu’il est encore temps de réserver, que nous serons dans la grande salle de la Maison de la Poésie, que les auteurs m’ont confirmé leur acceptation (enthousiaste) de ma proposition de se lire mutuellement à voix haute (et que donc nous aurons toutes les piles les plus fraîches dans l’enregistreur, hein), que j’ai plein de nouveaux textes de Camille de Toledo inédits (comme celui-ci) à mettre en ligne sur remue, qui vont accompagner la montée d’angoisse préalable, la muant en joie & inquiétude, en hâte sans précipitation. GB

Remue.net, rappelons-le, est un site animé en un collectif, et comme tout collectif, dépend des énergies investies par chacun – lesquelles, on le sait, dépendent des forces disponibles à y investir – lesquelles, on le sait, dépendent de l’écho avec ses préoccupations les plus intimes. Sébastien Rongier, avec la soutien de la Scène du Balcon, nous a ouvert cette porte depuis des années, des soirées remue.net (voir les annonces ici, en écouter les traces ici), qu’il nous a ouverte plus grand encore cette année avec cette nouvelle dimension d’accueil (à la Maison de la poésie de Paris, donc, à partir de 2015). Dans ce cadre, j’ai déjà questionné Camille de Toledo il y a deux ans (à l’écoute ici), mais ce dialogue-là, que je n’avais pas pu mettre en place durant Atlantide l’an passé (dommage pour eux, dommage pour les Nantais), me titille. Nombreuses raisons à l’envie en moi si forte de cet échange, ci-dessous évoquées dans mon texte de présentation, au-delà (mais depuis, mais avec) l’amitié qui lie les deux hommes : nombreuses et allant croissant depuis, car depuis l’on s’est mis au travail, découvrant ce qui n’était pas encore lu, relisant ce qui le fut il y a parfois longtemps : et les liens semblent déferler, confirmations du pressenti, comme esquisses in-envisagées. Ravi de ressentir ce moment-là, de bonheur au travail, qui console de toutes les inquiétudes pro et perso (car on en est bien peu de choses), de toutes les frustrations, faux espoirs, vessies grimées sunlight. Se placer au coeur, à l’intersection, ouïr ce qui n’avait pas été ouï encore – c’est aussi une forme d’écriture, par devers soi. À titre d’exemple, juste une évidence, dont je n’avais pas même connaissance au moment d’instinctivement lier (en conviction intime, affirmée, quasi féroce, une vraie lubie) : je guettais le temps de lire Tout sera oublié, magnifique collaboration de Mathias Enard avec le peintre Pierre Marquès ; j’en savais assez peu, histoire de ruines, récit de l’après. Et sa lecture, cette semaine, outre de me frapper pour raisons personnelles (parce que  dedans,Sarajevo, et que Sarajevo, comment dire, j’y ai un chrome), mais aussi, parce que son exergue, la voici :

Tout sera oublié. Absolument tout. (Camille de Toledo, Le Hêtre et le Bouleau)

L’exergue, et le titre donc (quand même) citent – poursuivent – de Toledo. Je ne le savais pas, juré-craché, et ça m’enchante. Et ça promet. (mais ça ne fait pas que promettre : déjà, ça agit). —–

Mathias Énard, Camille de Toledo Vertiges, vestiges – Nos Europes évanouies, à venir.

Une conversation animée par Guénaël Boutouillet, pour remue.net et la Scène du Balcon, à la Maison de la poésie. Une rencontre dans le cadre d’ « Une Saison de lecture » organisée par La Scène du Balcon. Vendredi 23 janvier 2015, 20h, Maison de la Poésie de Paris.

Mathias Énard, depuis La Perfection du tir (paru chez Actes Sud en 2003), enchaîne des livres dont chacun semble, au premier abord, une remise en question, formelle et narrative, du précédent. Mais au-delà de cet étonnement premier (et trompeur), le fil qui relie ces romans est celui aussi qui tend cette vaste ambition, littéraire, historique, formelle : entre tropisme méditerranéen et traces des conflits balkaniques, entre Histoire longue et bascules du temps présent, le roman d’Énard est européen, d’amplitude et d’humeurs ; il est d’Europes, oserait-on ajouter face à sa multiplicité, témoin, appel, d’une Europe hybride, métisse – vivante.

Vivante est aussi l’inquiétude, celle d’être au monde (titre de son livre paru chez Verdier en 2012), que Camille de Toledo met en question et partage, au long de ses livres et interventions, qu’elles soient collectives (le SUEA, le projet Sécession) ou individuelles. Ce bel étonnement, qui nous saisit, face à ce qu’écrit de Toledo, quelles qu’en soient les résonances et ramifictions, cet étonnement poignant aussi, souvent, de plus en plus, à mesure que son chant prend, chant d’entre-les-langues, d’entre-les-ruines, dont Oublier, trahir, puis disparaître (paru au Seuil début 2014) donnait la pleine mesure, fait écho à cette Europe complexe et plurielle traversée sans pause par les personnages de Mathias Énard.

Lister ce qui les relie serait fastidieux, entre ce goût commun pour le multilinguisme, qui les mène d’Espagne (où de Toledo retraduit lui-même de nouvelles versions de ses livres) à Berlin (où ils vivent chacun, pour cette année, au moins). De multiples échos, dont nous nous efforcerons de capter les tonalités. En amicale complicité. (GB)

à la Maison de la Poésie de Paris, vendredi 23 janvier en soirée (horaire non encore confirmé). Maison de la Poésie, Passage Molière, 157, rue Saint-Martin – 75003 Paris M° Rambuteau – RER Les Halles // Infos et réservations, tél : 01 44 54 53 00, du mardi au samedi de 14h à 18h.

Bibliographies Camille de Toledo a étudié l’histoire et les sciences politiques à l’IEP de Paris, ainsi que le droit et la littérature à l’université Sorbonne-Censier. Il a poursuivi ses études à Londres, à la London School of Economics, puis à la Tisch School de New York pour le cinéma et la photographie. En 2005, il entreprend l’écriture de Strates : une archéologie fictionnelle. Sur les quatre livres de cette tétralogie, deux sont parus : L’inversion de Hieronymus Bosch (éd. Verticales 2005) et Vies et mort d’un terroriste américain(éd. Verticales, 2007). Camille de Toledo est aussi l’auteur d’essais mêlant les écritures et les genres : récit autobiographique, critique, micro-fictions, dont Visiter le Flurkistan (PUF 2008),Le Hêtre et le Bouleau (Seuil, 2009), et l’Adieu au xxe siècle, (2002). Toledo est traduit en Espagne, en Italie, en Allemagne, aux États-Unis. Au printemps 2008, il fonde la Société européenne des Auteurs — Europaïsche Gesellschaft der Autoren — The European Society of Authors… — pour promouvoir une culture de toutes les traductions. En mars 2011, son roman en fragments, Vies pøtentielles, (Seuil, 2011), paraît, suivi de De l’inquiétude d’être au monde, chez Verdier en 2012, et de Oublier, trahir, puis disparaître (Seuil, 2014). Mathias Énard a étudié le persan et l’arabe et fait de longs séjours au Moyen-Orient. Il est l’auteur, chez Actes Sud, de : La perfection du tir (2003, Prix des cinq continents de la francophonie ; Babel n° 903), Remonter l’Orénoque (2005, adapté au cinéma en 2012 par Marion Laine sous le titre À cœur ouvert), Zone (2008, prix Décembre, prix du livre Inter), Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (2010, Prix Goncourt des Lycéens, Prix du livre en Poitou-Charentes 2011), Rue des Voleurs (2012, prix Liste Goncourt / Le Choix de l’Orient », prix de la Cité de l’Immigration 2013, et prix Publicis du roman News 2013). Et par ailleurs, de Bréviaire des artificiers (Verticales, 2007) et L’alcool et la nostalgie (Inculte, 2011 ; Babel n° 1111).

Emmanuel Ruben, La ligne des glaces (éditions Rivages, avril 2014)

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« Retourner là-bas, cette idée me faisait un peu peur. Mais on m’avait tant parlé de l’ardeur extrême de l’été nordique, des longues journées de l’été nordique, de la lumière si enchanteresse qu’elles dispensaient, des pouvoirs de transfiguration, de dédoublement, de cristallisation de cette lumière, des liens nouveaux que les rayons d’un soleil perçant tissaient entre les gens, des langues qui se déliaient̀, des paroles qui se dégelaient̀, du vent d’ivresse qui soufflait dans les têtes, de la mer qui devenait ivre, ou folle, elle aussi, avec des vagues que les gens vous délivraient couleur d’émeraude ou de turquoise. Je me disais : tu devrais accepter l’invitation, Samuel – j’avais le sentiment que pendant les neuf mois passés là-bas, je n’avais rien vu du pays, rien senti. Fort de mon titre pompeux de volontaire international, enorgueilli par ma fonction pseudo-diplomatique, secouant alentour mon arrogance -hexagonale tel un missionnaire son chapelet, obnubilé par une frontière fantôme, j’avais été comme ces enfants qui le jour de Noël s’intéressent davantage au papier cadeau, au dehors, à l’emballage écarlate, qu’au-dedans, à ce contenu trop complexe qui demanderait de la patience et de la persévérance. Et les rares fois où je m’étais penché pour de bon sur ce pays, sur ses habitants, c’était à la manière d’un explorateur en pays zoulou, autrement dit j’avais été géographe jusqu’au bout des ongles, attentif seulement aux répétitions de structure, aux choses éternelles, à la Nature avec un grand N, à l’Histoire avec un grand H, triant des articles, compilant des chiffres, dressant des graphiques, classant des tableaux, numérisant des cartes, examinant des photos, accumulant des strates et des strates de légendes, ne décelant finalement que quelques différences de surface, ne faisant preuve d’aucune empathie, n’étant jamais disponible. Car les gens là-haut ne se plaignaient pas, ne geignaient pas, vous parlaient d’un Goulag où ils étaient nés et leurs parents morts comme d’une genèse naturelle, feignant parfois l’ironie, souriant souvent à demi pour retenir des larmes, et vous hochiez la tête, avec sur les lèvres un sourire, mais un sourire benêt, sans compassion, parfois même à la limite de rire franchement pour leur insuffler un zeste de cette bonne humeur dont à vrai dire vous manquiez totalement – ou alors ils vous parlaient de la guerre et vous pensiez papy aussi à fait la guerre, sans voir qu’il y avait du Blitz au plan Barbarossa, de la drôle de guerre à la grande guerre patriotique et du STO au goulag un abîme infranchissable et que la seule vraie frontière n’était pas sur les cartes, n’était ni naturelle ni arbitraire, n’était pas une ligne rouge imaginaire mais une ligne rouge bien réelle, une frontière profonde, historique, mémorielle, corporelle, qui n’avait pas tranché l’Europe car il n’y avait jamais eu d’Europe mais qui avait tranché des bras et des jambes, des cous, des cœurs, des langues, des cerveaux. Mais comment comprendre cela quand on n’avait encore rien vécu soi-même, né douillettement, élevé douillettement dans une Europe aseptisée, privée d’une mémoire qui s’était camouflée d’abord à l’abri de la gloire, ensuite à l’abri de la honte, décorant dans un premier temps les hommes de croix puis décorant les lieux de plaques de marbre noir – si bien que cette absence de vécu nous rendait sourd, borgne, indisponible, voire affecté de cette cécité d’âme, de cette insuffisance centrale que certains Indiens d’Amérique attribuaient à quelques animaux, à quelques plantes, à quelques astres avec lesquels, depuis la fin de l’âge d’or, s’était perdu le privilège de communiquer : poissons, volailles, moustiques, reptiles, broussailles, météores. Oui, j’étais un peu de toutes ces espèces à la fois : plus fuyant qu’une comète, visqueux tel une couleuvre, recroquevillé comme une ronce, avec de surcroît une frousse de poule mouillée, mêlée d’une fierté de coquelet. Néva m’avait averti, Lothar m’avait mis en garde, mes collègues avaient tenter de me faire retoucher terre, de m’ouvrir les yeux – en vain, je restais aveugle. Sans doute la vraie raison de cette cécité résidait-elle ans le fait que c’était un autre pays, imaginaire, que j’avais voulu voir à tout prix – mais de cela, je ne prendrais la pleine conscience qu’à mon retour définitif en France ».

(La ligne des glaces, Emmanuel ruben, éditions rivages, 2014,P.249-251).

 

Ces insécables lignes sont extraites de la dernière partie de la ligne des glaces, troisième livre d’Emmanuel Ruben, par lequel je découvre son travail (dont j’apprends qu’a précédemment paru, de lui, un Kaddish pour un orphelin célèbre et un matelot inconnu (quel titre magnifique) aux remarquables éditions du Sonneur, chroniqué par Jacques Josse sur remue.net). Ces lignes, un flot, qui se déverse à un espace-temps clé du livre, ne sont pas formellement représentatives de l’ensemble, composé en phrases moins longues. Ces lignes, un flot : le narrateur d’où émane ce torrent fabuleux est diplomate – un jeune diplomate : dès le substantif, dès la fonction assignée, flotte un parfum de Mitteleuropa évanouie, de mitan du XXième siècle. On prend beaucoup le bateau, on rêve de trains, dans ce livre – mais on n’y voit peu ou pas d’avion. (Et ce tropisme du train, chez plusieurs auteurs, porteur d’une européanité hybride, comme Mathias Enard (Zone) ou Camille de Toledo (Oublier, trahir, puis disparaître), forme une piste à explorer).

Le diplomate s’appelle Samuel Vidouble – et la focale onomastique peut s’en tenir à une évidence : ce personnage-là, ce diplomate nommé Vidouble, n’est pas d’un bloc, il ne constitue pas un caractère, mais il est en lui-même un passage. Une chambre d’écho. Un jeune et brillant diplomate de cette trempe est une forme de fuyard grand-luxe, toujours affairé à regarder ailleurs de quoi son lendemain sera fait. Ce qui l’amène en cette Baltique semi-imaginaire (semi-imaginaire, oui : car si les pays alentours sont attestés et documentés ; la Zone (une pensée pour Mathias Enard), elle, telle qu’il nous la décrit, est hautement crédible, ressemblante, mais le pays où il s’est posé pour un an, encalminé, comme en butée, en bout de ligne, constitue une invention plausible, une Lettonie déplacée, ou dédoublée), ce qui l’a déposé là, outre la nécessaire tangente, c’est une tentative de cartographie, entreprise vouée à l’échec, engendrant son propre effacement : cartographier la frontière. La frontière ou, plus précisément, les frontières maritimes du dit pays, dont on sait l’actuel enjeu économique grandissant, en période de réchauffement climatique et de tarissement des ressources fossiles. Il se met à l’étude. Mais ne parvient à rien de concret :

« En l’espace de quelques heures, toutes les cartes du pays sont parties en fumée. Bref, rien n’est plus vain que mes recherches. Rien ne permet de retracer les fluctuations de frontière par le passé. Comme si ce pays émergeait de nulle part. Comme s’il n’avait jamais existé avant 1991. Comme si 1991 était son année zéro. Mon mémorandum et mon atlas n’ont plus de raison d’être, je peux considérer ma petite mission terminée. »

 

La mission, s’avérant rapidement irréalisable, s’efface, et s’enfouit, avec Samuel, dans un quotidien dilettante, entre ivresses alcoolique et érotique – y perdant en objectif ce qu’elle gagne en puissance onirique.

Une dilution du temps, de cette année passée là (et qui construit pourtant imparablement le séquençage du livre) :

« L’hiver venant s’efforce d’effacer les traces qu’il me plaisir de relever – voire d’effacer mes propres pas. (…) Parfois, c’est l’Histoire avec un grand H que l’hiver paraît vouloir effacer. »

Cartographier cette improbable frontière, c’est interroger la notion d’Europe (« qui n’avait pas tranché l’Europe car il n’y avait jamais eu d’Europe mais qui avait tranché des bras et des jambes, des cous, des cœurs, des langues, des cerveaux… »). C’est glisser de Géographie en Histoire, pour fouiller cette zone de plis, de fracture enfouie – la population du dit pays a pleinement collaboré durant la deuxième Guerre Mondiale, et l’Hommage, les monuments et les stèles poliment apposés aux façades des ghettos n’en disent rien, ou si peu. Vanité des monuments (une pensée pour Camille de Toledo), des commémorations, de rénovations identitaires incessantes, de ce redécoupage à l’infini en peuplades toujours plus étiques et toujours plus originelles (les lives, les coures, les zèques, les zydes…).

Cartographier cette improbable frontière , c’est encore pousser toujours plus au Nord, chercher l’illusoire cap, l’impossible limite, dans une veine quête originelle (au Septentrion, Samuel assiste et participe à une étrange fête païenne  : « C’est l’an mil qui se réveille, du sous-bois surgissent des filles d’ivoire et de pourpre ; elles accourent, elles bondissent, elles volent ; (…), malgré la chaleur elles sont vêtues pour l’occasion d’oripeaux d’autrefois, de costumes coures ou lives – sabots de bois, bas de laine, jupes de laine, chemisiers de lin, corsets qui font baller leurs seins. » « ).

C’est, évidemment, puiser dans la scrutation du paysage, dans la contemplation en géographe (que prisait Julien Gracq, influence majeure pour Ruben ; Gracq dans la maison duquel il résidera cet automne 2014), une possible ligne de fuite intérieure. (« Tu cherches une frontière extérieure, alors tu crois la trouver au bout de tes forces. Mais il n’y a pas de frontière extérieure. Crois-moi, la vraie frontière est à l’intérieur. Elle est infiniment plus proche que tu l’imagines. » cite Josse à juste titre dans sa chronique du livre sur remue.)

Formidable roman d´une attente passée dans le relevé des signes, le livre de Ruben se dévore autant qu’il dévore son lecteur, et constitue un pont entre relevé (géographique) des signes et rêverie de et dans l’écriture :

« (…) je marche en pensant à cette ligne rouge, là-bas, dont je peux aller tâter du pied l’inexistence – oui, je marche en pensant à mon atlas inachevé, ce qui me ramène à ma vocation manquée de géographe, vocation étant d’ailleurs un bien grand mot, puisque mon désir de devenir un jour un géographe (ce que j’imaginais comme un arpenteur, un géomètre, un explorateur, une sorte d’aventurier en gilet de chasse, maniant compas, sextant, boussole, longue-vue) n’était qu’une toquade née d’une enfance passée sur le blanc des cartes, à inventer des pays, des légendes. »

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La ligne des glaces, Emmanuel Ruben, éditions Rivages, avril 2014.

l’araignée givrée, blog d’Emmanuel Ruben, www.emmanuelruben.com/

 

Mathias Énard – Intense et doux (en lecture à Chambord ce dimanche 24 novembre)

Mathias Enard lit à Chambord ce week-end, où je ne serai pas, Chambord c’est loin de chez moi – mais la relation nouée avec cette région, avec livre au centre, puis Ciclic, fait que ce qui s’y passe, même lointain, me demeure proche. J’avais écrit ce long article de présentation de l’excellente saison de lectures à Chambord, je me permets d’en reprendre ici même ce que j’avais écrit de Mathias Enard à cette occasion : même courte, cette notice évoque l’intensité à l’œuvre dans ses livres – et redit que cette intensité résulte d’un travail de fond, d’écriture. Enard (différemment mais à l’instar d’une Maylis de Kerangal), brasse large. Et en précision. Alors si vous vous vous trouvez aux alentours, passez votre dimanche au château…

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Mathias-Enard©Melki2012

Mathias Enard –

« La vie consume tout – les livres nous accompagnent , comme mes polars à deux sous, ces prolétaires de la littérature, compagnons de route, dans la révolte ou la résignation, dans la foi ou l’abandon.  » (Rue des voleurs, Actes Sud, 2012).

Il n’est pas si courant qu’un écrivain encore jeune (la quarantaine juste effleurée) soit si unanimement (et légitimement) considéré comme un très grand. Mathias Enard, depuis l’incroyable Zone (2008), enchaîne avec une tranquille assurance les succès critiques et publics, ainsi que les prix littéraires. La facilité ou la désinvolture ne sont pourtant pas de mise chez Enard, dont chacun des livres semble une remise en question, formelle et narrative, du précédent : Zone, basé sur sur longue phrases courant sur des centaines de pages ; Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, dans une langue lumineuse et classique ; Rue des voleurs jouant des codes et manières du roman noir pour rendre le fracas des rues de Barcelone insurgée et celui des Révolutions arabes. Le bassin Méditerranéen, les richesses et complexités de la langue et des mondes arabes relient beaucoup de ses livres entre eux. Mais toujours appréhendés, visités, éclairés depuis un nouveau point de vue. Irréductible Enard, dont le multilinguisme, le goût des voyages ont formé la langue, le goût des fables (il traduit l’arabe et le persan) et la quête d’empathie. Qu’il fasse vivre et parler Michel-Ange, un sniper (dans La Perfection du tir) ou un jeune Marocain ivre de désir face aux murs de plus en plus infranchissables d’une Europe qui s’effrite (dans Rue des Voleurs), c’est toujours leur intensité qu’il capte et réverbère. Et si la vie les consume tous, leur vie en livres nous accompagne. Loin.