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Eric Chauvier, Les nouvelles métropoles du désir (Allia, septembre 2016) | podcast

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Rencontre à propos des « nouvelles métropoles du désir » (Allia, août 2016), et présentation de la rentrée des éditions Allia, et de son catalogue singulier, par Danielle Orhan.

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Eric Chauvier, né en 1971, est anthropologue et écrivain. Son parcours d’auteur se situe à la croisée de la littérature et des sciences humaines : au travers d’une démarche mixte il « cherche à donner voix à ceux qu’il observe tout en accordant une place importante aux relations qu’il entretient avec eux, à ses ressentis et émotions. » Lire sa bio-bibliographie très personnelle sur le site des éditions Allia.
Il a publié huit livres chez Allia : Les Mots sans les choses (2014) ; Somaland (2013) ; Contre Télérama (2011) ; La Crise commence où finit le langage (2009) ; Que du bonheur (2009) ; Si l’enfant ne réagit pas(2008) ; Anthropologie (2006) ; ainsi qu’un dense ouvrage d’explicitation de sa démarche, intitulé Anthropologie de l’ordinaire, aux éditions Anacharsis, en 2011.

A cette rentrée paraît « Les nouvelles métropoles du désir », récit et analyse ironique et perçant sur les usages actuels de la ville nouvelle. Ne parvenant pas à commander une bière dans un bar branché, Chauvier tente de décrypter tant son malaise de « déclassé » que les comportements et manières d’être du lieu. Investigation minuscule et immense, qui font un livre important.

Présentation sur le site de l’éditeur.

Un extrait :

« Je reconnais, remixé lui aussi, le morceau Single Lady de Beyoncé — une « vieille » aux yeux de ma fille. Avec elle, nous écoutons Beyoncé au premier degré. Le remix serait-il un signe distinctif de la ville-centre ?

Le volume musical n’est pas à proprement parler assourdissant, plutôt omniscient. Je voudrais attirer l’attention d’une serveuse et parvenir à lui passer ma commande, mais je ne sais pas comment m’y prendre. Comment font les autres clients du bar ? Visiblement, il n’y a pas de service au comptoir. Quant à essayer de faire réagir la serveuse au son de ma voix, c’est peine perdue. Alors j’agite les bras comme un contrôleur aérien, comme un automobiliste en panne. Mais elle ne me voit pas. Je renonce pour l’instant à toute boisson.

Dans la salle, les dispositifs technologiques visuels et sonores se surajoutent les uns aux autres, tels ces deux écrans design, géants et silencieux ; rien à vois évidemment avec ceux des PMU ou des bars sportifs. Ceux-ci sont à la fois immenses et discrets, comme incorporés dans le décor ; à ma gauche, à environ trois mètres, le premier écran diffuse le film Gladiator de Ridley Scott ; s’y ébroue Maximus, le général trahi. A ma droite, à environ 10 mètres, le second écran retransmet un match de tennis disputé par une jeune femme blonde et athlétique, Kristina Mladenovic, et une autre joueuse, inconnue de moi ; se détache tout particulièrement la peau blanche de Kristina. Curieusement, ces images ne semblent pas faites pour être vues ; elles apparaissent dans le champ de perception plutôt comme des points de connexion avec un monde extérieur que l’on suppose vaste et virtuel. Ces écrans sont des fenêtres vers un ailleurs, sans autre usage apparent que ce dépaysement — à moins que ce ne soit encore de l’ironie. Notez que celui a déjà vu le film Gladiator peut ici le suivre sans recourir aux dialogues. Il lui suffit d’observer que la quantité de morve coulant du nez de Maximus est proportionnelle à la douleur qu’il ressent en découvrant son épouse et son enfant assassinés par l’ennemi. Signifier visuellement la souffrance psychologique par un volume de morve constitue en soi une prouesse. En permettant au client de continuer à discuter avec son entourage immédiat tout en suivant le film, Ridley Scott a involontairement conçu un produit adapté aux lieux où le cinéma est moins une priorité que l’ambiance. En admettant la multitude de lieux diffusant ce film dans les métropoles occidentales, les retombées en termes de droits justifient à elles seules cette réaffectation du cinéma mainstream. Par exemple Scarface ou Reservoir dogs octroient à bon compte un gage de subversion dans n’importe quel club inoffensif. »

 

 

Mourir et puis sauter sur son cheval (David Bosc, Verdier, janvier 2016) | rencontre à Vents d’Ouest, Nantes | podcast

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Mourir et puis sauter sur son cheval (Verdier, janvier 2016), est le quatrième livre de David Bosc, son deuxième chez Verdier (après A la claire fontaine en 2013, journal fictif des derniers jours de Gustave Courbet), après des débuts chez l’excellente maison Allia (deux romans, Sang lié et Milo), et ce livre, c’est peu de le dire, est doté d’un titre : Mourir et puis sauter sur son cheval, vers de Mandelstam, dont David Bosc nous explicite et détaille la provenance et la forme exacte dans l’entretien, ainsi posé au fronton, se détache et nous attache.

Il provoque de lui-même une forme de saisissement, un charme. C’est une promesse, aussi, de langue, d’épiphanies, de forces vives, promesse que le livre parvient à tenir : cette reconstitution fictive du journal intime d’une peintre qui s’est -réellement-suicidée en 1945, est fulgurante – extrait :

« Je n’étudie rien avec système. Je sais pourtant mille et mille choses pour peu que j’en aie eu un jour la curiosité. Ainsi des insectes et des oiseaux, qui ont le don de me couper la parole, l’élan : je m’arrête au milieu de ma phrase, au milieu du chemin, pour m’accroupir et observer le petit manège d’une chenille, la ligne de morse des fourmis dans la poussière, je me hausse sur la pointe des pieds, renverse la tête vers le ciel pour y suivre la dispersion des étourneaux. J’aime les divagations des hommes de science de l’antiquité, du Moyen Age, qui expliquent les phénomènes de la nature en parfaits chamans, inspirant un grand coup avant de céder à la fantaisie la plus pure, avec un a priori de merveilleux pour toute chose. Ceci, par exemple, dans les Voyages de Mandeville : que l’anatife, un crustacé de forme obscène, commence sa vie sous l’eau, arrimé en colonie aux rochers battus par les vagues, jusqu’au moment où il développe des ailes et se change en bernache, en canard sauvage (c’est encore anatra en italien).

*

Seul me porte vers les livres le désir d’y trouver ce que je ne soupçonnais pas, et c’est pourquoi je déteste les faiseurs de bouquins, les romances ficelées, cousues d’astuces, farcies de diables à ressorts, de pièges à souris. Je leur préfère le bruit du tram ou les écrits intimes, les chroniques fragmentaires, la philosophie, les recueils d’anecdotes. Ou le décompte que fit de ses chemises, dans la marge d’un sonnet, le pauvre Baudelaire. Il me semble qu’on doit écrire : dire, crier, murmurer, et mille fois s’il le faut. Dit-il, dit-elle, dit-il. Lorsque je lis « expliqua-t-elle », ou « se justifia-t-il », j’en ai le cœur qui se soulève. » (voir extrait plus ample à cette adresse )

Obscur et lumineux, de cette littérature qui n’épuise pas son mystère, sa force de secret, au fil de la lecture, sans pour autant être opaque, ce livre est un cadeau. D’écouter son auteur en parler tout autant.
Ce podcast de l’entretien avec David Bosc, vendredi 18 mars à Librairie Vent d’Ouest, pour trace d’un fort agréable moment – il manque une vingtaine de secondes, « mangées par la bande » entre 16.30 et 17.00, où David nous parlait de Woyzeck – mais l’heure en sa compagnie demeure audible et de belle tenue. Cliquez  sur l’image ci-dessous :

 

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Rien n’est fini tout commence (Gérard Berreby, Raoul Vaneigem, éditions Allia, octobre 2014)

[A noter – LE MERCREDI 18 MARS A 19H – rencontre avec l’éditeur Gérard Berréby, fondateur et responsable des éditions ALLIA, à la librairie Les bien aimés, rue de la Paix, Nantes.]

On comprend que vous développiez l’idée d’un « homme supérieur », capable de surmonter son aliénation. Mais vous le faisiez en commettant, à mes yeux, une erreur. Car quelle que soit la radicalité d’un individu, membre du groupe ou pas, il n’en reste pas moins un être qui, à un degré ou à un autre, est intégré à la société dont il est issu ; en cela il est porteur d’une certaine dose d’aliénation et ce, à plusieurs niveaux.

La notion même d’émancipation s’est trouvée faussée. À l’origine, elle s’appréhendait socialement, elle était portée par le projet d’une société sans classes. Lorsque nous avons affirmé que l’individu était le fondement essentiel de la lutte des classes, il s’agissait de l’individu en quête de son émancipation. L’ambigüité a longtemps consisté à savoir si l’émancipation de l’individu passait par celle de la société ou, pour caricaturer, si une société sans classes donnait des individus libres, autonomes. C’était une première erreur. La deuxième a été de valoriser l’individu porteur d’un principe d’émancipation – l’autonomie – se traduisant socialement par l’autogestion. Cet individu-là, nous n’avons jamais fait l’effort de le replacer dans ses conditions de vie, qu’elles soient familiales, sociales… celles d’un individu déséquilibré par ces conditions et qui se sauve – presque au sens de « salut » ; salut commun ou salut religieux – grâce à la clarté de cette volonté d’émancipation générale qu’il porte sur ses épaules… des épaules chargées de contrainte que l’on n’examine pas… parce que le projet est en fait de l’ordre de la transcendance… hormis Viénet, nous avions l’impression de changer le monde, de changer les bases. Une telle conviction nous illuminait… car on ne peut parler que d’une illumination. Elle éclairait le monde entier et nous dispensait d’éclairer nos comportements passéistes ! (extrait)

J’ai laissé tel quel : rien que l’italique pour distinguer les questions (de Berréby) des réponses (de Vaneigem). Cette épure, manifeste, dans la retranscription de l’immense entretien courant sur les 400 pages de ce magnifique objet, est volontaire et signifiante. Elle est voulue par les deux co-auteurs – co-auteurs, oui, car Berréby, qui fait les questions et pose les rails de ce qui constitue le grand récit de l’aventure situationniste, est un alter ego revendiqué (et souhaité tel par l’interviewé), qui n’hésite pas à contredire le sage, le « vénérable » qui lui fait face, et ce sans que s’altère l’immense respect pour l’affaire qui lui, qui nous, est contée : une vie, celle de l’absolument radical Raoul Vaneigem, depuis l’enfance belge et ouvrière, jusqu’à la grandeur et à la chute (extrêmement précisément décortiquée par les deux hommes) de l’internationale situationniste dont il fut un des piliers majeurs (celui à qui Debord proposa de recommencer, à nouveau, autrement, à deux, ce mouvement fulgurant). Sans aucune amertume, sans sordide règlement de compte.

Le livre est à la fois richement (très richement) documenté, y compris de nombreuses correspondantes inédites avec des témoins et des proches de Vaneigem et Debord, et très libre dans son ton : l’extrait ci-dessus pourrait même donner l’impression d’une simple attaque ou déconstruction de ce qui fut un mouvement d’idées aussi nouveau que porteur de sens et de conséquences concrètes – mais il n’en est rien.

« La remise en question, l’interrogation, bref le questionnement inlassable non point pour le plaisir de prendre le contrepied mais plutôt dans une tentative de se débarrasser du superflu ont été nos credos pour tenter de nous approcher du réel. », affirme Gérérd Berréby en réponse à une des queqlues questions que je li ai posées pour nourrir cette note. En effet, ce livre, et ses auteurs, s’efforcent de rendre au plus juste le récit des faits, sans « refaire l’Histoire » (de toute façon, Vaneigem affirme clairement ne pas se pencher sur l’Histoire de ce dont il fut un des éléments moteurs : « Je reste attaché à la valeur théorique de la pensée, le reste… Les anecdotes et la correspondance dont partie des archives. Je n’y trouve aucun intérêt. »); de restituer et resituer l’époque, les actes et les ambiances (notamment la commensalité indispensable à la bonne tenue des longs échanges arrosés des situs) nécessaires à l’élaboration de ce programme émancipateur.

Et cette discussion à bâtons rompus, contradictoire et généreuse, s’avère faire socle mais aussi tremplin, être un bien bel objet de transmission.

(Quelques questions à Gérard Berreby, à propos de rien n’est fini tout commence, livre coécrit avec Raoul Vaneigem, éditions allia, 2015)

http://www.les-bien-aimes.fr/evenements/les-evenements-a-venir/

(G.Boutouillet) Ce qui frappe d’emblée dans ce livre, outre sa qualité documentaire, c’est l’entrée de but en blanc dans le propos, sans préface ni introduction d’aucune sorte : on entre dans la conversation, qui si elle respecte certaines « règles » (chronologiques), nous place face à ce parti-pris singulier : deux individus parlent, nous assistons à cette discussion (chaleureuse, libre, contradictoire : amicale) dans laquelle l’interviewer est un interlocuteur placé en position d’égalité (vous n’hésitez pas à poser de très longues questions, à développer de longues analyses). Que pouvez-vous me dire de ce parti pris, de ce qu’il signifie éditorialement, mais aussi dans votre rapport à Vaneigem (et son travail) dont il découle ?

(G.Berreby) J’ai tenté de proposer un roman d’époque dans lequel toutes les questions seraient abordées et grâce auquel on mesurerait la sincérité et l’authenticité de l’un ou l’autre des interlocuteurs à ce qu’il dit ou ne dit pas. Il n’y a donc pas de préface, de chronologie, de chapitres, autant de formes et d’éléments qui risquaient d’enfermer a posteriori notre discussion – et sa lecture – dans des carcans que nous cherchions précisément à éviter. L’entretien commence par une évocation des années de formation de Raoul Vaneigem et se termine après un voyage à travers quatre cents pages de propos de toutes sortes, de documents rares, voire inédits, et d’entretiens complémentaires, parfois contradictoires, avec d’autres protagonistes. Nous avons construit une galerie de portraits où figurent des membres clés de l’histoire de l’Internationale Situationniste mais aussi des personnages aux noms et aux rôles plus méconnus. En résulte un tableau d’époque avec des incursions régulières dans notre monde contemporain. En ce sens, j’ai voulu un ouvrage vivant, absolument pas muséifié, donc pas de tombeau, aussi glorieux fut-il. J’ai voulu éviter le livre pour spécialistes, happy few et lecteurs convaincus. J’ai voulu composer, au contraire, un livre ouvert que tout le monde puisse lire et surtout que chacun puisse s’approprier. Du roman, de l’essai, de la biographie, de la thèse et de l’ouvrage historique, j’ai mélangé tout cela et inventer une forme inédite pour parler de l’Internationale Situationniste, de sa place dans son époque et des conséquences de ce mouvement sur la nôtre, sans complexe ni directive universitaire. Cela m’a semblé convenir au projet plutôt que de se lancer dans un genre “ma vie mes œuvres”, un peu fade pour mon goût.
Un seul souci me préoccupait : ne pas ennuyer le lecteur et lui transmettre l’envie. Quand j’ai convaincu Raoul Vaneigem de s’aventurer dans ce projet un peu monstre, il a accepté à la condition que nous nous posions sur un pied d’égalité et que nous co-signons l’ouvrage. Nous sommes partis d’un ensemble homogène, à savoir le retour sur ses origines, comment devient-on Raoul Vaneigem ? et sur sa relation avec le mouvement situationniste jusqu’à sa dissolution. Pour ce faire, il nous a fallu revisiter notre passé non pas tel que nous aurions aimé qu’il fut mais au plus près de ce qu’il a été et de ce que nous y avions fait. Alors forcément, l’entretien est amical mais pour le moins vif et argumenté, sans aucune complaisance. Que ce soit pour décrypter la place et la personnalité de chacun des membres de l’Internationale Situationniste, pour évoquer l’émulation résultant de leur rencontre, pour revenir sur leurs coups d’éclat, pour souligner les conséquences néfastes de la récupération d’une avant-garde par la société elle-même, ou pour constater la décrépitude du mouvement au fil des années 1970, j’ai cherché à amener Raoul Vaneigem à une analyse sans concession. Dans la mesure où asséner des vérités n’a aucun sens, si ce n’est se condamner à rester dans un ghetto, j’ai toujours voulu ne pas épargner nos sens critiques. La remise en question, l’interrogation, bref le questionnement inlassable non point pour le plaisir de prendre le contrepied mais plutôt dans une tentative de se débarrasser du superflu ont été nos credos pour tenter de nous approcher du réel.

(G.Boutouillet) Très concrètement, cette longue histoire dialoguée semble le fruit aussi de deux cheminements singuliers : comment le livre s’est-il élaboré (par quel mode d’entretien : à distance, par écrit, en enregistrant) ?

(G.Berreby) Très simplement. Elle est le produit de vraies rencontres durant trois ans, en Belgique, à la campagne, en Bourgogne et au Pré-Saint-Gervais, dans la région parisienne. Tous nos entretiens ont été enregistrés puis transcrits, découpés et mis en forme. Intégrer les témoignages complémentaires, regrouper la documentation d’époque, les photos a été l’objet d’un travail ultérieur. Je n’aurai pas pu mener à bien ce projet sans le précieux concours de Sébastien Coffy et de Fabienne Lesage. L’accord passé avec Raoul Vaneigem était le suivant : je devais lui remettre un entretien définitif une fois nos conversations retranscrites. Il l’a accepté aussitôt après lecture. Dans la mesure où l’on a tâché de faire remonter l’essentiel de ce que recelait cette longue conversation, Raoul Vaneigem n’a eu aucun mal à valider l’ensemble des propos restitués. La fidélité à ce qui a été dit n’empêche cependant pas un regard critique sur le passé et sur nous-mêmes.

(G.Boutouillet) Qu’avez-vous appris, qu’est-ce qui vous a personnellement dérouté, surpris, relancé (vous qui êtes très fin connaisseur de cette question situ) ?
(G.Berreby) L’optimisme presque béat de Raoul Vaneigem m’a souvent dérouté. Il porte sur ses années passées au sein de l’I.S. un regard peut-être faussement détachée. Il est, oserais-je dire, sans pitié pour les erreurs du mouvement, ses dérives obsidoniales. Il projette dans les organisations autogérées qui émergent notamment en Grèce, une foi étonnante. J’ai appris qu’il faut bien se garder, en ce monde, de jugements définitifs sur les choses et les gens – la part cachée de chacun étant tout aussi importante que ce qui nous est montré immédiatement – et qu’enfin, on ne peut s’en sortir que par un regard franc sur ce que nous entreprenons avec les personnes qui nous entourent. Une telle posture est, je crois, un signe de vitalité et de bonne santé.

 rien n’est fini tout commence, Gérard Berreby & Raoul Vaneigem, éditions allia, 2015octobre 2014 – prix: 25,00 € , format : 160 x 240 mm, 400 pages, ISBN: 978-2-84485-926-6

dans ce grand œil que deviendrait chacune de nos vies dans leur intégralité, il y a des points obscurs | Agustin Fernandez Mallo, « Dans les avions l’horizon n’existe pas », éditions Allia, août 2014)

41.

Des scientifiques de l’université de Southern California, à Los Angeles, ont implanté une caméra vidéo dans les yeux endommagés de plusieurs aveugles qui se sont prêtés à l’expérience, et ils leur ont rendu la vue. La résolution de leur nouveau regard est de 16 pixels, suffisante pour distinguer une voiture, un réverbère ou une poubelle. Au début, on pensait qu’il leur faudrait 1000 pixels. Ainsi, quand les aveugles dirent qu’ils voyaient relativement bien avec seulement 16 pixels, la surprise fut monumentale. Les scientifiques avaient négligé une donnée : nous avons tous dans l’œil un point nommé «point aveugle », à travers lequel nous ne voyons pas et que le cerveau remplit inconsciemment avec ce que l’on suppose de voir être là ; nous l’inventons, et nous avons l’habitude de deviner juste. C’est ce qui nous permet de voir la totalité d’une maison alors que des branches d’arbres nous la cachent partiellement, ou de voir la course complète d’une personne parmi la foule alors que cette foule même la dérobe par moments à notre vue. C’est pour cela que 16 pixels suffisent aux aveugles : le reste des pixels leur est procuré par l’imagination. Dans nos yeux, il y a un point qui invente tout, un point qui démontre que la métaphore est constitutive de notre propre cerveau, le point où s’engendrent les choses d’ordre poétique. Ce « point aveugle » devrait être appelé « point poétique ». De la même manière, dans ce grand œil que deviendrait chacune de nos vies dans leur intégralité, il y a des points obscurs, des points que nous ne voyons pas, et que nous reconstruisons imaginairement avec un artefact que nous avons coutume d’appeler « mémoire ». Il se peut qu’en réalité, les autres dimensions soient cachées là, fantômes et spectres que nous ne percevons pas et qui errent sur la planète Terre dans l’espoir de surgir, conséquence d’une métaphore édifiée par quelqu’un dans ce point aveugle.

(Agustin Fernandez Mallo, Dans les avions l’horizon n’existe pas, éditions Allia, août 2014, traduit de l’espagnol par Gabrielle Lécrivain )

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Ce texte, extrait de ce deuxième livre traduit du cycle Nocilla, d’Agustin Fernandez Mallo, vaut en lui-même (par la densité d’expérience(s) de pensée que procure cette écriture) ; vaut comme élément de ce si étonnant tout que constitue l’ensemble (des textes de ce livre, et des livres du cycle, où je suis entré par celui-ci, ce qui me vaudra de courir lire le précédent au plus vite) ; vaut enfin, aussi, en ce qu’il pourrait expliciter de cette manière, de cette matière : le livre de Mallo, collage de fragments hétérogènes, comprenant éléments narratifs sans lien immédiatement perceptible, énoncés ou expériences scientifiques, samples de culture pop ou littéraire, est si subtilement composé qu’il prend place (en votre pensée, en votre imaginaire de lecteur), qu’il fait le siège, vous habite – tout en demeurant aéré. Il prend place ET il fait de la place, ouvre des espaces (d’interrogation, de rêverie, de fiction potentielle) de relation multiples entre les éléments qui le constituent. Des « points obscurs » (opaques, ou demeurés cachés, invisibles) « et que nous reconstruisons imaginairement avec un artefact nommé mémoire ».
C’est ce qui m’est arrivé, et je ne savais rien de Mallo, dont je n’ai appris qu’après avoir lu ce deuxième volet de la trilogie, qu’il « travaille couramment dans la physique des radiations nucléaires à des fins médicales », (… qu’…)  « Il s’intéresse plus généralement aux rapports entre l’art et la science, mais également au travail de Jorge Luis Borges. » Renseignements qui à la fois m’apprennent (que ce n’est pas un hasard, mais aussi qu’il est lui-même, potentiellement, une fiction, un personnage a posteriori de Borgès). Les recherches additives mènent bien vite à ce remarquable article de François Monti paru sur le site du Fric-Frac Club, qui en 2009, depuis la parution originale en Espagne, met en perspective l’ensemble du travail de Mallo (jusqu’à affirmer que celui-ci, deuxième volet de la trilogie Nocilla, est le moins bon des trois – ce qui laisse augurer, me dis-je, de vertigineux plaisirs de lecture pour la suite). Cet article se conclut sur la notion d’artefact littéraire, et on y apprend aussi que Mallo lui-même « définit aussi les deux premiers livres, Dream comme une apparition, Experience comme un roman-artefact. ». Ce qui m’est arrivé fut un saisissement variable, modulé – une persistante déstabilisation, une reconfiguration de la perception de ce que j’étais en train de lire.
Pas de hasard, disais-je, et le lecteur que je suis, que nous sommes, face à ce livre, sait son chemin se faire en cohérence et constituer une écriture en soi. Impossible de déterminer sur cette expérience est un roman – et pourtant dans cette mini-marelle (où l’on croise Cortazar lui-même, citation explicite), des trames de récit s’organisent, et le lecteur focalisé intrigue pourra jouer au puzzle : (« On trouva alors un corps flottant dans le lac, face vers le ciel, avec l’œil droit, le seul qu’il lui restait, ouvert et sans signe apparent d’agression humaine. », motif policier réitéré)

Le(s) motif(s) fictionnel(s) sinue(nt) entre échos et reprises, il y a un (des) mystères à l’œuvre, il y a une constellation de rapports entre personnages, dont la tentative de reconstitution ordonnée est une piste de lecture.

Mais ces reprises, ces samples, ces bégaiements à dizaines de pages d’intervalle (ou quelques lignes se font écho, sont reprises en motif, replay fictionnel à la grande efficacité sonore également), déplacent la matière même, bougent le livre et l’idée, l’image qu’on s’en fait – cette route, ce chemin de lecteur, est non seulement dévié mais pleinement reconsidéré. Mallo s’intéresse beaucoup à la poésie contemporaine et déplore sa majoritaire absence de contacts avec l’art contemporain (et avec la recherche scientifique), déploration à laquelle on opposera nombre d’exemples, de Pireyre à Quintane, de Pittolo (qui cherche électrique, ces jours-ci) à Bon : mais les noms cités sortent effectivement du sérail ordinairement repéré comme poétique (et ces drôles, c’est drôle, sont souvent également exclus du genre « roman », pas de hasard encore une fois.)
Pas de hasard, redisais-je donc – et si les cartes rebattues par Mallo (la combinatoire fictionnelle, l’installation de textes pour organiser plastiquement le livre, le collage de matériaux hétérogènes, liste non enclose), le furent et le sont encore, autrement, par d’autres, ce n’est de toute façon par sous l’angle de sa nouveauté que j’en loue les mérites (car la nouveauté, rien ne vieillit plus vite et mal, on le sait), mais sous celui de sa réussite.
L’expérience agit pleinement, et tout à ses considérations de rapports entre éléments hors texte (qu’il s’agisse de la science, des images, cf. son titre magnifique), tout à l’impression qu’il nous procure de produire des événements hors de ce qu’on saisit (hors du livre, aussi, qu’on tient entre ses mains), le livre de Mallo écrit quelque chose, en palimpseste, pendant qu’on le lit. Et ce qui s’écrit, dont on cherche la trace à la relecture, est criblé de failles (ouvert), et relié.
Cet objet, à la fois concave et convexe, ne nous quitte pas, en toute logique, puisque nous écrivons en le lisant. Et que nous ne cessons d’y retourner voir, vérifier, incertains de ce qui s’y trouve réellement. Et d’y retourner ouvre de nouvelles pistes –etc.
Un horizon changeant, mouvant – changé, bougé.
En somme, ce livre est un fichier, inlassablement rechargeable. Achat conseillé, puisque de développement durable.

Dans les avions, l’horizon n’existe pas, de Agustín Fernández Mallo, éditions Allia, août 2014, Traduit de l’espagnol par Gabrielle Lécrivain – prix: 12 € , format : 115 x 185 mm, 224 pages, ISBN: 978-2-84485-890-0

Un entretien avec Eric Chauvier (podcast, Vents d’Ouest Lieu Unique, juin 2014)

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J’ai déjà parlé de ce nouveau livre de Eric Chauvier, (Les Mots sans les choses, éditions allia, août 2014), en citant un extrait qui vaut son pesant. J’en retire une simple phrase, qui ne peut qu’encourager à retourner vers le livre entier (et vers ses autres ouvrages, dont il est question dans l’entretien podcasté ci-dessus) :

« Je dis simplement qu’il faut parler précisément et qu’il s’agit là d’un acte politique fondateur. »

Que Chauvier parle, et parle précisément, on le constate au long de cette discussion, qui à la réécoute me semble limpide (alors que c’est une plaie que de s’écouter soi, et se réécouter ainsi, c’est, euh, ben, alors... du sel mis sur cette plaie). Cet entretien, datant de juin 2013, organisé par les (excellents) libraires de Vents d’Ouest Lieu unique, et consacré, non pas à ce livre (alors encore en écriture), mais au précédent, Somaland – duquel nous partîmes, mais qui nous mena ailleurs. Creuser ce travail en ses particularités fut extrêmement confortable car Eric Chauvier se prêta remarquablement, et aimablement, à l’exercice. Les questions du public en deuxième partie, assez inaudibles (contrairement aux réponses de Chauvier) portaient sur des aspects plus scientifiques, sur le rapport que le chercheur qu’il est entretient avec l’Institution académique – et Chauvier ne se défile pas, ne se pare pas du littéraire pour se dispenser de rigueur scientifique. C’est en ce sens aussi que l’ambigüité des postures, productrice de trouble, qui fonde son travail d’écriture, est porteuse : tenue moralement, car tenue en son emploi du langage.

Somaland, dont il est ici question, est un texte au statut spécifiquement ambigu : le postulat romanesque d’entrée (un enquêteur est requis pour une étude sur un site SEVESO, et se trouve confronté, dans l’exercice même de sa mission à l’impossibilité de produire quelque constat probant, par accumulations de fictions contradictoires, fictions officielles contre fictions complotistes) est peu à peu troublé par la nomination du narrateur – qui s’appelle Chauvier. La fiction Somaland, s’il elle en reste une (puisque textuelle), trouble le jeu (des postures ordinaires, des représentations) et produit du sens.

Espérant que cet entretien trouve votre oreille, et vous donne envie de lire Chauvier – on recommande Somaland, bien sûr, mais encore une fois, ce très beau Les Mots sans les Choses, juste paru, à lire.

Je leur propose en général de remplacer le mot traders par les mots lasagne ou hérisson | Eric Chauvier, « Les Mots sans les choses », éditions allia, 2014

L’imprégnation est totale ; l’effet de naturalisation, optimal. Les Bobos ? Un groupe de nantis des grands centres urbains. Les traders ? Des responsables de la crise économique. Les musiciens de jazz ? Des fumeurs de marijuana. Ces phrases tombent comme des évidences dans les conversations. Chacun pressent qu’il peut de la sorte décrire et analyser la vie sociale. Bien sûr, tout n’est pas si simple : si ces mots font en général consensus, certains esprits critiques y reconnaissent des stéréotypes. Ces esthètes méprisent ceux qui se vautrent dans la convenance, voire de la « bien-pensance », arguant d’une réalité plus sophistiquée : les traders ne sont pas responsables car ils sont aux ordres des banques ; les Bobos n’existent pas ; les musiciens de jazz boivent aussi du Pernod. Il m’est souvent arrivé d’observer ce genre de débats opposant les partisans d’un monde simple et les thuriféraires d’un monde dont le sens serait confisqué – le plus souvent par le truchement de complots ou d’armées secrètes. Je pense avoir fait preuve d’une belle constance en me rebiffant dans la mesure du possible contre les uns et les autres. Ma mère trouve que j’ai un humour singulier ; je m’accroche à son jugement (qui saurait mieux me connaître ?) au moment d’expliquer à ces débatteurs qu’ils occultent tous autant qu’ils sont un problème spécifiquement technique, qui rend leurs conversations fallacieuses. Je ne les empêche pas de continuer (de quel droit ?), mais il est de mon devoir de les informer qu’ils sont en train de parler du modèle théorique de Durkheim, le groupe, et en aucun cas des traders, des musiciens de jazz ou des bobos comme êtres de chair et de sang. Je leur propose en général de remplacer le mot traders par les mots lasagne ou hérisson afin de goûter au ridicule de la situation. L’expérience est peu appréciée, mais elle est plutôt efficace. Ce mot, hérisson, représente-t-il mieux que celui de traders votre expérience de la situation ? Connaissez-vous un trader que vous pourriez relier à la description de votre propre vie ? De quoi parlons-nous au juste si ce n’est de sources de seconde main, glanées dans des médias de masse, que nous confondons avec un mot théorique ? J’essaie d’être clair face à ceux qui s’emportent et me soutiennent que je me prends trop la tête (ah, se prendre la tête!). Avec mon humour particulier, je leur demande aussi d’imaginer que nous décrivons la cathédrale de Chartres à partir d’une carte routière de l’Eure-et-Loire, pénétrant les détails alentour avec des cartes IGN adaptées ; ou encore que nous dépeignons son style gothique au moyen de la définition du dictionnaire des noms propres. Nous pouvons tourner la situation en tous sens ; nous ne parlons ici que du modèle, en aucun cas des pierres, des autels, des orgues et des vitraux. Je le dis et je le répète : ces propos ont le ton du sérieux, mais ils reposent sur des descriptions fallacieuses. Entendons-nous bien, je ne soutiens pas qu’il faille laisser à distance la question des traders jusqu’à n’avoir aucun avis sur ce point. Je dis simplement qu’il faut parler précisément et qu’il s’agit là d’un acte politique fondateur. Confucius l’a énoncé bien avant moi. Mais c’est en vain que je m’échine ; en société, ces débatteurs ont appris à se payer en renommée sur cette confusion.

(Eric Chauvier, Les Mots sans les choses, éditions allia, août 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Un détail qui frappe, à l’heure d’ajouter quelques mots (mais promis, pas trop) sous ceux-ci d’Eric Chauvier, quand je copie-colle les références du dit livre sur le site de l’éditeur, Allia, il y  a celui-ci, ô combien concret et minuscule : 6,20 euros. Un tel livre, à relire tant il est dense et ouvre de débats ; très beau petit objet comme d’ordinaire chez Allia, à un prix si modique. Je repense à son incroyable La crise commence où finit le langage, d’Eric Chauvier, chez les mêmes Allia, il y  a quelques années, quelques pages tellement frappantes qui, d’une situation de décrochement ordinaire (un échange absolument raté, échange verbal sans véritable échange, comme il sait les décrire, avec un vendeur téléphonique) décrivaient le malaise qui s’en suit, et l’interrogation générée par ce malaise, pour extirper de cette interrogation ce qu’elle peut, peut-être, permettre d’expression d’idées précises quant à nos formes de mal-être contemporain. Je repense à son livre, court et frappant, et me revient son prix, plus modique encore : 3 euros. Je repense à ce livre, à son prix et tout revient, et je retourne le rouvrir – et trois euros, c’est à tout le moins un bel investissement, pour tant d’accroches et de potentialités.

Ce nouveau livre (à 6,50 euros, répétons-le) est un condensé de Chauvier, de sa façon de mettre en place dans le monde réel des situations de rupture communicationnelle, des moments du langage sonnant faux, de les pointer, de les analyser avec ses outils d’anthropologue, pour tirer de ce trouble (y compris du sien – c’est ce qui faisait de Si l’enfant ne réagit pas, un  de ses livres les moins connus, une merveille et un point culminant de son travail dans la situation et dans l’écriture, et il n’est pas étonnant qu’il y fasse référence à un moment de celui-ci).

Ce que pointe Eric Chauvier dans ce livre, c’est une forme récurrente de ce qu’il nomme psychopathologie du langage ordinaire, consistant à l’impossibilité de débattre qu’il pose dans l’extrait plus haut, tant la situation de discussion est empêchée par l’omniprésence et omnipotence de « fictions théoriques », soit des « modèles conceptuels surplombant plaqués sur le vécu de chacun au point de rendre celui-ci inexprimable« . L’absence de contextualisation de tous ces propos englobants, de ces expertises vagues, est généralisée, endémique, et extrêmement pernicieuse, selon lui. Cette analyse est passionnante, y compris lorsque l’intraitable Chauvier passe à son crible des pensées et travaux de savants contemporains passionnants, devenant eux-mêmes formes de doxa dans ce climat d’expertise abstraite généralisée. Le livre paraît fin août, et j’y reviendrai, m’appuyant également sur un entretien avec lui, réalisé au Lieu Unique en juin 2013, dont la captation enfin mise en ligne sera l’occasion, au moment de la sortie de ce livre, fin août 2014, de revenir encore sur ce qui fait de cette œuvre, et de cette position d’attaque attentive, un travail essentiel, qu’il est important de faire connaître et de partager.

 

(Eric Chauvier, Les Mots sans les choses, éditions allia, août 2014, août 2014 – prix: 6,20 € , format : 100 x 170 mm, 128 pages, ISBN: 978-2-84485-887-0)

Sur un post-it collé au réfrigérateur, il liste ses amies comme il le ferait avec des produits d’entretien | Bruce Bégout, L’accumulation primitive de la noirceur 

Pendant que j’achevais la lecture de l’article sur Jackson.C.Franck, Ernst partit, sans que cela n’eût un lien avec le film de Herzog ou avec ce que j’étais en train de lire, dans une longue tirade (il était souvent coutumier du fait) sur ce qu’il nomma la listmania. La passion contemporaine des listes, disait-il, ne rencontre aucun obstacle sur sa route. Tout est susceptible d’être classé par ordre de préférence : les goûts, les craintes, les passions, les plus beaux souvenirs, les paysages chéris, les expériences affectives, les succès, les flots, les accidents, les blessures, les baisers, les chutes de vélo, les meilleures Margarita, les parquets flottants, les sites de location de vacances, les phrases de rupture par SMS. On peut ainsi faire la liste de ses films, de ses plats, de ses chansons préférées, mais aussi de ses traumatismes enfantins, de ses déceptions amoureuses, de ses idées politiques, de ses affects, de ses peurs, de ses espérances. De la blanquette de veau au souvenir de la naissance d’un enfant, tout peut entrer en bonne place dans une liste et dévoiler ainsi un pan de notre personnalité. On pourrait tout à fait résumer la vie d’un individu en parcourant ses listes personnelles qui hiérarchisent ses bonheurs et malheurs. Car ce qui importe dans la liste, ajouta-t-il, ce n’est pas le choix des éléments, mais leur ordre de classement. Il ne suffit pas de rappeler ceci ou cela, il faut indiquer ce qui entre eux prime. Par là même, on applique les méthodes de la rationalisation professionnelle à la vie spirituelle, et on établit une classification stricte des sentiments comme des tâches ménagères à faire dans la maison. L’individu contemporain est, continua-t-il, tellement habitué à vivre dans un univers objectif de classement permanent, de son rendement, de ses performances sexuelles et de ses préférences artistiques, mais aussi des cours de la bourse, des entrées de cinéma, du taux de crédit immobilier, des résultats sportifs, bref dans un monde où tout est susceptible d’être calculé et comparé, qu’il applique par contamination les règles de cette classification à sa propre existence dans ce qu’elle a de plus intime. Sur un post-it collé au réfrigérateur, il liste ses amies comme il le ferait avec des produits d’entretien. C’est comme s’il avait peur d’oublier les moments importants de sa vie en les confiant à un enregistrement mécanique, comme s’il ne faisait plus confiance à la mémoire vive, mais souhaitait mettre noir sur blanc ses souvenirs évanescents en les classant. La réalité vécue s’est ainsi déversée, conclut-il, dans le monde objectif des classements et des positions. Je n’avais rien d’autre à ajouter.

(Bruce Bégout, in L’Accumulation primitive de la noirceur, éditions Allia, janvier 2014, prix: 15 € , format : 140 x 220 mm, 256 pages, ISBN: 972-2-84485-773-6)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

On a déjà récemment évoqué ce nouveau livre de Bruce Bégout, recueil de nouvelles protéiforme et pourtant extrêmement cohérent – ce qui se produit par variations et dérivations est, en somme, coercitif : la somme de savoirs et de méthodes, d’observation et d’analyse, du philosophe Bégout, trouvent dans les moments (dialogues ici, intrigues ou contexte, ailleurs), comme dans les thèmes des courtes fictions, matière à se produire, s’expanser, autant qu’à fonder, nourrir, développer celles-ci.

Ici, en un décor de loose tranquille, deux gars discutent, comparent, analysent – procrastinent et produisent, les deux en même temps. Cette ambiguïté de la position, du regard de l’a-moraliste Bégout est fertile : l’observation attentive produit, des idées, des sensations, du vertige, souvent – et s’abstenant de conclure ou décréter, produit mieux (sinon plus). Ici, après avoir aidé une voisine borderline à capturer un caméléon étonnamment parvenu dans son appartement, ils reprennent le cours du visionnage d’un documentaire (Ennemis intimes, qui donne son titre à la nouvelle) consacré au mythique couple acteur-réalisateur  Klaus Kinski- Werner Herzog. Un peu avant cette reprise de conversation, toute la manière fantastique de Bégout s’est déployée, quand, au cours de la dite recherche du reptile caché, Ernst suppose, « sans plaisanter, que le caméléon avait dû s’échapper du film de Herzog dont de nombreuses scènes se passaient dans les touffeurs de la jungle amazonienne. » Cette infiltration (du réel dans la fiction, des représentations dans le réel) permet l’intrication subtile entre idées et récits. Et les nouvelles font sens, ainsi, en ramifications, sans besoin de chute (mais sans l’exclure), ni de morale conclusive.

Cette pensée de la liste, on la jurerait contre l’objet envisagé, ici la mise en liste du monde en son entier, mais demeure une pensée de cet objet, avec l’objet, dénuée de sentence : Bégout ne s’abstrait pas du monde observé, il s’y meut et agit (selon cette même logique qui l’amène au cœur de la suburbia pour l’éprouver & la penser)) et ne se prive pas de lister, éventuellement : là n’est pas la question. La parabole n’est pas un horizon, mais une possibilité : difficile de ne pas songer à la pensée des données, béquille des sciences humaines envisagée par certains comme substitut de l’analyse, comme si le classement des données, en sa fonction rassurante, pouvait ranger le monde et le résoudre. Difficile de ne pas y songer, difficile mais pas obligé, car le geste d’observation vaut sans, permet notre voir ailleurs, notre continuité, notre digression active.

Cet impact originel qu’il tentait de revivre | Bruce Bégout, , L’accumulation primitive de la noirceur 

« Dans son cas, comme dans la plupart des autres d’ailleurs, sa manie tenait, me semble-t-il, à une profonde nostalgie de l’enfance. Il essayait de reproduire, en accumulant toujours les mêmes disques, les émotions premières, fortes et fondamentales qu’il avait ressenties vers ses treize ans lorsqu’il avait découvert cette musique. C’était cet impact originel qu’il tentait de revivre. En ces temps impressionnables, tout paraissait vif, et éclatant. Il voulait prolonger cette enfance heureuse où la musique de Schulze avait remplacé les cajoleries maternelles. Il était victime, du moins était-ce ainsi que je l’interprétais, de ce qu’un psychiatre avait joliment désigné comme  » la tentation coupable de préserver les privilèges de la situation infantile. » À dire vrai ce n’était pas le désir aristocratique de distinction, ce sentiment de supériorité d’appartenance à une élite, qui l’animait, en dépit de son orgueil apparent, mais une passion plus ordinaire et modeste : la volonté de renouer avec le temps de l’adolescence. La musique de Schulze imprimait en lui la tristesse de l’exil. Mais ce n’était pas son pays qu’il avait perdu mais son enfance. De cette patrie intérieure, éden des première fois marquantes et inoubliables, il avait été banni. Tout ce qu’il avait pu découvrir ensuite, et parfois même apprécier, n’avait jamais eu la force de percussion des premiers vinyles écoutés au retour de l’école seul dans sa chambre entouré de posters et de songes. Comme la plupart des collectionneurs de disques que je connaissais, il prisait la musique qu’il avait aimée avant d’être adulte et blasé. Ses goûts étaient restés bloqués là, à cette époque, figés dans un hapax existentiel immense et fantastique, sans évoluer, sans bouger d’un pouce, et depuis il cherchait par tous les moyens à répéter inlassablement ce choc initial. Il faut dire que la musique, plus que les odeurs ou les paysages, possédait cette surprenante faculté de rappeler des souvenirs, de nous projeter dans le passé le plus évanoui et de nous le faire soudainement revivre. Le temps de l’écoute, c’était des pans entiers de vie intérieure qui redevenaient accessibles dans une hypermnésie prodigieuse. Car, en vérité, mon type n’appréciait pas tant la musique en elle-même que les souvenirs d’enfance qu’elle éveillait en bulles sonores et qui rendaient présent de nouveau ce qui n’était plus. Lorsqu’elle se taisait, il se languissait de la perte de son paradis originel. Il errait alors dans le collège abandonné comme en terre étrangère. »

(Bruce Bégout, in L’Accumulation primitive de la noirceur, éditions Allia, janvier 2014, prix: 15 € , format : 140 x 220 mm, 256 pages, ISBN: 972-2-84485-773-6)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Fabuleux portrait que celui de ce collectionneur de disques hyper-spécialisé (en l’occurrence, exégète de Klaus Schultze), dans ce nouveau recueil de nouvelles de Bruce Bégout. Fabuleux moment que celui-ci, du portrait, qui me dit intimement quelque chose de moi, d’un moi passé mais toujours résiduel, de ce rapport si exacerbé aux musiques les moins globalement signifiantes hors ma réalité intérieure (pour ma part, pas Schultze, mais le pire du new beat et de la techno hardcore primitive, que rien n’a jamais pu me faire cesser d’aimer, comme malgré moi) ; un livre vous parle de vous et tout bascule, certes ; mais ce livre me parlant de moi via un personnage (personnage inventant un archétype instantané, autre prouesse) si différent de moi (je ne suis pas de ces collectionneurs maniaques, et ne vit pas reclus, j’ai majoritairement quitté ces stases extatiques de la post-adolescence) me happe, mais il me parle aussi, avec ce même implacable détail, de mille autres choses, choses (mal) vues, mal (entendues), (mal) relevées jusque là. Le malaise suburbain nodal et intéresse Bégout, on le sait, qui au cœur de ces zones d’exploration, relève. Bégout relève, oui : il relève comme on note, et comme, ce faisant, on exhausse. Et la fiction n’est pas illustrative, elle est liée. Elle est inséparable du travail du philosophe, elle le sert autant qu’elle s’en sert. Ce livre est un secret mirifique, qu’il faudra faire connaître – on y reviendra donc, espérant que ça y contribue.

Be your size, small men | Rencontre avec Eric Chauvier, Lieu unique, jeudi 6 juin 2013

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 » S’il faut bel et bien constater la prolifération de ce nouveau malaise dans la culture, il n’est pas trop tard pour réagit et faire sienne cette maxime d’Austin : « Be your size, small men« . » (in Anthropologie de l’ordinaire, édition Anacharsis, 2011)

Cette rencontre avec Eric Chauvier, que la librairie Vents d’Ouest m’offre d’animer (merci à eux), est l’occasion pour moi de fouiller plus avant encore cette œuvre en cours, marquante au plus haut point. D’Anthropologie à Somaland, cette série de livres courts et denses, édités pour l’essentiel aux éditions Allia (dont on complétera la lecture par son Anthropologie de l’ordinaire, explicitation de sa démarche, démarche d’enquête et d’observation (anthropologique) assortie d’une discipline d’écriture (littéraire)) vont à la rencontre de moments du réel et les détaillent, pour en saisir la part obscure, invisible, implicite. La mélancolie profonde de la béance communicationnelle que constitue un « échange » avec un télévendeur. Le cynisme « naturel », digéré, presque oublié de ses auteurs, des démarches de « communication de crise ». Notre protection par la distance (par le langage) face à des situations de misère. La zone périurbaine anonyme telle qu’elle est traversée et ressentie par ses occupants (dont il est).

Eric Chauvier est anthropologue. Il a choisi de déplacer sa discipline, n’hésitant pas à enquêter sur lui, ses proches – voire à les placer en situation d’observation, et à s’observer lui-même les observant. Cet inconfort est réflexif, productif – il est aussi une position éthique, un engagement très particulier dans le double geste d’observer puis écrire. Chauvier observe de près notre malaise contemporain, par le prisme du langage et du trouble. De près, par l’observation de l’individu en situation quotidienne. Ne s’excluant pas du champ d’observation. C’est notre usage de notre monde, partagé,  qu’il nous restitue, qu’il interroge, qu’il nous restitue en questions

« L’anthropologie de l’ordinaire serait dans une certaine mesure une activité non divisée, qui ne concevrait plus ce cloisonnement systématique entre les lieux de notre souffrance quotidienne et les moyens de l’endiguer, généralement par la thérapie ou le divertissement. Ce serait une alternative heuristique, consistant à prendre la tangente et à considérer que tout ce qui se vit est bon à examiner, en bref : une discipline de vie. Il ne s’agit cependant pas de conclure, de façon démagogique, que tout le monde peut pratiquer une anthropologie de l’ordinaire. Par contre, tout le monde peut se se spécialiser dans l’étude de son ordinaire. Je ne suis ni plus petit ni plus grand dans le cadre de mon observation. Ma compétence première consiste à ajuster ce cadre à ma taille, à trouver les outils adaptés. »

(Ci-dessous Reprise de l’annonce de la librairie Vents d’Ouest, sur le site du Lieu Unique :

Carte blanche à la librairie Vent d’Ouest : Somaland, ovni littéraire
Dialogue avec Éric Chauvier

« Cette phrase « ensemble, relativisons nos maux », j’aurais aimé en être l’auteur (grave). Cette phrase, malheureusement, n’est pas de moi, elle est d’un homme, oh (effrayé et affecté) un homme tout simple !… »
Un expert est envoyé sur le site d’une usine utilisant un solvant hautement toxique, avec pour mission de dresser un état des lieux concernant l’implication de la population dans la prévention des risques industriels. Cette usine répand dans l’atmosphère une odeur nauséabonde. Dans le dialogue du chercheur avec les responsables, décideurs, et la population d’une des cités située en zone dite « sensible », l’un de ses habitants a été employé en tant qu’intérimaire sur le site. Il est persuadé que le solvant dégagé par l’usine a altéré la physiologie et le psychisme de son ex-petite amie, provoquant la rupture de leur couple. Notre expert consigne les failles et dysfonctionnements des différents propos. Se pose à lui la question de comment consigner ces différents langages. Quelles relations psychologiques et politiques la vérité entretient-elle avec la liberté humaine ?

Après des études de philosophie à Bordeaux, vérifiant que la crise de cette discipline est, comme l’a avancé Wittgenstein, un problème de langage, Éric Chauvier se tourne vers l’anthropologie, parallèlement à son statut de vacataire dans l’enseignement. Ses missions l’amènent à enquêter sur les populations résidant près des sites SEVESO. Somaland est son 6e livre édité en 2012 chez Allia.

Jeudi 6 juin 2013, 18h30.
entrée libre dans la limite des places disponibles
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