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En résidence : y accueillir – Cécile Portier et Patrick Chatelier, pour (bien) commencer

Je suis en résidence, à partir de cette semaine, à la Maison Louis-Guilloux de Saint-Brieuc, à l’invitation de la Ligue de l’enseignement, pour y écrire et faire écrire, pour questionner les lieux, leur usage, leur écriture. Un blog est l’enjeu, lieu de production et de conservation des matières écrites, enregistrées, de mes propres textes et ceux des autres : il s’intitule déconstrui(re)construire, et voici son adresse exacte : https://deconstruireconstruire.wordpress.com/

3 auteurs (et plus) dans une galerie marchande – au coeur du monde, donc.

Dans ce cadre, me voici invité à une des soirées du cycle « un jeudi un écrivain » (durant lequel j’interrogerai bientôt Julia Deck, puis Arno Bertina), à concevoir une invitation sur le thème des identités (littéraires, donc, et numériques). J’ai choisi d’inviter Cécile Portier et Patrick Chatelier (et avec eux, nécessairement, le Général Instin, passager clandestin habituel, ce qui fait en somme trois pour le prix de deux, voire, une infinité pour le prix de deux). Je reprends ci-dessous le texte de présentation de cette soirée sur le bog dédié, qui aura lieu ce jeudi, dans la galerie marchande du vieux Géant-Casino, lieu que j’aurai l’occasion de fréquenter, de décrire, durant ces séjours à Saint-Brieuc.

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(Texte de l’annonce sur le wordpress dédié, monté par la Ligue – qui m’invite à inviter 🙂
« Dans le cadre du projet Construction, déconstruction, reconstruction porté le Centre Social du Point du Jour, les Bistrots de vie du pays briochin et la Ligue de l’Enseignement des Côtes d’Armor, nous accueillons Guénaël Boutouillet en résidence sur Saint-Brieuc.
Nous lui avons proposé d’organiser une rencontre “Un jeudi, un écrivain” autour du thème des identités numériques. Avec ses invités, Patrick Chatelier et Cécile Portier, il nous parlera du projet Général Instin.
Exceptionnellement, cette rencontre aura lieu dans la galerie du Géant Casino de Saint-Brieuc. Elle sera gratuite et aura lieu à 18h30 le jeudi 19 novembre
. »
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Recevoir, interroger, lire avec – ici, avec Cécile Portier et Patrick Chatelier.

Belle façon d’entamer pour moi cette série de séjours qui, mis bout à bout, constituent cette résidence, comme les matériaux posés sur le blog, qu’il s’agisse des textes d’ateliers, des interventions des auteurs, des recueils de paroles ou des billets personnels, constituent et constitueront mis ensemble une forme – un objet éditorial spécifique, hybride par ses matières, uni par le lien qui les agrège : ma présence ici, mes envies littéraires, et mon ambidextrie interventionniste.

Mon écriture se constitue de lire, avant tout (mon herbier sur tumblr et le paysage qu’il constitue n’en sont pas la moindre trace – ténue et discrète trace).

J’ai écrit sur chacun d’entre eux deux. A propos de Patrick, de ses deux premiers livres, infiniment petit puis Maternelles, ici. A propos de Cécile, par deux fois : pour la Maison de la poésie de Nantes, où je je l’ai présentée sur scène en 2012 (lire ici), puis pour le site ciclic-livre, où j’ai présenté plus amplement son travail dans sa dimension (pleinement) littéraire et (pleinement) numérique, fin 2013 (lire ici).

J’ai écrit avec, aussi – le projet Général Instin a immensément compté dans mon trajet : un des tout premiers textes que j’ai lus en public le fut avec Patrick, en 2007, pour remue.net : il s’agissait d’une conférence – pas tout à fait une conférence, non : plutôt une conférence contenant sa parodie sans cesser de tenir parole. Un moment infiniment drôle-et-pas-que.

Le numérique en tant que lieu & lien

Nous parlerons donc de leur identité d’auteur, de la façon dont elle s’éploie, via le numérique. Mais pas uniquement : le numérique n’est jamais à envisager seul, il est lieu et lien : et Cécile en a fait un outil de dialogue efficace pour aborder une jeunesse sociologiquement loin d’elle, mais aussi une matière à performance sur scène. Quand Patrick, au coeur du projet Instin, qui constitue un immense geste d’écriture avec (avec les autres, avec le récit du monde, passé présent et espérons-le, futur), en a usé pour se défaire, pour déchirer le costume et le multiplier : par l’usage des réseaux sociaux, donc, où le Général est nombreux, au sens littéral – mais aussi en ateliers, à Arcueil, en 2007, et dans la rue, à Belleville, ces dernières années, en pleine immersion urbaine, en dialogue avec des street-artists.

A jeudi soir, donc.

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Camille de Toledo (un récit subjectif)

toledo
[Recevant et questionnant Camille de Toledo pour et avec  remue.net, vendredi 5 avril au Centre Cerise, dans le cadre des soirées remue.net avec La Scène du Balcon, il m’incombait de lui poser des questions, mais également de le présenter au public du Centre Cerise. L’exercice est de synthèse et de simplification, les deux sont choses possibles, faisables et déjà faites par ailleurs, mais : l’énumération à l’oral eût été empesée, ou du moins, je la  présumais, ressentais telle. Toute tentative de résumé des pourquoi et des comment observables à l’œuvre et dans l’œuvre dudit Toledo risquait d’anéantir l’étoilement actif, l’intelligence lumineuse de ces correspondances nombreuses : il m’aurait fallu parler comme un pearltrees, il m’aurait fallu devenir un étoilement de phrases et d’idées, perspective métaphysique mais audacieuse. J’ai donc écrit ce  court texte de présentation, également écoutable sur remue.net.]

 

Récit subjectif — Ça me commence en octobre 2012, à Nantes, où durant Midi-Minuit nous sommes une quarantaine, soir tombant, assis sagement sur des chaises premier âge et coloris variés d’une école maternelle de centre-ville, écoutant Camille de Toledo lire L’inquiétude d’être au monde, son fascinant chant paru cette même année chez Verdier, l’écoutant nous le lire, images, Ettore, sensations, Terrore, sans façons ni effets, assis comme nous sur sa chaise premier âge la couleur je ne sais plus, de cette école maternelle de centre-ville, et ce moment-là de ce soir-là est de ceux qui se comptent, quelque chose nous est offert, à quoi nous participons : il étoile, nous brillons ;

Ou non, ça me commence plutôt, me commence aussi,  fin 2010, quand découvrant, parmi les dossiers des nouveaux auteurs résidents en Ile-de-France, le projet d’H-anthologie de Camille de Toledo, nous sommes assez stupéfaits Patrick et moi de cette appartenance de fait au corpus Général Instin, reversion du H en fantôme, vertige, vertige aussi des potentialités poétiques et spéculatives de cette résidence ;

Ou non plus, ça me commence printemps 2011, quand ses Vies Pøtentielles (fiction parue au Seuil) me vient entre les mains :  potentielles avec un ø barré, celui de l’alphabet finnois, qu’on retrouve dans Utøya, l’île du drame qui fonde l’inquiétude, ces vies sont de fiction, sont des micro-fictions, ramifictions comme lui les nomme, et sont doublées de leur exégèse (commentaire, explication) et de quelques genèse (chant, typographié) ; ces vies, toutes dramatiques, sombres, hivernales (et plus encore, l’intrication de leur exégèse), brillent dans ce printemps tardif. On ne sait jamais exactement où commence notre rapport à une œuvre, cet appétit hybridé, longue traîne intime qui nous ramène et re-commence.

Ce qui recommence c’est un bel étonnement, face à ce qu’écrit Camille de Toledo, quelles qu’en soient les résonances et ramifictions, un étonnement poignant aussi, souvent et de plus en plus (Il n’y a pas, d’un côté, l’histoire de mes morts, et, de l’autre, l’émiettement de nos vies. D’un côté, la vie réelle, et de l’autre, l’imagination. Tout s’enchevêtre, tout s’enchâsse, et si je ne reconnais plus mon père, si je me sens si loin de ma mère, je ne crois pas que la psychologie soit d’un si grand secours. C’est le sens de notre savoir qui déteint sur ma peau. Ma tête se brise ni plus ni moins. Et le lieu depuis lequel j’écris est la réplique de notre vacillement. (in Vies Pøtentielles)), c’est d’une poigne qui ne vous prend pas à la gorge ni ne vous met sous coupe, ce vibrant étonnement  tient étonnamment : libre.

Camille de Toledo, tentons de résumer, a écrit : 7 livres et un opéra, mais son site (le si bien nommé Archives) en ouvre tant d’autres, des pièces de l’œuvre en cours : formes avec images, notamment, dont des films, anthologies de photos de lieux inusités, installations avec logiciels, traductions en espagnol de ses deux romans qui sont devenues les originaux ;

Camille de Toledo c’est aussi : le TLhub, outil informatique dédié à la traduction collaborative , La société européenne des auteurs, deux projets où les langues, multiples et traduites, font centre et lien, et cette question est pour lui centre et lien, citant Umberto Eco : « La langue de l’Europe, c’est la traduction. »

Et puis cet opéra, dont nous avons eu la chance d’accueillir des bribes, traces, fragments, images et textes, sur remue.net : La chute de Fukuyama, créé la semaine dernière salle Pleyel, opéra pour six langues (les langues, encore), sur une musique de Grégoire Hetzel, dont il nous lira, ce soir, des extraits.

Nous raconter tout serait impossible,

Nous lire l’intégralité de ce qu’il a écrit tout autant,

Mais ce que je lui ai proposé c’est de lire, et raconter, puis lire, et raconter, et ainsi étoiler ces questions qui sont siennes et qu’il nous désigne autres,  neuves – sa parole toujours neuve, toujours profonde, est à entendre sur remue.net.

Neuf | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Campagnes (2).

Je dirais tout : j’ai d’ailleurs souvenir moins fort de ma visite à sa tombe que de m’être perdu sans la trouver, je dirai tout & je dis nous, je dis nous & j’écris je, soudain, c’est que le général, en tant qu’autorité défiée, en permanence défiée, constitue permission, autorisation, prétexte & métatexte, & paratexte, & hors-texte & plus encore d’avant-texte.

Tout. Le général renverse tout ordre en voie de s’établir (déjoue), il est autoritairement campé dans sa permanence de défié, déconfiture réifiée, déroule pelotes & dénoue barbelés, Instin en général ouroboros mord les bouts de son képi.

& s’il fallait entamer le récit exhaustif & personnel (je suis une partie du monde), je partirais de ce serpent, ouroboros, sur lui-même enroulé, en couverture du premier livre de Patrick Chatelier, figure d’enroulement structurant texte & livre, lesquels (figure, enroulement, texte, chatelier), me conquirent & me marquèrent tant qu’une rencontre advint, laquelle est déjà racontée sur remue.net – j’ai dit que je dirais tout – & racontée d’un autre point de vue à cette autre page – j’ai redit que je dirais tout, rencontre engendrant mécaniquement mon enroulement (enrôlement) dans la centripéteuse Instin.

Ça arrive, c’est quelque chose qui arrive. Ça arrive, ça vient, passe.

Chatelier en émissaire, messager, contremaître, ou porteur du bacille Instin, me provoque par un texte une frappe. Ce texte du corpus Instin, qui s’appelle chat-qui-dort-dans-un-atelier, fait récit d’une nomination dans l’enfance, puis de cette désignation en tant que premier arrachement au monde. Ce texte, je le propage à un groupe d’atelier d’écriture, soumis à cette seule contrainte : le texte, ce qu’il dit, les noms, votre nom, faire avec & : ça marche & : remarche, car en effet il me fallut m’y soumettre, au jeu que j’avais proposé à d’autres,

& de l’écrire engouffra du réel, passons,

& par la suite, par enroulement du Général dans remue.net, lequel me fit écrire en jeu, déréglé, centrifuge, puis bientôt centripète, lequel me fit écrire encore & surtout écrire je. Ceci, ce je écrit, m’autorisa à prendre place. Parlerai-je d’un mode d’existence, selon la mienne où dans l’action le collectif prime, où le collectif est l’endroit d’inscription de mon écriture la plus seule. Son prétexte & son but. La fonction & l’organe.

Le général Instin est pourtant hors fonction & sans organes. Le général Instin n’est pas une partie du monde, il s’en est absenté.

& face au général, en travers contre & dans lui, assurément, absolument, je : suis : enfin : une partie du monde. Enfin. Passons.

Huit | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Campagnes (1).

Mon général – est-ce Christophe Manon, auteur d’une Missive du Conseil autonome à l’adresse d’Instin qui m’y fit penser, est-ce que huit textes sans G.I, cela aurait fait trop – Mon général. Votre avancée en moi s’est faite souterraine, ces temps-ci, mon général, tranchées en pointillés. Huit textes, j’y reviens, sans G.I, auraient fait trop ; assurément, c’est que le lien est fort inscrit, en moi, entre écriture & Instin. Précisons, Le Général Instin, dont je ne ferai ici l’historique, c’est ici, ou : ici. Ou : ici. Le mot instinct, d’ailleurs, s’est fait dépouiller de ses prérogatives, à force. Est pour moi, hors d’usage. Instin, dit, phonétiquement produit, ne me dit plus que : Général. C’est un fait. Non le moindre. Frappant & signifiant mais signifiant quoi du phénomène Instin : force oppressive comme celles qui seules nous défont de nos langues ? Ou à l’inverse, force de résistance & reprise & collectivisation lexicale ?

Je ne vais pas, pour la quatrième fois, tout vous dire. Car j’ai tout dit, & par deux fois, du Général Instin, puis tout redit. Je pourrais vous redire encore. Je pourrais faire, refaire, le récit le plus fidèle (la fidélité se répète par principe) des évènements (le mot évènement nous arrête). Je pourrais dire : le général Instin est une autorité, une autorité défiée – par jeu. Mais le général Instin n’est pas un jeu, il est ce qui précède le jeu, l’ordonne & le provoque, ce qui le lance – de travers. Le général Instin est une dérègle du jeu, un dé biseauté qui lance ce mouvement centripète zigzagant, trajectoire irisée selon laquelle se propage le programme (suite d’opérations) Général Instin. Le général est la propagation en même temps que l’entreprise de propagation, il est le corps & l’armée, la fonction & l’organe, le général progresse en s’appropriant, à l’exemple de ce mot, « progresse », un lexique, des codes & des voies militaires, les déjouant – Instin est la règle d’un jeu si l’on décide d’entendre dans jeu ce qui voile une roue par exemple. Instin est une arme enrayée, une armée à la marche voilée, une armée clopinant, marchant d’un grand train de déroute, le général règle & rerègle, infiniment & infinitésimalement, ce jeu, Instin voile nos roues pour que leurs ombres, pendant qu’elles tournent, tracent d’étonnantes armoiries, comme on en voit dans les tavelures du vitrail du cimetière Montparnasse.

« Infiniment petit » et « Maternelles » de Patrick Chatelier (éditions Verticales)

(reprise d’un article publié sur remue.net le 1er avril 2005)

“J’ai roulé toute la nuit. J’ai repensé. J’ai pensé à la journée d’hier, remémorée. J’ai tout revécu en essayant de comprendre. J’ai vécu en essayant de comprendre. Je n’ai pas compris. Comme je n’ai pas compris, j’oublie. Ce que je ne comprends pas : je l’oublie. Ce que je comprends aussi. J’ai traversé la ville, roulé toute la nuit. La fatigue me donnait une sensation de fantôme, derrière le volant dans le vide, et plus la fatigue revenait par vagues, plus l’oubli refermait mes pensées. Je roulais, et plus le fantôme revenait par vagues, glissant sur la fatigue, plus j’avais la sensation de ne rien comprendre. Le fantôme que je suis. Cela, je le comprenais. Mais ensuite j’oublie. Je glisse sans savoir pourquoi. Glisse sur l’oubli, par la compréhension ou non des choses. À quoi bon chercher à comprendre, quand on peut tout oublier.

Je glisse entre les carrosseries, je suis en retard. C’est mon premier jour de travail. Mon premier jour de travail, remémoré. Entre dans la police. J’entre dans la police. Aujourd’hui.”

« Infiniment petit », c’était le nom de ce premier roman, paru chez le même éditeur début 2002, un livre qui, infiniment petit, ne l’était pas, un livre touffu, trop presque, un livre circulaire qui se mordait la queue et tournait sur lui-même en boucle vrillée. Infiniment petit fut l’écho médiatique de la chose, sur lequel nous ne nous attarderons pas, un silence radio ordinaire – celui-ci, après tout, loin d’être le premier premier roman ne brillant pas d’étalage ni de creux “vrai”, rejoint quelques piles de négligés médiatiques. Et puis, les défauts oui, ce défaut de structure, on s’était dit à la lecture, ce ventre mou au milieu du récit et ces étranges et permanents retours arrière, ce n’était pas le moindre des intérêts de la chose. Car ce narrateur, son point de vue enfant-dans-adulte, cherchant à comprendre ce qui toujours sans cesse s’échappe, le monde autour de lui en route, en route intangible, sans un regard pour son pauvre surplace ; ce narrateur fantôme et son point de vue ne pouvaient passer qu’ainsi remis en cause aussitôt qu’énoncés. (Ici les mots se mangent, se mélangent et s’ajoutent.)

On le voit, le système de répétition, biaisé par une coupe demi-éthylique des phrases, instaure, plutôt qu’une frénésie de martèlement, le flottement rythmique adapté – ne menant nulle part ou presque. L’histoire d’une incompréhension, d’un rapport problématique au monde, c’est ce que tissent cette accumulation et son obligé inachèvement ; c’est ce que contait ce livre, qu’on prenait quelques minutes pour une parodie de polar avant de comprendre que c’est en deçà ou au dessus, puisque cette parodie de narrateur construit une parodie de décor de polar télé, onirique, en carton, avant de construire une parodie d’arrière-salle de bouiboui africain, une parodie de quête mystique, une parodie d’hôpital (vite renommé “entrepôpital” – car notre narrateur flottant renomme, aussi, ce monde concret incompréhensible (et parodique), pour tenter d’y avoir prise.) C’est au-delà de la parodie, donc. La drôlerie repose d’ailleurs plus sur la position d’effarement d’où personnes, monde et situations sont perçues et transmises, que sur une caricature à proprement parler. Drôlerie effarée, tentant de dire un bout du monde avec des mots, mais le monde s’échappe en même temps que les mots. Conscience glissante et perdue, quête entravée des origines, entravée par la langue, puisque ici les mots se mangent, se mélangent et s’ajoutent…

L’enfant est partout dans « Maternelles », second roman de Patrick Chatelier, où ce qui se dessinait s’inscrit profond. Des lignes de pensée reviennent, l’enfant qui regarde, l’adulte qui regarde l’enfant qu’il fut, les peurs de l’enfant qu’il fut, l’adulte cherche l’enfant sans trouver – alors qu’il règne en ce regard, ébahi perdu, porté sur le dehors. La parodie est loin, reste alors l’humour, “La seule véritable force offensive et défensive de l’homme. Il est de même nature que la poésie, il déstabilise un instant la réalité, il la met en doute” (Eric Chevillard)). Il y a aussi, encore, ces étranges primitivismes, dérives incantatoires avec des indiens inipi en plein rituel. L’exotisme pour autant est absent : ces consciences disparates, qu’il anime, en viennent à se confondre – par cet usage extrême, toujours, de la répétition.

Chatelier construit quelque chose, de l’infiniment petit amassé, quelque chose d’atomique, où chaque infiniment petit point est nodal, d’où partent tous les autres points. Faire avec la langue (commune, voire grise), avec ses doubles et multiples fonds. Lui poser questions.

“Il dit : Un jour, j’aurai fini de grandir, incapable de grandir encore, je me souviendrai – je retrouverai la trace de que je vis, je retrouverai l’endroit par les indices que j’ai mis, je suis comme un petit poucet qui a tué mère et père, errant, poucet à la recherche de ses frères et sœurs, à la recherche des peuples et animaux et des morts, de leur façon de parler, leur façon d’écouter, comprendre, j’ai gaspillé mes miette de poucet pour nourrir les oiseaux, j’ai gaspillé mes cailloux pour faire des ricochets sur le fleuve : alors derrière moi je laisse des mots, en bloc, je laisse les mots qui referont le chemin, à celui qui saura lire, à la voix qui pourra s’en charger, à moi qui en aurai besoin, espoir, envie dans ma grandeur, dans mes errances à venir, je le sais, je les perçois, je me vois déjà sur la route à déchiffrer, à tenter, je me vois grand et fort et tentant et comprenant, jamais celui que je serai ne trahirait ce que je suis, c’est impossible, mot après mot je referai le chemin, blocs de mots après blocs, et je croiserai tous ceux qui sur la route cherchent aussi, les peuples et les morts et les errants, je croiserai les animaux qui me lècheront le nez, avec les morts grimpés dessus tandis que les errants courent devant, nous échangerons des blocs de mots puis repartiront en recherche, à remonter le fil, sans trahir ceux que nous aurons été, sans trahir ceux qui furent ou qui seront, c’est impossible, je retrouverai mes blocs avec leurs mots pour moi qui sonneront juste, des mots particuliers assemblés en blocs spéciaux, blocs à revivre à écouter à comprendre, afin de garantir un succès de poucet.”

« Infiniment petit », et « Maternelles » de Patrick Chatelier sont tous les deux sortis chez verticales