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« Je rêve d’écrire comme je rêve » | Xavier Person, Une limonade pour Kafka, éditions de l’Attente, 2014

« Je n’ai jamais sans doute su lire un livre de poésie qu’en en faisant la critique, en en poussant à fond la lecture, propulsant celle-ci dans une sorte de crash test très intime. J’aurais mille fois préféré juste recopier les lignes d’un poème, une à une, recopier mille fois chaque vers pour me punir de n’avoir rien à en dire. Je me dis qu’écrire un poème, si cela arrivait, ne serait jamais qu’intensifier ma copie des poèmes des autres, entrer sur le terrain en ayant volé le maillot d’un joueur, c’est idiot.

(…)

Les motards le savent, lorsqu’on roule à cent quatre-vingt kilomètres/heures, il ne saurait s’agir de chercher à voir quoi que ce soit, regarder serait trop dangereux. Il faut juste faire le vide alors, fixer droit devant soi et se rendre disponible, non à tout ce qu’on pourrait voir, mais à ce qu’on ne voit pas précisément, d’où pourrait venir un danger, dans l’inconscient de la vision. Il faudrait pouvoir en écrivant de la critique ne rien chercher à dire ou à voir du poème, y aller juste, droit devant, me propulser dans le néant de ma phrase et voir ce qui vient, ce que je ne vois pas, que je discerne à peine sur les côtés de ma lecture, accélérer encore, laisser venir.

(Xavier Person, Une limonade avec Kafka, éditions de l’Attente, 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Je pourrais peut-être m’en tenir à cette double citation, tant ces mots disent beaucoup de ce que je fais (tente) ou souhaite faire (tenter) ici ou là – et notamment de cette tentation persistante de la copie in extenso du texte dont on a tant envie de parler (pour ne pas le quitter), motif ô combien fascinant pour moi depuis bien avant hier, que j’évoquais déjà dans ce texte à propos des ateliers d’écriture.

Troisième livre de Xavier Person, après ses deux recueils poétiques au Bleu du Ciel (Propositions d’activité et Extra-vague, deux exercices de concassage de textes fragmentaires rassemblés selon des logiques aussi efficientes qu’impures (ou disons, inadaptées, la syntaxe tenant ensemble des éléments de langage inappropriés), livres dont il redit ici un peu de la conception, comme d’« une suite de blocs de phrases si denses, sans queue ni tête, que je recopiais en les déformant, les malmenant, les triturant, jusqu’à atteindre une sorte d’équilibre rêveur, paradoxal. »), cette Limonade pour Kafka est un essai par sédimentation, un rassemblement de textes épars (à l’occasion d’un déménagement, les livres alors dans les cartons, dixit XP), de tentatives de critique et réflexions en travers, sur l’écriture – sur sa propre écriture, son désir de, son attente, le guet de l’écriture, par le prisme de textes consacrés à des auteurs aimés : démarrant par Emmanuel Hocquard et son fabuleux et lumineux silence, dans un « Je sors faire quelques courses ou je préfèrerais ne pas écrire sur la poésie d’Emmanuel Hocquard» annonciateur d’un certain Bartlebysme régnant au long du livre, Person rend ainsi visite à Claude Royet-Journoud, Paul Celan, ou Hélène Cixous, sans parvenir à écrire ce qu’il voudrait (et les passages d’attente et de désir du texte sont extrêmement tendus et doux à traverser pour le lecteur), sans parvenir à écrire cela qu’il voudrait voir apparaître et qui s’échappe – mais ce qui apparaît est étonnant (et étonné d’être là, semble-t-il, à nu sous nos regards), bloc d’insaisissable pourtant capté. La part rêvée (« Je rêve d’écrire comme je rêve », écrit-il encore, et cette phrase je la recopie, hésitant à finir sur elle ou à la prendre en titre, rêvant aussi à ce que ce (petit) texte-ci deviendra sous peu, car il approche de son terme et voudrait contenter son auteur, ce qui n’est pas vraiment possible, ce qui n’entame pas sa nécessité), la part rêvée est importante (et les états d’entre-deux sont aussi ceux que décrit Person, l’écriture se faisant (se tentant) dans la noir, ou dans l’esquive (la tentative) de la sieste, l’écriture se tient aux alentours du sommeil, entre le saisissement de l’avant-sommeil et l’impression de chuter qui nous prend parfois alors, et cette attention paradoxale de l’après-sommeil qui ne se sait pas encore éveil – qui ne s’est pas nommé. C’est cet indicible, cette liberté du langage qu’espère aussi Cixous (c’est elle qui évoque ces derniers mots de Kafka, et cette limonade, fraicheur incongrue, merveilleuse), ce langage qui ne se saurait pas langage, que donne à partager Person.

Ce livre est une étrange promenade, dans le scintillement du soleil hivernal, sans rien d’autre à sortir des bouches que des bribes de vapeur – et l’étendue de ce qui se tait alors, qui ne saurait se dire.

Xavier Person, Une limonade avec Kafka, éditions de l’Attente, 2014, 14 x 18 cm, 128 pages, isbn : 978-2-36242-048-1, prix public : 13 €

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retourner du tralala contre du vroum-vroum – à propos de David Christoffel

photo-christoffel

(Texte lu lors de la  soirée « POESIE ET MUSIQUE » Récital commenté de David Christoffel suivi d’un débat avec : Françoise Clédat, Gilles Amalvi et Jean-Claude Pinson, animé par Thierry Guichard, au Pannonica, Jeudi décembre 2013 à 19h30.)

(à paraître dans Gare maritime 2014, en juin 2014)

Ajouter que si le texte dit quelque chose sans doute, du moins je l’espère, du travail hybride de Christoffel, il ne saurait résumer la vastitude, la précision, l’extrême richesse du récital avec slides qui suivit, une des toutes meilleures performances auxquelles il m’a été offert d’assister, un grand bonheur de spectateur).

——— David Christoffel, né en 1976 à Tours, fut quelques années nantais, ville où il étudia la philosophie, s’agita en revues, écrivit, diffusa. Auteur d’opéras parlés et de nombreuses créations radiophoniques, il s’intéresse aux rapports entre la poésie et la musique. Il a publié de nombreux textes et contributions sonores en revue (notamment La Revue des ressources, Ce qui secret, Sitaudis…) ; plusieurs livres dont « Argus du cannibalisme » (Publie.net, 2011), « Littéralicismes » (Ed. de l’Attente, 2010) ; et autant de disques. Il sera ce soir question des dits rapports entre poésie et musique, durant la discussion qui suivra, où je ne m’engagerai pas, pour, tautologique, éviter d’entamer la discussion avant que soit servie la discussion, ce qui de surcroît, seul, serait absurde, et d’autant plus que : ce à quoi se prêtera David Christoffel constituera une mise en question des rapports entre les deux, musique, poésie, mêlées peut-être, passe-passeuses, comme il y eut un jour poésure et peintrie. Car Christoffel fait les deux, texte et son. Et additionne les deux, qui s’appellent, en sa pratique. Citons François Bon, à propos de son livre « Argus du cannibalisme », paru en numérique chez publie.net :

« Dans les bandes-son de chaque chapitre viennent des ambiances de cour d’école, des bruits de rue. C’est la partition, les ruptures de l’intonation, les ellipse de la syntaxe qui vont happer les différents registres de la parole, celle que nous employons tous les jours, celle que nous hissons devant nous au moment d’écrire. Les nappes alors se superposent, s’entrechoquent, la rhétorique se disloque et c’est cette relation de toujours des mots aux choses, de l’écriture au monde, qui surgit devant nous. »

Très loin, ou non, pas forcément loin, mais plutôt : très ailleurs, pourtant, de ce que les nomenclatures étiquettent en tant que poésie sonore, Christoffel enregistre, capte, et redonne, recomposé – plus que de bruiter. Les mots, eux, bruissent, lui les dispose, les mots, et puis leur bruit, selon des recombinaisons de dispositifs syntaxiques existant : Pensons à son livre « Littéralicismes », ensemble de compositions poétiques et proses réflexives avec les heures de syntaxe produites par les traducteurs automatiques. Pensons à ces bribes de dialogue captés, comme saisis au vol, dans « Argus du capitalisme ». Pensons aux poèmes lus avec ambiances (ambiances plutôt neutres, simples expressions d’un dehors : cours d’école, rue en mouvement), en parallèle du texte, dans le même « Argus du cannibalisme », et à ce court-circuit étrange que provoque cette addition du même ainsi différencié : je lis le texte (matière issues de langues froides, démises en bris de syntaxe) + j’entends ce texte (voix posée douce distante, calme en ces éclats du dehors) = je constate une nette disjonction, en même temps que la reproduction du même. Le même (texte) est même, et ne l’est pas. Dans le même temps. Me semble-t-il. Et cet écart est une part de ce que désigne le travail de Christoffel. La poésie n’est pas une solution, dirait Frank Smith – la musique n’est alors pas plus une solution à cette absence de solution. Cette poésie-là, par l’écart, désigne ses manques, creuse le problème, elle ne résout rien par le son, n’évacue ni ne décore (par bruit étouffant, swing distrayant, ambiance édulcorante) ; elle prend le parti perplexe, elle instaure un doux dissensus entre formes, ainsi qu’au sein même de ces formes. L’humour comme une garantie d’éveil, de hisser du contraste, de bosseler même quand c’est plat. « La langue de la wahwah anti-électrique sera creuse et c’est même incroyable à quel point. Et pour en arriver à ce point, il faut que, # derrière, ce n’est pas le même creux, un autre degré de platitude c’est le relief entre des faibles densités qui suffit à faire un peu d’électricité (ça frétille les bulles, ça ne fait pas qu’éclater) » Pensons à ces onze définitions de la poésie, qu’il offre par ailleurs :

« Définition juilletiste de la poésie : Amour de la carte-postale rondement menée, avec résidus de bienfaisance en faible proportion. Définition athlétique de la poésie : Manie de la reformulation glorieuse. Définition troisième cycle de la poésie : Manière très experte de retourner du tralala contre du vroum-vroum, avec mécanisme de reconnaissances privatives. « 

Mais encore :

« Définition verveine. Définition disco. Définition auto-tamponneuse. Définition balnéaire. Définition post-trendy. Définition idéaliste positive. Définition macramé. Définition brocante. »

Et la suivante, qu’il donne, en conclusion d’une intervention vidéo, face caméra, sur remue.net (voir la vidéo au dessous):

« la poésie n’est vraiment plus ce qu’elle était, mais on n’a jamais eu d’outils aussi fiables pour attester qu’elle n’a jamais été ce qu’elle faisait semblant d’être».

Musique, donc. (enfin, poésie). Enfin. (Notre affirmée incertitude).

————————— David Christoffel, son site personnel http://dcdb.fr/

Virginie Poitrasson, Il faut toujours garder en tête une formule magique. 

(Texte lu avant la lecture de Virginie Poitrasson à Midi Minuit poésie 13ème édition, samedi 12 octobre 2013, 22h45, à Nantes.)

(à paraître dans Gare maritime 2014, en juin 2014)

Virginie Poitrasson,  Il faut toujours garder en tête une formule magique.

Ou, par ailleurs :

« Enoncés et puis soudain la vocalise chick-a-dee-dee-dee comme nombril, centre de gravité, pas peu nostalgique, le monde tout entier est brodé, perlé, ses sections terrestres et célestes et aussi ses espèces végétales, animales et humaines. Juste une question de gravité, de désignation.

Broder pour mieux désigner, sommes-nous ces pauvres bavards grimaçants ? »

C’est tout un programme. Dans tous les cas, à chaque instant, tout un programme. C’est tout un programme à chaque ligne, ou vers libre, ou demi-ligne, ou paragraphe, tout un programme en redéploiement permanent, chez Virginie Poitrasson, un programme de production de mouvement au cœur de formes changeantes.

Il faut toujours garder en tête une formule magique : le titre de la performance à suivre, et du livre dont elle est tirée (tirée, au sens de hissée : comme les bateaux qu’on met dans des bouteilles, on ajoute une dimension et monte quelque chose qui dans le texte résidait sans qu’on le voie encore, ou pas complètement, en 2D).

Il faut toujours garder en tête une formule magique, titre injonctif dont on pourrait retourner examiner inspecter chaque terme tant ils affirment, isolément, et tellement plus encore, ajoutés. La formule formule magique en appelle aux sorcières, magiciens, fantômes, puissances des mystères et l’enfance qu’ils convoquent aussitôt. La formule formule magique en appelle au langage, aux ritournelles chuchotées intérieur-extérieur, les chick-a-dee-dee-dee  (en français zinzinulation, chant de la mésange), le hiyahiiiyyahaa whoush (chant de guerre téléchargeable) – et l’enfance qu’ils convoquent, ailleurs. La formule formule magique en appelle aux formes qui tiennent les textes (trousseau à l’ancienne, énumération des textiles, en symétrie sur les deux pages en regard, 22 et 23 de celui-ci ; dessins encadrant le texte dans son livre intitulé Tendre les liens, chez publie.net), signes tracés du bout d’un bâton dans le sable – et l’enfance qu’ils convoquent, tierce.

Chaque poème est polymorphe, il y a du son, de la typo, des phrases, des vers peut-être. Et chaque forme est passagère, évoluant, voire mutant, tout  en s’édifiant. Pour dire cette profusion, on citera l’excellente quatrième de couverture du livre, à L’Attente, laquelle par une belle astuce de maquette, est en première, figure de décentrement qui sied :

« Chez Virginie Poitrasson, l’écriture est à la fois événement, retranscription, décryptage et réflexion. »

Les quatre oui, au moins, et ceci à chaque instant, ajoutera-t-on.

Les signes et les lignes et les plis, plis des textiles et mouvement dans le mouvement du texte et de la pensée qu’ils permettent. Non quantifiable, toujours plus grand. Le pli et le grain sont deux des motifs et têtes de paragraphe dans Il faut. Deux formes infiniment déclinables, modulables, imbricables, deux formes de la combinaison desquelles apparaît une représentation du monde, une cosmologie en petit.

Citons :

« Et c’est déjà disparu, apparu encore un peu plus loin, au loin, par les lointains que l’on génère si frénétiquement, fastes mélanges, lignes du désir au-delà de la raison et c’est un peu plus disparu, je m’éloigne de l’attraction, un centre est toujours de trop, comme une obsession du déploiement. J’aime cette déraison du signe, là à jamais disparu, ici pourtant déjà éloigné. Et je m’aligne, oui, sur les lignes de la main, un avenir vers les lointains, être dans la trame et pourtant à reculons. »

Ecrit-elle ailleurs, et l’on observe le programme à l’œuvre.

Il faut toujours garder en tête une formule magique, cette injonction c’est aussi celle, imagine-t-on, d’avant prendre parole et place sur scène, souffler trois fois dans sa main pour conjurer les trouilles, se faire savoir que ça ira, la réalité du moment on en a écrit le grimoire et le mode d’emploi.

Il faut toujours garder en tête une formule magique, cette injonction est rassurance : tout ira, oui, tout ira, si l’on n’omet d’emporter avec soi ce qu’il faut de déraison. N’oubliez pas. Décentrez-vous d’un rien, léger léger, et tout ira.

Bonne écoute.

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Virginie Poitrasson,  Il faut toujours garder en tête une formule magique. Récit textile, paru en février 2012, éditions de l’Attente
14,5 x 20 cm, 132 pages, isbn : 978-2-36242-019-1

un centre est toujours de trop (Virginie Poitrasson)

« Et c’est déjà disparu, apparu encore un peu plus loin, au loin, par les lointains que l’on génère si frénétiquement, fastes mélanges, lignes du désir au-delà de la raison et c’est un peu plus disparu, je m’éloigne de l’attraction, un centre est toujours de trop, comme une obsession du déploiement. J’aime cette déraison du signe, là à jamais disparu, ici pourtant déjà éloigné. Et je m’aligne, oui, sur les lignes de la main, un avenir vers les lointains, être dans la trame et pourtant à reculons. »

(Extrait de: « Tendre les liens. », de Virginie Poitrasson, publie.net, ISBN 978-2-8145-0207-9)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres entier.)

Découvrir un auteur en accéléré, c’est toujours un peu ce que permet / contraint cette commande, faite par la Maison de la poésie de Nantes lors de l’annuelle édition de Midi-Minuit (déjà la XIIIème, ce week-end, du 10 au 12 octobre 2013 à Nantes), à quelques-unes et -uns, de présenter en quelques milliers de signes les poètes, plasticiens, performers, musiciens invités – j’y souscris depuis un petit paquet d’années maintenant, et ces présentations sont pour la plupart réunies sur ce site. Cette année c’est l’étonnante Virginie Poitrasson qui me retient, avec force fougue, en ses nasses, plis et déplis de textes et de tissus. (Les deux mots on le sait ont origine commune). Elle lira samedi soir et formera matières dérivées et tonnantes depuis son excellent et virevoltant Il faut toujours garder en tête une formule magique (éditions de l’Attente, 2012), mais c’est de Tendre les liens, paru chez publie.net, que sont issues les lignes, ci-dessus. Lesquelles font réponse, voire explication, au suscité livre paru à l’Attente ; qui dans le même temps, comme en retour, les documente, les expanse – et ce moment de la plongée dans l’auteur où tout semble se répondre, c’est aussi de mon désir en marche, de mon écriture en faction. Un curieux précipité.

Sandra Moussempès

Texte lu lors du festival Midi-Minuit, édition d’octobre 2011 ; publié dans Gare maritime 2012, (revue anthologique annuelle de La Maison de  la poésie de Nantes).

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Sandra Moussempès, poète, est auteure de livres aux titres suaves et sombres : Photogénies des ombres peintes, Biographie des idylles… chez Flammarion, à L’Attente ou chez Fourbis. Elle fut pensionnaire de la Villa Médicis au milieu des années 90, et trace depuis son sillon excentré, loin des courants et des dogmes du milieu poétique – plus loin encore depuis qu’elle s’est installée dans les Cévennes, il y a quelques années.
Difficile de la cataloguer, de l’encercler net. C’est un des charmes (entendre charme au sens sorcier du terme ; entendre sorcier au sens plein : bricolage, irrévérence, spiritualité enchâssées) de cette affaire, de ces miniatures inquiètes que façonne Sandra Moussempès au fil de ses livres : qu’on ne saura décidément, résolument pas, lui choisir un camp, lyrique ou formel, abstrait ou concret, non, son endroit, elle l’invente.
Expérimentale ira, elle en veut bien de cet adjectif, oui, qu’on approuve avec elle (entendre expérimentale, aux sens multiples : d’expérience scientifique & d’expérience humaine, charnelle), expérimental lui va, car dit-elle, (dans l’excellent dossier que lui a consacré le site libr-critique) :

« Il y a la possibilité dans l’écriture expérimentale de pouvoir ouvrir tous les champs sémantiques et lexicaux sur d’autres « genres », je peux devenir philosophe le temps d’un texte sans pour autant devoir prouver ou argumenter quoi que ce soit, être à distance de… Une forme de cut-up qui associe le politique, le social, le biographique et résume l’irrésumable. »

Résumer l’irrésumable : le foisonnant, le contrarié perturbant. Il y a de
nombreuses luttes à l’œuvre, au cœur des vers ou phrases ou paragraphes,
qui nichent dans ses pages. Entre clair et obscur, entre être et non-être,
entre homme et animal, entre enfance et grand âge. Tentatives et
alchimies. Oppositions ou détonants mariages, formules littéralement
magiques, sorcières encore. C’est ainsi que sa poésie s’échappe solide,
elle va voir ailleurs sans s’évaporer. Elle dit, sans révéler ce qu’elle dit, mais
ce qu’elle dit révèle, éclaire l’alentour. Alliages de contraires, ou du moins
chant d’ambivalences, de nombreuses occurrences de ces effets d’éclatements :

« qui dit progrès des sciences s’assoit sur un banc à regarder l’orchestre »

« ce poids touche le centre du coeur, du rythme de la phrase ».

En ce sens l’enfance, très présente dans ses textes, l’est hors des normes
et convenances, tout en fantasmagories, contradictions résolues et terreurs
sensuelles, ainsi dans Vestiges de fillette (et leur écho ailleurs) :

« La fillette aux yeux noirs était battue à cause de ses yeux

Avec une fourchette on lui clouait le bec

Et des yeux transparents tombaient sur la table »

Sandra Moussempès lit ses textes et les pose sur des sons, ou glisse des
sons dessous, parfois les entremêle, fait les deux. Car la musique, ça ne
date pas d’hier, chez Moussempès, qui dès la vingtaine, en pleine période
post-punk, a chanté dans des groupes électriques et nerveux, en parallèle
à ses travaux d’écriture – jusqu’à participer à l’enregistrement du dernier
album des Wolfgang Press, en 1995. Textes et musiques, textes dans musique,
avec, par… Mais pas de chansons. Sandra Moussempès n’écrit pas de
chansons, jamais – pour elle, « La musique est plutôt comme une forme
de respiration, en parallèle, comme une bande originale en lien avec l’écriture ».

Une respiration pleine, à côté de. C’est ce qui s’entend dans ses travaux
en collaboration : pas de leader, pas d’accompagnateur, la voix et les
sons y conversent, pour constituer une musique en soi, plutôt qu’une musique
des ou pour les mots. Une chose expérimentale. Douce, et coupante.

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BIBLIOGRAPHIE
Acrobaties dessinées, livre-cd avec la performance sonore « Beauty sitcom », Éd. de l’Attente, 2012.
Photogénie des ombres peintes, Prix Hercule de Paris 2010, Flammarion, 2009, 2010.
Biographie des idylles, Éd. de l’Attente, 2008.
Le seul jardin japonais à portée de vue, Éd. de l’Attente, 2005.
Captures, Flammarion, 2004.
Vestiges de fillette, Flammarion, 1997.
Hors Champs, Éd. C.R.L. Franche-comté, 2001.
Exercices d’incendie, Fourbis, 1994.
DISCOGRAPHIE (voix, chant, lyrics)
« Beauty Sitcom », CD inclus dans le livre Acrobaties dessinées, Éd. de l’Attente, 2012.
« Sad Hero », avec Mimicry, label More Protein, 1997.
« Funky little demons », avec The Wolfgang Press, label 4AD, 1995.

Frédéric Forte

Texte lu (par Alain Girard-Daudon, merci encore à lui) lors d’une soirée “Poèmes en cavale”, en novembre 2010 ; publié dans Gare maritime 2011, (revue anthologique annuelle de La Maison de  la poésie de Nantes)

Frédéric Forte, poète public — il l’a revendiquée, cette étonnante étiquette,
durant sa résidence au Comptoir des mots, librairie parisienne, en 2009 et
2010. Il l’a revendiquée et portée haut, ainsi qu’on peut le lire dans le blog
du même nom (poète–public) qu’il laissa pour trace de ce qu’il nomma une
« adoption », plutôt qu’une résidence, y organisant de simples discussions
de comptoir avec les lecteurs et passants, durant des temps définis moments d’informels échanges, de découvertes, de conseils. Lâchez un
poète dans une librairie, et il se passe des choses, il se passe que bougent
les choses et places assignées, lecteur, libraire, auteur : s’instaure un jeu,
entendez-le à (au moins) deux sens du terme, un amusement et un
espace libre entre des pièces d’un mécanisme. Les deux, ajoutés, sont
créateurs de situations, d’évènements. D’immenses et innombrables
micro-évènements. De faits, littéralement, poétiques.
Frédéric Forte, poète musical, voire musicien — il a longtemps joué (ce
mot, encore, jouer) de la basse dans des groupes rock, continue de collaborer
dès que possible avec des musiciens, et a composé plusieurs livres
tenus et tendus par la musique. La musique en tant qu’idée directrice, en
tant que source, en tant que décor, musique multiplement présente Opéra-
minutes et Discographie. Présence trompeuse, se jouant des apparences,
et par là joueuse : D’un côté, l’Opéra-Minute, plus qu’un opéra condensé
(idée qui nous traverse, évidemment, face à ces modules de grande compacité)
est surtout une invention de l’Oulipo, une forme fixe étrange, définie
par un trait vertical de 7,62 cm séparant la page et le poème en deux parties,
scène et coulisse. De l’autre, les discographies dont il est question
jouent pareillement avec les musiques, dans leur titre et composition —
entre Sept quatuors à corde inspirés de ceux de Bela Bartok et Who are
you, 90 folk songs, condensé en 360 mots de 90 chansons de Tom Waits, la
musique est le thème, le motif, le décor, le patron, la source d’inspiration ;
un peu de tout cela, sans exclusive, car Frédéric Forte nous précise en
notes que les dits quatuors « ne sont bien évidemment pas de la musique »
ou que les poèmes de son « Anthologie de la musique bulgare vol.2 » évoquent
onze pochettes d’album n’entretenant que de lointains rapports avec
la Bulgarie ». Malice là-dedans, malice joueuse.
Frédéric Forte, poète oulipien. Le jeu persiste, signe, le jeu fonde et
refonde, joue et rejoue, selon le principe qui régit l’Oulipo. Il est un oulipien
consciencieux, sérieux dans ses approches, prompt à se retrousser les
manches pour résoudre l’insoluble : ainsi Une collecte, livre magnifique,
est un recueil de poèmes anagrammatiques, c’est-à-dire de poèmes qui
tous sont de rigoureux anagrammes de phrases tirés du Manuel
d’Ethnographie de Marcel Mauss. Du vrai gros boulot formel — contrebalancé
sitôt par l’expérience inverse : ce recueil de petits poèmes en prose,
intitulé Comments dont il dit qu’ils sont des textes « informes », des « instantanés en quelque sorte, découpés ensuite en unités suffisantes », pour
se voir « attribuer un titre automatique ». Frédéric Forte, au sein de
l’Oulipo, continue de jouer, de jouer avec l’énonciation des règles du dit jeu.
De produire du jeu entre les pièces actionnant le mécanisme. Play it.

BIBLIOGRAPHIE

33 sonnets plats, Éd. de l’Attente, 2012.
Re-, NOUS,  2012.
Bristols, Éd. Hapax, 2010.
Toujours perdue la neuve entrée, contrat maint, 2009.
Une collecte, Théâtre Typographique, 2009.
Poèmes isolés, Du soir au matin, 2008.
Comment(s), Éd. de l’Attente, 2006.
Opéras-minute, Théâtre Typographique, 2005.
N/S (avec Ian Monk), Éd. de l’Attente, 2004.
Discographie, Éd. de l’Attente, 2002.
Banzuke, Éd. de l’Attente, 2002.

Sarah Riggs

Texte lu lors du festival Midi-Minuit, édition d’octobre 2009 ; publié dans Gare maritime 2008, (revue anthologique annuelle de La Maison de  la poésie de Nantes)

Sarah Riggs , poète, écrit, en anglais, de courts textes (généralement traduits par Marie Borel et Françoise Valéry), dont ont été tirés trois livres, parus en français aux éditions de l’Attente. Les livres s’intitulent 43 post-its, 60 textos, 28 télégrammes et d’emblée  on voit quoi les rassemble : que le support d’écriture y constitue aussi l’objet d’écriture, que le medium soit le message – et pour aller plus loin, que de séparation fond et forme il ne puisse, résolument, plus être question.

« les mots ne se détacheront jamais
de l’ordre, de la grammaire,
et je ne peux jamais entrer en Afrique sans un bagage aussi large que deux continents,
ou dix siècles. Nous sommes libres
tant que nous voyons les limites. » (dans 28 télégrammes)

43, 60, 28 // post-it, texto, télégramme : Livres petits par leur taille, contenant un nombre borné de textes petits par leur taille – ce pourrait être simplement joueur, contrainte formelle amusante ; or, ça joue, certes – mais pas si simplement. L’intérêt de l’affaire est aussi qu’il y a destinataire (dans le cas du télégramme et du texto) au message, destinataire… dont la réponse manque ;
[[Et pour être en possession d’un appareil à textos mystérieusement inapte à envoyer ce que j’y rédige, je puis affirmer, que, privé de sa fonction première (messager), le dit appareil (medium) et avec lui la fonction, devient petit amas de plastique, inutile.]]
Que la réponse manque, donc trouble – et que cet épistolaire tronqué se prive de déborder, s’épancher, raconter, journalintimer – du fait de la courteur, aussi. Mais les messages lancés ainsi décalés obliquent, s’ourlent de mystère :

« Si nous sommes moins doués
dans d’autres langues ouvrons
ces cadeaux malgré tout » (dans Post-it)

Langue : Sarah Riggs est aussi traductrice et la question du passage d’une langue à l’autre irrigue cette forme. Le passage de l’anglais au français semble y importer, en la langue française, une certaine efficience (comme pris de l’anglais efficient), une forme de vitesse-mais-précision. Dont elle use d’étonnante façon :

« nos messages marchent à peine mais ils volent » (dans Texto).

Dont elle use d’étonnante façon et non, directe, concrète et non minimaliste, même si tout semble posé pour un rapport du quotidien élémentaire, non : ça va chercher plus loin, ou plus ailleurs : Véronique Pittolo résumait cet écart, dans le journal L’Humanité, comme « un transfert entre le concret et l’abstrait, une dimension allégorique du quotidien qui relève à la fois du détail et de l’universel. »

Dans Post-it :
« Elles furent tout à fait magiques
ces quelques heures de conversation.
Je voudrais faire la paix avec les murs
d’Europe pour apprendre comment
l’entrée de mon continent est
criblée de balles »