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Alexandre Seurat, L’administrateur provisoire, éditions du Rouergue, août 2016 | podcast

montage-seura2tUne rencontre à la librairie Vent d’Ouest, Nantes, vendredi 23 septembre 20156  | podcast

Rencontre à propos de L’administrateur provisoire  (ed.La Brune au Rouergue, août 2016).
Né en 1979, Alexandre Seurat est professeur de lettres à Angers. Il a publié deux livres aux éditions du Rouergue : La Maladroite (août 2015), premier roman très remarqué, inspiré par un fait divers récent (le meurtre par mauvais traitements d’une enfant de huit ans), tissait une forme de chorale de l’impuissance, reconstituant le trajet vers le pire de cette enfant, à travers les témoignages enchaînés des témoins impuissants. Aussi sobre que bouleversant.

Nous avions échangé à cette occasion, croisant ses propos avec ceux d’une autre remarquable primo-romancière, Marion Guillot (interrogée par Alain Girard-Daudon), pour Mobilis et ici même (en version exhaustive).

A cette rentrée paraît L’administrateur provisoire, qui interroge la littérature, la famille et l’Histoire nationale, d’un point de vue, une fois encore, documentaire. Autre méthode et autre contexte : Enquête et fiction familiale, ce roman ouvre le capot de la mémoire collective pour en inspecter quelques recoins méconnus : nous découvrons avec le narrateur ce qu’il en fut de la politique d’« aryanisation des biens juifs », cette confiscation méticuleusement organisée par les autorités de Vichy, et la puissance contradictoire du langage.

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Alexandre Seurat sur le site des éditions du Rouergue

Présentation sur le site de l’éditeur

Un extrait :

«

Installer la bobine lentement, glisser l’entrée de la bande sous la lamelle de verre, amorcer le mécanisme, bloquer l’entrée de la bande dans la bobine réceptrice et la laisser s’y enrouler – une image un peu sombre surgit, un peu jaune, puis défile. Des noms, des chiffres, des dates, des feuilles de comptes, je feuillette les dossiers des autres administrateurs, des listes d’entreprises juives, des listes d’immeubles juifs, je survole des rapports, des actes de vente, je m’approche de G., de H., je ralentis, les pages défilent lentement, dans un ronronnement. Puis il est là, Raoul H.

Déclaration souscrite / en exécution de la Loi du 3 octobre 1940 / sur le Statut des Juifs / M. Raoul H. (tamponné) / adresse (tamponnée) / Déclare ne se trouver dans aucun des cas suivants

1 – être issu de trois grands-parents ou plus de race juive ;

2 – être issu de deux grands-parents de race juive, mais être marié à un Juif ou à une Juive ;

3 – avoir un conjoint de race juive.

Fait à Paris, le 15 juin 1941

C’est ce grondement des autres machines, l’angoisse, le vrombissement dans mon oreille.

Qu’est-ce qu’un Juif ?

– Celui ou celle, appartenant ou non à une confession quelconque, qui est issu d’au moins trois grands-parents de race juive, ou de deux seulement si son conjoint est lui-même issu de deux grands-parents de race juive.

– Qu’est-ce que la race juive ?

– Est regardé comme étant de race juive le grand-parent ayant appartenu à la religion juive.

– Le critère de définition est-il la race ou la religion ?

– La loi française ne fait nullement reposer la définition juridique du Juif sur le critère religieux. Elle se contente de l’utiliser ainsi que le font les lois étrangères, comme élément de discrimination lorsque l’élément racial n’est pas déterminant.

– Qui d’autre ?

– Celui ou celle qui appartient à la religion juive, ou y appartenait le 25 juin 1940, et qui est issu de deux grand-parents

de race juive.

– Deux de mes grands-parents sont juifs. Je pratique moi-même la religion juive. Je suis célibataire. Suis-je juif ?

– Oui.

– Deux de mes grands-parents sont juifs. Je me suis converti au christianisme. Je suis célibataire. Suis-je juif ?

– La non-appartenance à la religion juive est établie par la preuve de l’adhésion à l’une des autres confessions reconnues par l’État avant la loi du 9 décembre 1905.

Une liste suit : noms des administrés, quatorze en tout, d’entreprise, particuliers, artisans-commerçants.

Dates de nomination de Raoul H. comme administrateur provisoire, de juin 1941 à mars 1943. Il ne s’est donc pas arrêté, comme le pensait Jean, au retour de son fils d’oflag, en décembre 1941, il a continué bien au-delà – au-delà du retour Laval, au-delà des rafles de 1942. Comptes de résultat, de vente, émoluments perçus. Les lettres envoyées au Commissariat général aux questions juives par Raoul H. sont écrites dans un style parfaitement neutre, très méthodique, scrupuleux. En octobre 1941, Raoul H. devient administrateur d’une maison faisant commerce de tout ce qui concerne la et la voiture d’enfants : l’affaire ne contient, selon les mots Raoul H., plus aucun agent juif. (Pieuvre étendant ses tentacules, organisation souterraine dont les membres travaillent façon secrète, insidieuse, soif insatiable de pouvoir.)

Toujours Lire vers (de ma sélection Rentrez ! et d’autres merveilleuses lectures)

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(De ma rentrée littéraire, de ceux qui n’y sont pas-mais-si-en-fait)

Lire vers

La rentrée littéraire, j’y ai plongé cette année avec plus de détermination que d’ordinaire. Longtemps que je suis touché, concerné, que la question me turlupine (pour rappel, elle m’a servi  de façon récurrente à mesurer un écart culturel net entre « mes » étudiants et moi), qu’elle ne se replie pas de façon manichéenne : nous demeurons, lecteurs, partagés, dansant d’un pied sur l’autre sans oser, scrutant les danseurs depuis le bord de la piste. La question de la prescription est mienne (une grande partie de mon boulot c’est lire vers, vers un autrui variable –ceci dans l’exercice de la question aux auteurs comme dans celui de l’écriture critique), elle ne se départ d’une question d’éducation populaire, laquelle ne se départ pas plus d’un regard sur la création, le contemporain, longtemps néologisé dans le vide avant d’être enfin mieux conceptualisé par Lionel Ruffel.

Rentrez ! en médiathèques

Il y a donc cette liste de 45 livres, présentés dans des médiathèques (dans la cadre de cette opéra Rentrez !) qui m’a bien occupé, car l’établir fut un exercice d’approche, de pondération et de synthèse fort long (et stimulant) ; je l’édite ci-dessous, mais me rattraperai dans les jours à venir sur quelques perles… qui n’y figurent pas.

Livres choisis initialement, ou m’ayant tellement saisi en cours de lecture… Qui y furent longtemps notés, sur la liste préparatoire, pour la plupart d’entre eux, mais cédèrent leur place devant une surprise, ou un « proche », livre voisin dans ma lecture, ou connivent… Cette présentation en médiathèque a sa logique propre, ses nécessités, elle doit pouvoir constituer un récit spécifique (et variant), et donc, pour certains livres aimés, il n’y avait en somme plus la place.

Le message aux absent-e-s (Delaume, Vasset, D’abrigeon, Giraud)

Il y avait parfois comme une trop longue connaissance du travail de l’auteur pour l’isoler d’un « reste de l’œuvre », en ce contexte-là du moins : que les excellents  Chloé Delaume (Les Sorcières de la République, au Seuil), Julien d’Abrigeon (Sombre aux abords, chez Quidam), Philippe Vasset (Légende, chez Fayard), Thomas Giraud (à paraître un rien trop tard pour cette configuration de parole là, le 8 octobre elle sera passée ou presque), m’en excusent, de n’avoir pas su isoler cette matière de la pâte, de l’ensemble indivisible que constitue pour moi leur travail – bon, et puis pour plusieurs d’entre eux, il va y avoir des occasions d’en parler par ailleurs, j’y compte bien.  Ces livres-là sont d’ores et déjà cités ici, pour vous intimer l’ordre de les lire – les autres, ci-dessous, on en parlera dans les médiathèques, d’ici quelques semaines.

Qu’ils me demandent une heure d’explication enflammée pour parvenir à dire à quel point, où qu’ils m’aient, comme pour l’un d’entre eux, saisi littéralement, entièrement, contradictions comprises, comme Mauvais coûts du magnifiquement repoussant Jacky Schwartzmann à La Fosse aux ours, certains n’y figurent pas — on ne les oublie pas pour autant, il y a de place dans mon usage du web (et du monde) pour en parler par ailleurs.

https://rentrez.wordpress.com/

La liste est là, le blog ouvre enfin,  elle est aussi ci-dessous. Il y a là-dedans de quoi s’outiller en étonnements renouvelés.

 

ZERO (ou, rentrée littéraire=tête à toto)

zero

« Cette jeunesse est pourrie depuis le fond du cœur. Les jeunes sont malfaisants et paresseux. Ils ne seront jamais comme la jeunesse d’autrefois. Ceux d’aujourd’hui ne seront pas capables de maintenir notre culture.»

(pourrait-on commencer par conclure, par paresse, par erreur et par flippe, façon Finkielkraut, Socrate ou citation babylonienne.)

Zéro, ont-ils répondu.

(On pourrait noter, et mettre Zéro.)

(Ou peut-être : y réfléchir.)

La situation est la suivante : Ce lundi matin 23 septembre, je donne la seconde séance d’un cours autour du numérique et du littéraire, de leurs intersections, rapports, de certains aspects du web qui profitent au littéraire, de ce que la littérature apporte au réseau : le cours s’intitule L’expérience web et littérature : auteur, lecteur, en collectif – expériences et usages, il est détaillé sur e blog dédié.

Merci à Olivier Ertzscheid et Claudine Paque de m’y avoir invité, c’est une belle expérience, neuve, pour moi, qui suis plutôt accoutumé au travail en atelier, ou sous des formes plus horizontales et collaboratives – mais si l’on vous confie un groupe de licence pour prendre parole devant eux, c’est que sans doute, vous dites-vous, vous avez quelque chose à leur dire, voire enseigner – et comme dans beaucoup de cas, d’avoir cette contrainte et commande précipite la structuration d’un discours, lui prête forme.

Pour autant, le cours n’est pas de format magistral – quatre heures durant, je n’aurais pas pu, ne serais plus là pour en parler, mais en réanimation àl’Hôtel-Dieu. Et pour ponctuer, mais aussi pour produire, échange, interaction, et rebond, je pars de leur connaissance, de leur usage, de là se bâtira mon propos. La question d’entame de cette seconde séance est donc :

Comme nous sommes en septembre, c’est-à-dire, pour le « monde du livre », en pleine « rentrée littéraire », jusqu’à la « semaine des prix début novembre) : un phénomène à la fois éditorial, médiatique et économique : tentons de l’observer ensemble.

Question 1 (sans documentation extérieure, non connectée) : « Pouvez-vous citer des titres de la « rentrée littéraire » dont vous avez eu connaissance, et combien ?

Question 2 : « Usant du web et de ses ressources, documentez-vous et voyez combien de titres vous parvenez à citer, en quelques minutes ».

Le dépouillement des titres, de leur récurrence, et l’observation des médias utilisés pour trouver ces titres, de la méthode usée par chacun, chacune, pour se documenter, est la base de travail et de réflexion de cette séance. Comment l’information nous parvient-elle ? Comment allons-nous la chercher ?

Les réponses sont éloquentes : sur quinze étudiant(e)s en licence métiers du livre, à la première question (citer de mémoire, sans ouvrir google ni firefox), dix répondent « Zéro », deux répondent « un », deux répondent « deux », une répond « cinq ».

On pourrait les fustiger, ces étudiants en licence métiers du livre, leur dire que, quand même, il faut s’informer, qu’ils n’iront pas bien loin, qu’ils manquent de curiositéla suite de mon cours tend à l’encouragement à plus d’auto-documentation, à stimuler l’esprit de butinage, à leur donner des outils de recherche, pour répondre à cette part de l’effet causé. Mais, est-ce par idéalisme, par jeunisme, ou par goût des perspectives (voir cette page de citations du même acabit que celle que j’ai mise plus haut), je trouverais ça trop simple, trop paresseux, trop erroné, trop flippé.

Le choc, quand même, est rude, pour mon littéraro-centrisme ordinaire : j’ai beau fustiger, m’agacer de la rentrée littéraire gnagnagna, de cette abondance ras-le-bol, de la fatigue inhérente assommant vraiment, si je m’en agace, c’est bien parce qu’elle me concerne (et que j’aime les livres, et que je m’en suis acheté pour une petite centaine d’euros ces dernières semaines). Et que je ne suis pas le seul : qu’une part de mon réseau, professionnel ou de graphe social sur twibook, s’il partage cette fatigue, c’est bien qu’elle le concerne. Mais ces jeunes, de vingt ans et quelques, lecteurs, parfois très, voire plus si affinités, tentés par le monde du livre au point de se professionnaliser, ne sont aucunement atteints, ou si infiniment peu, par le bruit ambiant et nos spéculations quant aux palmarès d’automne, qu’il y a question à se poser. Je ne saurai la formuler exactement, elle est composite, réversible pour partie, elle fiche la flippe, un peu, par la bascule qu’elle nous fait dans un formol étrange, un monde déjà passé, qui forcément passera, vieillira avec nous.

Rentrée littéraire = Tête à Toto, donc. Et se dire que cette effet abondance concentrée, cette auto-intoxication à et par la consommation, si elle n’a pas encore fait la preuve dans ce dit milieu qui est le mien, de son aspect un brin suicidaire, n’aura pas besoin de le faire par la suite, puisqu’elle n’indique plus rien, pour ceusses qui viennent ensuite.

Elle passera, comme tout passe, et l’effet sera de réduction, de standardisation – les financiers n’attendent peut-être que cela, risquerions-nous, si ce n’était crier au complot.

Lire durera, ici et là,

et mes libraires, qui sont vivants, trouveront à vendre, conseiller, produire.

Mais la rentrée, elle ne durera pas. Elle passera, voilà. Lire durera, la rentrée elle, passera. Ça ira.

(On ne sait pas vraiment où, mais ça ira.)