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Le monde était trop vaste. | « Selon Vincent » de Christian Garcin, éditions Stock, 2014

« Ces sommets, ce ciel, cette mer n’avaient rien d’amical. Le monde était une immensité neutre et froide, hostile. Pourtant je me sentais bien. J’imaginais sur nous un regard de condor. Je m’imaginais condor moi-même, glissant sur les coussins d’air froid, avec au-dessous de moi la plaine grise de la mer traversée d’un point rouge sur lequel se devinaient deux silhouettes, le crachotement du moteur qui dominait parfois le bruit sec de l’air sur mes rémiges, les montagnes au loin, les courants aériens qui dessinaient autour de moi les promesses de fuite, et l’ivresse de l’instant, l’immersion dans le vent, l’éternité du monde, la vie toujours recommencée, à jamais cette immensité lumineuse, vide et froide autour de moi. Je me mis à penser à Klappenbach et Klaingutti, à leurs animalcules millimétriques qui résistent à tout, à La Brea et à ses délires spatiaux, aux distances interplanétaires qu’il imaginait pouvoir couvrir en un rien de temps grâce à son hélium lunaire, à l’infiniment grand, à l’infiniment petit, à nous qui nous tenions au milieu, à la réalité de nos existences aux yeux de ce condor tout là-haut, et j’eus comme un vertige. Le monde était trop vaste. Trop complexe, trop ramifié, à la fois horizontal et vertical, dessinant entre les êtres et les choses un réseau arachnéen de correspondances, de causalités secrètes, de mystères qui n’en étaient peut-être pas, à l’élucidation desquels manqueraient toujours la connaissance démiurgique de la totalité des faits dans leur succession, leur conjonction, leur simultanéité. Il y avait des tonnes de savoir, des myriades de documents sur absolument tout, du mouvement aléatoire des photons à la structure des trous noirs rien n’échappait au recensement, au catalogage généralisé du monde, le moindre objet de connaissance de venait instantanément répertorié, disséqué, éparpillé, disponible, et moi, je ne savais rien, minuscule et vulnérable au milieu de ce rien, baigné d’immensité froide et lumineuse, en route vers un lieu dont je ne savais guère plus, juste qu’il était isolé de tout, point minuscule dans un entrelacs de fjords et de péninsules glacées, et qu’il avait sans doute été le dernier refuge de l’oncle de Rosario. »

 (Christian Garcin, Selon Vincent, éditions Stock, août 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Selon Vincent, nouveau roman de Christian Garcin, paraissant en cette rentrée aux éditions Stock, considéré du point de vue diégétique, est un roman, très – excusez le pléonasme – romanesque, voire romanesque au carré, en ce sens qu’il fait récit (un récit aux allures de conte), récit lui-même enchâssé dans un autre récit, lequel est enchâssé dans un autre conte…

Ainsi modalisé version poupée russe à trois niveaux, de récit de la fuite d’un homme ensorcelé (Vincent), jusqu’aux confins du monde et de la recherche de ce dernier, des années après sa fuite, par deux narrateurs, Paul et Rosario, eux-mêmes tiraillés par des questions de départ ou d’exil ; et le cheminement au cœur du récit-de-Vincent, mais également en creux dans celui de ses aimables « poursuivants », du témoignage d’un grognard de l’armée napoléonienne en déroute, trouvé dans un vêtement ancien, forme un agrégat singulièrement cohérent. D’une assez formidable fluidité même, quand on considère la subtile architecture de l’ensemble.

L’extrait ci-dessus, tiré de la dernière partie de ce livre, en atteste, et, s’il est « signé » Paul, pourrait, en effet, parler pour chacun des autres narrateurs successifs. S’y rassemblent des thématiques chères à l’auteur, et récurrentes au fil de son œuvre, qu’il s’agisse du rapport à l’animal (être, totem, symbole, mouvement : l’animal dont l’entretien ci-joint souligne la primauté dès son titre), à l’immensité (via le voyage aux confins, et son inséparable contrepoint la réclusion, ou du moins l’isolement – rapport qu’évoque largement Garcin dans le même entretien), et le lien essentiel, vital à la fiction en tant que possible, qu’échappatoire dans un monde non seulement fini mais également hyper-documenté, jusqu’à la saturation. Dans sa belle contribution au recueil critique Devenirs du roman, vol.2 (matériaux), paru aux éditions Inculte cette année (et chroniqué ici), il ne cesse d’y revenir, Garcin, à ce rapport trouble qu’il entretient au document source et –censément- véridique :

« Il m’arrive donc, bien entendu, de me documenter avant de me mettre à écrire. Mais il arrive surtout, et c’est sans doute plus intéressant, que ce ne soit pas tant la fiction qui ait besoin du document pour coller à ce qu’on appelle l’effet de réel (cette sorte de ciment rassurant dont on se dit qu’il puise sa légitimité dans la réalité qu’il décrit), que le document lui-même qui provoque et finit par créer la fiction qui l’utilisera ».

Dans ce même texte de Devenirs du Roman, il évoque les matières matrices de ce roman, notamment le journal à peine retouché de ce grognard, ainsi que ses propres voyages sur les lieux atteints par les personnages du livre, à savoir l’extrême sud de la Patagonie, en tant que déclencheurs, non de réalisme, mais de fiction (et de fictions dans la fiction, on revient à ces structures d’enchâssement fascinantes évoquées au-dessus). Et c’est cet art-là, sinon visible, du moins fichtrement perceptible, puisque puissant (envoûtant, tel le charme sous lequel tombe Vincent avant sa fuite) qu’on ne parvient pas précisément à expliquer : que même à peine évoquée, l’atmosphère pavillonnaire tranquillement étouffante où s’ennuie le desperate house-husband Vincent avant de prendre la tangente nous est rendue immédiatement perceptible : on s’y trouve, on y est. Mais l’invraisemblable garagiste bouriate qui prend en charge la tentative de désenvoûtement de Vincent nous est également rapidement, aisément, familier – pas crédible pour autant, puisque là n’est pas la question, l’enjeu de Garcin, mais : étrangement familier. Familièrement étrange (et nous-mêmes, estrangés).

 

Citons-le encore, dans cet excellent entretien mené par Elodie Karaki :

« (…) Il y a quelque chose comme cela, c’est-à-dire qu’il y a un moment où la réalité tremble et vacille. On adhère à ce qu’on lit, on y croit, parfois on peut se dire que là, tout de même, il va un peu loin ‒ et puis ça marche, et puis on y croit. Insensiblement, c’est comme une dentelle narrative très fine qui se met à bouger, et ça vacille un peu, il y a comme un déhanchement, un pas de côté ‒ et c’est cela qui est intéressant, dans la littérature et dans la vie également, parvenir à susciter le pas de côté, à considérer les choses d’un point de vue un peu différent.»

Cet étrange art de romancier en lequel Christian Garcin excelle, n’est pas celui de bien tirer un fil – puisque les fils sont trop nombreux et que chaque polarité atteinte appelle, évoque, rappelle, mais de cheminer, et de nous faire cheminer dans une constellation de récits.

 

S’imaginer condor, en être saisi de vertige, et pourtant, se sentir bien.

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Le renard et le hérisson, un entretien de Christian Garcin avec Elodie Karaki sur remue.net.

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Christian Garcin, Selon Vincent, éditions Stock, août 2014 (EAN : 9782234075443, Prix: 19.50 €) ; signalons également ces nouvelles parutions ou rééditions : rééditions de Sortilège (nouvelle édition), et de Rien (réimpression), aux éditions Champ Vallon ; Des Femmes disparaissent (Points Seuil , 4 septembre 2014).

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C’est la vie dedans qui fait le travail, la fille essaie juste de respirer. | Brigitte Giraud, Avoir un corps, 2014, éd. Stock).

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« Après il ne faut plus imaginer être une fille, une femme ou quelque chose d’approchant. Il faut accepter de n’être qu’une enveloppe de chair, tant le cerveau ni la mémoire ne comptent plus. Il faut se changer en une denrée concrète, sans éducation ni affect, n’obéir qu’à une logique mécanique, laisser de côté sa figure et son style. Son orgueil aussi. Sur la table d’accouchement toutes les femmes sont égales, c’est-à-dire impuissantes et soumises. Terrassées. Alors on repense aux girafes, on a vu les images à la télévision, l’élégance et la grâce, la longue descente, comme sur un toboggan, du girafon qui se glisse hors de l’enveloppe et, contrairement au bébé humain, se met sur ses pattes et vit bientôt sa vie autonome.
Les matières de la « salle de travail » sont exagérément froides, métal, carrelage, verre. La lumière tombe d’en haut comme une douche plein volume. J’y pénètre couchée sur un chariot, privée de mon libre arbitre et des mouvements, privée d’humour. C’est une pâle copie de moi qui gît ici, étalée, puis recroquevillée sur la douleur quand la lame vient me chercher, me prend, me jette, me prend, m’essore. Je repousse les gestes que le garçon esquisse pour me rassurer, je suis injuste et insolente. Je suis une masse de muscles, d’organes, de nerfs à vif qu’il va falloir maîtriser pour que l’équation se résolve, pour que la montée se fasse, régulière, puissante, efficace. Pour que mon corps devienne une machine qui avance. Une mécanique qui pulse, turbine à plein régime, recycle la contraction en force motrice. On imagine les chairs palpitant comme un cœur et les fluides qui circulent toutes vannes ouvertes, valves ; clapets, parfaitement synchronisés. Cela m’envahit, me dépasse et m’affole. Je n’ai aucun choix si ce n’est laisser monter la lave qui bientôt brûlera tout sur son passage, chair, parois, muqueuses. On croyait être une fille courageuse et organisée. On avait la certitude de tout maîtriser. Là on n’est rien qu’un tas. C’est la vie dedans qui fait le travail, la fille essaie juste de respirer. » (Brigitte Giraud, Avoir un corps, 2014, éditions Stock).

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)
Cet extrait, isolé, pourrait tromper : ce livre de Brigitte Giraud n’est pas consacré à l’enfantement, ni à la médecine – ni même seulement au corps, ni seulement au corps d’une femme, ni à la femme. Et là se tient toute la subtile réussite de l’entreprise : si le procédé, de raconter une vie du point de vue stricte de l’expérience charnelle, est habile, certes, astucieux assurément, ce regard-du-corps constitue avant tout un moyen, un véhicule, fictionnel autant que réaliste, des plus efficaces. Mais jamais le procédé ne s’en tient à sa seule réussite, jamais la formule, la bonne idée ne l’emportent, toujours d’avoir un corps permet de le dire et de donner à percevoir, de représenter, renouvelés, un morceau du monde, des bris d’époque, le récit d’une vie, d’une somme d’expériences.
Celle-ci, de la mise au monde, donc, depuis un corps de femme, nous est transmise en sa crudité, en sa puissance d’effarement : ce grand bonheur est avant tout (comme le sont parfois les grands malheurs), une somme d’effarements. Effarement extraordinaire, au cœur de la souffrance comme après le soulagement ; et de cet extraordinaire, par ce prisme-là, quelque chose nous est passé (et tant de clichés nous sont, bien sûr, épargnés, mais au-delà même, se font ridiculiser). Je n’aime pas utiliser l’adjectif juste, pour parler du langage, et plus encore en littérature, dont j’aime tant la puissance onirique ; mais cette précision, cette attention millimétrée aux sensations, exceptionnelles, frappent – c’est aussi qu’elles sont portées par une rythmique idoine, laquelle permet aux effets de contraste, irruptions prosaïques (« On croyait être une fille courageuse et organisée. On avait la certitude de tout maîtriser. Là on n’est rien qu’un tas. C’est la vie dedans qui fait le travail, la fille essaie juste de respirer. ») de continûment captiver.
Le livre trace une vie, depuis l’enfance (et les remémorations des jeux et logiques et prises et déprises de pouvoir, dès l’enfance, sont également très frappantes : mais il fallait bien choisir, et pour d’autres extraits je vous envoie chez l’ami Joachim Séné qui en fit sa propre lecture-prélèvement). La figure de garçonne est vive (on repense à la sauvageonne Nicole Caligaris, telle qu’elle se décrivait dans le Paradis entre les jambes (Verticales, 2013), par instants : « Ma mère dit qu’il y a une princesse enfermée dans la tour, une princesse avec une longue robe pailletée, il faudrait la libérer. Je n’ai pas prévu de princesse sur mon chantier, qu’on la zigouille ».), forcément (férocement) attendrissante, la jeune fille puis femme peu à peu moins gauche, les apprentissages (du sexe, de la moto, de la position « sociale », au travail), sont toujours, répétons-le, revus depuis le corps – lequel, en retour, est donné en son efficace : ici le corps n’est en rien une abstraction, une merveille vaporeuse, puisque toujours employé, mis en route, en branle, en circulation, en usage.
Et, merveille, jamais la fiction n’y perd, jamais notre désir d’ailleurs n’est déçu, jamais ce fabuleux mystère, avoir un corps, ne s’étiole.

(Brigitte Giraud, Avoir un corps, 2014, éditions Stock, Collection : La Bleue, Parution : 21/08/2013, 240 pages, EAN : 9782234074804)

 

 

Laurence Tardieu, L’écriture et la vie (entretien vidéo)

Rencontre avec Laurence Tardieu, à la Médiathèque de Saint-Jean-de-Monts, samedi 12 avril 2014 from Guenael Boutouillet on Vimeo.

J’ai rencontré Laurence Tardieu, puis les textes de Laurence Tardieu, en l’accueillant sur remue.net durant sa résidence à la FNAPSY, en 2012-2013.

La mise en ligne régulière de son immersion en ateliers, le récit de la prise de risque que ça constitue, sans omission du doute, toujours présent, m’ont été une piste pour entrer dans son oeuvre en cours. Ont aussi stimulé l’envie de la « proposer » comme auteure invitée aux bibliothécaires qui me font confiance.

Cette double invitation, à La Roche-sur-Yon puis Saint-Jean-de-Monts, m’est à chaque fois le prétexte et l’occasion de lire en profondeur un(e) auteur(e), pour non seulement inventer un dialogue qui soit à la fois « vrai » (une discussion qui en soit vraiment une, en n’omettant jamais sa part publique,  son destinataire multiple, une assemblée de lecteurs et lectrices attentifs) et qui se reconduise, différent mais tout aussi audible, le lendemain. De cet exercice il demeure toujours quelque chose, de spécial, dans le lien personnel à l’auteur, mais aussi, de par cette exigence spécifique qu’il requiert, très souvent : de (modestement) bons entretiens. Voici le deuxième de ce séjour, où nous traversons de nombreux aspects du parcours d’auteure de Laurence, ainsi que cette expérience d’ateliers, et son essai L’écriture et la vie (janvier 2014, éditions des Busclats).

Première trace qui en appellera d’autres, pour en redire de ce qui n’est pas dans cet entretien… A lire ensuite, L’incalculable apport, sur remue.net, article consacré au livre Une vie à soi (Flammarion, août 2014) dont Laurence nous fit ici cadeau d’une lecture en avant -première.

(Merci à l’équipe de la Médiathèque pour l’accueil, la fidélité, la captation vidéo, et les déjeuners en bord de mer ; merci à Laurence pour sa générosité et son attention).

Éléments bibliographiques :
Laurence Tardieu, romancière née en 1972 à Marseille, vit à Paris. Après des expériences de théâtre, elle se consacre exclusivement à l’écriture depuis la parution de son premier livre, en 2002.
Bibliographie
Elle a publié, depuis Comme un Père (éditions Arléa, 2002, rééditions Point Seuil), plusieurs romans aux éditions Stock, dont Puisque rien ne dure (2006), Un temps fou (2009), La Confusion des peines (2011) ; ainsi qu’une nouvelle, À l’abandon (Naïve, 2009).

 

Nagasaki, de Éric Faye (éd. Stocks, 2010)

faye(Reprise d’un texte paru sur remue.net le 18 août 2010)

C’est important, revoir, s’est-elle dit. Cependant, à peine était-elle parvenue à quelques dizaines de pas de la porte d’entrée que son sang s’est refroidi brutalement. Un écriteau « À vendre » pendait à la porte. Lourdement, brutalement, elle a dégringolé dans le temps, jusqu’à se retrouver à l’âge de huit ans, lorsque, pour la toute première fois, elle avait eu l’affreuse sensation qu’on lui arrachait un pan de sa vie. Un demi-siècle plus tard, ce souvenir était toujours douloureux. Elle avait donc huit ans, et ses parents et elles n’avaient pas déménagé depuis un an, quand, un soir de la saison des pluies, son père l’avait emmenée en promenade, malgré l’heure avancée et la moiteur. Mais il l’y tenait, et elle l’avait suivi. Ils étaient descendus à un arrêt de tram familier, dans leur ancien quartier. Là où, toute petite, elle courait sur les trottoirs avec ses premières camarades de jeu, sous la vigilance de Mme Kawakami. Et comme ils prenaient le coin de la rue, il lui a dit regarde bien, et tous deux ont regardé longuement et sans un mot leur ancien immeuble, éventré, béant, comme un plan de coupe dans les manuels de géologie ou bien comme une planche d’anatomie, avec ses pièces pour moitié dévorées par les engins de terrassement. Quoi ?! Elle apercevait, comme elle ne l’avait jamais pu, la chambre où elle avait passé ses huit premières années : de l’extérieur, composante minuscule d’une maison de poupée. Démeublée, par surcroît. Pour le reste, tout était là : le papier peint, les portes. Un évier pendait dans le vide. Pourquoi dépeçait-on sa haute enfance ? Qui se permettait ce sacrilège ? C’est la vie, avait répondu le père en la prenant dans ses bras, la vie, et elle s’était mise à pleurer. Je voulais te montrer « la maison » avant qu’ils achèvent de la démolir, lui avait-il soufflé à l’oreille.

C’est une histoire de dépossession – et partant, une subtile mise en doute de ce que ça représente et de ce que c’est, chez soi. Partant d’un fait divers remarquable, Éric Faye a tressé en cent pages, à peine, même pas, une fiction subtile, douloureuse et délicate. Le fait d’origine, rapporté par des journaux japonais en 2008 : un homme, (Shimura-San, ainsi est-il nommé dans le livre) vit seul – croit vivre seul, une existence lisse, sans aspérités. Et puis, de multiples micro-changements dans son environnement, dans son quotidien extrêmement balisé, sèment en lui un doute – première période du livre où Faye excelle à immiscer le fantastique par petites touches, l’orée du doute identitaire et du vacillement. L’affaire trouve sa résolution, croit-on, via la technologie : l’installation d’une webcam pour surveiller les lieux durant sa journée de travail lui permet de découvrir l’intrusion : celle d’une femme, laquelle n’est pas nommée autrement que comme la clandestine – puis comme l’accusée, car ceci ne se fait pas, qui s’assimile à un parasitage, de vivre chez l’autre à son insu, et il y aura procès.

On ne racontera pas tout pour ne pas gâcher et puis parce que ce serait réduire au pitch ce qui va ailleurs. Car dans la réduction du format opérée par Eric Faye réside un intérêt qui va bien au-delà de la glose sur la réappropriation des faits divers par les romans, ces temps-ci, et autres marronniers de la critique. Il en va autrement, là. Et le fait divers socle en appelle autant au littéraire, comme le développe François Bon ici.

On sait Éric Faye excellent nouvelliste. Mais on ne peut que se réjouir de ce dont il convient lui-même (et dont son œuvre témoigne, balisée par de grands courts textes comme « Je suis le gardien du phare », ou « Le Général Solitude » ), qui est qu’il est ici dans sa juste longueur. Car ces cent pages sont très densément peuplées : la construction laissant place à des ouvertures, l’espace y est agrandi. On ne peut que se féliciter de ce qui a été évité : et que Nagasaki, par exemple, demeure obstinément un lieu d’habitat, qu’aucune théorie annexe n’y soit développée sur ce qui s’est passé là d’historique et tragique, qu’on sait et qui hante ce nom propre, ouvre des failles, laisse la place aux fantômes. Laisse l’espace vacant, en somme, aux clandestins, parasites d’un lecteur ouvert (rêves, pensées, images, et souvenirs rattachés qui n’ont rien à voir et qui concernent chacun, dans l’informel de son espace littéraire propre). Solitude des open spaces et de leur continuum en appartement vide et solitaire (assez peu arpenté par Shimura-San pour y laisser un espace de vie et de circulation annexe, parallèle, à occuper) sont posées, sans développement, et les rapports se font.

Au résultat il y a dans ce livre une mélancolie légère et comme polie (à entendre doublement, comme : aimablement distante, non intrusive mais aussi : polie par le temps comme un galet par les eaux d’un cours d’eau). Et surtout cette –doucement– déstabilisante question du chez-soi, remis en cause par le postulat même de cette fiction : je crois habiter cet espace or que je le partage ; j’en connais les limites or elles sont relatives ; je crois être seul or je ne le suis pas.
Il y a que chez-soi manque. Qu’il ait été matériellement supprimé, qu’il ait disparu physiquement, comme dans l’extrait ci-dessus, ou non ; il y a que le chez-soi de chacun, est pour partie perdu, pour une part essentielle, puisque chez-moi c’est quelque part dans l’enfance.

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Nagasaki, de Éric Faye, éditions Stock, ISBN : 9782234061668, parution août 2010.