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Le to be continued en appel au vivant | Camille de Toledo, « Le livre de la faim et de la soif », Gallimard, février 2017

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« Je dois revenir, s’exclame le livre en s’ouvrant, nulle part, ici, en me tombant des mains. Non pas à l’origine, poursuit-il, car je l’ai beau chercher, je ne la trouve pas, mais avant, dans le creux incandescent de l’informe, entre le créateur, c’est-à-dire son siège, et la créature, ou plutôt sa plaisanterie – Mais de quoi parle-t  il ?–, et raconter comment c’est arrivé depuis ce mobile idiot de l’orifice d’où nous sommes sortis, nous et notre colonie verbeuse.Ne pas contredire Darwin, ni Moïse, ni Mahomet, ni les signes, ni  les singes, ni tous ceux qui ont un jour porté la préoccupation de là d’où nous venons, mais les inviter à ma table pour les faire parler. Et qu’ils parlent, parlent, nous divertissent, qu’ils racontent leur version de l’Histoire, que personne ne les interrompe afin que le flot de leurs paroles nous berce. Et peu importe la langue en laquelle ils s’exprimeront pourvu que la combinaison de leurs voix, de leurs dogmes soit un bruit pétaradant.  »

C’est un livre que nous sommes quelques-uns à avoir longuement attendu, tellement curieux de ce qui allait se produire après, dans le travail de Camille de Toledo  ; après la trilogie européenne conclue par son terrible et pourtant allègre Oublier, trahir, et disparaître il y a trois ans (dont on trouve des traces ici sur remue, mais dont aussi nous avions longuement parlé avec Camille et Mathias Enard, il y a deux ans à la Maison de la Poésie de Paris)  ; après les fragments de puzzle par ici disséminés, matrices de potentialités éparses comme aussi en propage Les Potentiels du temps (avec Aliocha Imhoff et Kantuta Quiros…)

L’Après est une question que nous pose chaque livre aimé, qui fait trace en nous et produit de l’envie, de la suite  ; question qui se redouble avec ceux de Toledo, qui, en sus de récuser affirmativement les théories déclinistes ou «  finalistes  » (cf. son opéra renversant Francis Fukuyama et sa « fin de l’Histoire  »), se plaît à entretenir des rapports de réversibilité fructueux, avec la mélancolie, la nostalgie, avec l’Histoire du Xxième siècle européen, d’où tirer matière et profit  ; à se servir des énergies paradoxales ainsi libérées pour aller de l’avant, pour faire de la marche une danse de retour à la vie  : Camille de Toledo, conteur paradoxal, danseur du vertige, est, en somme, l’exact inverse du joueur de flûte de Hamelin. Les morts sont mieux que ranimés, mieux que relevés, les fins sont mieux qu’annulées, ils sont repris, relancés, et surtout, entraînés à danser.

Le livre de la faim et de la soif est, avant toute autre de ses qualités (et il en recèle, en nombre), un livre d’histoires. Comme un pendant lumineux et mondial du tombeau européen que bâtissaient les «  ramifictions  » de «Vies potentielles  » (Seuil, 2010), ce livre (personnage principal) qui s’ouvre au fil de ses aventures, nous en narre d’autres, fables ouvertes qui se font signe – et auxquelles l’auteur continue de faire signe, rappelant les personnages inventés pour questionner leur devenir — un de ses motifs premiers, tels qu’il le rappelle dans les entretiens disponibles ici et là, est ce rapport d’enfance à la fiction  : que deviennent les personnages quand on referme le livre, s’interrogeait-il enfant  ? Et cette question initiale, dans sa naïveté admise, fait force motrice et courroie d’entraînement  : la liste des personnages accumulés, fait comptine, appel, et brèche. Le to be continued est un appel au mouvement, au vivant.

Le livre de la faim et de la soif, donc  : ce titre, déjà, frappe, par son association de figures élémentaires  : la faim, la soif (et à sa façon, déjà, le livre), ainsi triangulés, biaisent, se font aussi faussement désuets que faussement monumentaux. Et c’est ceci qui trouble d’emblée — rejouant en fait, si l’on y regarde de plus près, quelques options sus-évoquées  : la soif est en clausule, qui nous dit qu’il n’y a pas vraiment de fin (dont l’homophonie avec l’autre composante, la faim, appuie cet effet  : transformant la fin en faim et la doublant d’un renfort de soif est affirmer d’emblée que quelque chose ne finira pas de ce qui dans ce livre va se jouer). Il n’y a pas de retour regretté aux origines (que symboliserait le livre en tant que résistance aux flux, qu’objet idéal d’un Vrai en voix de dilution dans l’espace de l’écran), mais un aller vers… autre chose.

Car le livre, s’il est ici central (personnage principal de l’histoire qui nous est contée par son dactylographe  ; objet de digressions discrètes  ; figure symbolique car Le Livre c’est évidemment, aussi, le livre saint du culte monothéiste), est retors  : retors sont ses actes (le livre-personnage n’a de cesse de vouloir disparaître, s’autodétruire, sans y parvenir jamais), retorses ses interprétations  : la transgression, discrète et persistante, de certaines fixations du Religieux quand il se fait Politique (l’unité, la retour, la terre promise) sont un moyen plus qu’un objectif. Le renversement du texte saint le prolonge, le réinvente, l’augmente plutôt que de l’annuler. Prenons pour exemple une des fameuses histoires qui nous sont contées par le livre dans ce lvre.

«  Ce qui arriva aux poissons lorsque la mer fut fendue

Quand Moïse fendit la mer en deux, personne n’en parle, mais dans le désert, le désert qui avait brutalement remplacé la mer rouge, où étaient passés les poissons ? Sur la croûte de sable brutalement asséchée, les pieds de moïse foulèrent-­ ils un tapis de carpes, de loups, de soles, de mérous à l’agonie ? Est­ ce que les yeux des goujons, particulièrement ceux des mères grosses de leurs oeufs, maudissaient Dieu et toute sa lignée ? Est­ -ce qu’il y avait, par terre, entre les algues et les rochers qui avaient échappé au miracle, des moules, de fiers hippocampes qui criaient : « mer, reviens » ? Était­ -ce aussi effroyable que les restes de la mer d’Aral, en Russie, après que ses fleuves et affluents furent détournés pour les usines de la révolution ? Vit­ -on, abandonnées, des carcasses de chaloupes phéniciennes ? Découvrit­ -on une ville morte, l’Atlantide ou Troie, déportées ? Sur la plaine abyssale de la mer rouge, fut­ -ce un paradis pour les chercheurs d’or, les détecteurs de métaux ? Ou n’ était­ -ce que ça  : des poissons, victimes du miracle ? Des millions de poissons morts, une prophétie macabre ? De l’avis des meilleurs exégètes, aucun poisson, en fait, ne mourut. Les eaux étaient simplement retenues sur les côtés. C’était comme se promener dans les grands aquariums, Ocean Park ou Aquaworld. Le Peuple du livre pouvait voir, à travers les parois du miracle, les poissons nager. Ils pouvaient, au fil de l’exode, dénombrer les espèces, admirer ceux qui avaient les couleurs les plus vives et crier à l’approche des squales, lesquels se heurtaient aux parois du miracle comme s’il y avait eu, entre eux et la voix divine, un mur infranchissable. Les enfants, à la suite de moïse, se réjouissaient et criaient  : « Adonaï ! Adonaï !  », inconscients du danger, de la fin imminente du miracle qui aurait pu survenir. Les parois auraient bien pu exploser. L’eau de la mer retomber sur eux. une lame gigantesque les emporter tous. aveugles au danger, les enfants tiraient sur les bras de leurs parents qui, eux, souhaitaient se dépêcher pour suivre à la lettre ce qui était écrit. Ils cherchaient, les braves, des restes de la Loi parmi les pierres des fonds marins devenus, pour eux, le chemin d’Adonaï. Ils cherchaient à ramasser les pierres de la Loi éparpillée, pour la relire lorsqu’ils seraient, après bien des péripéties, arrivés dans la maison de leur foi. Ça donnait lieu à de fameuses disputes. « Regarde, maman, disaient les enfants, le joli squale. » Et la mère  : « Oui, très joli, mon chéri. mais il faut y aller maintenant. » Ce à quoi Moïse, autoritaire, répondait : « Dépêchez-­ vous, les armées de Pharaon arrivent. » « Mais ils veulent regarder les poissons, répliquaient les mères. Comment leur en vouloir ? » Alors Moïse, qui avait bien compris le pouvoir des sentences et de la peur, menaça  : « Bientôt, les parois du miracle se refermeront et la mer sera rouge de leur sang. »

Dans le cœur des mères, ce fut l’inquiétude, la terreur. elles tirèrent les bras de leurs enfants pour les faire avancer. Mais il y en eut un, le fils d’Ismaël, qui, de colère, s’arracha à la main de sa mère et se mit à courir. Ismaël, hélas, n’eut que le temps de crier à son fils  : « reviens ! reviens !  » Mais l’enfant courait, voulait rester auprès des poissons. Il l’avait dit à sa mère  : « Je ne veux pas aller à Jérusalem. » (…)

Esprit d’enfance, on l’a dit au-dessus. Mais formidable hypothèse, jonction, bifurcation depuis le texte saint, réinventé par ces idiots magiques que sont les mômes. Il y a une question posée au Livre, qui, loin de le récuser, réinstaure la Fable, le fabuleux comme possible nécessaire. La Terre perd de son pouvoir de fixation si l’on s’attarde à contempler la mer – et mieux, les poissons, leur si placide in-expressivité, cette béance formidable qu’ils disent, idiots inutiles essentiels. Il faut imaginer Moshe heureux, est-il écrit ailleurs. Et c’est ce bonheur-là, bonheur potentiel et bonheur du potentiel, bonheur du renversement des dogmes et des enclosures, par le jeu de la fiction, qui est offert au lecteur, lecteur souvent perdu mais jamais lassé de l’être, et sans cesse repris par la main – et par la fable.

Renversant Hamelin, Toledo joue l’air de flûte à l’envers, comme en antidote, et marche à l’envers (tel cet «  homme qui suivait ses pas  », un autre de ses personnages de fable), en un vertigineux mouvement de relance. Le livre de la faim de et de la soif, à la façon dont son livre-personnage ne parvient pas à en finir de lui-même, est une nouvelle maison des feuilles, qui s’agrandit de l’intérieur. Parce que le lecteur, perdu, guidé, pris par la main, contaminé par la fiction multiplicatrice, se voit insuffler cette faim et cette soif, faim d’ouvrir des brèches et potentialités neuves, soif de n’en pas finir d’imaginer, de produire  :

des images,

des mondes,

des enfances agrandies.

Camille de Toledo, Le livre de la faim et de la soif, éditions Gallimard, février 2017, à lire et consulter également le dossier spécial sur remue.net.

Ci-dessous, les ressources audio et vidéo déposées sur remue à cette occasion :

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Pour fêter la sortie de son roman – Le Livre de de la Faim et de la Soif (Gallimard, 2017) Camille de Toledo, avec remue.net, à la Maison de la Poésie de Paris, nous invitait chaleureusement à croiser nos mondes, hybrider nos histoires, entremêler nos mythes, nos langues — le 22 février 2016, entre 20h et 21h.

Cette soirée Remue.net, conduite par Guénaël Boutouillet, qui s’entretient avec l’auteur, aura été ouverte et close par deux lectures musicales de haute volée. Le tout en vidéo ci-dessous.

PART I / LES PREMIERS MOTS DU MONDE : lecture et percussion, avec Yi-Ping Yang.

https://player.vimeo.com/video/205764263

PART I / LES PREMIERS MOTS DU MONDE from Toledo Archives on Vimeo.

PART II / ENTRETIEN

https://player.vimeo.com/video/205775974

PART II / ENTRETIEN from Toledo Archives on Vimeo.

PART III / LE JOUR OÙ LE LIVRE FUT SAUVÉ / Clôture : lecture et violoncelle, Valentin Mussou…

https://player.vimeo.com/video/205769649

PART III / LE JOUR OÙ LE LIVRE FUT SAUVÉ from Toledo Archives on Vimeo.


PART IV — ENTRETIEN bis, à Nantes, à la librairie Vent d’Ouest, jeudi 23 février 2017 (AUDIO)

Poursuivre… Reprendre une conversation (tenue publiquement la veille) tout en en redisant certains éléments fondamentaux, est un drôle d’exercice ; il faut veiller à ne pas oublier certaines choses déjà dites (mais ailleurs) tout en laissant la place à un nouveau fil, de nouvelles logiques, un nouveau chemin… Mais ce livre est tellement vaste, vaste de possibilités narratives comme interprétatives (il gagne assurément à être re-lu), qu’il se joue aussi quelque chose dans la re-lance. Gageons que ces deux discussions en entraîneront encore d’autres, souhaitons-le, encourageons-le…

https://www.mixcloud.com/widget/iframe/?feed=https%3A%2F%2Fwww.mixcloud.com%2Fgu%25C3%25A9na%25C3%25ABl-boutouillet%2Fcamille-de-toledo-le-livre-de-la-faim-et-de-la-soif-gallimard-2007-entretien-gb-f%25C3%25A9v-2017%2F&hide_cover=1&mini=1&light=1

Guénaël Boutouillet – 2 mars 2017

Les grands espaces de la (mini) fiction (Christian Garcin, Patrick Devresse, sur remue.net)


©patrickdevresse

Les grands espaces de la (mini) fiction

« « Les choses ne sont pas telles qu’elles paraissent être », voilà, c’est là que ça se joue, de façon toujours différente. » (Christian Garcin)

Parmi ce qui me remue sur remue, il y a toute une part « pro » reliée aux résidences en Ile-de-France – laquelle n’exclue nullement des découvertes (Luc Bénazet et sa lecture de la poésie, Dimitri Bortnikov et le souffle de sa phrase…) ou l’approfondissement de la relation à des auteurs dont je suis le travail de longue date (Pierre Senges est là-bas mais aussi ici ; Emmanuelle Pireyre là-bas mais ici également), mais il y a aussi celle que l’on parvient à continuer de faire en dépit des diverses obligations, la part d’investissement « gratuit », celle qui nourrit la revue de création et, en moi-même, la part curieuse, lectrice.

En 2015-2016, ce qui m’aura peuplé le plus sont ces mini-fictions, proposition de Christian Garcin, écrivain, et de Patrick Devresse, photographe : un dialogue inédit entre formes, et si simple dans sa formulation : un texte, une image.

Si simple et si profond dans ses possibilités de relance du sens et des possibilités (de rêverie, de spéculation, de questionnement) : il n’y a jamais à proprement parler un principe, une contrainte directrice – ni dans le texte ni dans les photos : le texte est court, les photos en noir et blanc, ok. Mais au-delà, les modes de conversation entre les deux médiums sont variables, et l’art du bref, que Garcin maîtrise si bien, joue de contrastes : du très-très bref, à la vie dépliée en une page (non sans une douce ironie, souvent), il y a une infinité de nuances : comme si le métier, la technique, le savoir-faire (réels : il y a comment dire quelques dizaines de textes et livres déjà derrière), ne prenaient jamais le pas sur la surprise.

Reprise ici, non pas de l’ensemble – que vous pouvez retrouver ici –  mais de cette belle soirée à la maison de la poésie de Paris, début juin dernier, pour remue, qui concluait ce cycle : lecture de Christian, projection de Patrick. Un bien beau moment

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En 2015 et 2016, chaque semaine ou presque, a paru sur remue.net une « mini-fiction » : l’association concertée d’une photographie de Patrick Devresse et d’un texte de Christian Garcin.
Cette année de mini-fictions nous aura offert un panorama de cet art si particulier du bref, en lequel Garcin est passé maître : épiphanies, digressions, , interstices, réflexions scientifiques et poétiques : le genre est ouvert ; comme est ouvert le dialogue entre l’image et le texte.
Découvrons ensemble ce travail grandeur nature, par une lecture-projection

Soirée proposée par remue.net (www.remue.net), en partenariat avec la Scène du Balcon (www.scene-du-balcon.com).

Lecture par Christian Garcin – podcast

http://remue.net/audio/2016/lectureminifictions.mp3

Les photos dans l’ordre de la lecture

Disputatio

La lorgnette

Drôles de dames

La fin des fantômes

Tuyaux

Les sardines

Dans la cabane

Champions

Jalousie

Phobie

La joie

Astres

Vision

Les abysses

L’esprit de sérieux

Dialogue



christian garcin©patrickdevresse, autoportrait fantasmé©patrickdevresse, patrick devresse ©sébastien jarry

Christian Garcin est écrivain, à lire notamment sur remue.net – lire en particulier cet entretien paru en août 2014,à la parution de Selon Vincent (Stock). Christian Garcin est auteur de nombreux livres chez de nombreux éditeurs – on se référera à l’excellente bibliographie du site des non moins excellentes éditions Verdier, ainsi qu’à sa notice wikipedia, pour en saisir l’ampleur.

Patrick Devresse est photographe. De lui, Dominique Sampiero dit : « Patrick Devresse est un homme qui regarde. Qui scrute doucement le réel autour de lui. Comme ça. Mine de rien. Et même parfois qui baisse les yeux en souriant. L’esprit ailleurs. Comme si poser une vigilance sur le monde et vivre étaient intimement liés. »
Voir son site http://www.patrickdevresse.com/, et son parcours personnel.

Et nous n’avons même pas parlé de Tolède… (rencontre avec Mathias Enard et Camille de Toledo, podcast)

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 Et nous n’avons même pas parlé de Tolède…

Mathias Énard, Camille de Toledo
Vertiges, vestiges – Nos Europes évanouies, à venir.

Une conversation animée par Guénaël Boutouillet, pour remue.net et la Scène du Balcon, à la Maison de la poésie. Une rencontre dans le cadre d’ « Une Saison de lecture » organisée par La Scène du Balcon.
Vendredi 23 janvier 2015, 20h, Maison de la Poésie de Paris.
Lire la présentation de cette soirée.
Lire le dossier que remue.net consacre à Camille de Toledo.
Un grand merci à tous.

Je l’avais annoncée ici, cette soirée préparée pour remue.net – écoutez-là.

Podcast à l’écoute :

 http://remue.net/audio/2015/enarddetoledo.mp3

Cette discussion est donc à entendre ici même mais surtout sur remue, où sont venus s’adjoindre des éléments complémentaires (la vidéo de Sécession diffusée pendant notre discussion, un texte inédit de chaque auteur). Merci encore à la Maison de la Poésie de cet accueil impeccable, incluant équipe et boss (Olivier Chaudenson) présents et souriant, jolies loges, bouteilles d’eau et verres de vin (tous les fondamentaux dépliés avec Yann Dissez lors des sessions de formation « accueillir un auteur » données ensemble, impeccablement là) et suivi technique impeccable, diffusion vidéo et captation son nickel, du boulot rondement mené.
Et le boulot on l’a fait – ce on inclusif est modulable : il est collectif : les deux auteurs ont été au rendez-vous, ont répondu à cette proposition avec souplesse et générosité, l’ont discrètement préparée, orientant le dialogue qui est le leur, leur conversation suivie, quotidienne ou presque, vers cette transcription publique. C’est ce qui fit de cette discussion on stage (laquelle présente, comme tout passage sur scène, sa part d’artifice nécessaire) un moment spécial, un moment d’attention extrême.
Le on est modulable, disais-je, car les places sont à la fois tenues et mouvantes, dans un tel dispositif. Je suis sur scène avec les auteurs, et nous parlons ensemble, circulant de thèmes en motifs préalablement évoqués (partiellement concertés, car il doit demeurer une part accidentelle, de la vie en somme) depuis que je leur ai suggéré cette rencontre-là, il y a six mois environ ; mais je suis aussi le simple témoin (témoin affiché comme celui qui écoute, mais aussi témoin technique, signal lumineux rouge qui balise, indique, ouvre et ferme le propos).
C’est préparé oui, et la peur est à la hauteur de l’envie – d’une telle rencontre on l’est l’auteur (ou le producteur, l’éditeur ; du moins, on participe pleinement à sa création), et la place mouvante-qui-doit-être-tenue on la répète, on la remâche, elle tournait en phrases dans ma tête entre mercredi et vendredi. Je n’avais pas de questions écrites, seulement des motifs, tressés et reliés dans un jeu mental incessant. J’ai répété, oui – j’ai répété au sens propre, au dedans de moi, des phrases qui ne furent pas inscrites pour ne pas avoir à les anônner laborieux, mais que ce qui invite, présente, propose (ce propos liminaire, si contraignant, il faut dire qui est qui sans s’appesantir, en même temps qu’ouvrir des brèches dans le discours, poser des jalons pour la suite), des phrases dont il demeure des segments (dont des fragments aussi se hissèrent jusqu’au micro),
je voulais notamment signifier à quel point dans ces deux œuvres dissemblables, résonnent certes des motifs et échos, nombreux, mais aussi des architectures étonnantes, des dispositions formelles singulières, des formes, oui – je voulais parler de l’ampleur et de l’ambition, historiques, conceptuelles, culturelles, géographiques, frappant à la lecture (et plus encore à la relecture attentive) des deux œuvres, et redire qu’il ne suffit pas d’affirmer l’ampleur et l’universalité (ou la littérature-monde), pour que le texte fasse monde et génère une ampleur croissante dans la représentation que s’en fait un lecteur, qu’il faut une assise d’où décoller, un entrelacs mal visible (heureusement) de formes qui permette ce décollage.
Je voulais aussi les faire parler des monuments, de leur rapport retors à cette question – l’ai fait. Mais nous n’avons pas tant parlé du train, pourquoi et comment le train, véhicule de la fiction et décor autant que symbole multiple,
Et nous devions parler de Tolède, de ce rapport-là, si ténu et si dense, d’origines et de perspective – nous en avons parlé en amont, et, j’espère, en reparlerons dans l’avenir.
Immense merci à eux deux de m’avoir permis d’inventer cela ensemble,
Et de l’accès enrichi que ce remâchage-là m’offre à leurs textes, que, je crois, pouvoir le dire, off stage, j’aimais déjà auparavant, que j’aime maintenant infiniment – to be continued, donc, sous les formes qui s’inventeront.

Bibliographies Camille de Toledo a étudié l’histoire et les sciences politiques à l’IEP de Paris, ainsi que le droit et la littérature à l’université Sorbonne-Censier. Il a poursuivi ses études à Londres, à la London School of Economics, puis à la Tisch School de New York pour le cinéma et la photographie. En 2005, il entreprend l’écriture de Strates : une archéologie fictionnelle. Sur les quatre livres de cette tétralogie, deux sont parus : L’inversion de Hieronymus Bosch (éd. Verticales 2005) et Vies et mort d’un terroriste américain(éd. Verticales, 2007). Camille de Toledo est aussi l’auteur d’essais mêlant les écritures et les genres : récit autobiographique, critique, micro-fictions, dont Visiter le Flurkistan (PUF 2008),Le Hêtre et le Bouleau (Seuil, 2009), et l’Adieu au xxe siècle, (2002). Toledo est traduit en Espagne, en Italie, en Allemagne, aux États-Unis. Au printemps 2008, il fonde la Société européenne des Auteurs — Europaïsche Gesellschaft der Autoren — The European Society of Authors… — pour promouvoir une culture de toutes les traductions. En mars 2011, son roman en fragments, Vies pøtentielles, (Seuil, 2011), paraît, suivi de De l’inquiétude d’être au monde, chez Verdier en 2012, et de Oublier, trahir, puis disparaître (Seuil, 2014). Mathias Énard a étudié le persan et l’arabe et fait de longs séjours au Moyen-Orient. Il est l’auteur, chez Actes Sud, de : La perfection du tir (2003, Prix des cinq continents de la francophonie ; Babel n° 903), Remonter l’Orénoque (2005, adapté au cinéma en 2012 par Marion Laine sous le titre À cœur ouvert), Zone (2008, prix Décembre, prix du livre Inter), Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (2010, Prix Goncourt des Lycéens, Prix du livre en Poitou-Charentes 2011), Rue des Voleurs (2012, prix Liste Goncourt / Le Choix de l’Orient », prix de la Cité de l’Immigration 2013, et prix Publicis du roman News 2013). Et par ailleurs, de Bréviaire des artificiers (Verticales, 2007) et L’alcool et la nostalgie (Inculte, 2011 ; Babel n° 1111).

Mathias Énard, Camille de Toledo Vertiges, vestiges – Nos Europes évanouies, à venir. (une soirée remue.net, 23 janvier 2015)

16 janvier – J’en reparle un peu, car c’est dans une semaine, qu’il est encore temps de réserver, que nous serons dans la grande salle de la Maison de la Poésie, que les auteurs m’ont confirmé leur acceptation (enthousiaste) de ma proposition de se lire mutuellement à voix haute (et que donc nous aurons toutes les piles les plus fraîches dans l’enregistreur, hein), que j’ai plein de nouveaux textes de Camille de Toledo inédits (comme celui-ci) à mettre en ligne sur remue, qui vont accompagner la montée d’angoisse préalable, la muant en joie & inquiétude, en hâte sans précipitation. GB

Remue.net, rappelons-le, est un site animé en un collectif, et comme tout collectif, dépend des énergies investies par chacun – lesquelles, on le sait, dépendent des forces disponibles à y investir – lesquelles, on le sait, dépendent de l’écho avec ses préoccupations les plus intimes. Sébastien Rongier, avec la soutien de la Scène du Balcon, nous a ouvert cette porte depuis des années, des soirées remue.net (voir les annonces ici, en écouter les traces ici), qu’il nous a ouverte plus grand encore cette année avec cette nouvelle dimension d’accueil (à la Maison de la poésie de Paris, donc, à partir de 2015). Dans ce cadre, j’ai déjà questionné Camille de Toledo il y a deux ans (à l’écoute ici), mais ce dialogue-là, que je n’avais pas pu mettre en place durant Atlantide l’an passé (dommage pour eux, dommage pour les Nantais), me titille. Nombreuses raisons à l’envie en moi si forte de cet échange, ci-dessous évoquées dans mon texte de présentation, au-delà (mais depuis, mais avec) l’amitié qui lie les deux hommes : nombreuses et allant croissant depuis, car depuis l’on s’est mis au travail, découvrant ce qui n’était pas encore lu, relisant ce qui le fut il y a parfois longtemps : et les liens semblent déferler, confirmations du pressenti, comme esquisses in-envisagées. Ravi de ressentir ce moment-là, de bonheur au travail, qui console de toutes les inquiétudes pro et perso (car on en est bien peu de choses), de toutes les frustrations, faux espoirs, vessies grimées sunlight. Se placer au coeur, à l’intersection, ouïr ce qui n’avait pas été ouï encore – c’est aussi une forme d’écriture, par devers soi. À titre d’exemple, juste une évidence, dont je n’avais pas même connaissance au moment d’instinctivement lier (en conviction intime, affirmée, quasi féroce, une vraie lubie) : je guettais le temps de lire Tout sera oublié, magnifique collaboration de Mathias Enard avec le peintre Pierre Marquès ; j’en savais assez peu, histoire de ruines, récit de l’après. Et sa lecture, cette semaine, outre de me frapper pour raisons personnelles (parce que  dedans,Sarajevo, et que Sarajevo, comment dire, j’y ai un chrome), mais aussi, parce que son exergue, la voici :

Tout sera oublié. Absolument tout. (Camille de Toledo, Le Hêtre et le Bouleau)

L’exergue, et le titre donc (quand même) citent – poursuivent – de Toledo. Je ne le savais pas, juré-craché, et ça m’enchante. Et ça promet. (mais ça ne fait pas que promettre : déjà, ça agit). —–

Mathias Énard, Camille de Toledo Vertiges, vestiges – Nos Europes évanouies, à venir.

Une conversation animée par Guénaël Boutouillet, pour remue.net et la Scène du Balcon, à la Maison de la poésie. Une rencontre dans le cadre d’ « Une Saison de lecture » organisée par La Scène du Balcon. Vendredi 23 janvier 2015, 20h, Maison de la Poésie de Paris.

Mathias Énard, depuis La Perfection du tir (paru chez Actes Sud en 2003), enchaîne des livres dont chacun semble, au premier abord, une remise en question, formelle et narrative, du précédent. Mais au-delà de cet étonnement premier (et trompeur), le fil qui relie ces romans est celui aussi qui tend cette vaste ambition, littéraire, historique, formelle : entre tropisme méditerranéen et traces des conflits balkaniques, entre Histoire longue et bascules du temps présent, le roman d’Énard est européen, d’amplitude et d’humeurs ; il est d’Europes, oserait-on ajouter face à sa multiplicité, témoin, appel, d’une Europe hybride, métisse – vivante.

Vivante est aussi l’inquiétude, celle d’être au monde (titre de son livre paru chez Verdier en 2012), que Camille de Toledo met en question et partage, au long de ses livres et interventions, qu’elles soient collectives (le SUEA, le projet Sécession) ou individuelles. Ce bel étonnement, qui nous saisit, face à ce qu’écrit de Toledo, quelles qu’en soient les résonances et ramifictions, cet étonnement poignant aussi, souvent, de plus en plus, à mesure que son chant prend, chant d’entre-les-langues, d’entre-les-ruines, dont Oublier, trahir, puis disparaître (paru au Seuil début 2014) donnait la pleine mesure, fait écho à cette Europe complexe et plurielle traversée sans pause par les personnages de Mathias Énard.

Lister ce qui les relie serait fastidieux, entre ce goût commun pour le multilinguisme, qui les mène d’Espagne (où de Toledo retraduit lui-même de nouvelles versions de ses livres) à Berlin (où ils vivent chacun, pour cette année, au moins). De multiples échos, dont nous nous efforcerons de capter les tonalités. En amicale complicité. (GB)

à la Maison de la Poésie de Paris, vendredi 23 janvier en soirée (horaire non encore confirmé). Maison de la Poésie, Passage Molière, 157, rue Saint-Martin – 75003 Paris M° Rambuteau – RER Les Halles // Infos et réservations, tél : 01 44 54 53 00, du mardi au samedi de 14h à 18h.

Bibliographies Camille de Toledo a étudié l’histoire et les sciences politiques à l’IEP de Paris, ainsi que le droit et la littérature à l’université Sorbonne-Censier. Il a poursuivi ses études à Londres, à la London School of Economics, puis à la Tisch School de New York pour le cinéma et la photographie. En 2005, il entreprend l’écriture de Strates : une archéologie fictionnelle. Sur les quatre livres de cette tétralogie, deux sont parus : L’inversion de Hieronymus Bosch (éd. Verticales 2005) et Vies et mort d’un terroriste américain(éd. Verticales, 2007). Camille de Toledo est aussi l’auteur d’essais mêlant les écritures et les genres : récit autobiographique, critique, micro-fictions, dont Visiter le Flurkistan (PUF 2008),Le Hêtre et le Bouleau (Seuil, 2009), et l’Adieu au xxe siècle, (2002). Toledo est traduit en Espagne, en Italie, en Allemagne, aux États-Unis. Au printemps 2008, il fonde la Société européenne des Auteurs — Europaïsche Gesellschaft der Autoren — The European Society of Authors… — pour promouvoir une culture de toutes les traductions. En mars 2011, son roman en fragments, Vies pøtentielles, (Seuil, 2011), paraît, suivi de De l’inquiétude d’être au monde, chez Verdier en 2012, et de Oublier, trahir, puis disparaître (Seuil, 2014). Mathias Énard a étudié le persan et l’arabe et fait de longs séjours au Moyen-Orient. Il est l’auteur, chez Actes Sud, de : La perfection du tir (2003, Prix des cinq continents de la francophonie ; Babel n° 903), Remonter l’Orénoque (2005, adapté au cinéma en 2012 par Marion Laine sous le titre À cœur ouvert), Zone (2008, prix Décembre, prix du livre Inter), Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (2010, Prix Goncourt des Lycéens, Prix du livre en Poitou-Charentes 2011), Rue des Voleurs (2012, prix Liste Goncourt / Le Choix de l’Orient », prix de la Cité de l’Immigration 2013, et prix Publicis du roman News 2013). Et par ailleurs, de Bréviaire des artificiers (Verticales, 2007) et L’alcool et la nostalgie (Inculte, 2011 ; Babel n° 1111).

pour nous, pour tous ? (une question d’entre-langue) | sur Camille de Toledo (et alentour)

mc-2014-09-05

Ous pour nous, pour tous ? (une question d’entre-langue)

Ous pour nous, pour tous ?

Je ne résous pas la question, ce lundi matin, et la pose à l’auteur, ou plus précisément, je choisis nous mais me demeure un doute à la mise en ligne, que je vais tenter de dissoudre en lui demandant.

J’ai choisi nous en fonction du contexte, lequel est ce passage

_ous, écrivains reliés à nos traducteurs dans un réseau de textes, entre les langues.

Et nous me semble appeler une communauté d’ombres vives quand tous serait plus absolutiste, même si je sais l’universalité de l’affaire, et donc subsiste un doute, et ce doute m’amène à questionner Camille, l’auteur, lequel me répond illico

« C’est comme à la bataille navale, mais dans le texte, la lettre manquante , comme dans « translate the wor_d » était dans mon esprit un « n » pour « nous, écrivains reliés »….

« Mais falta mia, la lettre manquante est un blanc ouvert à Tous »

Et nous sommes au cœur de la question. La lettre manquante était manquante (et ces textes-là sont sans coquille ou quasiment, c’est dire aussi de la précision d’écriture de ce qui m’est mis entre les mains, hors autres qualités), la lettre manquante devait manquer, la lettre manquante est un espace (de pensée) dans une espace (typographique), une pleine potentialité.

Camille de Toledo, puisqu’il s’agit de lui, est affairé, au cœur de son chemin d’écriture(s) singulier, par des questions collectives. On a parlé, sur remue.net de TLhub, du SUEA (notamment dans cet entretien), on reviendra bientôt sur le projet Sécession – en attendant et en cet instant, du question quant à la lettre manquante, je m’affaire à la mise en ligne de ce troisième fragment d’un puzzle, que Camille me fait le plaisir de disperser/rassembler sur remue.net par mon entremise, selon cette logique ambivalente (du moins selon les critères régissant le livre imprimé) de l’édition web : où dispersion et rassemblement sont conjoints, puisque les textes sont rassemblés en un même point, quand leur enchaînement est délinéarisé : que de surcroit l’objet physique livre étant effacé, l’idée de fermeture, de clôture (d’un cycle, d’un récit, d’une relation) reste virtuelle. Virtuel : Le terme est fourre-tout et son mésusage à la hauteur de la surdose que nous subîmes de « virtuels » avenirs, débuts années 2000 : Le livre n’est pas virtuel, l’assemblage de textes qui reliés composent un ensemble ne l’est pas plus – c’est l’idée de leur fin , en partie, s’évanouit.

C’est très étonnant, même (et plus encore, plus finement, plus profondément) à la longue, à force d’habitude, après des centaines d’article édités en mon nom ou pour d’autres, sur différents sites – ce mystère-là ne cesse de (doucement) pétiller pour et en moi : ces livres ouverts, entamés, publiés (et pour ce, dûment édités, ainsi que l’échange au-dessus le souligne) en ligne, demeurent – et demeurent ouverts.

Et que ces pièces d’un puzzle, dans leur manière de lier, dans leur mode d’appel, dans la si étrangement suave mélancolie de leur langue, sont à lire, absolument, mais aussi pour ces raisons-là, sus-évoquées.

C’est ici.

  et un extrait :

« Parce que nous ne pouvons nous résoudre à entrer dans la vie en nous jetant dans la tombe. Parce que nous devons, malgré tout, exister et courir, comme les gamins qui jouent, désormais, dans les allées du Holocaust Denkmal à Berlin. Jeux d’enfants sur le tombeau du judaïsme européen. Terrains vagues de l’Europe changés en monolithe, en lieux de mémoire. Jeux d’enfants dont j’ai tissé une petite nouvelle qui a pour titre Un trou dédié à Dieu. Je la relis aujourd’hui. Le cimetière – entendez le Denkmal – avait ouvert à l’endroit de l’ancienne partition… Des touristes nombreux, colorés, profitaient du soleil pour pique-niquer sur les tombes. Dans les allées en creux ou en collines, à l’ombre des stèles, se perdant, se chamaillant, piaillant, des enfants jouaient à chat perché. »

La nuit remue, septième édition

Depuis 2006 remue.net organise ses « Nuits », plusieurs heures de lectures publiques pour découvrir des auteurs amis : à chaque fois une fête. Les traces des précédentes éditions (sons, images, vidéos) sont ici.

La nuit remue, épisode 7, coordonnée cette année par Sébastien Rongier et moi-même, se déroulera le samedi 15 juin 2012 à la Bibliothèque Marguerite-Audoux de 18h30 à 22h30. Elle est proposée en partenariat avec la Scène du Balcon – et merci vraiment à eux & à Mathieu Brosseau, responsable chez Audoux, qui a tout fait pour rendre cette exfiltration du centre Cerise possible.
Bibliothèque Marguerite Audoux
 / 10, rue Portefoin / 75003 Paris 
 Tél : 01 44 78 55 20 bibliotheque.marguerite-audoux[arobase]paris.fr

Pas peu fiers – (Nuit remue 2013 – liste des auteurs invités)

La nuit remue n’est jamais la même – il pourrait paraître étonnant de ne s’en pas lasser, de cet événement, qui ne se préoccupe ni de grossir ni de muter, qui jalonne et incarne ce qui se fait dans par autour et surtout sur ce site. Les nuits remue me font un collier de souvenirs, toutes uniques, et je ne crois pas, entre ces souvenirs, avoir de préférences : j’ai pourtant été lecteur, organisateur, spectateur, simple spectateur ajouterait-on si l’on s’imaginait qu’un spectateur puisse être simple ou lambda, de ces nuits successives. La proposition vaut par son extrême densité (le format très court : 8 minutes, des lectures, y incite) et variété – sans pour autant qu’on s’éparpille ; il y a dans ces listes d’auteurs une façon d’approche du contemporain, hors clivages proésie & poses, une curiosité réelle et donc : implacable. Remue.net est un collectif qui la soigne, sa curiosité, par une exigence attentive. D’ores et déjà, pas peu fiers de vous les présenter, ceux de cette fois-ci – le lien mène vers leur production sur remue.net. Car tel était le mot d’ordre, pour cette édition : que le programme fasse rigoureusement écho à ce qui fut publié, tenté, expérimenté sur et par le site durant cette saison. Cliquez donc, puis venez – mais si vous cliquez, vous viendrez, car il y a dans cette équipée promise de telles promesses d’intensité…

Sereine Berlottier (accompagnée par les musiciens Jean-Yves Bernhard et Philippe Caillot) / Sarah Cillaire & Anthony Poiraudeau / Laurent Colomb / Frédérique Cosnier / Anna de Sandre / Dominique Dussidour / Jean-Paul Galibert / Cécile Guivarch / Sabine Huynh / Yun Sun Limet / Christophe Manon / Philippe Rahmy / Lucien Suel / Lucie Taïeb / Jean-Marc Undriener / Cosima Weiter.

Programme & déroulement – en cours d’élaboration.


Jocelyn Bonnerave, « Le hoquet comme technique d’écriture »

À propos de L’Homme bambou, paru aux éditions du Seuil (collection Fictions et Cie, janvier 2013, ISBN 978-2-02-109824-2)

(Chronique également parue sur remue.net)

On ne reviendra plus en arrière      on voit bien tout du dessus, maintenant      Grande Galerie            Ménagerie allée de platanes qui chuchotent jusqu’à la Seine qui ne nous trahiront pas      planqués sur ce toit      on était là-dessous      on ne reviendra plus sous terre maintenant c’est      hors sol      la lumière      le grand été sur Paris      sur le Jardin      la Ménagerie      sur toute la chaîne du soleil à la viande à la merde      à la terre à ton cul      d’amour            c’est la grande lumière      ici en hauteur contre parapet

(extrait de L’homme bambou, page 239)

Les résidences, on le sait, sont pour les auteurs un temps partagé, entre écriture et rencontres, entre soi et l’Autre, selon des lignes de partage fort mouvantes, poreuses : le lieu nourrit l’écriture de l’auteur, il constitue l’espace où l’inclure, d’où l’élancer, pour un temps. S’il n’y a que rarement commande spécifique d’un texte à l’issue, mais plutôt autorisation à tenter, à risquer l’immersion, par l’effet de ce temps alloué (lequel manque cruellement dans nos vies et leur économie), il y a souvent, plus tard, un livre qui vient, dont cet espace-temps fut le site d’édification. Et dans le texte, les rapports apparaissent, proches ou lointains, avec ce qui constituait le projet initial de résidence.
Mais rarement résidence (de surcroît aussi courte, deux mois de l’hiver 2011 passés au Museum d’Histoire Naturelle) n’aura, autant que celle de Jocelyn Bonnerave, nourri, constitué, engendré un roman paru ultérieurement (2 ans plus tard, c’est-à-dire, a minima, le temps ordinaire de conception d’un livre, délai qui vient lui aussi contredire l’idée de commande). L’espace-temps de cette résidence constitue littéralement le livre, sur de multiples plans : le Museum d’Histoire Naturelle est un des lieux principaux de l’action (y compris lors d’une course-poursuite finale, mais aussi sa source de documentation, consultée dans le texte et en amont par l’auteur – et la documentation est primordiale dans la manière romanesque de Jocelyn Bonnerave : elle est la ressource, le thème (dans ce livre-ci, L’homme bambou, où la mutation vers la plante du narrateur permet de questionner la botanique, la zoologie, les neurosciences, tout comme dans le précédent, Nouveaux indiens, par le jeu d’une intrigue habile, enquêtait autant sur l’anthropologie que sur l’affaire criminelle dont il était question).
L’action, donc, résumons-la : un jardinier, basé en Ariège se voit pousser une protubérance, qu’il prend d’abord pour une queue, extension hyper-animale, qui s’avère en fait être végétale, puisqu’il s’agit d’une pousse de bambou – prologue d’une transformation plus globale. C’est entre instituts privés et scientifiques (d’où ce passage prolongé au Muséum d’Histoire Naturelle) qu’il va naviguer ensuite, pour tenter d’appréhender l’ampleur de cette mutation. Maïa, une étudiante en archéologie, va l’assister dans cette (en)quête – façon de convoquer un autre domaine scientifique, façon aussi d’étudier la raideur du bambou, sa verticalité.

il faut maintenant te creuser mais j’avance timide, me reviennent avec un frisson les images de ce documentaire sur les tamanoirs, avant de plonger dans la fourmilière leur fabuleuse langue en ligne et comme intelligente, ils sortent d’énormes griffes courbées à l’assaut, quel flot de pensée venue de plus ou moins loin à différentes vitesses, et toutes ces images c’est étonnant, d’habitude la pensée s’arrête dans le plaisir, on oppose toutes ces chose, le corps et la tête, le muscle et l’esprit, c’est un peu idiot on n’est quand même pas des canards qui courent encore la tête arrachée, le cerveau est dans le corps après tout mais il y a toute une tradition comme ça qui les sépare, et là moi je pense à tombeau ouvert en plein élan de corps portant, comme si ça ne venait plus d’en haut, comme si les images étaient pulsées par le sang, et je ne suis pas en train de m’envoyer des fleurs hein, il y a un aspect très négatif à tout cela, cette espèce de parasitage fatigant, la preuve, aux pieds de la fille que j’aime je reçois la visite surprise d’un jeune tamanoir de documentaire, griffes en avant, pourquoi ? (extrait de L’homme bambou, page 53)

On l’entend, l’écriture de Jocelyn Bonnerave est stimulée par la chose sexuelle, laquelle, au-delà d’être un thème récurrent dans ses deux livres (Nouveaux Indiens vibrait déjà de quelques scènes fort incandescentes), fait sève et lanceur, une énergie qui porte le mouvement de la langue, en relance la vigueur. On le lit, aussi, dans le passage ci-dessus (« on oppose toutes ces chose, le corps et la tête, le muscle et l’esprit, c’est un peu idiot on n’est quand même pas des canards qui courent encore la tête arrachée, le cerveau est dans le corps après tout »), que les liens priment, l’union, même cahotique, des choses et des mots, de la chair et de l’esprit. Me revient alors un aspect, anecdotique a priori, mais marquant, à mieux y regarder, et ne serait-ce que par sa singularité, de la pratique d’écriture de Bonnerave : durant sa résidence au Museum, m’a-t-il dit, il écrivait debout, avec un pupitre, comme on chante ou comme on se bat, en somme. Son écriture est un geste érigé, elle se dresse. La verticalité est son motif, son origine, sa direction.
Ces liens entre les concepts, entre les disciplines ; le Museum en tant que décor et lieu d’échanges, de savoirs et de paroles ; sont aussi symbolisés par une double mutation du personnage principal : en même temps que de se voir peu à peu innervé de bambou, en même temps donc que change son corps, son esprit spirale et vire : ce sont des voix étranges, un flux poétique, entrecoupé de blancs (voir la citation en haut de page) qui lui tournent en tête, et dont il questionne l’origine. Un des savants lui fait le récit d’un colloque auquel il a assisté, des années auparavant :

« (…)je m’ennuyais beaucoup jusqu’à ce qu’une dame d’un certain âge, venue de Bombay, je crois, prenne la parole en commençant par lister les données de base sur les cellules végétales, ce qu’on apprend en fin de lycée, vous voyez. Elle avait fait son Powerpoint comme tout le monde, mais c’était des grossissements au microscope électronique, magnifiques sur écran géant, les photos des petites cases qui constituent l’épiderme de n’importe quelle feuille avaient dû être traitées par un logiciel tout récent, on était comme plongé dans la chlorophylle. Bon, je trouve que votre transcription ressemble incroyablement à ce genre de découpage, d’entrée ça m’a troublé en vous lisant, très bien, mais on n’est pas des poètes. Il faut se méfier des analogies. Pourtant, je suis encore troublé de vous entendre dire que les blancs entre vos mots sont des parois poreuses, et que les adjectifs limitant et traversant vous paraissent aussi adéquats : ce sont à peu près prononcés par cette même dame pour décrire la communication cellulaire végétale. (…)
Dans l’histoire de la vie, l’animal s’est construit autour d’une cavité intérieure – cavité très tôt remplie de sang, très tôt rythmée par un cœur, qui distribue presque immédiatement informations et énergie à tous les points de l’organisme, et très vite orchestrée par un rachis, c’est-à-dire un système nerveux central c’est-à-dire mon fonds de commerce. Au lieu de ça, dans les plantes de ma dame indienne, on trouve des cellules séparées par des parois à la fois limitantes et traversantes, entre lesquelles les informations circulent lentement. »(extrait de L’homme bambou, page 209)

… Des cellules séparées par des parois à la fois limitantes et traversantes, entre lesquelles les informations circulent lentement… La reconfiguration envisagée par le biais du végétal, qu’expérimente Bonnerave, nous enseigne et excite autant qu’elle éveille les intérêts avides des industriels : l’hypothèse réveille le poète et rappelle le philosophe – et nous reviennent alors entre les mains quelques notes posées sur remue.net durant cette résidence :

« Au réveil, j’apprends que le hoquet est encore un signe du lointain passé dans notre corps, peut-être pas une « structure vestigiale » comme celles déjà évoquées ici, mais un mécanisme archaïque : développé par les animaux amphibies pour trier entre leurs deux sources d’alimentation en oxygène – le clapet servait à empêcher l’eau de passer lorsqu’ils passaient en mode aérien. Deleuze a écrit des pages définitives sur la littérature et le bégaiement. Je suis maintenant persuadé qu’il faudrait aussi empoigner le hoquet comme technique d’écriture. »

L’Homme bambou, paru aux éditions du Seuil (collection Fictions et Cie, janvier 2013, ISBN 978-2-02-109824-2)

Camille de Toledo (un récit subjectif)

toledo
[Recevant et questionnant Camille de Toledo pour et avec  remue.net, vendredi 5 avril au Centre Cerise, dans le cadre des soirées remue.net avec La Scène du Balcon, il m’incombait de lui poser des questions, mais également de le présenter au public du Centre Cerise. L’exercice est de synthèse et de simplification, les deux sont choses possibles, faisables et déjà faites par ailleurs, mais : l’énumération à l’oral eût été empesée, ou du moins, je la  présumais, ressentais telle. Toute tentative de résumé des pourquoi et des comment observables à l’œuvre et dans l’œuvre dudit Toledo risquait d’anéantir l’étoilement actif, l’intelligence lumineuse de ces correspondances nombreuses : il m’aurait fallu parler comme un pearltrees, il m’aurait fallu devenir un étoilement de phrases et d’idées, perspective métaphysique mais audacieuse. J’ai donc écrit ce  court texte de présentation, également écoutable sur remue.net.]

 

Récit subjectif — Ça me commence en octobre 2012, à Nantes, où durant Midi-Minuit nous sommes une quarantaine, soir tombant, assis sagement sur des chaises premier âge et coloris variés d’une école maternelle de centre-ville, écoutant Camille de Toledo lire L’inquiétude d’être au monde, son fascinant chant paru cette même année chez Verdier, l’écoutant nous le lire, images, Ettore, sensations, Terrore, sans façons ni effets, assis comme nous sur sa chaise premier âge la couleur je ne sais plus, de cette école maternelle de centre-ville, et ce moment-là de ce soir-là est de ceux qui se comptent, quelque chose nous est offert, à quoi nous participons : il étoile, nous brillons ;

Ou non, ça me commence plutôt, me commence aussi,  fin 2010, quand découvrant, parmi les dossiers des nouveaux auteurs résidents en Ile-de-France, le projet d’H-anthologie de Camille de Toledo, nous sommes assez stupéfaits Patrick et moi de cette appartenance de fait au corpus Général Instin, reversion du H en fantôme, vertige, vertige aussi des potentialités poétiques et spéculatives de cette résidence ;

Ou non plus, ça me commence printemps 2011, quand ses Vies Pøtentielles (fiction parue au Seuil) me vient entre les mains :  potentielles avec un ø barré, celui de l’alphabet finnois, qu’on retrouve dans Utøya, l’île du drame qui fonde l’inquiétude, ces vies sont de fiction, sont des micro-fictions, ramifictions comme lui les nomme, et sont doublées de leur exégèse (commentaire, explication) et de quelques genèse (chant, typographié) ; ces vies, toutes dramatiques, sombres, hivernales (et plus encore, l’intrication de leur exégèse), brillent dans ce printemps tardif. On ne sait jamais exactement où commence notre rapport à une œuvre, cet appétit hybridé, longue traîne intime qui nous ramène et re-commence.

Ce qui recommence c’est un bel étonnement, face à ce qu’écrit Camille de Toledo, quelles qu’en soient les résonances et ramifictions, un étonnement poignant aussi, souvent et de plus en plus (Il n’y a pas, d’un côté, l’histoire de mes morts, et, de l’autre, l’émiettement de nos vies. D’un côté, la vie réelle, et de l’autre, l’imagination. Tout s’enchevêtre, tout s’enchâsse, et si je ne reconnais plus mon père, si je me sens si loin de ma mère, je ne crois pas que la psychologie soit d’un si grand secours. C’est le sens de notre savoir qui déteint sur ma peau. Ma tête se brise ni plus ni moins. Et le lieu depuis lequel j’écris est la réplique de notre vacillement. (in Vies Pøtentielles)), c’est d’une poigne qui ne vous prend pas à la gorge ni ne vous met sous coupe, ce vibrant étonnement  tient étonnamment : libre.

Camille de Toledo, tentons de résumer, a écrit : 7 livres et un opéra, mais son site (le si bien nommé Archives) en ouvre tant d’autres, des pièces de l’œuvre en cours : formes avec images, notamment, dont des films, anthologies de photos de lieux inusités, installations avec logiciels, traductions en espagnol de ses deux romans qui sont devenues les originaux ;

Camille de Toledo c’est aussi : le TLhub, outil informatique dédié à la traduction collaborative , La société européenne des auteurs, deux projets où les langues, multiples et traduites, font centre et lien, et cette question est pour lui centre et lien, citant Umberto Eco : « La langue de l’Europe, c’est la traduction. »

Et puis cet opéra, dont nous avons eu la chance d’accueillir des bribes, traces, fragments, images et textes, sur remue.net : La chute de Fukuyama, créé la semaine dernière salle Pleyel, opéra pour six langues (les langues, encore), sur une musique de Grégoire Hetzel, dont il nous lira, ce soir, des extraits.

Nous raconter tout serait impossible,

Nous lire l’intégralité de ce qu’il a écrit tout autant,

Mais ce que je lui ai proposé c’est de lire, et raconter, puis lire, et raconter, et ainsi étoiler ces questions qui sont siennes et qu’il nous désigne autres,  neuves – sa parole toujours neuve, toujours profonde, est à entendre sur remue.net.

à l’écoute : Cette vitesse qui électrise le livre, entretien avec Arno Bertina (rencontre remue.net)

©Arno Bertina

« Cette vitesse qui électrise le livre », entretien avec Arno Bertina.

Joie d’animer cette rencontre remue.net , vendredi 22 février 2013 à 20 heures au Centre Cerise. Elle s’ajoute à une liste longue, qui constitue une histoire, en entier écoutable en ligne, un vaste territoire de passionnantes ressources (de Markowicz au clou dans le Fer, de publie.net à Hélène Cixous… en attendant Camille de Toledo ou les éditions Quidam au mois d’avril.)

Le travail (modeste) de mise en ligne pour lui, sur un blog dédié (Sebecoro Chambord, blog de résidence à Chambord), a amplifié encore mon intérêt (déjà vif) pour son travail & son audacieuse façon d’y réfléchir, de réfléchir au texte, dans le texte (de fiction, de roman, c’est son endroit, lui semble-t-il, pour des raisons qu’ensemble on questionnera aussi, ce vendredi), sans alourdir ce texte. J’écrivais, suite à une séance d’atelier numérique, il y a quelques semaines, à la propos de la ruse déployée par ses jeunes participantes, ceci :  » Il y a cet aplomb et cet aller-de-l’avant, même allant contre : un aller droit devant soi incluant ses forces contraires. Il y a l’écriture qui s’invente, toujours, dès lors qu’elle sait s’arrêter – s’arrêter sans cesser d’avancer. » Et relisant cette phrase, je sais qu’il y a Bertina, dedans, en sous-texte (même si l’atelier, lui, partait de Manon), sous-texte oui, qui me signale au passage que : ce travail-là, de questionner des écrivains, il écrit en vous en préalable, vous griffonne en dedans, mais encore, que : me plaît, et marque vif, cette très personnelle agrégation de « contraires », ou de disparate, en fluidité, qu’agite Arno Bertina, qui agit Arno Bertina. Hâte donc, à ce vendredi, et un-petit-peu-peur, comme toujours lorsqu’on a hâte.

Captation audio de ce débat

Cet entretien porte sur l’ensemble de son travail ; sont lus à haute voix par Arno Bertina des extraits de Je suis une aventure (Verticales, 2012), La Borne SOS 77 (Le bec en l’air, 2009, en collaboration avec L. Michaux), Numéro d’écrou (Le bec en l’air, 2013, en collaboration avec A. Michalon), ainsi que du blog Sebecoro-Chambord.

partie 1 – Je suis une aventure, La Borne SOS 77.

http://remue.net/audio/2013/bertina1.mp3

partie 2 – Numéro d’écrou

http://remue.net/audio/2013/bertina2.mp3

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(Présentation sur remue.net)

« Il y a des difficultés, c’est très construit, c’est hyper construit, mais pour autant ça s’écrit dans une espèce de fluidité. Pourquoi je tiens à cette idée ? Pour prouver que ce n’est pas si cérébral que ça. L’image de Stendhal écrivant à cheval – évidemment c’est une image, il n’y a pas de réalité derrière cette image – c’est vraiment une image qui me parle. Je cherche ça en écrivant (Anima motrix ou Je suis une aventure) : que le lecteur lui-même puisse être embarqué, c’est-à-dire avoir le sentiment d’être sur une machine qu’il contrôle peut-être à certains moment, comme une moto, et peut-être qu’à d’autres moments il ne la contrôle pas trop, comme un cheval… L’idée est de proposer des vitesses au lecteur, et que ces vitesses aient quelque chose d’ébouriffant, de joyeux. »(entretien pour Hors sol)
« L’ordre qui me donne envie de danser quand il se manifeste n’est pas celui qui apaise une angoisse personnelle, mais le signe d’une vitesse – ce qui est tout le contraire d’une force réactionnaire. La joie ressentie ? La vision n’est pas passée sous le nez ; on est parvenu à lui emboîter le pas. L’ordre réactionnaire est une fin : il faut que le réel cesse de bouger. L’ordre d’un texte est un moyen, le moyen de la vitesse, qui n’est pas loin d’être une fin en soi, c’est-à-dire l’empreinte, le fumet, le souvenir d’une vision qui a traversé le cerveau. » in SebecoroChambord)

Sebecoro Chambord, blog de résidence à Chambord. ;
Un entretien en trois parties avec Benoit Vincent dans l’excellente revue Hors Sol.

Rencontre remue.net, vendredi 22 février 2013 à 20 heures au Centre Cerise

46 rue Montorgueil 75002, métro Etienne-Marcel, Sentier, Les Halles.

Entrée libre et gratuite.

Réservation souhaitée au 01 42 96 34 98 ou par mail à scenedubalcon3[arobase]aol.com. et groupe facebook consacré à cette soirée.


Arno Bertina
Bibliographie

Le dehors ou la migration des truites, Actes Sud, 2001, roman. – Appoggio, Actes Sud, 2003, roman. – La Déconfite gigantale du sérieux, Lignes/Leo Scheer, 2004 (sous le pseudonyme de Pietro di Vaglio), essai/fiction. – Anima motrix, Verticales, 2006, roman. – Anastylose, Fage, 2006, farce archéologique (en collaboration avec B. Gallet, Y. De Roeck et L. Michaux). – J’ai appris à ne pas rire du démon, Naïve, 2006, fiction biographique. – Une année en France, Gallimard, 2007 (en collaboration avec F.Bégaudeau et O.Rohe), essai. – Ma solitude s’appelle Brando, Verticales, 2008, récit. – La borne SOS 77, Le bec en l’air, 2009, fiction (en collaboration avec L. Michaux). – Énorme, éditions Thierry-Magnier, 2009, photoroman pour ados (avec le collectif Tendance Floue). – Dompter la baleine, éditions Thierry-Magnier, 2012. – Je suis une aventure, Verticales, 2011

Présentations sur le site des éditions Verticales ; et sur le site des éditions Actes Sud.

Ce jour-là (par les élèves du lycée Nobel, Clichy-sous-Bois, avec Tanguy Viel (éditions Joca Seria)).

couv-ce-jour-là-1

(Reprise d’une chronique publiée dans Encres de Loire n°62, 15 décembre 2012)

« On a pris le RER D jusqu’à Saint-Michel puis le E qui mène tout droit à la gare du Raincy. On a vu le bus 603 arriver alors on a couru pour le prendre. On s’est assis tous les deux vers les places du fond, on papotait et on riait. C’est à l’arrêt Gambetta que j’ai aperçu une silhouette qui ressemblait à celle de mon frère. Il avait l’air de courir pour essayer de rattraper le bus. Mais Ryan m’a dit qu’il fallait que j’arrête de m’inquiéter pour rien. »

Du rythme, des images, des détails : l’art du roman tel que Tanguy Viel le pratique suppose d’embrasser, en une globalité, des éléments si hétérogènes qu’ils donnent à voir une copie du monde extérieur, une mimesis qui sache, dans le même mouvement s’absenter : tension entre une pratique de la représentation assez poussée pour nous faire voir (entendre, sentir) en même temps que de se faire oublier pour nous emporter, bouleverser, renverser littéralement (équilibre dans la tension dont Paris-Brestétait un magnifique exemple).

Ce jour-là est, littéralement, le cadre temporel de ce roman collectif, impulsé puis monté et orchestré par Tanguy Viel, écrit par les lycéens de Clichy-sous-Bois  : une journée passe, narrée par de multiples voix. Ce chœur est celui d’habitants de cette ville de banlieue dont le nom, seul, depuis 2005 et les événements tragiques qui s’y déroulèrent, charrie en nous son lot d’images forcément incomplètes, réductrices. Immense défi que de se prêter à ce jeu-là en collectif, celui de la conception d’une intrigue via les matériaux texte produits par les lycéens : Tanguy Viel, écrivain, est ici, de par ses exigences littéraires & romanesques, nécessairement posé à une place qui s’apparente à celle du cinéaste : à la fois monteur, directeur de la photographie (ainsi, le merveilleux apport au récit que constituent ces inserts contemplatifs, descriptions du jeu des marées, de la mer, des ciels normands) et producteur.

De ce jour-là, ce qui nous présenté, global, hétérogène, c’est la vie, c’est la ville – les deux observées au plus près  : s’y jouent des drames et de ces faits qu’on dit divers, cruels éclats dans la masse inerte du quotidien partagé. Les récits efficacement articulés produisent un machine narrative qui marche. Et les multiples points de vue du récit, subtilement tressés, jouent collectif, se mêlent, pour rendre une sorte de conscience globale, un point de vue circulant.

«  Donner forme à la ville ne participe pas tant d’une logique d’enracinement que d’une logique d’entrelacement, comme s’il s’agissait de rétablir un équilibre, en ouvrant un horizon, là où la verticalité des grands ensembles, semble obstruer durablement la perspective, pour donner à voir l’identité d’un lieu et des personnes qui le traversent, s’y croisent et l’habitent.  »,

écrit Viviane Vicente sur remue.net à propos de ce travail de longue haleine, pour lequel Viel s’est rendu hebdomadairement, une année durant, dans cette ville à lui inconnue. Il a fallu user de tout son art romanesque pour permettre à l’ensemble d’émerger, puis lui donner une forme tenue – tension entre les deux places, d’éveilleur et de producteur, comme en écho à cette tension entre récit et poiesis évoquée ci-dessus)

«  Fort de ce cadre narratif, il devenait soudain possible d’ausculter la ville ou d’en prendre un peu le pouls, en tout cas la perception par sa jeunesse, d’où elle vient, ce dont elle rêve.  »

Au résultat, au bout de l’exigence si composite et spécifique qui présida à ce travail de longue haleine, un livre à mettre entre toutes les mains, qui dépasse les objectifs assignés et rencontre un bel écho médiatique, dont on se réjouit.

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Ce jour-là (éditions joca seria, 2012), ISBN 978-2-84809-209-6 / Voir aussi la rubrique consacrée à cette résidence sur remue.net

Vingt-trois | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : remuer

Un site. De littérature : du flux, et du fond. Ce que je martelais, zigzaguant (zigzags de notre parole, son flot heurté, lorsqu’elle est plus ou moins publique et entraînée, remuée, par les mots autres assemblés en intelligence), aux amis remueurs autour de la table du centre Cerise, durant cette assemblée générale de l’association qui régit le site remue.net.

Flux et fond. Non que la formule soit définitive, inoubliable – non, me resteront le pont entre l’ancien et le nouveau monde de Laurent ou notre seule ligne éditoriale est l’exigence d’Éric, mais mon doublon flux & fond, je n’en doute, mutera en autre, plus ramifié et plus précis. Mais il n’empêche, que, sur cette différence-là, je ne cesse de m’ébaubir, en plaisante surprise toujours renouvelée : cette aisance d’une architecture web à s’éditorialiser en capillarités m’émerveille réellement, concrètement, comme émerveillent les premières publications, bascules en un clic d’une esquisse-chantier à un article publié (émerveillement dont il demeure toujours une trace, chaque publish en appelant à ses ascendants). Le simple fait qu’un site, comme remue, recèle plusieurs milliers d’articles, rassemblés en dossiers, ou rubriques, ou revues & assemblés encore autre par liens internes & mots-clés, peuvent se lire (& être rappelés, ou modifiés) en ordre chronologique ; & que toute url ait sa place unique quand tant de chemins peuvent y mener, qu’il ne tient qu’à nous de tracer ou défaire : le web, en somme, en son architecture expansive (solide & fluide, fond & flux).

Ce qu’il apporte au geste éditorial, ce qu’il enrichit par avance, qu’on commence juste d’explorer.

Le livre enrichi, le voici, c’est un site.

Vingt-deux | sur | quatre-vingt-dix-neuf : Confère

Il y a en ça comme en toute chose un avant, un après. D’avoir parlé de ce qu’il faudrait en entier on n’en rêve pas, nulle envie d’ailleurs d’être entier, d’être rassasié. D’avoir fait tous les liens, glissé habile, passements de portes sans racler rien, du flow à une touche de balle, on en rêve peut-être un rien plus mais sachant bien qu’on rêve, que ce rêve de texte dicté par les sens (par tous les sens, ensemble) et formulé mature, il nous tient à la barre au boulot l’œil avide, rivé sur tous les mots, siens, autres – il demeure un prétexte.

De se dire qu’on a parlé, que ce n’était pas si sot, qu’on a passé les portes, certaines à soi-même essentielles, en raclant certes un peu mais : rien d’impardonnable – on reprend.

Au départ, la question posée par cette journée pro à Rennes me perturbe, communication de la littérature, j’entends Versus : lisant communication, pense « de masse », sors mon gourdin : il y a un inconciliable, là-dedans, il y a conflit dans les termes &

& ce conflit-là m’intéresse.

J’entame. Lis le poème intitulé pour le 19 avril, d’André Markowicz, mis en ligne le matin même, comme chaque semaine, qui se clôt par « il reste leurs / voix éclatées sur la / pierre râpeuse / et la surface lisse de / l’air, élément second. » Je parle de fb, de tw, des statistiques inspectées en aval, de la nécessité pour moi chaque fois relancée de faire entendre cela. Je cite ensuite Kafka, « Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous», exergue tatouée sur l’envers de mon front tant je l’ai vu gravée sur le premier remue.net, depuis des années. Parle d’irréductible. & de l’ailleurs absolu que c’est, de l’antithèse du publicitaire & des slogans en viatique : tout cela ne positive pas, décidément pas. Et que la mettre en ligne sert la littérature, en la donnant à lire, publique ; que l’agglomérer constitue ressource (une arme) ; et réservoir pour relancer. Et que là où l’on nous serine nouveauté, rupture, basculement (travaillant la peur pour stimuler les business appariés), j’y vis continuité : continuer de rendre possible l’émergence du texte, encourager à sa lecture, encourager les multitudes de textes, de lectures, & dans la multitude encourager au choix, aider, ouvrir, passer.

Se sentir apaisé, en accord – mais savoir, par avance, qu’on le sera bien moins, & qu’il nous hérissera nous horripilera (ses mots pas où il faut, ses phrases interminées), le type qu’ils ont enregistré.

Plutôt : écrire (continuer. Reprendre.)

Vingt | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Un évitement.

Re. Pour continuer il faut reprendre : les événements qui ne font pas fil, leur cours dont l’écoulement ne fait pas fleuve, il faut reprendre & simplement & seulement s’y remettre, relancer la machine corrodée par toutes les pluies d’un tiède été, s’y remettre comme si la veille c’était tout près, comme si la veille datait d’hier & non d’il y a tant de semaines, repartir comme si nulle stase, alors que se sont refermés les dossiers, finis : finis les ateliers en prison (mais ça n’en finit pas comme ça comme d’un claquement de doigts, non, à coup sûr on y reviendra), les débats à La Baule & finies les vacances même glissées entre, fini tout & qu’on a repris, travaillé : travaillé à préparer le terrain du travail prochain en classant pesant jaugeant les sédiments du travail récent. Cette bizarre fluidité, grumeleuse, enlaçant les projets : laborieusement achevés dans l’ombre naissante des projets à venir, et les projets : à venir, dont la pièce maîtresse on la trouvera, se rassure-t-on, dans la résolution des achevés. Reprise sans qu’il y ait eu déprise, en somme, l’endroit juste laissé en jachère, puisqu’ayant aussi écrit ailleurs : cet article tout en strates, éloge à DeLillo qui m’est si cher, m’a valu un évitement : je n’ai pas simplifié ma tâche, j’aurais pourtant pu en : citant Houellebecq, qui un jour affirma quelque chose à propos de la mort qui serait un bruit de fond permanent pour nos vies contemporaines, semblant sans le citer résumer Bruit de Fond du dit Don DeLillo : citer m’eût simplifié la tâche, gagner quelques heures de compulsives recherches au cœur du livre et de ma mémoire pour n’au final dénicher que ce passage bien moins catégorique: «–Et si la mort n’était qu’un son ? dit-elle./ –Un son parasite. / –Un son que nous entendrions pour toujours, tout autour de nous. ». Je n’ai pas cité Houellebecq, j’ai évité : par mauvaise foi peut-être (sans doute) (sans le moindre), comme un ado revêche qui refuserait de porter des marques ; j’ai choisi de ne pas, par désir d’enfouissement, pour me replonger dans le livre (désir comblé, j’y suis allé et ne cesse d’en retourner les terres depuis) ; j’ai évité Houellebecq et son arrangeant résumé pour autre chose, aussi, dont on n’a l’idée qu’une fois qu’elle s’est écrite : qu’en l’occurrence, résumer, clarifier, simplifier, n’aurait facilité qu’une fuite, n’aurait rien résolu (juste : aurait fait mine). J’ai cité, évoqué, cité & recité Don DeLillo, quitte à m’y perdre &, par cet évitement confortable (à sa façon), n’ai pas résolu beaucoup plus, mais m’y suis perdu plus juste.

Huit | sur | Quatre-vingt-dix-neuf : Campagnes (1).

Mon général – est-ce Christophe Manon, auteur d’une Missive du Conseil autonome à l’adresse d’Instin qui m’y fit penser, est-ce que huit textes sans G.I, cela aurait fait trop – Mon général. Votre avancée en moi s’est faite souterraine, ces temps-ci, mon général, tranchées en pointillés. Huit textes, j’y reviens, sans G.I, auraient fait trop ; assurément, c’est que le lien est fort inscrit, en moi, entre écriture & Instin. Précisons, Le Général Instin, dont je ne ferai ici l’historique, c’est ici, ou : ici. Ou : ici. Le mot instinct, d’ailleurs, s’est fait dépouiller de ses prérogatives, à force. Est pour moi, hors d’usage. Instin, dit, phonétiquement produit, ne me dit plus que : Général. C’est un fait. Non le moindre. Frappant & signifiant mais signifiant quoi du phénomène Instin : force oppressive comme celles qui seules nous défont de nos langues ? Ou à l’inverse, force de résistance & reprise & collectivisation lexicale ?

Je ne vais pas, pour la quatrième fois, tout vous dire. Car j’ai tout dit, & par deux fois, du Général Instin, puis tout redit. Je pourrais vous redire encore. Je pourrais faire, refaire, le récit le plus fidèle (la fidélité se répète par principe) des évènements (le mot évènement nous arrête). Je pourrais dire : le général Instin est une autorité, une autorité défiée – par jeu. Mais le général Instin n’est pas un jeu, il est ce qui précède le jeu, l’ordonne & le provoque, ce qui le lance – de travers. Le général Instin est une dérègle du jeu, un dé biseauté qui lance ce mouvement centripète zigzagant, trajectoire irisée selon laquelle se propage le programme (suite d’opérations) Général Instin. Le général est la propagation en même temps que l’entreprise de propagation, il est le corps & l’armée, la fonction & l’organe, le général progresse en s’appropriant, à l’exemple de ce mot, « progresse », un lexique, des codes & des voies militaires, les déjouant – Instin est la règle d’un jeu si l’on décide d’entendre dans jeu ce qui voile une roue par exemple. Instin est une arme enrayée, une armée à la marche voilée, une armée clopinant, marchant d’un grand train de déroute, le général règle & rerègle, infiniment & infinitésimalement, ce jeu, Instin voile nos roues pour que leurs ombres, pendant qu’elles tournent, tracent d’étonnantes armoiries, comme on en voit dans les tavelures du vitrail du cimetière Montparnasse.

Le monde en bouche-mentale | (« Fondrie », de Jean-Pascal dubost)

(reprise d’un article publié sur remue.net le 18 novembre 2004)

On ouvrirait le livre, laisserait faire le hasard. Et, tomberait par exemple sur ça :

EXTRACTION
Car il te faut de l’effort et souffrir et
de la sueur, avoir sous les ongles du
sable, noir (à moulage, et laisses-y,
même quand tu vas le dimanche aux
cèpes, s’y mêler la terre et tâche de
ne pas trop y penser mais de faire
comme fichtre on te dit, forge de
toutes pièces !

Au travail. Au travail la langue, pour dire un peu du travail, pour donner signe et trace, d’un travail et de son lieu désertés, les faire vifs or qu’absents. C’est tout le projet de Jean-Pascal Dubost dans ce livre, « faire revivre », prendre langue et racine, exhumer un monde déjà tôt disparu, rebalancer du feu et du fer là où traînent cendres et rouille tristes. « Mais voilà : je n’ai aucune culture ouvrière, je ne connais rien au monde ouvrier, je n’ai jamais travaillé à l’usine, ni mis les pieds dans une fonderie en activité, même pendant ma résidence ; ce qui m’a permis d’écrire et d’approcher mieux et le lieu et les hommes qui y souffrirent, c’est le lexique, et uniquement le lexique, ainsi que quelques recherches documentaires. » Très bien, mais alors, comment ? Comment, ça :

GUEULARD
Tout tout en haut des fourneaux tu
grimpes, et sans toucher dieu t’y
brûler ni repeindre à ta façon par là
le ciel et la terre épanches la fonte
liquide brute pour que ça coule,
qu’elle coule jusqu’entre des briques
réfractaires où là du vent par des
tuyères s’amène alimenter ton feu ça
chauffe, ouh ça chauffe, et ça chauffe
bien, comme t’y penses beaucoup,
beaucoup, beaucoup trop, à ton Univers !

Comment ça, cette « ambiance » dans le texte, qui fait qu’on y est plus qu’en visite, plus que si chaque action était dite, chaque infime partie du décor méticuleusement décrite. Ce n’est pas un texte d’ambiance, illustratif, non, véritablement l’ambiance est dedans, incrustée, graisse et rouille qui ne s’en iraient pas même si on frottait des heures, l’ambiance est constituante, la fonderie en constante apparition. Ce n’est pas non plus la documentation qui fait (même si, elle aide), ni l’écoute et l’empathie (même si, elles aussi, aident), c’est la langue qui, travaillant dans ces inflexions-là, parle de ce travail-là et uniquement — d’où, pour tous ceux, les plus nombreux, qui n’ont jamais grand jamais, fait sidérurgiste, l’étrange « exotisme » de ces textes.

D’où aussi, la reconnaissance évidente des quelques-uns qui y ont été — Jean-Pascal Dubost m’a déjà raconté sa rencontre, aux « Lectures sous l’arbre » de Cheyne, avec un ancien ouvrier qui refusait de croire en l’absence de « vécu vrai » là-dedans. Au-delà de l’anecdote, ce témoignage est exemplaire de la réussite de l’opération — c’est bien là comme plus, c’est autre mais là. Ce n’est pas restitution c’est re-création d’un monde effacé. Sans pour autant l’avoir connu, sans physiquement rien en savoir, Dubost s’y est frotté.

Inventaire
Des auteurs immenses (Rabelais, Perec…) et des remuants non des moindres (Bon, Beistingel…) ont creusé cette idée, la force de l’inventaire — cherchant à dire le monde on l’éprouve déjà autrement. Étrange biais, grande idée de la littérature, sans doute, dans ce biais. Le livre, ici, Fondrie, est carrément bâti sur un glossaire, une « tentative de » glossaire (comme toute liste est une tentative de liste), les mots mystères sont énumérés — il y a un même un appendice au glossaire, à la toute fin. Les inventorier, les mots :

[Ex-Prieuré Extraction Hotte Bocard Patouillet Gueuse Machines Javelotte Gueulard G.E.L.I.T.A.D.U.R Foyer Ringard Moule Objets Masse Cubilot Plaque Gant Casque Carbone Fiche Habitats Entrepôts Opera Arbuste Souvenirs Emblème Poèmes Fonderie]

donne un indice de ce qu’est l’écriture de Jean-Pascal Dubost, de ce qui la fonde :
« La jouissance, elle est dans la rebuffade, elle vient quand me vient une tournure ou un mot d’ailleurs et qui m’excite et que je peux prendre et m’approprier et reprendre et fondre dans mon rythme ! La jouissance, elle vient du frottement, quand « les mots réussissent » (Éric Sautou). Le sentiment d’avoir pu imposer ma voix dans la langue imposée, voilà bien ce qui me réjouit et fait de notre relation une relation bien conflictuelle car, biffant, c’est la langue que je biffe et ça me fiche un petit enthousiasme d’extrême dans l’épigastre, intense et bref ; bref ; et tarrabin et tarrabas. » Quitte à jongler avec les dictionnaires et lexiques les plus excentrés, les plus particuliers, afin de parler sonore.

Frottements
Ces mots, mots isolés dans leur usage et origine précis, Jean-Pascal Dubost les fouille et frotte (« Ma phrase-poème, un seul souffle, un seul jet, repris mille fois, dans quoi doit se faire entendre moi et mes autres. Dans Fondrie, je voulais faire entendre le souffle d’effort des ouvriers fondeurs qui jadis travaillaient sur le site du Val-d’Osne. ») La matière ainsi présentée offerte, à vif, ne trompe pas : il y a eu fouille, Dubost a creusé dans cette langue particulière, d’usage, d’un usage disparu ; il a frotté sa langue (autant particulière, indivise) contre. Traces de l’effort partout présentes, ça sent la sueur, l’effort comme vérifié à voir le muscle saillant partout dans ce texte. Traces de l’effort ; le travail, encore, on y revient (« un seul jet, repris mille fois »).

Ce texte ainsi porte haut sa scansion (son muscle ?). Entendre Dubost le lire en public, d’une voix forcie par les mots même, impérieusement, sans avoir à rien rajouter, dans une exacte tension, impose le constat, ramène l’évidence en surface : le muscle est visible, non parce que montré, (nullement montré), visible parce que là, présent là fort, fait par sa tâche assignée. Le muscle est vif aussi, la phrase en ses inflexions est toute de mouvements, ça bouge — comme le boxeur swingue.

Chemin
On sent alors ce qui par ce texte, en l’écrivant et l’achevant, a bougé dans l’auteur, sa façon de faire et son ouvrage. Depuis 1992 qu’il publie régulièrement des livres et plaquettes chez les éditeurs de poésie enragés d’exigence (Cheyne, ou l’Arbre, du récemment décédé Jean le Mauve), Jean-Pascal Dubost a pratiqué une recherche de voix passant par la récupération de voix, les plus diverses, d’origine et de fonction. Une langue en mouvement, faite de langues mêlées : celles des origines, des « anciens », rurales (dans C’est corbeau) ; de la jeunesse urbaine (dans Les Nombreux, au Dé bleu) ; de fictions plus lointaines mixées d’étrange (et étrangement fidèle) façon. Cette charnière évoquée plus haut, éclatante dans Fondrie est à l’œuvre dans Les Loups vont où ? — les textes sur la bouffe, notamment, y sont, c’est peu de le dire, croustillants. C’est encore une fois en lecture publique que cela s’entend plus — et de rêver , un peu, à l’ambiance qui doit régner dans « Les Langagières », rencontres en poèmes et nourriture, que Dubost organise du côté de Reims — mais c’est déjà là, gouleyant et joyeusement tachant, dans le texte, cette puissance sonore et d’articulation qui rend les mots évidemment inséparables.
C’est évidemment sensuel, comme lecture, et goulu, et agressif aussi, dans Fondrie, quand le travail fait mal, que la fatigue se fait sentir, que ça tire en dedans et qu’il faut lire, d’un seul coup d’un seul comme on pousse en une fois :

JAVELOTTE
avaleresse et fendoir et masselotte et
quoi fonce et quoi coupe et quoi
reste (du métal superflu sur une
pièce) faits et gestes et mots de plus,
pensés, chaque jour, et chaque nuit,
présents, moi qui n’ai ni sang ni
eau sué ; ni j’ai porté dans la poche
le flasque de gnôle, serré contre un
mur l’épaule à griller le clope à ne
pas foncer, ne pas couper, que ça ne
reste pas

Que ça ne reste pas, pas coincé dans la gorge, que ça file. C’est un paradoxe, le mouvement que ça suscite en le lecteur : entrer plus vite dans une matière, ne faire en somme que passer, mais en capter le gros de l’arôme. Et y revenir, y revenir, revenir. C’est aussi un plus long, plus tortueux chemin (travail, encore), pour le bricoleur, le trafiquant de langue qu’est Dubost : « Aussi donc, d’une poésie simple, directe, dépouillée, un peu naïve de mes premiers livres, je suis venu peu à peu à une poésie plus complexe parce que j’ai compris que le monde ni vivre ne sont simples et voulu qu’écrire soit le reflet de ça, et plus charnue pour en donner à la fois la complexité et la saveur (j’aime mettre en bouche-mentale le monde). » L’écriture, alors, la lecture dans la foulée, sont tout en jets et reprises, l’essentiel étant happé par l’œil d’abord… Reste ensuite à l’arpenter.

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Fondrie, une suite métallurgique est le fruit d’un travail en commun avec une plasticienne, Katy Couprie : « C’est sur une demande (et non une commande) que l’écriture de Fondrie est née. Je devais faire, en 1998, une résidence en Haute-Marne autour de la notion de « Territoire » qui reposait sur une série, sur un an, d’ateliers d’écriture et d’images (avec Katy Couprie). Avant de commencer cette résidence, Katy me fit découvrir ce site, sis à environ trente kilomètres de Saint-Dizier, où elle vit, et sur lequel elle travaillait déjà sur une série d’images ; et dont elle était convaincue qu’il me toucherait ; ce fut le cas ; elle me demanda d’y réfléchir ; j’y réfléchis ; et j’acceptai sa proposition d’aussi un travail d’écriture sur ce site. Nous inclûmes donc notre projet commun à la résidence. C’est tout bête. L’idée était de faire un livre textes/images, et une exposition européenne, qui tournerait dans les lieux européens concernés par la métallurgie. Pour de multiples raisons, ni l’expo européenne ni le livre textes/images n’ont pu se réaliser ; seuls demeurent donc le livre et l’expo, qui vivent chacun leur vie. »

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Fondrie, Cheyne éditeur, E.O. 2002 / 22,5 x 14,8 / 80 pages / ISBN 978-2-84116-063-1.

à propos de Jean-Pascal Dubost : son blog, Rêveries au travail / des textes sur remue.net / 

les passionnants Entretiens infinis chez Poezibao.