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Eric Chauvier, entretien (mars 2017) | « Le texte doit toujours explorer les interstices de la vie sociale ; le non-éligible, le non-dicible, le presque visible »

 

Lecteur de fond, c’est une des rubriques de la revue en ligne mobilisons, rhizome essentiel de l’action et du site de Mobilis.

Pour la revue, j’ai eu cette année le plaisir de proposer et réaliser un entretien avec Eric Chauvier, dont il a plus d’une fois été question sur ce site – deux podcasts notamment sont disponibles en cliquant ici : https://materiaucomposite.wordpress.com/tag/eric-chauvier/

L’entretien Mobilis (Eric Chauvier, Je lis la nuit quand je ne peux pas dormir, ce qui arrive toutes les nuits, ) porte sur les trajets, usages et passions de lecture des interviewés – avec un réservoir de questionnements, un aiguillon expert des rapports entre intime et social comme l’est Chauvier, anthropologue de notre ordinaire, il était logique que les compartiments sautent – et que ses lectures comme son parcours de lecteur se trouvent passés au tamis de sa méthode teintée d’ironie.

Reprise ci-dessous de l’intégralité de ses propos, sans recontextualisation et rewriting. Un fleuve, donc, mais un fleuve de sagacité titillante :

GB — Peux-tu me dire l’intitulé de ton poste à l’école d’architecture de Nantes, ce qu’il recouvre et signifie, et l’intérêt que tu vois à la convergence des disciplines (archi, anthropo au sens général, mais particulièrement : mise en situation expérimentale, et utilisation de l’écriture (et donc, de la littérature) ?

« Je suis maître assistant associé à plein temps depuis 2015 à l’ENSA Nantes. J’y enseigne l’anthropologie urbaine. Je mesure la grande chance que j’ai d’enseigner dans cette institution où les disciplines se croisent naturellement pour tendre vers deux axes. Le premier recoupe une sorte d’ « urban studies » qui mêlent beaucoup de disciplines pour comprendre l’évolution actuelle des villes et, surtout, les territoires où la culture urbaine est absente (ma spécialité) : village post-ruraux ville post-industrielles et en bref pour ce qui est « post » ou « péri » quelque chose, soit l’impensé des villes ; là, l’expérimentation textuelle s’impose pour rendre compte d’une expérience de terrain marquée par l’étrangeté, une forme de dureté et d’une façon générale, d’anomie. Le texte doit toujours explorer, je pense, les interstices de la vie sociale – le non-éligible, le non-dicible, le presque visible… Le second axe concerne plutôt les studios de projet ; sur ce point, mon apport, que j’ai nommé « dispositifs littéraires », consiste à travailler avec les étudiants, par le biais du texte, la mise en forme de l’intuition née de l’expérience de terrain. Ces dispositifs cherchent à restituer formellement ce vécu premier, hypothèse faite que la trame textuelle contient déjà la trame architecturale. Ces deux axes de recherche se recoupent mais en poursuivant des objectifs différents. »

On le voit, l’écriture et la littérature sont au cœur de sa recherche, de son enseignement. La réflexivité dont ses livres font preuve (il s’y met souvent en scène en position d’enquêteur, y compris dans les moments de vacillement, de doute, avec une ironie juste et drôle) était un indice : ses réponses l’ont confirmé.

GB — Souvenir lointain, pour commencer : te rappelles-tu de ton « premier livre » (lu, possédé, aimé) ? D’où venait-il ; et s’il était à toi, l’est-il resté, ou s’est-il perdu ailleurs ?

Un livre pour enfant, fort logiquement, chez mes grands-parents, dans le guéridon d’une chambre où nous dormions quelquefois avec mon cousin. Un livre déjà usé, dans mon souvenir, datant des années 60 probablement, peuplés de sirènes qui m’éveillent alors à l’érotisme et à la monstruosité – plus proche d’Andersen version originale que de Disney donc. Les illustrations des grands fonds marins y sont troublantes, comme les protagonistes (roi-patriarche, reine-autoritaire, princesse en souffrance, poulpes géants). Rétroactivement, ce livre m’initie à l’âge de 7 ou 8 ans à ce que je poursuis depuis lors : les grands fonds marins du réel – peuplées de monstres érotiques. Ce livre s’est évidemment perdu avec le temps ; je l’ai souvent cherché lorsque je revenais dans cette pièce. Mais en vain. C’est peut-être mieux ainsi.

GB — Y avait-il des livres, beaucoup, autour de toi, dans l’enfance et l’adolescence, et lesquels ?

Oui, beaucoup de livres, bons et mauvais, très bons et très mauvais. J’ai grandi dans une incapacité certaine à discerner la qualité qu’aujourd’hui j’accorde à l’histoire littéraire. Mes parents s’étaient inscrits à France Loisir (quel beau titre !) ; ils possédaient des livres de poche des années 50 (Michel Déon, Henri Troyat) qui côtoyaient des œuvres ‘‘grand public’’ (Cavana, « Les ritals ») ou érotiques (Xaviera Hollander). Quand j’y repense, il s’agissait de puissants marqueurs de classes sociales. Nous étions situés entre ceux du lumpen et ceux qui savaient débattre de littérature et de lutte des classes avec les références ad hoc. Un jour ma mère m’a abonné à une revue, « Les grands écrivains ». Chaque magazine était accompagné d’un livre en faux cuir bleu nuit : Maupassant, Hugo, Flaubert, Rimbaud, Baudelaire, Poe. Chaque mois, j’en découvrais un nouveau. Aujourd’hui j’aurais honte de poser ces livres sur une de mes étagères de mon domicile (ils sont d’ailleurs restés chez mes parents). Comme si ce package littéraire, semblable à une sorte de mode d’emploi, me faisait passer pour quelqu’un qui n’a pas les références ad hoc pour parler de littérature et de lutte des classes (même si, quand j’y repense, c’était beaucoup mieux que « la littérature pour les nuls »). Mon adolescence a aussi était marquée par un cadeau que m’avait fait ma mère : René Char en Pléiade. J’avais entendu Pivot l’évoquer à Apostrophe. C’est le livre qui m’a véritablement fait débuter ce qu’il convient d’appeler une collection.

GB — Te rappelles-tu, à l’adolescence, d’un livre qui ait fait « déclic » vers une autre appropriation, vers une autre forme de lecture, et de pratiques – vers l’écriture, vers la recherche ?

J’aimerais répondre Thomas Bernhard ou Arno Schmidt, ça ferait hyper classe, mais ce n’est pas le cas. Il m’a fallu attendre d’avoir 20 ans et de rencontrer des gens cultivés pour lire Bernhard et Schmidt, qui ont réellement changé ma façon de concevoir la littérature, la recherche, et la vie en général. Avant, c’est un livre de cette fameuse collection bleu nuit, un livre de Joseph Conrad, Typhon (bon, c’est classe aussi), que j’ai lu vers 15 ans sans comprendre immédiatement son importance pour mes recherches à venir. Il faut comprendre : j’étais habitué à lire des œuvres narratives classiques du type : « Bob décida ce jour-là de se passer des services de Tom ». Je mis longtemps à comprendre qu’une phrase comme : « Bob m’a dit que ce jour-là il avait décidé de se passer des services de Tom » constituait un changement de paradigme majeur qui allait m’aguiller vers l’anthropologie. J’allais découvrir le « je-témoin » chez Conrad. Ce livre allait aussi me mener vers une posture littéraire qui me ferait douter progressivement de ce que j’appelle aujourd’hui « le pacte de fiction », soit, justement, quelque chose du type « Bob décida ce jour-là de se passer des services de Tom ».

GB — « Pacte de fiction vs position du témoin » : il y a dans ce clivage que je pose (rapide, artificiel) quelque chose qui pourrait faire penser à l’ambigüité volontaire de ta position et de ta pratique d’écriture (où comment le premier livre, intitulé « anthropologie », fait anthropologie déviée et littérature (voire fiction), où comment le deuxième « quand l’enfant ne réagit pas » voit l’observateur-anthropologue perturbé par une situation, puis happé par une épiphanie littéraire et émotionnelle – qui en retour fabrique de la littérature ; où un livre comme « Somaland » mêle enquête et identités réelles et projections fictionnelles (pour interroger les couches de fiction qui nous dirigent par le(s) langage(s)…)) ; mais le lecteur que tu es, comment se positionne-t-il ? procède-t-il de façon méthodique, et selon quelle méthode (ou contre-méthode) : y’a t-il une séparation arbitraire entre littérature de recherche, « utile », nécessaire, et littérature « dépensière », « « inutile » », poétique, fictionnelle ?

-En fait, je ne peux plus lire de livres qui débutent par un pacte de fiction qui n’est pas questionné ou mis en perspectives, voire haché menu (ce qui est encore le mieux) dans les pages suivantes. Ces livres sont-ils inutiles pour autant ? Je n’aurai pas la prétention de statuer, mais à titre personnel ils me semblent simplement relever d’un genre un peu obsolète. L’histoire de la littérature est à mon sens une histoire de la remise en question du pacte de fiction en tant qu’il propose un certain rapport au monde. Il n’est pas vécu chez les modernes (Junger par exemple) qui prétendaient maîtriser le monde et chez les post-modernes (De Lillo par exemple) qui prétendent écrire après la fin des grands récits (marxisme, psychanalyse, structuralisme, etc.). La question du pacte de fiction est épistémologique si l‘on veut ; elle nous fait une proposition pour comprendre le monde avec un certain paradigme ; elle nous outille pour affronter, déconstruire, aiguiser, etc. Si je débute un texte par une phrase comme « Jennifer grimpa dans la jeep que Bob venait de lustrer à fond », je peux décider de rester sur cette tonalité d’un pacte fictionnel omniscient et, in fine, signifier que la littérature peut dominer le monde. Par extension, j’instaure une habitude de lecture qui devient bien plus que cela : une façon d’être, une sorte d’éthos qui oblige culturellement le lecteur à se soumettre plus qu’à agir sur le monde. Si par contre j’écris : « Je ne sais ce qu’il s’est passé dans l’esprit de mon amie Jennifer, que je connais de longue date, lorsqu’elle a grimpé dans la jeep propre comme une sou neuf d’un dénommé Bob. Ce que je sais de cette situation, ce sont les quelques mots qu’elle a  prononcé avant de grimper dans ce véhicule …», alors j’introduis le doute inhérent à mon témoignage, la possibilité d’appuyer mon propos par des sources pas forcément évidentes à trouver, signifiant au lecteur que son rapport au monde est d’ordre sceptique ; je lui signifie qu’il a une marge de manœuvre, une possibilité d’agir. Ce serait cela le « je témoin » (qui fait du lecteur un témoin agissant) présent dans A la recherche du temps perdu  et dans des œuvres qui me sont bien plus qu’utiles, finalement, parce qu’elles renouvellent, de façon très diverses, mon rapport au monde par la lecture : L’âge d’homme de Michel Leiris, Thomas Bernhard encore… Elles font de moi une sorte de citoyen sceptique et actif.

GB — Bref : à l’heure actuelle, que lis-tu, comment, à quel rythme et selon quelle répartition ?

Je lis le dernier livre de mon ami Bruce Bégout, On ne dormira jamais, qui illustre assez bien ce que je viens de dire : il débute par un pacte de fiction assez classique avant de le torpiller par le choix parfaitement étrange des situations décrites, qui in fine, conduisent le lecteur à une expérience philosophique inédite et passionnante. Je le lis sur un petit bateau, à Nantes, où je vis une partie de la semaine. Je le lis la nuit quand je ne peux pas dormir, ce qui arrive toutes les nuits (le titre du livre de Bruce n’y est pour rien). J’alterne ces lectures littéraires avec des ouvrages de sciences humaines, en ce moment L’inconscient politique de Fredric Jameson. Je cherche des connexions improbables ; j’hybride, je ‘‘traficotte’’ des lectures pour créer, en tant que lecteur, des sortes de créatures littéraires. Et puis il y le plus grand écrivain Tchèque vivant qui accomplit ce miracle à chaque nouveau livre : Patrik Ourednik.

GB — A titre d’exemple : quels livres sont en ce moment sur ta table de nuit, sur ta table de travail, dans ta valise en déplacement, ou « en attente de traitement » (et j’en veux bien, en prévision d’illustration, une ou deux photos simples, si tu veux bien) ?

Sur la table de nuit, le dernier livre Daniel Clowes, Patience, qui est à mon avis un chef d’œuvre, le Journal de Jules Renard (ce genre introspectif produit spontanément de l’hybridation littéraire). Sur ma table de travail : des ouvrages de Walter Benjamin er d’Adorno, le ying et le yang de la négativité. Dans ma valise : Trans Atlantique de Gombrowicz. En attente de traitement, il y a des livres qui pourraient me réconcilier avec cette époque : le dernier d’Hélène Frappat (qui a traduit Adorno), le dernier de Philippe Vasset, ceux d’Arno Bertina.

GB — Pour poursuivre, comme tu dis très bien en quoi le livre de Bruce Bégout est fort et te nourrit, dans la continuité de ce que tu creuses au dessus ; je relance la question sur deux autres titres/auteurs mentionnés au dessus : Ourednik (je partage, et ma découverte est assez récente, par le dernier, et en suis très impressionné), tu le cites déjà ailleurs, comme un auteur miraculeux, génial. En quoi te nourrit-il, que t’apporte-t-il ?

L’écriture d’Ourednik me semble en partie mystérieuse ; ce que je sais cependant : il parle comme un conférencier de détails apparemment sans importance, il parle comme un poète de la fin du monde (l’inverse est possible et souhaitable selon lui) ; il perturbe mes repères en matière de science et de poétique ; aussi en matière d’échelles ; il est parfaitement drôle ; il régénère le champ littéraire ; son mauvais esprit m’émeut beaucoup ; je rêve de faire un cours très sérieux sur les analyses ourednikiennes ; je rêve que ce cours soit pris très sérieusement par les étudiants et que, dans les moments qui suivent, ils sentent leur métabolisme « s’ourednikiser ».

GB — Et Clowes, en quoi t’importe-t-il ?

Celui-ci, Patience, est génial, certes, mais les autres ne le sont pas moins, en particulier Un gant de velours pris dans la fonte, qui est selon moi son chef-d’œuvre. Comme Charles Burns ou, avant lui Robert Crumb, tous publiés chez l’excellente maison Cornélius, nous touchons à une forme de génie graphique ; mais ce qui m’intéresse ce n’est pas le génie en soi comme maîtrise immédiate, mais sa destruction (pour sa régénération) sous nos yeux, ce que fait Clowes qui met en péril sa forme graphique, la fait exploser pour mieux conduire son fil narratif.

 

Alexandre Seurat, Marion Guillot, un entretien croisé

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Verbatim de l’entretien à quatre mains, réalisé avec Alain Girard-Daudon pour le magazine mobiLISONS – POUR en LIRE la version allégée, C’est ici.

A titre personnel, j’ai beaucoup apprécié ces deux livres – dans cet entretien, j’avais à charge de poser des questions à Alexandre Seurat, dont La Maladroite est une terrifiante et très juste façon de traiter littérairement un fait divers ineffable ; j’ai par ailleurs chroniqué Changer d’air de Marion Guillot sur Mobilis.

Cet entretien fut réalisé en septembre et octobre 2015.


les-deux-livres

1- Vous avez durant cette rentrée publié votre premier roman  – Comment avez-vous vécu cette attente, les quelques mois précédents, et le jour même de la parution ? Comment avez-vous vécu cette journée-là ?

Avez-vous une autre activité professionnelle?

MG

Il s’est écoulé environ six mois entre le premier appel d’Irène Lindon et le jour de la parution. Durée qui m’a maintenue à la fois dans la « rumination » de la très belle et bouleversante nouvelle de mars (premier appel de l’éditrice, qui signait mes plus beaux jours !), et l’attente, à la fois inquiète, très enthousiaste, pleine de curiosité, de la publication. Sur ces six mois, beaucoup d’échanges avec la maison, la première rencontre avec Irène Lindon (« dans mes petits souliers » évidemment), avec le livre imprimé (premier contact matériel avec l’objet, première fois, finalement, où l’on croit à ce qui est en train de se passer) et les fameux locaux de Minuit (confronté avec les descriptions d’Echenoz et Toussaint !) pour le service de presse, premières annonces et évocations publiques du livre, échanges avec famille et amis, bref, beaucoup de curiosité et d’enthousiasme partagé. Des périodes étranges où l’on alterne entre une vie parfaitement banale et le sentiment de quelque chose d’absolument décisif et qui n’arrive qu’une fois dans une vie. Le jour de la parution, il se trouve que j’étais à Paris, que je suis donc passée chez Minuit, symboliquement, je crois que j’étais très heureuse d’être sur place ce jour-là, de voir le livre chez des libraires (évidemment, je me suis promenée…) et d’échanger avec eux. Tout ça a eu l’air à la fois très « simple » (alors qu’on entre dans un monde parfaitement inconnu), toujours nourrissant, et tout à fait singulier.

Au sujet de la vie professionnelle, je suis prof de philo dans le Morbihan

AS

Je suis passé par des sentiments très divers, extrêmes : lorsque le livre a été près d’exister physiquement (au printemps), une forme de panique a commencé à monter, à l’idée qu’allait devenir public un univers très intime, très personnel. (Comme pour me protéger de cette perspective, j’ai même commencé à accumuler dans un fichier des citations d’écrivains que j’aime, sur la honte, la violence, l’écart entre l’écriture et le monde public ou médiatique.) Puis tout ça s’est apaisé en juin, juillet, avec les premiers retours de libraires, plutôt bienveillants, et l’euphorie d’entrer dans un monde nouveau. Le jour de la parution, à mon étonnement, a été assez pénible : j’étais stressé, et je me sentais bête d’être stressé, j’ai rôdé dans les librairies du centre-ville d’Angers pour regarder si le livre était en rayon.

2 –Comment avez-vous vécu / vivez-vous le fait de le vivre « en région », là où vous résidez, un peu « hors des murs » du monde (toujours assez parisien, surtout en cette période) de l’édition ? Plus sereinement ?

MG

La rentrée (au niveau professionnel) me conduit à pas mal de déplacements et de jonglage cette année, et je n’ai donc pas encore vraiment « vécu » la parution « hors des murs » parisiens, je n’ai pas eu le temps de la vivre. La première rencontre publique aura lieu prochainement dans un de mes « chez moi » ; là encore, symboliquement, je suis très heureuse de commencer sur mon sol. Ce n’est ni plus ni moins serein (à la limite, moins qu’à Paris, où je suis une parfaite inconnue), j’ai en tout cas des souvenirs d’échanges joyeux, chaleureux et enthousiastes avec des libraires de ma région, que ce soit à Nantes (mon autre chez moi) ou dans le Morbihan. On navigue, là encore, entre l’extraordinaire (je le ressens comme ça) et une belle forme de simplicité.

AS

J’ai du mal à répondre à cette question, parce que je n’ai pas du tout l’impression d’être « excentré ». Ma maison d’édition, bien que basée à Paris, est rattachée à Rodez et Arles, par ses racines et son lien à Actes Sud. Beaucoup d’échos au livre sont venus de ma région, de Sarthe notamment (du fait de l’affaire source du livre). Votre intérêt en est l’image même. Et Paris n’est qu’à 1h40 : j’y suis assez souvent. Je n’ai pas tellement l’impression d’être protégé du choc de la publication, même si le milieu littéraire parisien est un monde qui m’est étranger. Autant dire que je ne suis pas très serein en ce moment : toutes ces émotions nouvelles me chamboulent.

3 – Les lieux où vous vivez ont-ils eu un effet, une résonance sur le contenu de ce premier roman ? 

MG

Il est sans doute difficile de se départir tout à fait des paysages familiers, et cela n’était pas tellement mon intention. Cela dit, c’est l’idée de résonance indirecte qui me plaisait, la création de nouveaux paysages à partir de terrains connus, les impressions que suscitent certains lieux qui m’intéressent, ou que je connais, ont parfois été mélangées (il m’arrive de penser à tel lieu et d’écrire des noms de rues inexistants), d’autres endroits ont appelé une description plus « objective » (ou « sur le motif »), les deux types de travaux m’intéressaient ; l’idée n’était pas que, dans ce roman, on puisse clairement dire : « ça se passe ici », je n’avais pas tellement envie d’écrire un roman « en région », qui parlerait plus aux habitants d’ici que d’ailleurs ; l’idée d’un livre « en région » ne me parle pas. Plus que le lieu, c’est le déplacement ou le mouvement qui m’intéressent.

AS

Je ne crois pas : pas pour ce texte-là. Je vivais à Paris lorsque l’idée de ce texte s’est imposée et que l’écriture a pris forme – paradoxe sans doute, puisque je vis maintenant non loin de l’endroit où l’histoire est censée se passer. Je me projetais dans de petites villes que je ne connaissais pas.

4- L’environnement, le milieu littéraire local – comment cette « apparition » publique, cette mise au jour de ce métier d’écrivain qui est le vôtre, est-elle perçue dans votre entourage direct ? professionnel ? et dans le milieu littéraire : cela change-t-il les rapports avec votre libraire, par exemple ? 

MG

Si seulement cela pouvait être appelé mon « métier » ! Ce n’est pas tout à fait le cas (…), l’écriture, même lorsqu’on a la chance qu’elle soit rendue publique, passe souvent pour une activité « secondaire », parallèle à un métier, éventuellement complémentaire. Je sens toujours ce clivage entre la profession, au sens « strict » et peut-être étriqué du terme, et ce qui reste considéré comme « l’aventure » de la publication. Il y a ce qui fait gagner son pain, et le livre. L’entourage direct accueille cela avec fierté (on ne refait pas les mères !), il entre un peu avec moi, par ce que je peux décrire ou évoquer, dans un univers qui fait rêver, qui suscite beaucoup de questions et de curiosité. Par ailleurs, s’il y a un « milieu » littéraire, il ne m’est pas encore bien connu, il me semble varié, échapper à toute homogénéité (là encore, c’est source d’expériences passionnantes) ; chaque fois, en somme, j’ai eu l’impression d’annoncer la nouvelle à des individus plus qu’aux membres d’un milieu (j’admire beaucoup le « milieu », pour ça ; je ne lui ai pas trouvé de tics !), avec des réactions variées, et enrichissantes. Seuls des libraires, éventuellement, me reconnaissent et cela a pu donner lieu à des situations amusantes.

AS

C’est assez radical – et un peu violent – comme mue : mes étudiants viennent me parler du livre à la fin des cours, mes collègues y font allusion. C’est toute une image sociale qui change (moi qui vivais avec l’écriture presque totalement en secret depuis 15 ans). Cela n’a pas changé mes liens avec mes libraires : ça les a créés. J’habite Angers depuis 2 ans, et si je fréquente souvent Richer, Contact, je suis du genre à aller droit aux livres que je cherche. Je suis assez réservé. J’avoue que je ne mesurais pas ce que c’est que le métier de libraire – l’engagement, l’énergie que cela nécessite de défendre les livres.

 5-Comment et pourquoi cet éditeur-là?  Était-ce le seul? Le premier? Comment cela s’est-il passé?

MG

C’est la maison que j’admire le plus, la plus intimidante, celle, donc, que je n’osais pas espérer (qui le pourrait ? Mes amis n’ont cessé de me dire : « Minuit, bordel, MI-NUIT » ! ). Dans ce geste de l’envoi du manuscrit, on ne peut pas s’empêcher de rêver, en se demandant : « où souhaiterais-je être publié ? ». J’ai envoyé le manuscrit ailleurs, n’ai obtenu que plus tard des réponses négatives. Tout s’est passé très vite avec Minuit ; 48h après l’envoi du texte, Irène Lindon me laissait un message demandant à ce que je la rappelle. Nous avons beaucoup échangé le lendemain par téléphone (pour la première fois, je n’ai pas dormi de la nuit), sur le texte, sur moi, mes activités, ma situation ; à un moment, elle m’a dit « je vous envoie demain le contrat ».

AS

Pour ce texte-là, il y avait eu des encouragements ou des retours d’autres éditeurs intéressés sans être complètement convaincus (une lettre de POL, une discussion au téléphone avec Irène Lindon). La plupart ont refusé le texte avec une lettre type. Et puis il y a eu ce coup de fil de Sylvie Gracia, sa voix chaleureuse, son rire, et son enthousiasme : du coup, Le Rouergue – que j’appréciais pour avoir lu Pascal Morin, Gaël Brunet – est devenu une évidence.

6- Était-ce votre première tentative de publier?  Est-ce le premier roman que vous écrivez?

MG

J’avais envoyé à d’autres éditeurs un autre texte, à un moment de ma vie où j’avais besoin de me dire « je peux publier quelque chose », tout en sachant que ce texte n’était pas assez abouti, bref je me suis un peu tiré dans les pattes, à cette époque-là. Du coup, je considère Changer d’air comme le premier roman, oui, un texte dont j’ai senti qu’il m’avait donné beaucoup de fil à retordre, un premier véritable travail, une construction et une proposition qui faisaient vraiment sens pour moi.

AS

Mon premier manuscrit envoyé à des éditeurs date de 2001. Bien d’autres ont suivi : j’ai une pile de lettres types chez moi (à peu près quatre-vingts je crois : je suis un peu fétichiste, j’archive), qui pourraient composer un drôle de roman épistolaire un peu monotone. Le premier à m’avoir encouragé est Bertrand Fillaudeau de Corti dès le premier manuscrit. Je dois saluer Paul Otchakovsky-Laurens, qui m’a envoyé plusieurs fois des lettres argumentées, qui m’ont aidé à avancer. Mais je ne commençais à trouver ma voix que depuis quelques années. Si ce texte-là a débouché sur la publication, c’est sans doute que je prenais la matière hors de moi : cette matière avait une telle force intrinsèque qu’elle a simplifié et accéléré le passage à l’écriture.

7-Combien de temps a duré l’écriture de ce roman?

MG

Il n’a pas été écrit linéairement, selon un rythme régulier. Cela s’est fait par strates, sur une période de deux ans environ, avec beaucoup de moments vides, du point de vue de l’écriture, des semaines, aussi, où je trouvais le temps de goûter à ce rythme très particulier où l’on se met chaque jour à sa table, pour une durée déterminée (j’aime l’idée de pouvoir le faire, avec cette rigueur-là, mais j’en trouve rarement le temps). J’ai beaucoup de mal à faire deux choses à la fois !, à concilier ce travail d’écriture et un « métier », justement. J’ai besoin de vide, pour écrire. De créer ce vide où l’écriture n’est pas ce pour quoi on garde un peu de place quand on s’est acquitté de tout le reste.

AS

J’ai découvert l’affaire Marina qui donne sa matière à la fiction en juin 2012, et le roman était fini en mars 2014. Mais je ne l’ai pas écrit en continu, loin de là : il y a eu plusieurs moments d’écriture intense, les deux étés 2012 et 2013, quelques mois de l’hiver 2014.

8-Citez un (ou deux, voire trois…) écrivains que vous admirez, ou qui vous inspirent.

MG

Pour les écrivains de la maison, Jean-Philippe Toussaint (j’aime vraiment tous ses romans) particulièrement, et une grande admiration pour le travail de Julia Deck. De façon très différente, et évidemment pour des raisons très différentes, Claudel me semble inépuisable. De très grands souvenirs de lectures : Les liaisons dangereuses de Laclos, et L’emploi du temps et Degrés de Butor. Je n’ai pas tout lu de lui, loin de là, mais je suis particulièrement fascinée et « remuée » par le travail de Butor.

AS

C’est difficile, ils sont tellement nombreux : j’ai l’impression d’être composé de multiples strates de lectures qui se sont superposées successivement en moi. Par exemple, j’ai lu massivement Bergounioux vers 2008 : l’autorité de sa voix, la rigueur de sa syntaxe, et en même temps la tension qui habite ses récits, leur nécessité brûlante, ont eu un effet extrêmement puissant sur moi. Mais tout cela me paralysait, m’intimidait. Je dirais que c’est Duras qui m’a libéré de cette intimidation, vers 2010. J’ai une profonde admiration pour L’Amant et L’Amant de la Chine du Nord, notamment. Duras m’a appris à viser l’épure. Il me semblait à présent que la voix, tout en étant nette, avait le droit d’être pauvre, pour dire l’effondrement. Avec le recul, je crois que ces deux voix très différentes coexistent en moi.


Rencontre avec Martin Page, Saint-Jean-de-Monts, samedi 8 avril 2015 (vidéo)

[Rencontre avec Martin Page, café littéraire, Espace culturel de Saint-Jean-de-Monts, samedi 8 avril 2015]

De Martin Page j’ai eu plusieurs fois l’occasion de parler par ici, comme du grand « fictionneur » qu’il est, passé maître en détournement de zombies – mais le maître en fiction sait d’en servir pour des choses à propos du monde réel, et son essai « manuel de survie » le disait également très bien. Lire Martin Page, c’est aussi une reconquête des substantif « fantaisie » ou « imaginaire », réincorporés au coeur de la matière littéraire. Nous parlons de tout cela durant cet entretien réalisé au printemps 2015. (N’hésitez pas à monter le volume, la captation est un peu « juste »). A lire ci-dessous, une reprise augmentée d’une chronique de « Je suis un dragon », écrite pour (et publiée par) mobiLISONS, le magazine de Mobilis (dont j’ai la joie d’assurer la coordination éditoriale depuis ses récents débuts, en mai 2015).

Partie 1.

Partie 2.

Je suis un dragon, Martin Page (Robert Laffont, janvier 2015)

(reprise d’une chronique initialement parue sur mobiLISONS, mai 2015)

Martin Page, romancier prolifique (publié longtemps au Dilettante, puis à L’Olivier), originaire de Paris et installé à Nantes depuis quelques années prend un grand plaisir à s’affranchir des assignations et chapelles, à se jouer des genres, voire, comme ici, à jouer du genre pour y nicher son goût de la fiction.

Avec son double Pit Agarmen (en fait un pseudonyme très vite, et volontairement, dévoilé – les deux patronymes sont d’ailleurs en regard sur la première de couverture), il s’efforce de hisser le fantastiques hors du ghetto « page-turner pour ados » où souvent on le cantonne. La Nuit a dévoré le monde (Robert Laffont 2013, J’ai lu 2014) était une habile variation sur la figure du zombie ; Je suis un dragon constitue un bel hommage, autant qu’une habile critique, des super-héros.

Il s’agit en l’occurrence d’une super-héroïne – façon aussi pour Martin Page de ne rien céder de ce qui le constitue en tant qu’homme et auteur : un solide humanisme, doublé d’un féminisme à toute épreuve.

Margot est une enfant timide et solitaire, brutalement rendue orpheline, dont l’étendue des pouvoirs se révèle à l’orée de l’adolescence, face à la brutalité du monde social. L’armée, les services secrets, les pouvoirs politiques, se disputent les faveurs de celle qu’ils considèrent comme une arme absolue, tentent de canaliser cette immense force qui est la sienne – mais l’adolescente, se sentant enfermée, puis trahie, prendra un tout autre chemin, pour affirmer sa singularité : celle d’une jeune femme comme les autres, c’est-à-dire : unique.

Et l’art de Page/Agarmen est grand, pour ainsi jouer sur deux registres simultanément : tout est frontal, et les lecteurs friands de blockbusters seront servis, tant ça explose et accélère aux moments-clé ; et tout est subtil, possiblement métaphorique.

Ainsi le mot d’ordre de Margot, son viatique, emprunté à Nabokov, fait-il écho aux thèmes et principes de celui qui fut également, il y a quelques années, l’auteur d’un excellent Club des inadaptés, à l’école des loisirs : To be kind, to be proud, to be fearless. Douce, fière, et sans peur, est donc Margot – et fort stimulante, la lecture de ce roman.

Je suis un dragon, Matin Page, Robert Laffont Collection Médium (2015) EAN13 : 9782211216203 Prix : 14 €

Comment c’est, commencer ?

Comment c’est, commencer ?

C’est une heureuse conjonction qui m’a mené à lancer cette proposition d’écriture et à publier les 20 textes produits depuis celle-ci. (La séance est décrite en détail ici).

La conjonction, c’est celle de ce cours d’ « écriture et numérique », à La Roche-sur-Yon, pour des étudiants en info comm options métiers du livre, où je suis déjà intervenu dans divers contextes, et de nos préoccupations dans l’élaboration de Mobilis, que nous commençons depuis quelques mois et continuons de commencer jusqu’à parution en mai d’un site collaboratif et d’une revue semestrielle imprimée.

Donner cours, pour moi qui suis plutôt un médiateur, un accompagnateur, donc, est toujours une gageure pour moi (en tout cas, la nuit précédant la première séance, bien pauvre en sommeil), et il me faut relancer, renouveler un dispositif qui ne soit pas de surplomb absolu (sans se dispenser de passer (ou tenter de) des idées, notions, considérations et re-considérations. Ce dispositif, même se donnant les moyens de l’atelier d’écriture numérique (de quoi projeter du web pour moi ; un poste connecté au web par étudiant), même envisagé comme un td, demeure un cours : il n’est pas un atelier d’écriture artistique. Je lance une proposition d’écriture de façon moins contrainte et moins littérairement élaborée que dans mes ateliers : l’idée est réellement, comme je le spécifie dans le titre de cette séance, de faire connaissance.

Faire connaissance est évidemment à entendre de plusieurs façons : aller, pour moi (enseignant) plus loin que le simple tour de table auquel je les soumets, qui énonce quelques réalités sociales et pré-professionnelles (je m’appelle, je veux devenir, je vais faire un stage chez) ; me renseigner plus avant sur leurs préoccupations essentielles et leur rapport intime au lire et à l’écrire (considérant que toute efficacité pro dans ces domaines qui sont les nôtres ne saura se forger que depuis une nécessité intime) ; mais aussi (mais surtout) les lancer dans une entreprise de méta-cognition qui les aide à considérer ces nécessités intimes, à les envisager autrement.

Mais commencer, reprenons : Je pose aux étudiants cette question que Mobilis s’est posée (et en particulier Jasmine Viguier, dans le cadre d’un dossier qu’elle prépare pour Mobilisons, revue liée), autour du mot « commencer ». Me disant que de parler de sa lecture, de son rapport à la lecture peut- être une bonne entrée en matière, d’écriture, d’énonciation, de publication, je soumets sa question, en version improvisée, changée puis redite autre, aux étudiants :

« – Quel état d’esprit vous habite alors que la première page n’est pas encore tournée, alors que vous prenez l’objet dans vos mains ? Qu’est-ce que vous en attendez ? – Qu’est-ce qui retient votre attention (poids, la taille, le nombre de page, le graphisme de couverture, rien de tout ça…) ? – Dans quelle situation/position aimez-vous commencer un livre : au calme chez vous, en transport, le soir, le matin etc… ?»

C’est donc l’exercice d’écriture, d’une écriture envisagée comme exploratoire et énonciative, pour poser des faits et des représentations d’où seront bâties les réflexions à venir. Les textes sont à lire ici .

Ce qui m’apparaît a posteriori, c’est qu’hors même de l’atelier d’écriture, usant du geste d’écriture comme d’un lanceur et d’un moyen de construction d’un échange, c’est l’infra-ordinaire de Perec qui me revient, qui ici sous-tend cette question du commencer – j’en ai parlé ici et , mais c’est frappant de constater dans mes propres pratiques à quel point l’infra-ordinaire (et ce qu’il permet, ses potentialités induites) m’ « infra-ordonne »

Et que nous disent-ils ces textes ? Que les livres tombent du ciel, sur un mode de compulsion heureuse ; qu’ils sont parfois commencés par la fin (et qu’il y a des raisons pour cela, et qu’elles varient selon les individus) ; que la couverture compte, qu’elle compte beaucoup, qu’elle compte parfois bien plus que l’auteur ;  que tout parfois commence avant de lire une ligne, dans le geste de transmission d’autrui qui vous offre un livre ; que tout cela change selon la prescription, les supports, et le contexte de la dite lecture

La lecture enchainée de ces textes m’est précieuse, en tant que ressource documentaire (car je ne saurais sinon que présumer, qu’imaginer qu’il y a beaucoup de cycles fantastiques ou de mangas dans leurs lectures, sans en imaginer ni la proportion ni, encore moins, l’effet), mais aussi comme premier décentrement (je parlais plus haut de l’intérêt de cette méta-cognition, consubstantielle au dispositif d’atelier) sur lequel me baser pour pousser plus avant les spéculations lors des deux cours suivants, et en tant que ressource constituée, agrégée en un corpus dont je sais aussi que la lecture d’ensemble produira autant que la production de chaque texte individuel, sur leurs auteurs…

Mais j’aurais pu parler ici de cet autre cours, plus littéralement lié à l’infra-ordinaire, que j’ai donné récemment au Limès de Poitioers à l’invitation de Martin Rass, où sont retracées des semaines de lecture, sans distinction de genre ni de classe – et que ce flot-là est tout à fait excitant à suivre… Ces textes-là, d’une semaine de lecture racontée par son lecteur, sont à lire ici.

A suivre, donc.