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Anthony Poiraudeau, « tous les morceaux du monde dont je pourrais disposer auprès de moi » (entretien, vidéo, septembre 2014)

photo Anthony Poiraudeau.

photo Anthony Poiraudeau.

Pour des voyages en improbable

Grâce à l’équipe de la Médiathèque de Saint-Jean-de-Monts, et la possibilité qui m’est   offerte, et réitérée, depuis 2011, d’y inviter des auteurs, pour une lecture-rencontre, en format café littéraire, le samedi après-midi, l’entretien entamé avec certains d’entre eux (et converti parfois, au passage, en amitié), peut ainsi se poursuivre, ailleurs, autrement, renouvelé. Merci encore de ce travail et des conditions remarquables dans lesquelles il se fait.

C’est le cas d’Anthony Poiraudeau, dont j’ai suivi de près le travail, de longue date, jusqu’à – et depuis- ce premier livre, Projet el Pocero, paru chez Inculte en 2013, chroniqué ici même, et dont j’eus également le plaisir de mettre en ligne le making-of en trois volets (lire le volet 1, le volet 2, le volet 3), sur remue.net.

Cet entretien, nous l’avons eu septembre 2014, moment où Anthony, de retour d’un voyage de quelques semaines à Churchill, Manitoba, commence sérieusement à organiser ses notes pour donner forme au texte qui découlera de ce voyage en improbable là.

La vidéo est une sorte de planche contact, elle n’est pas de format professionnel comme celle que nous réalisons pour remue.net, mais elle existe, témoigne – et poursuit, en somme, ce qui se fouille, se découvre parfois, en ces moments-là – y compris quand le questionneur (moi-même) est enrhumé, et, de fait, parfois, laborieux.

Elle est en deux parties, coupée par un court et excellent film (extrait d’un documentaire plus long) qui fut diffusé et dont le lien youtube est ci-dessous inséré.

Partie 1 (avec lecture d’extrait d’El Pocero).

Interlude : Séquence sur Ciudad Valdeluz, une ville fantôme, fruit de la bulle immobilière espagnole. Cette vidéo fait partie du web-documentaire NO ES UNA CRISIS, web-documentaire produit par La Société des Apaches en 2013.

Partie 2 (avec lecture d’un extrait inédit du travail en cours).

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Projet El Pocero (Dans une ville fantôme de la crise espagnole), de Anthony Poiraudeau, éditions Inculte / ISBN : 979-1-091887-06-9 / 13×18 | 128 p. | 13,90 €

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Personne ne reconnaît sa voix enregistrée sur une bande (Bruce Bégout, Suburbia)

« L’émotion même qui naît dans les villes découle de ce trouble de la reconnaissance. Tout y paraît proche, et en même temps, signale un lointain inaccessible. C’est que l’esprit qui s’est extériorisé peu à peu dans les murs, les panneaux, les enseignes, les événements, le mobilier, les vêtements, s’est en quelque sorte perdu dans l’Autre. Il prend ainsi l’aspect de l’étranger alors même qu’il aurait dû être partout chez lui, dans son salon universel. Où que nous allions dans les villes, nous mettons toujours nos pieds dans les pas des autres, nous rencontrons des lieux et des choses qu’ils ont conçus, fabriqués, édifiés. La sensibilité urbaine est faite de cette capacité à percevoir les signes émis du passé par des auteurs multiples et absents, d’être réceptifs aux marques de nos prédécesseurs. Voilà pourquoi l’homme moderne, face à la croissance des mégalopoles, sait que tout ce qui l’entoure lui parle directement (car, en définitive, ce n’est rien d’autre que ce qu’il est, veut, pense, rêve, imagine, organise, etc.), mais il ne comprend plus en quelle langue. L’agnosie le gagne. Il entend, mais ne comprend plus. Il a l’intime conviction que les phénomènes urbains ne sont que les objectivations de besoins et de désirs humains très facilement compréhensibles, cependant les formes complexes, changeantes et paradoxales qu’ils prennent à l’âge industriel le troublent aussitôt comme des manifestations inconnues. La phénoménalité urbaine s’explique par ce retournement inexplicable de l’objectivé en objectivité. On pourrait nommer ce mécanisme de basculement du même dans l’autre aliénation, le devenir-étranger à soi-même. Non pas forcément une aliénation malheureuse et périlleuse qui nous dépossèderait de ce que nous sommes et nous arracherait à notre essence, mais une aliénation qui, nous confrontant à une part de nous-mêmes qui s’est détachée, nous ferait paraître tout autre, méconnaissable à nos propres yeux dans nos nouveaux habits. L’image dans le miroir s’est troublée. L’homme moderne est ainsi fasciné par les villes ; elles lui paraissent proches et lointaines, familières et étrangères, si prosaïques dans leur organisation et si poétique dans leurs écarts. Elles ne sont que des morceaux de nos esprits qui se sont fixés dans la matière et qui, vus de là-bas, nous paraissent incroyablement différents de ce qu’ils étaient lorsqu’ils vivaient auprès de nous sous la forme de vécus internes. Personne ne reconnaît sa voix enregistrée sur une bande. »

(Bruce Bégout, in Suburbia, p.116, éditions Inculte, 2013, ISBN : 978-2916940946).

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres entier.)

(Bruce Bégout,  Suburbia,  éditions Inculte, 2013, ISBN : 978-2916940946).

Ce week-end d’octobre, à Montélimar, j’aurai le plaisir d’interroger (Anthony Poiraudeau et) Bruce Bégout à propos de « nouvelles dérives urbaines ». Honneur et trouille tranquille, car Bégout, pour en avoir déjà mis en ligne une captation vidéo, je sais que j’aime à l’écouter comme à le lire, voire que je m’en contenterais bien, sagement assis dans la position de l’apprenant. (Et que d’animer un débat ne permet pas de se contenter d’écouter, il faut être présent, disponible, prêt à la relance, il faut aider à faire-passer). L’occasion et le prétexte de relire, de noter, de lier (notamment avec ce que je sais du travail, encore neuf en livre, mais plus ancré en web d’Anthony Poiraudeau, dont j’ai parlé par ailleurs). Un passage comme celui d’au-dessus, par exemple : pas moyen de couper, tailler dedans, tant tout cela s’écoule en limpidité. Une limpidité qui, même si toute autre (rythmiquement, lexicalement), me fait résonner celle de Jean-Christophe Bailly, une pensée en telle fluidité qu’elle fait musique. Il y a chez Bégout, et notamment dans cet essai (compilation d’articles, interventions, textes courts), des proximités thématiques avec Bailly (eh bien, pour le dire simple : la ville ; pour cadrer plus serré : l’exploration par le déplacement des lieux de la ville ; pour resserrer encore : une expérience de pensée de par, avec cette observation en mouvement) – mais aussi des écarts, modulations : un rapport autre au Centre-Ville, à la périphérie. Mais dans les deux cas, le regard se porte sur les interstices, une façon de percevoir et surtout de nous rendre perceptible des objets rendus invisibles, à force d’être inusités du regard. La ville fantôme de Poiraudeau est forcément, sinon dans le viseur de Bruce Bégout, du moins dans ses champs d’investigation potentiels.

Dimanche nous parlerons de cela : marcher et écrire ; comment regarder quoi ; et aussi de Philippe Vasset, qui devait être présent et  pris par ailleurs, ne pourra être parmi nous. En attendant, profiter de Suburbia.

Projet El Pocero : dans une ville fantôme de la crise espagnole par Anthony Poiraudeau (éditions Inculte, février 2013)

« J’avais rêvé de villes loin dans la plaine. Leurs silhouettes distantes et dentelées de tours émergeaient au fond du paysage onctueux et ouvert, et l’étendue était toute entière devenue disponible – toute surface n’était que douceur cotonneuse. »

Fin février, il fait un froid hargneux et persistant sur Paris où je passe une semaine, les trajets (nombreux pour relier le Sud où je réside aux Nord et Est où vivent & agissent l’essentiel de mes connaissances) se font tous en métro, où j’aurai lu l’essentiel de ce livre : ma déambulation mentale dans cette Espagne aride aura été rythmée par le défilement des stations des lignes 6 et 9 du métro parisien.

Le livre Projet El Pocero : dans une ville fantôme de la crise espagnole (éditions Inculte, février 2013), de Anthony Poiraudeau, dont une forme de making-off a été publiée, en trois volets (lire le volet 1, le volet 2, le volet 3), sur remue.net, est enfin entre mes mains, je l’attendais j’avoue, comme une promesse – promesse tenue.

Le travail d’Anthony Poiraudeau, lisible sur son blog futiles et graves (mais aussi sur le site  Standards and more), questionne le paysage en tant que structure, observée debout, en marche – l’intérêt tout particulier qu’il porte à certains artistes de Land art ou artistes marcheurs en atteste. Et son écriture de fiction (lire pour exemples sa série intitulée Aperçus du Continent retiré, sur remue.net également), qui, même lorsque non « paysagère », non scrutatrice, non géographique, semblait pourtant passer le monde à travers un filtre très particulier, l’observant (le monde, tout comme la fiction, le récit en cours) en entomologiste déplacé, offrait matière à présage – présage tenu.

C’est une forme de commande, qui lui aura été passée (sur la base sans doute des mêmes présages et promesses) par l’éditeur Inculte : enquêter sur une ville qui n’existe pas. Ou plutôt, sur une ville qui n’existe pas vraiment. Ce voyage à El Quinon, ville nouvelle inachevée et quasi-déserte, au sud de Madrid, fait suite à l’excellent Paris est un leurre, de Xavier Boissel, paru l’an passé. Les deux ensemble constituent l’amorce d’une collection qui ne dit pas son nom (manière de demeurer ouverte et problématique), qu’on dirait consacrée à une ramification très spécifique de la fameuse psycho-géographie initiée par les situationnistes (« La psychogéographie se proposerait l’étude des lois exactes, et des effets précis du milieu géographique, consciemment aménagé ou non, agissant directement sur le comportement affectif des individus, Guy Debord, 1955) : le voyage, concretvers et dans la ville-paradoxe, la ville-fantôme, inachevée, morte-née, imaginaire. (Et ainsi, s’inscrivent dans les traces des pas divagant de Iain Sinclair, dont Inculte fut aussi l’éditeur du livre-monstre London Orbital, récit en plusieurs centaines de pages d’une errance totale, impossible et accomplie, autour de la M25, gigantesque autoroute ceinturant la mégalopole londonienne  (à l’écoute : cet entretien que m’accorda Philippe Vasset, écrivain et préfacier dudit livre, à ce sujet, au Lieu Unique)).

Poiraudeau est allé visiter El Quiñon (sur le web, puis sur les lieux, en Espagne), ville nouvelle jamais parvenue à terme et figée, comme ces animaux préhistoriques congelés en plein mouvement, comme ces habitants de Pompéi jamais revenus d’aller chercher du pain. Il est allé visiter : la ville, ses alentours, ses raisons, son contexte. El Quiñon est une aberration immobilière comme seul le capitalisme (ses bulles, ses crises, tout aussi structurelles) peut en produire. El Quiñon pourtant s’élève au milieu de la plaine, offre ses terrasses désertes à un front de mer imaginaire. El Quiñon se traverse – se traverse à l’infini, pour ainsi dire, tant l’hypothèse d’un centre-ville toujours s’échappe sous les pas de l’enquêteur. Le projet El Pocero est une enquête, sur ce qui demeure, quels que soient les angles sous lesquel l’envisager : un rêve.

« Il m’avait semble voir Aranjuez.Des collines et des déclivités avaient couru vers le sud jusqu’aux bordures du ciel, où des clochers noirs s’escaladaient les uns les autres pour former un bouquet d’ombres voilées. Sans rien savoir du visage d’Aranjuez, ni à peu près rien d’elle, sinon l’image sans contours de palais et jardins somptueux et ses airs de concerto pour guitare et orchestre, j’avais reçu dans le rêve la certitude que cet épaississement architecturé de l’horizon se nommait Aranjuez. Comme si, connaissant un mot sans en savoir le sens et rencontrant pour la première fois l’objet qu’il désigne, l’évidence s’imposait de faire de l’un le signe de l’autre, sans se tromper. »

Sans rien savoir, précise-t-il. Récurrence, au long du livre, de cette affirmation d’humilité, de limitation de l’horizon de la démarche : l’auteur le précise, il n’est ni urbaniste ni géographe, ni spécialiste de la crise financière, ni explorateur patenté, expert en rien. Cette modestie, qui l’honore, est aussi une vertu productrice. (Productrice d’humour, et d’empathie, face à ce nous-même mal armé pour la survie en désert urbain, comptant ses réserves de pépitos, gâteaux qui sont on le sait bien, les favoris d’Indiana Jones et de Corto Maltese). Ainsi chemine-t-il, l’œil aussi ouvert que possible, parmi les signes (signes déposés dans les livres & le web, signes visibles dans le monde dit réel), c’est une expérience de marcheur, menée à ras de terre, avec les moyens du bord. Anthony Poiraudeau nous raconte la ville, nous raconte sa visite de la ville, et la superposition des visions agrandit ce qui dans tous les cas constitue, toujours : un rêve.

Raconter El Quiñon, déjà :

Cet « énorme ensemble d’immeubles (…), construit en quelques années sur le territoire de Seseña, à environ trente-cinq kilomètres au sud de Madrid, (…) est une énormité très prompte. Entre 2003 et 2008, environ 5500 logements ont été construits ici, de quoi loger plus de 16000 personnes. Sa construction devait se poursuivre jusqu’à l’édification achevée de 13000 appartements, où 40000 personnes auraient pu résider – l’équivalent de la population de Chartres ou d’Angoulême. Mais ce n’est pas ce qui est arrivé ».

Ce qui est arrivé, c’est une chute, celle du démiurge, du géniteur de ce mirage mégalomane : Francisco Hernando, entrepreneur immobilier, plus connu dans son pays sous le surnom d’El Pocero (l’égouttier). Sa biographie, de self made man comme l’époque les vénère, aussi grossier qu’infatigable, caricature vivante d’entrepreneur couillu, est tranquillement épique. Des égouts qui lui valurent son surnom aux villas les plus luxueuses d’Espagne, le trajet ascensionnel, digne des mythologies contemporaines est rendu en quelques pages exemplaires… descente incluse. El Quinon est son dernier chantier d’ampleur, dont l’abandon en cours est, d’évidence, symbolique sur tellement de plans, qu’on sait gré, aussi, à Anthony Poiraudeau de ne pas trop en faire : décrire suffit, parfois, pour faire passer de très belles perspectives et potentialités. La chute et l’étiolement font aussi partie du rêve, le renforcent, l’agrandissent :

« Après avoir construit pour les pauvres parce qu’il ne l’était plus, après avoir construit pour les riches parce qu’il l’était devenu, après avoir construit pour personne, j’imagine que Francisco Hernando peut sans peine construire pour un dictateur, si c’est désormais sous la coupe des dictateurs que les villes continuent de s’étendre, avec ou sans habitants. Peut-être qu’El Pocero se prend à trouver là, en artiste, une sorte de pureté formaliste de villes absolues enfin possibles, tout à fait nues, que l’absence d’habitants n’empêcherait pas de toujours continuer à croître, comme elle n’empêcherait pas Francisco Hernando de toujours continuer à bâtir – un unique chantier, pour que la vie d’El Pocero perpétuellement grandisse. »

Le rêve d’une ville infinie, sans centre ni périphérie, sans début ni fin, absolument onirique, est ce qui préside à la construction d’El Quiñon. Une image mentale de ville. Une projection. C’est une projection qui demeure, une simple trace, un photogramme, que l’enquêteur traverse. Et c’est ce rêve que redouble l’auteur (caché, discret, dans l’enquêteur, lyophilisé pour le voyage), dont l’écriture, précise parfois jusqu’à l’extrême, d’une minutie de géomètre, penchée sur les structures, les formes, leur empilement, parvient à dégager de ce méticuleux examen de surface une béance. Un empêchement. Un manque.

Le manque se dénombre et peut se lister : il manque des gens pour peupler cet espace. Il manque un usage à ces lieux fonctionnels (magasins jamais investis, espaces libres vacants de tout flâneur). Il manque un centre à cette ville. Il manque le roulis des voitures, les ondes et l’électricité, il manque l’encombrement de matières qui forme ville, ordinairement. Il manque même, très concrètement,  l’irrigation nécessaire à faire vivre le nombre d’habitants initialement envisagés par El Pocero (cruelle ironie de comprendre que le projet mégalo de l’égoutier n’aurait de toutes façons pu aboutir, même achevée, même pourvue en habitants potentiels, qu’à une ville hors de tout usage et fatalement désertée). L’eau manque, elle manque en surface (l’environnement, aride au plus haut point, nous est rendu hostile) et manque en potentialité d’usage.

L’eau manque et souligne ce qui dans ce paysage est LA pièce manquante : la mer. On l’a dit plus haut, mais ce fantôme d’urbanisme, cette maquette échelle 1:1, cet agrégat d’habitat vidé de ses habitants, évoque immanquablement l’atmosphère régnant dans les stations balnéaires, hors saison. Tout à ce vertige que lui provoquent ces formes sans fonds, cet extérieur sans intérieur, Anthony Poiraudeau cherche la mer. Il la cherche en cette station plus orbitale que balnéaire, il la cherche et croit la trouver, il en hume les fragrances – et finira par en trouver l’origine, lors d’une conclusion qu’on taira.

Des surfaces scrutées émanent des mirages, qui sont une part de nous-même. Une poétique ici se rêve s’écrivant, discrètement, quelque chose se confirme – une promesse, un présage – la fin tant attendue de l’hiver, déjà.

« Alors, la ville qu’a rejoint le voyageur en lieu et place de celle qu’il est venu chercher est celle d’un autre lointain, un lointain qui est une proximité sans distance, une formulation de familiarité, sans être pour autant la réduction à rien de tout ailleurs, mais plutôt une transformation de l’ailleurs en un nulle part partout similaire, où se trouver revient à être également, au même moment, situé dans tous les autres lieux identiques du monde, aussi distants soient-ils. »

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Lire aussi le bel article consacré à ce livre, sur le tierslivre de François Bon.

Projet El Pocero (Dans une ville fantôme de la crise espagnole), de Anthony Poiraudeau, éditions Inculte / ISBN : 979-1-091887-06-9 / 13×18 | 128 p. | 13,90 €