Faire de cet hyperréel qu’il scrute, une forme d’hyperfiction | Eric Arlix, Golden Hello, éditions Jou, octobre 2017.

« Mille deux cent kilomètres de terreur, de survie, d’exploits physiques et mentaux, de spéculation et de mise en place par les cent concurrents de vecteurs de croissance à deux chiffres, inédits, quelle aventure humaine incroyable !
Encore une chose, Erika, n’oublie pas tes trois priorités :
survivre,
survivre
et survivre. »

Hors une chouette intervention en résidence qui laissa ses traces sur remue, on n’avait guère eu l’occasion de lire Eric Arlix depuis le fameux Guide du démocrate (avec J-C. Massera, éditions Lignes), en 2010 ; il n’a pas publié depuis, occupé qu’il était à tenter de sauver ses excellentes éditions ère de la noyade — et ce sans y parvenir, en dépit du relais collectif sur les réseaux sociaux — l’époque on le sait, n’incite guère à la prise de risque, et la favorise moins encore quand elle s’emploie durablement — et le risque (de l’inclassable au rudoyant), étant ce qui caractérisait ce catalogue impeccable (de Vanessa Place à Charles Robinson, en passant par Marshall McLuhan), la suite on la connaît trop bien.

Mais voilà, la vie continue. Hein.

Et sans doute continue-t-elle, paradoxalement, augmentée de quelque chose de spécial, chez ceux qui traversèrent ce genre-là d’avaries.

Ici elle continue en écriture (c’est, on l’a dit, le premier livre d’Arlix auteur depuis longtemps), et en édition (c’est aussi, passant, le premier livre d’Arlix éditeur depuis autant) : Golden Hello est le premier titre des éditions Jou (référence à son livre paru chez Verticales en 2005) et ce texte fondateur vaut par ses aspects programmatiques induits (il est en soi le signe de ce qui se produira là) ; il vaut aussi en tant qu’excellent livre – on risquera « le meilleur de son auteur » mais aussi « un des tout meilleurs de ce riche automne 2017 ».

Golden hello, donc : une prime de bienvenue, comme le pendant initial du « golden parachute » offert au départ des golden boys. Golden Hello continue son attaque, sa corrosion par le langage, des normes et usages, explicites et implicites, de notre monde contemporain. Celle qui faisait la force de ses travaux précédents, démontant par surimpression ironique la domination absurde autant qu’effective exercée par le tout-slogan, injonctif et autoritaire, sur nos existences, cette religiosité immatérielle accomplie paradoxalement dans l’acquisition de toujours plus de biens matériels. Démonter et percer le storytelling omniprésent, storytelling ou, en français, « tout narratif » qui, « se substitue à la conscience, l’envoûtement à la distance critique, l’éternel présent au projet… Bienvenue dans un monde où finalement tout est simple et où tout sera bien qui finira bien par nous endormir. (la clé pour une vie sans projet) » (in Le guide du démocrate, page 80). Et au rythme au sont allées les choses jusqu’à cette présidence d’ambiance (si formidablement soft en apparence, si formidablement dure dans les faits), il y a toujours de quoi faire dans ces domaines.

Golden hello continue ce travail, mais il le fait agrandi, il le fait avec option, option formidablement utile dès que maîtrisée, ainsi hyper-optimisable : l’option, le truc en plus, s’appelle : roman. Ou, au moins, fiction. Un truc qui, réussi, et ajouté aux propriétés langagières sus-évoquées, augmente la capacité d’implication du lecteur (par identification, par production d’imaginaire). Et ce qui se passe dans Golden Hello, de frappant (voire de vertigineux), c’est que l’auteur parvient, nouvelle après nouvelle, de faire de cet hyperréel qu’il scrute, une forme d’hyperfiction. L’ombre de J-G. Ballard traîne (il est même nommé à un endroit du livre) là, inspire comme elle inspire un champ entier de la littérature contemporaine (de Vasset à Bégout pour aller au plus vite et aux meilleurs, deux dont on a chacun déjà parlé par ici). Mais elle ne se dépare pas de la poétique propre d’Arlix, grand désosseur du storytelling par explosion sémantique.

Le livre est organisé en quatorze textes indépendants. Ils sont indépendants narrativement autant que formellement : chacun porte un motif narratif, un mode d’énonciation et une structure formelle indivise – et réduite à l’unité dès le titre : « Un enlèvement », « Une vidéo », « Un poste à pourvoir », « Une balade ». D’entrée le neutre, le générique semblent à l’œuvre : on pense reportage, observation, anthropologie… et on ne sera pas déçus, on aura tout cela. Mais dans chaque cas, on est d’abord requis, déplacé, transporté, par une machine narrative et fictionnelle. Le premier récit d’enlèvement de collègue, sur un mode thriller & cavale, donne le tempo. Tempo qui variera d’un récit à l’autre, sans jamais s’amollir. Les systèmes de répétition internes, maîtrisés parfaitement, jouent à plein pour produire leur double effet : un effet rythmique (cavale, marche forcée, mantra) inséparable d’un effet sensoriel fort. Ainsi, en mode infra-ordinaire, la nouvelle « Une supérette » :

«Elles passent à la supérette à 8h53, elles seront en retard de quelques minutes au collège, elles prennent du soda, des cookies, des bonbecs, elles fouillent le fond des poches de leurs joggings à la recherche de pièces en se déplaçant très lentement jusqu’à la caisse, leur niveau de stress, c’est avoir des pièces, du sucre et des bulles.

Elle arrive à la supérette à 9h02 et moins de vingt secondes plus tard elle passe à la caisse avec deux poulets soldés pour cause de date limite du jour, son niveau de stress, c’est de trouver du poulet à moins de deux euros le kilo.

Il passe à la supérette à 9h10, il prend une bouteille de pineau premier prix, toujours la même, on ne sait rien de lui, il présente plutôt bien, son niveau de stress, c’est une bouteille de pineau par jour et de la solitude choisie. »

Mais chaque structure, dans chaque nouvelle, rejoue autre, rebat ses cartes avec parfait dosage de rouerie et de finesse, qui permet à chaque fois de faire plus effet : plus immédiatement, et plus durablement – par jeu d’incarnation ou d’adresse.

Le jeu sur les énonciations, d’ailleurs, est remarquable : chacune des nouvelles s’énonce (et énonce sa partie du monde et de sa représentation) via un sujet différent : toutes les personnes sont conjuguées ici : de « Georges vient de kidnapper Christophe » (dans Un enlèvement) à «Alors on note, on commente on écrit » (dans Un quartier), de «Il faut imaginer, dans un lieu dont je ne peux vous révéler la localisation exacte pour l’instant » (dans « Un poste à pourvoir ») à « Tu vas vivre une expérience exceptionnelle, profonde, une expérience intérieure » (dans « Une balade ») , de « Nous disposons d’un panier-repas constitué d’une bouteille d’eau minérale de 50 centilitres et de quatre bananes dans un sac étanche » (dans (« Une traversée », où le nous semble annoncer notre devenir-réfugié), à « Je dis wah ! une deuxième fois comme pour réinitialiser ma pensée mais cela ne produit aucun effet sur moi » (dans « Une rencontre »), il y a dans cette manière d’énoncer, outre l’efficacité narrative déjà décrite, une forme chorale qui vient augmenter encore la puissance de l’ensemble.

C’est un livre dont on se réjouit tant il réveille, surgit et scrute – ensemble, inséparables. Un livre de colère froide, parfois, comme dans « Un hashtag » :

« C’est un hashtag qui va se réaliser parce que 60% du corps votant ne va plus voter, occupé le dimanche matin par des brunchs, des tiercés et des courses dans des magasins de bricolage et des jardineries plus grands que des quartiers, puisque désormais c’est ouvert ce jour-là. C’est un hashtag qui fait dire à certains qu’ils quitteront la France (on verra), que le peuple sera dans la rue (loin d’être sûr, 100000 personnes, oui, le peuple, non), qu’il y aura une révolution (il me semble qu’il n’y en a plus du tout du tout), que cela ne tiendra pas longtemps parce qu’ils sont incompétents (il me semble aussi qu’ils sortent des mêmes écoles, qu’ils ont les mêmes aptitudes à n’avoir aucun projet). »

Mais c’est un livre qui cumule les bonus et les avantages, donc, ajouterais-je pour mimer à mon tour le langage que nous adresse l’époque, car la colère ne se sépare jamais de l’humour, bien sûr, que la rage y gorge l’analyse et la porte sans, bien au contraire, en amoindrir l’impact. Et parmi toutes les fictions nourries d’époque, celle-ci porte en elle la possibilité de nourrir aussi, en retour, l’époque.

Eric Arlix, Golden Hello, éditions Jou, octobre 2017.

à lire aussi, une excellente note du moins excellent Hugues Robert (Charybde)

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