« Malgré son application, ses lettres sont un peu tordues mais je dis toujours que c’est bien. » | Poule D, Yamina Benahmed Daho, éditions L’arbalète/Gallimard

Pendant qu’on range le matériel, le petit frère d’Amira joue avec un ballon jaune léger et tire au but. Il a une dizaine d’années. Il me rappelle le jour où, à son âge, j’ai accompagné mon père et mon frère sur le petit stade près du collège. Mon père joue le gardien, il porte des gants de vaisselle, faute de thunes pour en porter de vrais. J’ai du soleil plein les yeux, je le regarde plonger et bouffer l’herbe. C’est une journée après l’école, il fait beau. Une lumière particulièrement douce caresse la plate campagne, l’odeur de pollen et de gazon fraîchement tondu me fait éternuer. Dans ces années-là, mon père ne parle pas encore bien français. Il ne sait ni lire ni écrire. Il voudrait apprendre. Alors parfois, il me rejoint à la grande table du salon sur laquelle je fais mes devoirs. J’écris en lettres majuscules notre nom de famille, son prénom, notre adresse complète sur une feuille à grands carreaux et il les recopie plusieurs fois. Malgré son application, ses lettres sont un peu tordues mais je dis toujours que c’est bien. Je suis en CM1, il a cinquante et un ans.

(in Yamina Benahmed Daho, Poule D, éditions L’arbalète/Gallimard, octobre 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

C’est un extrait qui résume peut-être moins que jamais l’ensemble dont il est tiré (Poule D, premier « roman » mais pas premier livre de Yamina Benahmed Daho, dont un joli et réussi récit  jeunesse, (Rien de plus précieux que le repos), histoire (déjà) d’émancipation par le sport, était paru chez Hélium – mais le résumé on le fera, plus bas.
Cet extrait, je l’isole parce qu’il me touche, m’émeut, qu’une lecture c’est subjectif et que la mienne fut arrêtée net par la douce précision avec laquelle cette scène montre et raconte (avec ce qu’il faut de distance et d’empathie pour nous permettre de l’inventer et de nous l’approprier) quelque chose qu’il me semble important de montrer et raconter. Pas une intégration (ce mot, quelle plaie), mais un accueil, une avancée. Une idée aussi de cette chose immense, immensément importante, politiquement agissante, et totalement absconse en nos espaces-temps de langage évasé par la communication omnipotente, plus faux souvent que des billets de Monopoly : l’idée d’Éducation populaire, et le fondement, le moteur de vie collective qu’elle constitue.
Le livre de Yamina Benhamed Daho n’est pas un récit de vie, et cette scène est une des rares (sinon la seule) incursion (supposée) biographique, c’est la seule anamnèse – elle n’en résonne et rayonne pas moins sur l’ensemble du récit. Fiction documentaire, Poule D se déroule sur le temps d’une saison, scolaire ou sportive. Mina, la narratrice, mordue de ballon rond, se décide, comme on prend une bonne résolution de rentrée, à s’essayer au foot en club. Et c’est une saison de football féminin amateur qui nous est contée, avec ses galères multiples, son manque de moyens, accru par le manque de considération : car si tout vaut ce qu’endurent les homologues masculins, tout ici craint : les terrains, les chasubles, les ballons, les horaires alloués qui tous sont attribués quand chacun s’est déjà servi.

C’est drôle et c’est précis, en terme de phases de jeux comme de plat du pied, c’est une joie, assez enfantine, qui s’empare du lecteur en écho à celle qui s’empare du groupe, quand vient enfin la gloire toute relative de ne perdre que d’un but d’écart, cette joie collective a goût d’enfance – et cette aventure laborieuse est aussi continuation de cet engagement-là, sans emphase, profil bas, ce travail sans gloire qu’est l’engagement associatif (auquel le collectif de cinéma Othon, dont elle est membre, s’est beaucoup intéressé), et c’est aussi, en ce sens, un beau geste politique que ce livre, que ce qu’il raconte, comme il le raconte – et peut-être n’était-il pas si mal choisi, ce morceau choisi présenté ci-dessus…

Yamina Benahmed Daho, Poule D, éditions L’arbalète/Gallimard, octobre 2014, , ISBN 9782070146994

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