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Oceania Boulevard, de Marco Galli (Ici même éditions, 2014)

(Reprise augmentée d’une notice parue dans Encres de Loire n° 67)

 

Oceania Boulevard, de Marco Galli (Ici même éditions, 2014)

Traduit de l’italien par Silvina Pratt.

La maison d’édition de BD et romans graphiques nantaise Ici Même, fondée et dirigée par Bérengère Orieux (qui a travaillé pendant une dizaine d’années pour Vertige Graphic), édite majoritairement des traductions. C’est un auteur italien, Marco Galli, qui signe ce thriller horrifique, aux accents lynchiens assombris encore d’incursions gore (absolument terrifiantes).
En effet, plus que romanesque, l’univers d’ Oceania Boulevard est avant tout cinématographique. Les planches, au fond noir, sont scindées en deux cases, larges plans panoramiques qui sont comme des arrêts sur image. L’enquête du ténébreux inspecteur Mortenson sur la mort de l’ entertainer en art contemporain Pol Riviera le conduira d’eaux troubles en eaux… plus troubles encore. La galerie de portraits que constitue son enquête est une véritable « foire aux atrocités » (pour citer Ballard, influence jamais lointaine des radiographies acides de nos grandes cités).
La grande violence, physique et psychologique, du récit comme des images, est tempérée par un double jeu de mise à distance, via cette découpe en plans fixes, via aussi ce trait fin et cette mise en couleurs originale (par le jeu des techniques, incluant des effets numériques), qui déréalisent et font de cet album une variation.
Un méta-polar, en somme, un jeu sur les figures de séries B et Z — ce que soulignent encore les citations, directes ou plus allusives, de décors et plans des films de David Lynch.
Une découverte.

Marco Galli, Oceania Boulevard, 152 p. – 24 €, (Ici même éditions, 2014), ISBN 978-2-36912-004-9

Et les lumières dansaient dans le ciel par Eric Pessan (L’école des loisirs, collection medium)

(Reprise augmentée d’une notice parue dans Encres de Loire n° 67)

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« J’ai lu que toutes les particules de l’Univers sont nées au moment du big bang, cela veut dire que l’hydrogène qui brûle au cœur du Soleil est cousin du carbone dont je suis composé. C’est peut-être une famille que je cherche dans le ciel. Mais ça, qui va le comprendre ? »

Elliot, un ado fugueur, organisé et déterminé, quitte régulièrement le domicile maternel, la nuit, dans un but précis : voir le ciel. Observer les étoiles, ainsi que son père (séparé de sa mère) le lui a appris, requiert des conditions météo optimales, une nuit bien claire. Certaines nuits d’hiver répondent à ces critères : les plus froides, souvent. Et Elliott frôle la congélation, avant de rentrer, un peu tard, d’une de ses escapades, et de se faire punir comme il se doit. Mais peut lui chaut, car il a vu quelque chose briller, là-haut, dans la nuit. Ovni, peut-être, ou plutôt PAN (phénomène aérospatial non identifié), comme le lui apprendra un chercheur du Geipan, authentique organisme d’étude basé à Toulouse. Cette nouvelle fugue lui vaudra un sérieux avertissement, mais qu’à cela ne tienne, seule importe sa quête de réponse : une autre forme de vie est-elle possible, ailleurs, dans l’univers ?
(Et seule vaut, pour nous, adultes, que la question perdure, c’est sa persistance en tant que question qui demeure un moteur – chez Pessan, moteur à fictions, béance à continuellement creuser – la possibilité d’un mystère vaut plus que le mystère en lui-même.)
Ce livre, paru en collection ado, saura ne pas se limiter à quelque public-cible. Pessan est effet un grand curieux, averti de ces phénomènes (comme en atteste par ailleurs sont travail régulier avec et pour la revue Espace(s), publiée par le CNES, dont remue.net a tiré cet entretien avec Laure Limongi). Déposant en ce roman, en son protagoniste, ses propres obsessions (mais aussi certains de ses motifs récurrents, comme la fugue, fuite hors du quotidien, et l’étrangeté en laquelle elle plonge les décors ordinaires), il parvient ainsi à se (et nous) poser à distance idéale, tout proche d’Elliot.

Pour avec lui, de longues nuits durant, interrogatifs et confiants, regarder le ciel – lequel nous regarde en retour, peut-être.

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Et les lumières dansaient dans le ciel, Eric Pessan, Collection : Médium 8,50 € (EAN13 : 9782211215466)
Photographie de couverture : Emma Johnson/Flickr/Getty Images

Un outil en soi (Culture pop´, Cinquante ans de culture populaire à Saint-Nazaire) (préface de Sylvain Coher, éditions Cénomane).

(Reprise augmentée d’une notice parue dans Encres de Loire n° 67)

Culture pop´, Cinquante ans de culture populaire à Saint-Nazaire (préface de Sylvain Coher, éditions Cénomane).

« Mais au fond c’est quoi, cette fameuse Culture populaire ? » est la question introductive la préface de Sylvain Coher, architecte, ingénieur, façonnier de cet ouvrage.(Architecte, façonnier – ou metteur en scène, ou réalisateur ? On cherche le substantif qui dise exactement cette place-là, si éditorialement particulière, de l’auteur accompagnant une écriture collective.)
Le Centre de Culture Populaire de Saint-Nazaire fête ses cinquante ans, d’accompagnement et d’accueil, de collectes de témoignages et d’interventions artistiques. Et ce travail si singulier, si rare, porteur d’une « qualité d’attention, particulière, profonde » (Anne Tessier, en introduction), méritait un retour réflexif. Ici ce sont les membres, salariés, collaborateurs du Centre qui s’expriment. L’entreprise fut délicate, d’organiser cette matière, « constituée de la langue politique du syndicalisme, de celles des administrateurs, de notre jargon de travailleurs du champ dit culturel ». La voici rendue en un format qui lui rend son intelligibilité et sa qualité de sens, de sensible, et de transmission :

« La perruque c’est le travail pour soi, en douce, en récupérant ce qui peut l’être et en utilisant le matériel de l’usine ou de l’atelier qui nous emploie. Faire en perruque, c’est aussi remonter le temps. Ainsi, bien avant l’ère industrielle, les compagnons artisans se confectionnaient leurs propres outils sur les lieux mêmes des chantiers – et donc sur les deniers des patrons. »

Ce livre, mieux qu’un album commémoratif, est un objet hybride et plein, qui nous en apprend de belles. Et de conclure, avec Sylvain Coher, citant son grand-père nazairien, que « la chefferie n’est rien sans les petites mains », qu’en cela, « il n’y a pas plus de culture populaire qu’impopulaire ».
Et que « lorsque les choses sont bien faites, elles doivent servir à tous. Si l’on s’en donne la peine. » Un discours qui peut sembler simple, et qui mériterait tant d’être plus souvent revisité, dans nos quotidiens pros. Nous avons beaucoup à apprendre de ses savoirs et savoir-faire là, beaucoup de sens et d’intelligence dont user chaque jour – ce livre n’est pas qu’un fier et bel hommage à ces gens et à leur parole ; il est aussi un outil en soi.

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Culture Pop’ – Cinquante ans de culture populaire à Saint-Nazaire, Date de parution : 02/01/14,  Cénomane (Editions), ISBN : 978-2-916329-57-4, EAN : 9782916329574

Un divertissement de Jean-Louis Bailly (Editions Louise Bottu, 2013)

(Reprise augmentée d’une notice parue dans Encres de Loire n° 66)

Un divertissement de Jean-Louis Bailly (Editions Louise Bottu)

« Mathieu s’est arrosé d’eau de toilette. Il a revêtu une chemisette repassée la veille par sa maman, et dans laquelle il se sent aussi engoncé que s’il portait guêtres, col dur et gilet à gousset. Interrogé sur Montaigne, il classe les Essais parmi les « romans », ce qui rejoint assez l’opinion que s’en fera Rousseau. Il a une autre idée personnelle : « Aujourd’hui on ne voyage plus pour connaître, juste pour se reposer ». Pour le bac, il compte surtout sur la gym et sur l’option musique (saxophone), alors Montaigne…

Fabien lui succède. Ses lunettes sont grasses, elles gênent l’examinateur qui aimerait bien rencontrer ses yeux. Mais le garçon est si timide que son regard s’échappe sans cesse, vers ses pieds car il aimerait se réfugier au centre de la terre, vers la porte car il voudrait être très loin. Il parle d’une petite voix, encore inquiète d’avoir mué. Il a travaillé, récite des paragraphes entiers tirés de son cours, ou plutôt des notes qu’il y a prises. Parfois il comprend ce qu’il dit, alors son visage s’illumine. »

Second roman de Jean-Louis Bailly paru en 2013 (après Mathusalem sur le fil, chez L’arbre vengeur), ce Divertissement nous conte une bien douloureuse traversée. Le narrateur est un professeur de lettre (comme l’auteur), amateur de lipogrammes (comme l’auteur, pataphysicien émérite) qui fait passer des oraux du baccalauréat à des lycéens tant désarmés que désarmants (d’inculture, de désintérêt, de candeur également), en tentant, spectre ou funambule livide, de ne pas céder à l’effondrement imminent causé par la mort de sa fille. Le « divertissement », emprunté à Pascal, que constitue cette routine harassante de l’interrogation orale, fait office de coton, cautérise –temporairement – cette plaie ouverte.
N’en sachant rien, on ne quantifiera pas, c’est heureux, la part du vraiment-arrivé dans ce roman, pour ne pas céder à l’exhibition trop en vogue. Bailly se défie, comme cette jeune brillante candidate au bac, des errements « à la » Christine Angot, dont il lui fait affirmer :

« Pour moi, Angot c’est cela : elle se promène toute nue en public, en attendant que vous la regardiez pour vous tirer la langue méchamment ».

Jeune candidate éloquente, qui parvient à toucher cet homme qui s’est réifié, figé dans sa douleur comme en ses draps de lit froissés, à lui redonner, non pas le goût mais, du moins, un accès, à ce qu’on appelle la vie :
« Et alors qu’on désespère : un miracle. Voilà. »
La plume allègre, légère, la distance ironique de Bailly aident le lecteur à cheminer au cœur de cet état de deuil, en douleur et douceur – et le saisissement, l’émotion du narrateur,nous sont passés en finesse.
Découvrez les jeunes éditions Louise Bottu via leur site. http://www.louisebottu.com/

Le blog de Jean-Louis  Bailly

Un divertissement roman Jean-Louis Bailly Éditions louise bottu (2013) 200 pages 12 x19,5 16 € ISBN 979-10-92723-00-

Paco les mains rouges, de Vehlmann et Sagot, éditions Dargaud

((Reprise  d’une notice parue dans Encres de Loire n° 66)

Paco, état-civil Patrick Comasson, jeune instituteur des années 30, auteur d’un crime dont ne nous sont montrées que quelques images (un gisant, un fusil fumant, dans une forêt enneigée) est condamné à la prison à perpétuité. Direction Cayenne et son bagne, triste enfer de promiscuité, de violence et de corruption, pour cette oie blanche… qui ne le restera pas longtemps : Paco les mains rouges est en fait le surnom que lui attribuent ses co-détenus après qu’il ait poignardé l’une des trois brutes lui ayant fait subir un viol collectif.

(« Je l’ai pas fait pour me venger. Mais si je réagissais pas tout de suite, j’allais devenir la pute de toute la case. Ou alors je me tuais direct. »)

Le surnom, comme le magnifique tatouage qui va avec (et qui orne la couverture de l’album), constituent une nouvelle peau – un changement d’identité aussi fatal que nécessaire, pour survivre, ne serait-ce qu’un temps, dans ces conditions éprouvantes. Cette école de la dureté est troublée par la rencontre d’un autre bagnard, et l’émoi, incompréhensible pour Paco, de la naissance d’une relation homosexuelle.

Fabien Vehlmann, au scénario, et Eric Sagot, au dessin,  tissent à merveille documentation fouillée sur une époque terrible et passionnante, et récit de vie sensible et surprenant. Le dessin de Sagot (qu’il a beaucoup trituré et modifié à cette occasion, comme nous le montre le magnifique cahier graphique en clôture de ce premier tome), entre rondeurs faussement naïves et peinture abstraite, permet de tenir ce fil si fragile, de rendre à merveille ces contrastes. On songe à ce que fut la découverte dans les années 90 des possibilités oniriques et narratives offertes par la tendreté presqu’ enfantine du graphisme de David B. Mais l’univers est propre à la rencontre du scénariste accompli et protéiforme qu’est Vehlmann et d’un dessinateur en attente d’aventures et de nouveauté qu’est Sagot.

Belle découverte.

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Paco les mains rouges (tome 1) de Fabien Vehlmann (scénariste) et Eric Sagot (dessinateur), éditions Dargaud, septembre 2013, ISBN : 978-2205068122

«Notre amour des pelleteuses» (Proust est une fiction, François Bon, Seuil, coll. Fictions et Cie)

fiction-proustProust est une fiction, de François Bon (éditions du Seuil, coll.Fictions et Cie, 2013)

(Reprise amplifiée d’une notice parue dans Encres de Loire n° 65)

« La métaphore du bassin minier intérieur, pour nous toute une richesse : d’abord parce qu’à la surface rien ne se voit – il faut le puits, et descendre. Immédiatement, si on applique la métaphore à la lettre, on est dans une disposition spatiale à multiples couches et profondeurs. Dans une mine, chaque galerie ne dispose que de son propre environnement : on ne se voit pas de l’une à l’autre, le réseau qu’elles forment est une arborescence qui ne peut chaque fois être considérée que depuis un seul de ses points. Enfin, une mine n’existe que parce qu’on la creuse, et ne crée sa richesse qu’à mesure qu’elle l’extrait dans la nuit minérale qui l’environne, toujours plus loin et sans plus de but au-devant que ce que Heidegger nommait les Holzwege, chemins des bûcherons dans la forêt, qui ne vont nulle part. »

La première impression produite par cet essai, c’est surtout celle de retrouver son Bon (comme on dit « relire son Proust ») où il nous avait laissé, au terme de cette étonnante, et si belle <i>Autobiographie des objets (parue en 2012, reprise en poche chez Point seuil cet automne), qui cheminait entre technologies et visions du monde associées, pour en arriver-revenir au livre, dans son poignant final (une armoire aux livres dans une vieille maison de Vendée). Le chemin (d’écriture, de lecture) se poursuit en cohérence, comme si c’est à l’œuvre de Marcel Proust que devait, nécessairement, aboutir cette exploration intérieure-là.

En travaillant cet essai, en live, sur son site tierslivre.net, ainsi qu’il procède maintenant pour chacun de ses livres, organisant sa recherche dans « la Recherche » en billets quotidiens, (voir les bonus et alentours, toujours à lire en ligne), Bon a traversé celle-ci selon un découpage original : des thèmes à émerger (nombreux et discutés, passés au scalpel d’une érudition phénoménale, au sens propre : l’érudition est active, vivante, matière et nourriture, moteur et adjuvant), celui qui rayonne avec le plus d’intensité est d’abord le rapport de Proust à la technologie.

« (La question posée est bien celle d’une poétique susceptible de se hisser à ces objets neufs (…))»

Et, ailleurs :

« J’ai lu une fois une édition scolaire de L’Éducation sentimentale, qui devait être au programme du bac français, et comportait à la fin le traditionnel commentaire pédagogique, j’y avais retrouvé cette phrase de Proust sur Flaubert, accompagnée des mots suivants : « on mesure bien la réticence de Proust à l’art mécanique et exagéré de Flaubert », disait le pédagogue. Peut-être est-ce lui qui a raison, peut-être moi. Je ne sais pas si c’est notre goût en littérature qui diffère, ou simplement notre amour des pelleteuses. »

Et le principe de recherche génétique choisi (par comptage du nombre d’occurrences de certains mots-clés, comme photographie, aéroplane ou automobile, dans À la Recherche du temps perdu, relevé grandement facilité par les objets de lecture électronique) produit une mise en abyme excitante, joueuse, bien au-delà de l’anecdote première. Le retour opéré par ce biais est celui d’un retour aux origines technologiques autant que littéraires, deux items indissociables chez Bon.

D’autres rapports se font avec ce qui le taraude, comme la circularité de l’œuvre

«((46)On peut relire dix fois Combray sans reprendre Albertine disparue, et pourtant la loi première de ce livre, c’est bien en quoi sa circularité est incontournable et implacable.)»

, et sa reprise permanente (n’use-t-il pas lui-même de son site ainsi, comme d’un livre s’écrivant ouvert), la lisière entre veille et sommeil (et le lieu où elle règne, la chambre), le rêve et la dématérialisation du réel : puissance de la fiction, qu’atteint toute littérature, dès lors qu’elle est une recherche active, intensive.

Les nombreux passages de fiction biographique (les entretiens imaginaires de Proust et Baudelaire ; l’ascendance supposée de Lautréamont qui serait le père de Marcel Proust, ce dont attesterait une lettre d’un certain Hinstin, précepteur du dit Lautréamont… où l’étoilement produit de la fiction au carré, et potentielle :puisque le dit Hinstin, on le sait, est par ailleurs familialement lié à un certain Général Instin, enterré au cimetière Montparnasse, comme Baudelaire), plus que de seulement ponctuer un texte extrêmement dense et complexe, hyper documenté, savant au plus beau du terme : les fictions ouvrent et lancent le rêve du lecteur.

Proust est une fiction, comme la littérature, comme le réel le sont – lorsqu’ils se montrent à la hauteur du rêve, comme c’est le cas ici.

On pourrait reprendre la si puissante métaphore de la mine, plus haut, pour conclure sur la ressource précieuse que constitue ce livre ; on relancera plutôt l’appétit qu’il ouvre, par cette réflexion, qui m’avait déjà frappée lors du festival Ecrivains en bord de mer, cet été, à La Baule (voir la vidéo ici) :

« (16) Défi logique posé à Proust lui-même : construire volontairement une œuvre dont l’unité ne pourrait échapper au « factice » qu’à condition de ne pas procéder d’une intention. »

Ou on relancera, encore, cet incessant aiguillon, par cette remarque-ci :

« (27) Proust est une littérature de la dématérialisation du réel, de la construction d’imaginaire dans le processus même qui nomme et les choses et nous-mêmes, et ce par quoi, dans cette disjonction du langage et du réel, nous apprenons qu’il est impossible d’apprendre à se comporter soi-même. La marche procède d’un déséquilibre, de notre relation aux autres il en serait de même et c’est de ce déséquilibre précisément que Proust traite»

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Proust est une fiction, de François Bon (éditions du Seuil, coll.Fictions et Cie, 2013, 352 pages, ISBN 2021100731)

EntreOuvert (collectif, autour du travail de Gisèle Bonin, Musée des Beaux-Arts d’Angers)

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(Musée des Beaux-Arts d’Angers, Collectif, textes de Jean-Noël Blanc, Christian Garcin, Denis Lachaud, Isabelle Minière, Éric Pessan, Jaques Serena, Carole Zalberg)

(reprise amplifiée d’une notice à paraître dans Encres de Loire n° 65)

« L’odeur, après la question de pourquoi continuer, amène celle, aussi recevable, de, pourquoi pas. Tant qu’on y est. » (Jaques Serena)

« Nous sommes son cœur, pulsations nous croyant seules et qui, ensemble, dans l’ignorance de notre mission, le faisons un et palpitant. »(Carole Zalberg)

Ces phrases – si différentes – de Jaques Serena, et de Carole Zalberg, disent quelque chose, au plus près, de la noire intensité des dessins et peintures de Gisèle Bonin, plasticienne récemment exposée au musée des Beaux-Arts d’Angers (exposition dont le présent livre constitue le catalogue). Ces phrases disent sans chercher à illustrer, ni expliquer – tout comme celles des autres écrivains conviés : Jean-Noël Blanc, Christian Garcin, Denis Lachaud, Isabelle Minière, Éric Pessan (et ses courtes et surprenantes formes autour de la peau, peau qui s’en va, qu’on raccomode, interrogeant de cette subtile façon cette indétermination des textures, des limites, qui semble nourrir le travail de Gisèle Bonin).

Car c’est un choix d’invitation original que celui qu’a fait l’artiste, pour constituer cette présentation écrite de son travail : très peu de prose explicative, de critique d’art (ainsi qu’on se la figure ordinairement), mais des fictions et quelques poèmes en dialogue, qui n’illustrent pas ses dessins et peintures mais leur font écho, signe ou question. On se souvient de son binôme avec Marie Chartres pour Cette bête que tu as sur la peau (la peau, encore) ; on songe, d’ailleurs, aux voies explorées par des éditeurs comme Le Chemin de Fer ou Les Inaperçus, celles d’un mode de dialogue non illustratif, non discursif, entre écrivains et plasticiens.

Et, cherchant à mettre des mots sur cette matière qu’éclaire la peinture de Gisèle Bonin, ces draps avec corps manquants, ces corps cadrés si près qu’ils ne sont plus que texture, enveloppe, ce rapport étroit avec l’absence, en toute ambigüité ; ce qui me revient, avant les mots, avant toute formule, c’est le souvenir de la magnifique nouvelle de Christian Garcin, élégie funéraire belle et douce, en montagne – et la relisant me frappe cette phrase, presque finale : « Les mots ne peuvent pas tout ».

Les mots ne peuvent pas tout, non, il leur faut parfois des images, pour respirer, pour mieux vivre.

« Tu vis en moi / tu y reposes / l’un et l’autre / les deux. » (Denis Lachaud).

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EntreOuvert (collectif, autour du travail de Gisèle Bonin, Musée des Beaux-Arts d’Angers), 68 p. – 10 €, ISBN 978-2-35293-042-6

La baie vitrée de Sébastien Brebel (éditions P.O.L, avril 2013)

rouilleLa baie vitrée par Sébastien Brebel (éditions P.O.L, avril 2013)

(reprise amplifiée d’une notice à paraître dans Encres de Loire n° 65)

«  Toute sa vie, elle s’est efforcée de rejoindre un lieu mental où tout s’éclairera.  »

« Je regarde. », est-il écrit en quatrième. Et cet excipit lapidaire, si concis soit-il, dit exactement un aspect important de ce quatrième livre, fort étrange et fort attachant, du romancier Sébastien Brebel. Ce recueil de nouvelles, composé de quatorze textes écrits à rythme hebdomadaire pendant trois mois, est, avant tout, œuvre de regard : cette succession de portraits féminins ont en commun de partir d’une vision, d’un instantané qui nous est offert, image-source d’où l’auteur déplie récit, suppositions, sensations extérieures et intérieures, en un flot stupéfiant d’informations changeantes, parfois contradictoires.

« Elle ne remarque pas les maisons horribles qui ont poussé comme des champignons dans son voisinage, défigurant la campagne environnante. Elle n’est pas révoltée par les images de violence à la télé, et n’a jamais cherché à souscrire à l’optimisme ou à son contraire pour donner un sens à ce qu’elle voyait. Toute sa vie, elle s’est efforcée de rejoindre un lieu mental où tout s’éclairera. Elle est là, dans sa robe bleu ciel, apprêtée comme si elle avait rendez-vous à l’extérieur et qu’elle était attendue, sur une terrasse de café ou dans l’ambiance feutrée d’une salle de restaurant chic. La chambre est pleine de ce silence particulier qu’il y a dans les hôtels, un silence artificiel, entretenu, qui ne se laisse pas coloniser par les bruits de la rue. L’année dernière, elle a marché dans les rues de New York sans se sentir dépaysée. Elle a été championne de course à pied à quatorze ans et s’est classée première lors d’une compétition régionale. À la même époque, elle s’est découvert des dons exceptionnels pour le chant et le dessin qu’elle a négligé d’exploiter. À dix-neuf ans, elle s’est amincie, après avoir entendu dire pendant toute son enfance qu’elle était grosse. À vingt ans, elle a posé nue pour un peintre qui n’est jamais devenu célèbre. Elle aime les rues au déclin du jour et les livres d’occasion.»

« Pas de psychologie », affirme l’auteur dans ce passionnant entretien sur le site de son éditeur, P.O.L. C’est un flot qui nous assaille, afflux kaléidoscopique d’images et d’informations – mais le kaléidoscope est amolli, attendri, hésitant, comme ému : il laisse la place à notre rêverie de lecteur, rêverie nourrie, en marche.
Ainsi cette femme, à la fenêtre, dans la nouvelle qui donne son titre à l’ouvrage, La baie vitrée, nous est donnée à voir entière, dehors et dedans, dans le désordre apparemment : ses désirs, visions, rapports au monde, sont rendus avec une extrême précision, par accumulation de propositions brèves, enchaînées selon une logique de distribution mouvante (spatiale puis temporelle, intime puis lointaine, passée puis future), comme indéterminée.

«  Elle ne se lasse pas de regarder la mer à travers la baie vitrée. Le plus souvent, la mer est calme, grisâtre, elle n’est pas menaçante. Les vagues viennent mourir doucement à une dizaine de mètres de la terrasse. Il n’y pas de rochers, l’horizon reste vide. Elle n’éprouve pas d’inquiétude au sujet de l’avenir, elle ne redoute pas les catastrophes. De rares fois, la mer dépasse son niveau habituel, toujours aussi peu agitée, empiétant de quelques centimètres sur le rebord de la baie vitrée. Elle approche alors son visage de la baie, guettant les poisson et les particules en suspension comme à travers les vitres d’un aquarium. La maison est parfaitement étanche, elle s’y sent en sécurité. Les jours de grand soleil, elle étale un sac de couchage le long de la baie vitrée. Elle s’allonge tout près de la vitre, les bras étendus le long du corps, paumes tournées vers le ciel. Elle ferme les yeux. Une paresse tiède et oppressée la paralyse. Le corps réchauffé par les rayons, elle perçoit le ressac des vagues comme dans un rêve qu’elle ferait.Elle se garde de monter aux étages, de peur de se fouler une cheville dans les escaliers ou d’y faire une mauvaise rencontre. Elle se souvient sans nostalgie de ses affaires personnelles, entreposées ça et là : une paire de bottes en cuir indémodables, une robe qu’elle aimait particulièrement, une chemise de nuit vert d’eau qu’elle a portée lors d’un séjour à l’hôpital, des livres dont elle a oublié les titres. »

Cette indétermination n’entrave aucunement la lecture (elle est même prônée par l’auteur, dans ce même entretien), car le geste d’écriture est serré : cet impeccable maintien de la phrase permet de fixer (de désigner, de supposer, de ressentir) et de partir encore ailleurs, sans cesse. Ces portraits irisés révèlent des vies potentielles, d’une femme, de plusieurs (chaque femme présentée en est peut-être plusieurs, mais peut-être l’ensemble des portraits n’en constitue-t-il qu’un seul).
Nous cheminons titubant à travers ces existences bancales, mais cet art-là, cette belle maîtrise, nous tient la main, et nous avançons avec joie dans les remous de ces existences, tant elles sont subtilement éclairées.
(ci-dessous, captation vidéo – où Sébastien Brebel est interrogé par Jean-Paul Hirsch – belle pensée en mouvement).

La baie vitrée par Sébastien Brebel (éditions P.O.L, avril 2013, ISBN : 978-2-8180-1894-1)

Professeur Cyclope, volumes 1 à 3

(Présentation de cette revue de bd numérique– reprise augmentée d’un article, paru dans Encres de Loire n° 64).

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Professeur Cyclope :

Cette revue de bd numérique, lisible sur ordinateur ou tablette connecté au web, est une initiative novatrice, saluée comme telle un peu partout, notamment par arte.

Au-delà de la nouveauté constitutive au projet (voir notamment cette interview d’un de ses co-fondateurs, Fabien Velhmann), interrogeons maintenant, à l’heure de la parution de son numéro 3, la revue dans sa continuité.

Ce qui frappe c’est d’abord la qualité des séries présentées, variées en genre comme en style graphique, du fait d’un casting au dosage subtil entre auteurs reconnus (Olivier Texier, et bientôt Philippe Dupuy) et heureuses découvertes (Anouk Ricard ou Stephen Vuillemin, pour n’en citer que deux). Ceci énoncé, que cette revue de bd numérique soit une bonne revue de bd, excellente nouvelle ma foi, témoin d’une intelligente réaction des créateurs conscients de la mutation des usages (souhaitons, au passage, à la littérature « strictement textuelle » nombre d’initiatives de ce genre, car il serait bon que publie.net ne perdure pas seul dans ce défrichage ardu). Excellente nouvelle, mais au-delà, qu’en est-il de l’épithète numérique ? Quid du support, qu’apporte-t-il à la revue Professeur Cyclope, aux formes et à la lecture, hors gain de place et attrait pour la nouveauté ?

Meilleure nouvelle encore : c’est à la lecture (approfondie, imprégnée) que quelque chose, réellement, change. La lecture se fait, dans certains cas, selon un défilement (horizontal, chez Anouk Ricard ; vertical, chez Stephen Vuillemin) de case en case (l’effet zoom induit est fort appréciable graphiquement, l’œil reçoit mieux chaque dessin, sans que l’agilité du regard y perde, de par la rapidité et l’ergonomie du support). Dans d’autres cas, les cases sont animées, de façon minimale mais efficiente (chez Stephen Vuillemin, par exemple). Un retour à la case, en somme, et de fait : au dessin. D’ailleurs, la planche, format « classique » de la bd en albums, est sans doute celle qui y perd le plus, ou qui y « gagne » le moins – preuve, s’il en fallait, de la nécessaire complémentarité des supports, de la nécessité de les faire coexister : la bd numérique, loin de la pensée en planches, ne tuera pas l’album.

Notre œil, celui qui guide le lecteur (cette somme de savoirs, désirs, expériences, aspirations) que nous sommes, est bougé, remué. Réveillé. Ces bouleversements, des plus subtils, sont peut-être les plus importants : toute la distribution de l’information est questionnée, et par là, la structure même de ce que l’on nomme bande dessinée. Et c’est, alors, tout notre rapport qui bouge.

La bd ne devient pas pour autant du cinéma d’animation, le découpage du récit en une succession d’unités-cases demeurant le fondement, la caractérisation de cet art. Mais l’expérimentation s’avère favorisée, une expérimentation excitante et partagée : ce qui est permis à l’auteur permet en retour au lecteur, dont l’expérience de lecture s’avère discrètement, mais réellement, enrichie. Une aventure à suivre avec appétit. (cliquez ci-dessous pour vous abonner).

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Marc-Antoine Mathieu, des livres à & pour ouvrir

Marc-Antoine Mathieu – des livres à & pour ouvrir

(Présentation par les bandes des deux plus récents albums d’une œuvre à découvrir – reprise augmentée de deux articles, parus dans Encres de Loire n°58 et 64).

MaM / Julius Corentin Acquefacques 6. Le décalage (éditions Delcourt) Date de parution : 06/03/2013 | ISBN : 978-2-7560-3108-8

Décalage perpétuel (Delcourt, 03/2013)

En 23 années et seulement 6 albums, au rythme de parution dégressif (le précédent opus datait de 2004), l’auteur et graphiste angevin Marc-Antoine Mathieu n’a pas développé les aventures de son personnage récurrent, Julius-Corentin Acquefaques à la façon des héros de série à succès. Son économie est même inverse à la serialisation des blockbusters (inverse à celle de, mettons, James Bond, qui étire de plus en plus de longs films depuis des séquences originelles de plus en plus étiques.) Ce héros est un paradoxe ambulant, cette série un décalage perpétuel (pour reprendre le titre de ce dernier album en date).

Acquefaques, fonctionnaire anonyme sis en un appartement étroit, tombé de son lit chaque matin suite à des rêves à la chute douloureuse, s’il n’est pas un anti-héros, constitue un héros problématique, qui pose, littéralement, problème. Il pose problème à sa fonction même de héros… voire de personnage. Prolongement ludique de l’angoisse métaphysique incarnée des personnages de Kafka (ces ombres écrasées, par le monde et son système), le cheminement d’Acquefaques au fil de chacun (puis de l’ensemble, considéré comme un tout, formidablement cohérent) de ses albums est aussi une interrogation des codes d’écriture et de lecture fondamentaux du médium fabuleux (fabuleux car aussi simple d’accès que complexe à analyser), qu’est la bande dessinée.

Après les notions de récit, de perspective, de couleur, dépliées, questionnées par manipulations habiles de l’objet-livre des précédents opus (page centrale changée en spirale dans Le Processus, insertion de case manquante dans L’Origine, pages dessinées en 3D dans La 2,333ème dimension ; pour voir ce que ça fait à l’histoire en cours et à la lecture qui peut en être faite), c’est dans ce sixième volume celle du personnage, de sa place au cœur du récit, qui est bouleversée : ce matin-là, Julius est en retard, comme souvent. Mais il ne s’agit pas d’un simple retard, motif récurrent, dans l’histoire, mais aussi d’un retard par rapport à elle : il a franchi « le mur du temps ». L’histoire a débuté en avance, la première page précède la numérotation (et les quatre pages de couverture sont des planches dessinées).

Les places assignées alors changent : nous assistons au retrait du héros de son histoire ; pendant que le héros, lui, assiste (comme nous, lecteur, qui le regardons regarder sa non-aventure se dérouler) au déroulement, sans pouvoir y participer. Le retard sera rattrapé par une nouvelle manipulation astucieuse de l’objet-livre, mais… sans doute est-il déjà trop tard. Et le goût avéré de Mathieu pour les boucles narratives trouve ici un magnifique achèvement.

3″ (Delcourt, 2011)

(version numérique, et site dédié : http://www.editions-delcourt.fr/3s/index.php?page=home)

3″ Marc-Antoine Mathieu (Delcourt) | ISBN : 978-2-7560-2595-7

Cet album, précédent opus de Marc-antoine Mathieu, de ceux qui s’intercalent entre les A-aventures de Julius-Corentin Acquefacques, fonctionne en caméra subjective : Nous (lecteur, regardeur) sommes dans un couloir, nous avançons, et distinguons, dans la rue en face, — mais peut-être est-ce derrière nous, n’y a-t-il pas un miroir ?— une femme retournée sur un homme, l’air apeurés. Notre regard avance, jusqu’à cet homme, jusqu’à l’œil de cet homme, dans la pupille duquel se reflète un téléphone portable qu’il tient face à lui, vers lequel notre regard continue d’avancer, jusqu’à atteindre et traverser le reflet du petit œillet de la webcam… Ce livre est un zoom. Un seul zoom impossible et tenu de case en case (neuf carrés de format identique, sur soixante-sept pages), jusqu’à son terme… vertigineux.

Ici, Marc Antoine Mathieu a tenté d’appliquer au livre illustré un traitement qui demeure un fantasme de cinéma : celui du plan-séquence infini (on se rappelle La Corde de Hitchcock, ou l’introduction de Snake Eyes de Brian de Palma, les exemples sont nombreux). Le cadre de la page dessinée lui permet de relever ce défi impossible : car, là où les bobines ne permettent pas de filmer au-delà de douze minutes, le dessin peut donner l’illusion du temps dilaté ou resserré.

Ici c’est trois secondes qui sont narrées, trois secondes d’action et de récit du monde qu’on met bien de plus de temps à lire, car l’intrigue est complexe et difficilement résumable : on comprend qu’il se passe quelque scandale dans le milieu fortuné et de moralité douteuse du football international, qu’un coup de feu est tiré… deux coups de feu, car il y a un second tireur, perché sur le toit, en face. Les principes de zoom et de reflet conjugués, comme en application réversible de l’effet « vache-qui-rit » de mise en abyme graphique, nous perdent en conjectures, amusées et inquiètes. Un grand plaisir esthétique et conceptuel.

(Ce livre existe également dans une version numérique, complémentaire et recommandée – site dédié : http://www.editions-delcourt.fr/3s/index.php?page=home).

Ces deux récents albums constituent une belle manière d’entrer dans cet univers en soi, entrelacs de logiques poussées à leur terme, aventures conceptuelles et aisées à appréhender ; bricolages ludiques et vertiges métaphysiques – un joyeux paradoxe. Paradoxale, l’œuvre en cours de Marc-Antoine Mathieu l’est, mais de ces paradoxes si bien, si fermement campés, dans leur étrangeté radicale (et souriante), qu’ils renouvellent assez leur terrain d’expression pour en devenir, assez vite, des classiques, des références – depuis lesquelles bâtir, trouer, augmenter.

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Julius Corentin Acquefacques 6. Le décalage, Marc-Antoine Mathieu (éditions Delcourt) Date de parution : 06/03/2013 | ISBN : 978-2-7560-3108-8 / 3″ Marc-Antoine Mathieu (Delcourt) | ISBN : 978-2-7560-2595-7

Prévert et Lartigues, de Benjamin Adam (éditions La Pastèque).

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 (Reprise d’une chronique publiée dans Encres de Loire n°63, mars 2013)

Prendre la route. Et s’arrêter. Pour ne pas repartir. Puis demeurer, fiché dans le sol, hébété, sans même avoir pu prendre son élan, sans jamais avoir pu passer la seconde.

Prévert et Lartigues ne sont ni poète ni photographe, juste deux fameux velléitaires : l’un (Lartigues) est un épicier velléitaire, séparé de sa femme et de son fils ; l’autre (Prévert), un velléitaire absolu, demi-ivrogne incapable. Amis d’enfance, ils vivotent de combines minables, transportent des marchandises « tombées du camion » ou fruit de divers trafics. Mais quand un jour le coffre de leur voiture s’avère contenir un cadavre, c’est la tangente qu’il leur faut prendre, une tangente au bout de laquelle ils vont diverger et, mécaniquement, logiquement, inévitablement, s’affronter.

Si l’aventure des deux garçons perdus de cet album se déroule en France, dans les années 1970, elle a pourtant un air d’Amérique – mais de quelle Amérique : plutôt celle, miteuse et enneigée à en mourir d’ennui et de froid, des Frères Coen de Fargo que de quelque rêve de grandeur et de gloire.

Le dessin, très personnel, de Benjamin Adam (auteur nantais, né en 1983, dont Prévert et Lartigues est le premier album, album dont on peut aussi savourer le work in progress sur ce blog ), associé à un audacieux et judicieux traitement des couleurs, en bichromie et trichromie, porte un récit conté de façon non linéaire, troué de questions et d’ellipses. Grande maturité de construction et d’écriture que celle de ce jeune auteur, à qui l’on ne saurait attribuer d’influence trop voyante  – sinon un très beau rappel, en double page d’ « entracte », des architectures aussi ludiques que mélancoliques de l’immense Chris Ware, ce dont on ne se plaindra pas.

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Lartigues et Prévert de Benjamin Adam

115 p. – 24,10€
ISBN 978-2-923841-25-0. Blog de l’auteur :

Ce jour-là (par les élèves du lycée Nobel, Clichy-sous-Bois, avec Tanguy Viel (éditions Joca Seria)).

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(Reprise d’une chronique publiée dans Encres de Loire n°62, 15 décembre 2012)

« On a pris le RER D jusqu’à Saint-Michel puis le E qui mène tout droit à la gare du Raincy. On a vu le bus 603 arriver alors on a couru pour le prendre. On s’est assis tous les deux vers les places du fond, on papotait et on riait. C’est à l’arrêt Gambetta que j’ai aperçu une silhouette qui ressemblait à celle de mon frère. Il avait l’air de courir pour essayer de rattraper le bus. Mais Ryan m’a dit qu’il fallait que j’arrête de m’inquiéter pour rien. »

Du rythme, des images, des détails : l’art du roman tel que Tanguy Viel le pratique suppose d’embrasser, en une globalité, des éléments si hétérogènes qu’ils donnent à voir une copie du monde extérieur, une mimesis qui sache, dans le même mouvement s’absenter : tension entre une pratique de la représentation assez poussée pour nous faire voir (entendre, sentir) en même temps que de se faire oublier pour nous emporter, bouleverser, renverser littéralement (équilibre dans la tension dont Paris-Brestétait un magnifique exemple).

Ce jour-là est, littéralement, le cadre temporel de ce roman collectif, impulsé puis monté et orchestré par Tanguy Viel, écrit par les lycéens de Clichy-sous-Bois  : une journée passe, narrée par de multiples voix. Ce chœur est celui d’habitants de cette ville de banlieue dont le nom, seul, depuis 2005 et les événements tragiques qui s’y déroulèrent, charrie en nous son lot d’images forcément incomplètes, réductrices. Immense défi que de se prêter à ce jeu-là en collectif, celui de la conception d’une intrigue via les matériaux texte produits par les lycéens : Tanguy Viel, écrivain, est ici, de par ses exigences littéraires & romanesques, nécessairement posé à une place qui s’apparente à celle du cinéaste : à la fois monteur, directeur de la photographie (ainsi, le merveilleux apport au récit que constituent ces inserts contemplatifs, descriptions du jeu des marées, de la mer, des ciels normands) et producteur.

De ce jour-là, ce qui nous présenté, global, hétérogène, c’est la vie, c’est la ville – les deux observées au plus près  : s’y jouent des drames et de ces faits qu’on dit divers, cruels éclats dans la masse inerte du quotidien partagé. Les récits efficacement articulés produisent un machine narrative qui marche. Et les multiples points de vue du récit, subtilement tressés, jouent collectif, se mêlent, pour rendre une sorte de conscience globale, un point de vue circulant.

«  Donner forme à la ville ne participe pas tant d’une logique d’enracinement que d’une logique d’entrelacement, comme s’il s’agissait de rétablir un équilibre, en ouvrant un horizon, là où la verticalité des grands ensembles, semble obstruer durablement la perspective, pour donner à voir l’identité d’un lieu et des personnes qui le traversent, s’y croisent et l’habitent.  »,

écrit Viviane Vicente sur remue.net à propos de ce travail de longue haleine, pour lequel Viel s’est rendu hebdomadairement, une année durant, dans cette ville à lui inconnue. Il a fallu user de tout son art romanesque pour permettre à l’ensemble d’émerger, puis lui donner une forme tenue – tension entre les deux places, d’éveilleur et de producteur, comme en écho à cette tension entre récit et poiesis évoquée ci-dessus)

«  Fort de ce cadre narratif, il devenait soudain possible d’ausculter la ville ou d’en prendre un peu le pouls, en tout cas la perception par sa jeunesse, d’où elle vient, ce dont elle rêve.  »

Au résultat, au bout de l’exigence si composite et spécifique qui présida à ce travail de longue haleine, un livre à mettre entre toutes les mains, qui dépasse les objectifs assignés et rencontre un bel écho médiatique, dont on se réjouit.

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Ce jour-là (éditions joca seria, 2012), ISBN 978-2-84809-209-6 / Voir aussi la rubrique consacrée à cette résidence sur remue.net

« Ôter les masques » par Eric Pessan (éditions Cécile Defaut – collection lelivrelavie)

(Reprise d’une chronique publiée dans Encres de Loire n°61, septembre 2012)

La collection lelivrelavie, dirigée par Isabelle Grell aux éditions Cécile Défaut, prend au mot Roland Barthes  :

« L’enjeu de cette collection est de relever le défi que Roland Barthes nous jeta dans son livre le plus autobiographique : Roland Barthes par Roland Barthes. Ce dernier regrettait ne jamais avoir réalisé un projet de livres qui lui tenait à cœur : « Le livre/la vie (prendre un livre classique et tout y rapporter de la vie pendant un an) ». Une fois le contrat renvoyé, un auteur contemporain voulant jouer le je, le tu, le nous, aura 365 jours pour transformer en mots, en texte sa relation unique avec une œuvre, un écrivain, un philosophe, un artiste..».

Après, notamment, Philippe Forest qui s’empara de Joyce, c’est au tour de Eric Pessan de répondre à ce contrat : passer 365 jours avec une œuvre chérie, et en faire un livre.
Son choix est fort, fort en symboles autant qu’en aveux : il ne s’agit pas d’une référence littéraire distinguée, mais d’un best-seller de littérature fantastique : Shining, de Stephen King – on précise : Shining, le livre, pas le film qu’en a très librement tiré Kubrick, plus « culturellement correct », qu’il n’aime pas. De ce choix il s’explique :

«  Je me disais que ce serait une faute de goût de parler de Stephen King, d’un texte que certains ne considèrent pas comme littéraire. Mais non, si je veux être sincère, si je veux être à ma place, c’est Shining qu’il me faut. C’est le livre qui m’a donné envie d’écrire des livres. Il contient toutes les strates de mon apprentissage littéraire. »

Pessan jette donc un masque, aussi inutile que collant :  c’est la distinction qu’il envoie valser. C’est signe de maturité littéraire, pour un auteur qui a maintenant (bien) plus de dix livres derrière lui. Avec Shining, lecture d’adolescence, fondatrice, ce sont toutes les origines qu’il balaye : l’origine de la vocation, la naissance des peurs, les ancêtres, les absences. Absence des livres et des références culturelles, manque d’argent et de confort.

« 205. Il aurait peut-être fallu que je fasse également honneur à ces générations de régisseurs, de précepteurs, de cuisinières, de valets de ferme, de jardiniers, de bonnes, de garçons d’écurie dont les noms restent encore dans les registres.
Ce Château est aussi le leur, ils y ont souvent passé plus de temps que leurs maîtres toujours en voyage, ils me seraient familiers avec leurs airs humbles, leurs sourires débordant de componction et les Oui-Monsieur affables et mielleux dont ils devaient user pour répondre aux ordres, ces Oui-Monsieur Oui-Madame compassés que mes grands-parents minaudaient face à leurs employeurs, au maire du village ou à n’importe quels hommes ou femmes riches, j’en ai souvent été le témoin, et j’ai toujours du mal à ne pas me faire obséquieux lorsque les hasards d’une cérémonie littéraire me livrent en pâture à un député ou un ministre. »

Questionnées, également, les figures problématiques : d’homme, d’écrivain, de père. Les impuissances – comme ce souvenir d’un château où il fut en résidence pour écrire un livre de fantômes, que d’autres spectres parasitèrent tant qu’il ne se fit jamais. Omniprésence des fantômes, dans toutes les acceptions du terme.

C’est un livre dense et habité, c’est un aveu aussi. Un aveu qui vaut bien plu,s par ce qu’il fouille, et par ce risque-là (de ficher à terre les poses et mythologies des Granzauteurs), que les démonstrations de trash en historiettes « vécues » dont toutes les rentrées littéraires font leur miel. Il y a aussi une forme, pour rendre les idées, traces, et fantômes actifs, elle est fragmentaire et intelligente, en une arborescence qui permet la distance – et ce faisant permet au lecteur, d’y mettre (de soi), et d’y prendre (pour soi).

« Je n’écrirai probablement jamais d’histoire de maison hantée parce que j’ai écrit ce livre, et qu’il est – en quelque sorte – ma propre maison hantée de rêves d’écriture, de lectures et de récits. »

PESSAN, Eric. Ôter les masques, Nouvelles Editions Cécile Defaut, collection « Le Livre / La Vie, dirigée par Isabelle Grell », 2012.

« Peste et Choléra » de Patrick Deville (éditions du Seuil, collection Fictions et Cie)

(Reprise d’une chronique publiée dans Encres de Loire n°61, septembre 2012)

Lundi 5 novembre 2012, ce livre a obtenu le Prix Femina.

Sur le bureau, un livre de Leonardo Sciascia dans lequel une phrase est soulignée : « La science, comme la poésie, se trouve, on le sait, à un pas de la folie. »

Alexandre Yersin (1863-1943) est un bactériologiste, découvreur du bacille de la peste, qui fonda l’Institut Pasteur de Nha Trang (Vietnam). Botaniste entreprenant, il introduisit l’hévéa (arbre à caoutchouc) en Indochine. Explorateur, il découvrit la ville de Dalat. La biographie de cet homme de sciences, majeur et mal connu, est foisonnante. Elle constitue déjà un arbre, une manière de poème.

On sait, depuis William Walker, l’habileté si particulière de Patrick Deville au jeu biographique, à rendre la part fictionnelle des vies qu’il raconte. On sait son intérêt pour les trajets transversaux à travers le monde et son Histoire. Ce savant apatride que fut Yersin, en route toujours vers un nouvel ailleurs (temporel et spirituel) s’avère une formidable matière pour son art littéraire, qu’on dirait « heuristique », tant ce roman se déplie comme une carte, plutôt que comme une frise.

Yersin ne cesse de s’en aller – non de fuir, plutôt de réinventer (et se réinventer, par là). Sa quête est de création. La littérature est partout présente, via les signaux de Rimbaud :

L’un vécut depuis le Second Empire jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, l’autre à trente-sept ans tomba de cheval. Chez ces deux-là la même frénésie de savoir et de partir, de quitter les petites bandes des pasteuriens ou des parnassiens. Le goût des aubes ensoleillées et de la navigation maritime, de la botanique et de la photographie. « Je viens de commander à Lyon un appareil photographique qui me permettra d’intercaler dans cet ouvrage des vues de ces étranges contrées.

Mais on y capte aussi Céline, Camus…. La littérature innerve chaque page, mais aussi l’Histoire, la politique, la science. Le livre est court et plein, vif, rapide. Deville infuse à sa phrase des accélérateurs, en brise les lignes, pour inventer de nouveaux trajets : « Maintenant ça suffit. Il a une autre idée. Ouste. Tout le monde dehors. »

Ce livre est en somme une Vie. (« Le calcul est simple : si chacun d’entre nous écrivait ne serait-ce que dix Vies au cours de la sienne aucune ne serait oubliée. Aucune ne serait effacée. Chacune atteindrait à la postérité, et ce serait justice. » ) Une Vie, un livre d’aventures, bel et fier hommage à la science, à l’art, aux rapports entre les deux, aux mouvements de balancier régissant toute vie, dès qu’elle est de passion et de labeur. Dès qu’elle est une recherche.

Peste et Choléra, Patrick Deville, Seuil, coll.Fictions et Cie, 2012, 219 pages; (21 x 14 cm), EAN13 : 9782021077209

« Bord du Monde » de Shel Silverstein (trad. Françoise Morvan, Memo)

(Reprise d’une chronique publiée dans Encres de Loire n°60, 15 juin 2012)

De Shel Silverstein (1930-1999), on connaissait les deux tomes du « bout manquant » (Memo), fables initiatiques au propos aussi universel que leur trait, cette patte unique, tout en rondeurs et rebonds. Ce grand artiste, illustrateur, musicien, compositeur de chansons pour Marianne Faithful ou Johnny Cash, est un des plus célèbres auteurs jeunesse américains.

Ce livre-ci permet, par son ampleur (deux mille vers, quelques centaines de poèmes, tous illustrés par lui) et sa diversité, d’appréhender ce monde en soi qu’est la fantaisie de Silverstein. Un monde à l’envers, en vers. Un grand festin de l’imaginaire :des généraux rêvent de partie de plage, une tortue s’éprend d’un biniou abandonné, des pantalons se mettent à danser. Tout y est changé, normal, puisqu’en fait, le monde est plat (comme nous l’apprend le poème qui donne son titre au recueil).

Le Bord du monde a paru aux USA en 1974 sous le titre Where the sidewalk ends (littéralement « Où finit le trottoir »). Dès ce titre, on saisit, par cet écart du littéral dont elle s’explique en post-scriptum, à quel point le travail de traduction de Françoise Morvan est essentiel : L’invention de la langue est là, nécessaire, en fidélité. La traductrice se doit d’être auteure, pour passer ce texte hybride, savant et simple, charnu et truffé de trouvailles : (Laissons là le karaté / jouons au Kaparaté / qu’on appelle aussi / Le Karéussi). Les dessins répondent, peuplent les pages, merveilleusement composées (on oserait presque l’adjectif « inventées », tant les tourner nous offre de surprises renouvelées).

Pour faire enfin, vraiment, connaître ce livre et cet auteur essentiels, il fallait une édition haut-de-gamme : c’est le cas.

Découvrez, aussi, le blog de Françoise Morvan, auteure, traductrice, chercheuse remarquable.

« Clint fucking Eastwood  » de Stéphane Bouquet (Capricci)

(Reprise d’une chronique publiée dans Encres de Loire n°59, 14 décembre 2011)

Quel titre, se dit-on d’abord – fucking résonne, frappe, sidère presque (un instant). Ce qui choque, dans ce titre, n’est pas sa brutalité (l’acteur et réalisateur américain Eastwood n’est pas en reste question violence, qui fut tant abonné aux rôles de justicier solitaire, jusqu’à devenir une incarnation de la masculinité, comme l’auteur le rappelle : « Clint peut encore figurer fièrement, arme fumante à la main, en couverture du troisième tome (le versant contemporain) d’une gigantesque Histoire de la Virilité, sortie récemment en France. ») Ce qui se fait bousculer ici, c’est l’image mythique, le fétiche.

Stéphane Bouquet s’attaque au mythe Eastwood, auto-érigé par l’artiste et entretenu avec dévotion par la critique française : celui de « dernier cinéaste classique », de survivant de l’âge d’or d’une Amérique aujourd’hui disparue :

« Eastwood réconcilie les Français avec leur sentiment si ambivalent pour l’Amérique : ils peuvent à travers lui, aimer l’Amérique, mais l’aimer comme un regret ou comme une ruine. »

Mais il attaque avec souplesse, douceur, sensualité – la voilà, la seule provocation du livre, cette ondulation, cette ductilité, de phrase et de pensée, quand tout ici devrait être, selon l’imagerie, net et armé. En réponse au monolithique, Bouquet ne livre pas une thèse mais des approches, comme saisies au vol : pensée et pratique ouvertes, en poète :

« Il est bien possible, et en fait totalement probable, que le Walt de Gran Torino porte pas hasard le prénom de Walt Whitman, le poète qui se prenait pour le pilier et le soutien du monde, mais c’est un hasard qui fait bien les choses. »

« Clint fucking Eastwood  » de Stéphane Bouquet (Capricci), Format : 120 x 170 mm, 88 pages, 2012,Diffusion : CED, Daudin / ISBN : 9782918040385

« Futur fleuve », Emmanuel Rabu, (Laureli-Leo Scheer, 2011)

(Reprise d’une chronique publiée dans Encres de Loire n°58, 14 décembre 2011)

« Aux techniques d’asservissement qui avaient émergé depuis l’impact, d’autres – qui ne semblaient pas découler d’une décision mais d’un processus inconscient d’expansion, de réappropriation, s’étaient ajoutés – leur fonctionnement échappait aux classifications. »
Échapper aux classifications, assurément : Emmanuel Rabu est un auteur fort souple à cet exercice, habile à passer d’un genre à l’autre dans un même mouvement de pensée : mieux que ça : habile à créer des ponts improbables, voire impossibles (préjugés tels), entre genres (dits) nobles et culture populaire. Originaire de la région nantaise, où il fut participant à la revue Quaderno, puis responsable de la revue PlastiQ, Emmanuel Rabu a publié quelques étranges et beaux livres, associant des figures de champs culturels éloignés : Hergé et Isidore Isou ; Gainsbourg, Vélasquez et l’histoire de l’automobile… jusqu’à imaginer et diriger l’anthologie Écrivains en Séries (deux volumes chez Laureli-Leo Scheer), qui organise un questionnement transversal des séries télévisées par des artistes, écrivains, théoriciens…
Ce livre, qui nous est présenté comme un roman, en surprendra plus d’un(e). C’est une fiction assurément, où nous sommes projetés : en période post-apocalyptique (2011), quelques rescapés s’organisent au milieu du chaos. Figure de fiction générique, agrégée dans notre inconscient (visuel autant que littéraire, via le cinéma fantastique dans ses excroissances les plus populaires, Mad Max et autres Terminator), ce décor constitue un prétexte, il est le motif : de l’action, certes, mais surtout d’un texte fait de listes a-génériques, plein de biographies abrégées, d’index de dates et lieux, de définitions partielles, de questionnaire. Le texte est ouvert, suggère son incomplétude, et suscite en nous un défilement d’images fugitives – une rêverie fiévreuse.
Une rêverie affirmativement poétique, atypique, manière de roman-fleuve en charpie.

Emmanuel Rabu, Futur fleuve (Laureli-Leo Scheer), parution 28 septembre 2011, 112 pages, 16 euros, EAN 9782756103440

« Ecran(s) expériences et situations » (collectif, éditions à la criée)

(Reprise d’une chronique publiée dans Encres de Loire n°58, 14 décembre 2011)

À la criée, « maison d’édition coopérative nantaise et rezéenne », est-elle une spécificité locale ? Si c’est le cas on s’en honorera volontiers ; et si d’autres pousses de cet esprit frondeur, sagace et collectif germent par ailleurs, on s’en réjouira d’autant. Les projets de ce collectif ont pour trait commun d’unir des formes d’humour et de militantisme – ou, pour le dire autrement, d’esprit critique sans esprit de sérieux. Les situationnistes et leur œuvre de réflexion par le détournement sont une matrice assumée (dès le titre du livre dont il sera question, mais aussi dans leur précédent Guide de détourisme urbain, Nantes Saint-Nazaire).

Dans ce livre, c’est l’écran, les écrans, de tous types et obédiences, qui sont interrogés, par une quinzaine de voix neuves : « Autour de deux associations, à la criée et 44 les pieds dans le paf, un groupe de contributeurs aux origines diverses, s’est réuni, lors d’une Nuit de l’écriture, à Nantes, en octobre 2010, avec des invités « multi-supports » prestigieux ou discrets. Trace est donnée de cette expérience nocturne dans le présent livre, paru un an plus tard. »

Au résultat, une largeur d’approches (majoritairement anti-télévision et pro-web, mais de façon jamais simpliste), sur un mode de reportage engagé, c’est-à-dire subjectif, d’excellente facture, dans un esprit proche de l’écriture journalistique de l’excellent journal Le Tigre. De l’éducation populaire comme il s’en fait trop peu, comme les expériences d’écriture web avec des personnes âgées de Catherine Lenoble ou le décryptage d’images de télé-réalité par une classe de CM1. Et même « Ici le A », fable magnifique, par une jeune auteure à suivre, Marie de Quatrebarbe :

« Absence de corps, obscure clarté, jeux d’ombres, il existe une cartographie intime que compose une géométrie variable, des formes qui s‘imbriquent les unes dans les autres et se distinguent autant par les textures que par les couleurs. »

Une découverte.

Voir aussi le tumblr associé au projet « écrans »