Du 3 au 5 octobre 2014 : Un week-end de rêve en littérature (festival Echos et vernissage Contre-murs, à Nantes, Journées Gracq, Cafés littéraires de Montélimar…)

De l’ubiquité impossible – et rêvée.

Le même week-end, celui d’avant Midi-Minuit (lequel est, ainsi qu’on dit en jargon Kulturel, fléché, priorisé, sanctuarisé, bref, : réservé : pour ma part, depuis, et pour, je l’espère, des années), je serai quelque part, en travail, et je ne serai pas ailleurs, où j’aimerais tant être aussi. Vue d’ensemble.
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ECHOS,
C’est au château des ducs de Bretagne, et le programme d’ensemble est alléchant (le télécharger en pdf).
J’y animerai plusieurs temps d’échange, portés par  un tropisme japonais, en veillant à faire preuve de délicatesse – on sait à quel point, sur l’orientalisme comme sur la catastrophe, l’indécence est souvent de mise.
Rendez-vous perso :
- L’écriture de la catastrophe. Le samedi 4 octobre à 14h30 dans le bâtiment du Harnachement, pour une lecture-rencontre de 80 minutes. Une lecture de 40 minutes de « Fukushima, récit d’un désastre » de Michaël Ferrier, lu par Sophie Merceron, animation d’une rencontre-débat avec Michaël Ferrier, Philippe Forest et Ryoko Sekiguchi
– Le samedi 4 octobre à 19h30 dans la Tour du Fer à Cheval, pour une lecture-dégustation de 60 minutes. Une lecture de textes recueillis par Ryoko Sekiguchi sera faite par Sophie Merceron ; en parallèle de cette lecture Ryoko proposera une dégustation, qui évoquera notamment la cuisine de l’époque Edo, et je la questionnerai sur les plats, sur les textes, sur ce rapport si fort et si rejoué sans cesse, si renouvelé, qu’elle entretient avec l’aliment et sa préparation, sa dégustation et son commentaire – comme une habitude qu’on aime à avoir, ces rendez-vous auxquels l’adjectif délicieux va si bien.
-Le samedi 4 octobre à 21h dans le bâtiment du Harnachement, pour la lecture-vidéo « Autour de Marie au Japon » de 90 minutes. La lecture-vidéo est précédée d’un entretien de 30 minutes avec Jean-Philippe Toussaint. Nous circulerons entre les titres du cycle de Marie, entre questions sur l’écriture, les écriture(s) (cinéma, livre, et croisements), avant la projection de ces films inédits.
-Le dimanche 5 octobre à 16h30 dans le bâtiment du Harnachement, pour une lecture-rencontre de 80 minutes. Une lecture de 40 minutes du livre de Dany Laferrière « Une autobiographie haïtienne », lu par Victor de Oliveira, suivie d’un entretien avec Dany Laferrière – où les thèmes à possiblement développer sont immenses, innombrables, incluant le déplacement, l’exil, la catastrophe, le retour au pays, l’écriture et la lecture, bien sûr…
Et comment ne pas vous convier à l’ensemble : Les lectures-déambulations d’Eric Pessan (intitulées Le Monde et l’immonde), vendredi et samedi 19h et 21h, une rencontre animée par Bernard Martin, avec Sarah chiche autour de Pessoa, une sélection de poésie du Japon effectuée par Alain Girard-Daudon pour Gilles Blaise…
C’est donc là que je m’affairerai et, nécessairement, me trouverai – pendant qu’ailleurs, où je ne me trouverai pas, se passeront de grands et fort beaux moments, qu’on ne passera pas sous silence – parce que les logiques de concurrence ne sont pas celles-là qui tous nous animent, et parce que peut-être, si l’écriture a des vertus performatives assez fortes pour devenir surnaturelles, de le déclarer me permettra d’y être, un peu, quand même.
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c’est la continuité et l’affirmation de ce que Cathie Barreau œuvre à développer dans la maison de l’auteur (dont elle nous donna à lire les prémisses, d’une façon sensible, dans cette chronique sur remue.net), à Saint-Florent le Vieil, en bords de Loire : un mode de patrimonialisation ouvert, accueillant le plus aigu du contemporain (pensons au programme de résidence de cet automne : Marie de Quatrebarbes, Charles Robinson, Emmanuel Ruben, que du bon – et de l’extrêmement contemporain, hors chapelle, hors clocher, du hors-soi). C’est à Arno Bertina, qu’on ne présente plus par ici tant le bien qu’on en pense sincèrement (c’est dit , et , par exemple) pourrait faire ressembler cet éloge réitéré (et mérité) en flagornerie, qu’échoit l’heureuse tache de transformer une thématique ("la guerre et la paix" ) en rencontres et invitations. Le programme est fastueux (citons Oliver Rohe, Cloé Korman, Emmanuelle Pagano, Marie Cosnay, Vincent Message, Jérôme Ferrari, Dominique Meens…), il est  à découvrir ici : http://maisonjuliengracq.fr/spip.php?article116
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Et, bien loin de là, les géniaux cafés littéraires de Montelimar, déjà évoqués dans ce billet de 2012, où je n’aurai pas le privilège de me rendre cette année (du fait de l’impossible ubiquité sus-évoquée, hein), accueillent notamment Hélène Gaudy, Maylis de Kerangal ou Julia Kerninon, mais aussi le splendide et tonitruant performer et écrivain Antoine Boute : un des rares festivals aussi ouverts, capables de faire voisiner sans heurt l’absolument mainstream et le contemporain le plus pointu – et ces heureux échanges entre pôles distincts, voire opposés, liés à un travail en équipe chaleureux, c’est aussi à Julien d’Abrigeon, son hypra-compétence dans le domaine de la poésie-action (qu’il pratique lui-même, où il n’est pas manchot), associée à son regard sur ce qui se publie par ailleurs, ce qui bouge et invente dans le champ du roman. Si vous êtes dans le secteur, ne vous en privez pas, vous auriez tort. Le programme complet ici : http://www.lescafeslitteraires.fr/
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Et à Nantes, ce samedi 4 octobre à 18h, il y a aussi (juste avant la dégustation de saké avec ryoko au Château, si vous galopez bien, c’est jouable), le vernissage d’une exposition des géniaux contre-murs, affichistes écrivains marseillais dont on présentait le travail ici, qui ne faiblissent pas, et valent vraiment le coup d’œil (et d’oreille, car on sait  qu’il y aura de lecture, et que Nicolas Tardy au micro, ça dépote également… le programme : des posters de  :Rémi Froger ; Éric Giraud ; David Lespiau ; Dominique Meens ; Ian Monk ; Chantal Neveu ; Marie-Luce Ruffieux ; Éric Suchère ; Lucien Suel ; Dorothée Volut /et un DVD — qui sortira à cette date — de Frédérique Loutz & NicolasTardy /vernissage le samedi 4 octobre 2014 à partir de 18h /lecture-performance de Nicolas Tardy à 19h – programme en pdf : Contre-mur_Nantes)
Bref,
ce week-end, pour notre part on sait on l’on sera,
on sait aussi on l’on ne sera pas, à regrets,
PS –  comment, vous êtes bloqués à Paris ? Alors il va de soi que vous irez écouter  Sylvain Prudhomme et Yamina Benahmed Daho, pour une soirée L’arbalète à L’atelier. Plus d’infos ici : Soirée L’arbalète

Martin Page (Pit Agarmen), La nuit a dévoré le monde (Robert Laffont 2013, J’ai Lu 2014)

a-la-fenetre

Les zombies, ou : la ville depuis sa fenêtre

C’est un livre de genre qui porte en son sein un plaidoyer pour le(s) genre(s). Le narrateur, Antoine Verney, est un auteur de romans à l’eau de rose par défaut, mais ce à quoi il se trouve confronté pour mettre en abyme sa théorie (pratique, empirique) de la littérature de genre comme lieu paradoxal des possibilités fictionnelles et oniriques, n’est pas un intrigue amoureuse en chausse-trappes, mais une invasion, l’Invasion même, l’invasion-type : une attaque de zombies. Le moteur de l’action (essentiellement recluse, et donc essentiellement basée sur l’attente et l’observation inquiète qui tente de meubler celle-ci) est la survie. Et la survie, Antoine Verney, reclus seul dans les hauteurs d’un bel appartement de Pigalle, est armé pour :

 « Je pense aux raisons qui font que je m’en suis sorti. Pourquoi moi ? Sans doute mon asociabilité a été déterminante, je n’avais personne à sauver, je ne tenais même pas assez à ma vie pour tenter de m’enfuir. Plus profondément, je crois que j’ai survécu parce que j’étais à part. Être un survivant n’est pas autre chose qu’une nouvelle manière d’être en dehors de la norme. Encore et toujours, je suis étrange. On ne change pas. D’avoir été ignoré par les femmes, les lecteurs, les éditeurs, finalement m’a permis d’échapper aux zombies. L’angoisse et la peur sont sont mon atmosphère depuis toujours. J’étais bien entraîné. Quelle ironie : j’avais eu de la chance d’avoir une satanée malchance depuis ma naissance. »

Un misfit, précise-t-il, plus loin, est mieux armé pour survivre à cette mutation de l’altérité en danger. On retrouve au fil des errances mentales d’Antoine des thèmes chers à l’auteur, de ceux qu’il développait dans son Manuel d’écriture et de survie qu’on a tant aimé ce printemps : de cette habitude du manque, du peu, de l’isolement, cette forme d’éloge de l’ombre qu’il revendique, comme moyen de se concentrer mieux sur l’essentiel. Pas un hasard non plus que ce soit de sa position excentrée, isolé seul par dégoût de l’agitation mondaine régnant dans une fête parisienne, qui origine sa position de survivant. A tout endroit, la portée métaphorique du thème est forte, récurrente. Et c’est une gourmandise, un royaume de douces spéculations, pour Martin Page.

Mais le livre est aussi, répétons-le, une vraie variation zombie, avec ce qu’il faut de trouille, de sursauts, d’angoisse. Avec ce qu’il faut de syndrome de Stockholm, aussi – la plasticité fictionnelle du zombie est à l’image de sa faculté à se déliter, à partir en pièces détachées sans rien perdre de son apathie : il est un post-humain réduit à ses plus simples expressions, et par là une réplique amoindrie de l’individu qu’un jour il fut (et Romero l’a bien senti au fil de ses films, faisant peu à peu naître dans notre regard de spectateur sur le zombie une forme d’étrange émotion, sans empathie ordinaire mais empreinte d’une stupeur fugace, d’une parcelle d’attendrissement inexprimable). Et l’on s’attache à son ennemi, s’il est le seul Autre en présence – pour preuve, le manque qui saisit Antoine lorsque les monstres disparaissent :

 « Une semaine est passée et l’indifférence des zombies à mon égard n’est pas si simple. Le boulevard est vide, le silence est total, la seule animation ce sont des sacs en plastique poussés par le vent. L’été est chaud, il y a une lourdeur dans l’air. Cent fois par jour je vais sur le balcon pour guetter leur retour. Je colle les jumelles à mes yeux et je scrute sans relâche. Le moindre son m’alerte.la disparition des zombies n’est pas un cadeau. Je me suis trompé, la joie s’est dissipée. Plus personne ne me regarde et je me sens vide. En ne s’intéressant plus à moi, les zombies me font disparaître. »

La position d’attente, et l’imagination qu’elle libère. Les zombies dehors, et les expéditions qu’il faut monter pour leur échapper, dans des supermarchés vides, dans la ville offerte, à mettre à sac en solitaire, sont des concrétisations de rêves d’enfant – mais le fil sur lequel ils marchent est fragile et le cauchemar si proche. Fabuleux motif d’imaginaire(s) que le zombie (on se souvient de l’excellente théorie du roman-zombie élaborée par Charles Robinson dans Devenirs du roman), mais aussi incarnation immense des enjeux de l’écriture (le regard, le dehors, la survie), de sa puissance, de ses potentialités :

« La profusion des livres et des films sur les zombies ces dernières années aurait dû nous mettre sur la voie. Notre futur était sous nos yeux, il se trouvait dans nos salles de cinéma et dans nos librairies.

Les avoir baptisés leur a donné une forme, aussi folle soit-elle. Ils sont quelque chose, et pas seulement des ombres pour l’esprit. Ils existent et nous sommes en train de disparaître. Le rêve succède à la réalité.

Voir ces zombies, copies conformes de zombies de cinéma, a, à certains moments, une étonnante conséquence. Cela me donne l’impression d’être un personnage. »

Procrastination fabuleuse, égoïste et essentielle, la même absolument que celle qui s’empare de la magnifique Nora, dans le non moins remarquable L’éternité n’est pas si longue, de Fanny Chiarello. Méditation à la fenêtre, en tension et suspension – et pourtant, on le répète, vrai-de-vrai livre de zombies, ce roman valait bien de réunir deux auteurs, Martin Page et son alter ego/pseudonyme Pit Agarmen, dont le doublon en couverture est également symbolique de ce bel équilibre : 1/ ce roman fantastique est un roman, et 2/ il est plutôt assez fantastique.

Martin Page (Pit Agarmen), La nuit a dévoré le monde (Robert Laffont 2013, J’ai Lu 2014), voir aussi sur le site de l’éditeur ;

Le site de Martin Page /  le site de Pit Agarmen

Le jour s’achève sur une nuit sans véritable commencement. | Sylvain Coher, "La forme empreinte", éditions Joca Seria, 2014

Le jour s’achève sur une nuit sans véritable commencement. La passée, c’est le meilleur moment de la journée. Lorsque les bécasses quittent leur remise diurne pour aller vermiller du bout du bec les terreaux humides du foutoir bocager. Le temps de sommeil offert par le changement d’heure hivernal est aussitôt dépensé et le froid accroche aux lèvres des foulards de proverbes figés. Des ombres prudentes prennent pied sur le faux sol des levis et les rats fouisseurs sortent leurs petits yeux brillants de la fange puante et des algues souveraines. Leurs abris tourbés ruinent le dessin sinué des rives et prolongent l’écoulement sur quelques mètres encombrés de ravines et d’éboulements. Des berges de boue tendre et de motte éparses dénuées du chahut des rocailles, des lagons limpides des fausses plages gravillonneuses. Ici depuis peu les rats sont devenus les rois. La bourbe noire leur plaque les poils contre les flancs comme la crasse urbaine des égouts lointains. Depuis toujours la nuit des friches humides forme la promesse d’un danger nourricier. Le chasseur sent les infimes grincements des dents et des griffes qui s’affûtent autour de lui. Il tient nonchalamment son fusil contre ses cuisses. Rien ne l’effraie sinon les vrais ennemis, qui se glissent dans les plaies et font la taille des bactéries.

(Sylvain Coher, La forme empreinte, éditions Joca Seria, 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Ce livre est un très beau livre et je tenterai de l’expliciter sans rien réduire, car il est encore plus beau que ce livre soit ET un beau livre en soi, ET le témoin d’un projet de résidence comme on en rencontre peu – les deux fonctions, livre en soi ET livre avec, se grandissant mutuellement.

Le livre tient seul, et cela agrandit le projet d’accueil qui le fit advenir ; le livre, en soi, est riche de mille tessitures (sons, images, mots – le travail sur le lexique est un de ses traits majeurs et caractéristiques), parfums qui disent le paysage, si étrange alors que proche (dix bornes, à vol d’oiseau, de mes fenêtres de ville), si étrange d’autant que proche (l’étrangeté nous saisit plus vivement encore quand elle surgit de, dans, notre quotidien périurbain), du lac de Grand Lieu ; le projet, préalable au livre, puisque de résidence d’écriture en ces lieux, est dit, autant qu’il est inventé, par la fiction qui en découle.

L’extrait ci-dessus, détaché, fait une page dans l’ouvrage, où le texte occupe les deux bons tiers de l’espace, et c’est un format quasi métronomique que celui-ci (on ne sait si il y eut une contrainte formelle précise pour mener à ces blocs-paysages), faisant du chapelet de textes une série de toiles – et leur aspect plastique est frappant également, chaque texte semblant faire vœu de tenir en son sein l’entièreté d’un moment, d’une scène, d’un mouvement (qu’il s’agisse de celui du chasseur, de l’animal, d’un avion dans le ciel) : des blocs et des paysages, forçant le passage pour faire tenir une réalité envisagée totalement, dans quelques lignes densément occupées. La langue est travaillée en ce sens, la langue est saisie de l’affaire, de cette question plastique et paysagère, et Coher la travaille comme on travaille une glaise, il extirpe du lexique des marais (lexique autant des omniprésentes activités que sont ici la chasse et la pêche que du parler local, français vulgaire patoisant, paysan, riche de contrastes) des éléments de réalisme autant que de légendaire.

Et c’est pour cela, aussi, qu’on a écrit fiction, plus haut – ce travail en profondeur (qu’on sait qu’il aime à produire, en s’investissant d’un lieu, ainsi qu’en témoignant cet autre livre, où sa place, autre, était plus celle d’un architecte, produite pour le CCP de Saint-Nazaire) se faisant depuis la langue, est investi d’une puissance documentaire, autant que d’invocation onirique : plus l’écrivain scrute (ce qu’il a fait, en immersion, plusieurs semaines, accueilli par Arnaud de la Cotte et l’association L’Esprit du Lieu, en 2013) et détaille les faits et gestes attachés spécifiquement en ce lieu, plus il convoque de détails, plus le climat s’épaissit. Plus le détail s’amasse, plus la fable l’emporte – les fable étant aussi partie prenante de cet enchâssement de récits, ou Coher narre les légendes du cru, des anecdotes de guerre, l’histoire de la maison du parfumeur…

Et c’est là tout le sens de ces démarches, d’immersion partagées (réellement partagées, souligne-t-on, encore, sachant de près, pour l’avoir constaté de visu, que l’Esprit du Lieu parvient au partage, effectif, entre l’auteur et les "gens", abstraction constituée de personnes réelles, qui agrégées constituent cette entité encore plus abstraitement définie comme « public », et que ce partage ne procède pas du hasard mais d’un travail, de fond), non factices, non touristiques : où l’échange entre un lieu (et tout ce qu’il convoque de nouveau et d’ancien, de connaissances et de mystères) et un auteur, singulier, arrive. Et produit.

Et il produit, en ces cas-là, de très belles choses. En l’espèce, un très beau livre.

(Sylvain Coher, La forme empreinte, éditions Joca Seria, 2014, ISBN 978-2-84809-230-0, 15 x 20 cm
64 pages, 11 €)

Re-devenirs (du roman) | débat à La Baule avec Emmanuel Adely, Hélène Gaudy et Joy Sorman (vidéo)

J’ai déjà parlé ici de cet essai collectif remarquable (Devenirs du roman, vol. 2,  , matériaux), ouvroir de possibilités conceptuelles, anthologie d’analyses de pratiques et recueil de faits littéraires. Une pépite.

En juillet de cette année (2014), Le festival Ecrivains en bord de mer (déjà présenté là) m’a permis de débattre avec trois des écrivains présents dans le recueil, belle occasion de plonger plus avant dans leur œuvre distincte : Emmanuel Adely, Hélène Gaudy et Joy Sorman.

Lectures, discussion, traversée des problématiques du livre, distinctions et convergences : comment envisager le réel, que faire en position de témoin, quelles questions de posture et de morale cela pose-t-il à l’écrivain, se demandent-ils, et  Joy Sorman (qui fait paraître en cette rentrée un très beau La peau de l’ours) pousse la question comme elle le fait dans le recueil, depuis les copeaux de matière non utilisés dans son Lit national (éditions Le Bec en l’air); et c’est une bascule de ce débat. En effet, il faut toujours quelques minutes avant qu’advienne réellement quelque chose de plus lors d’un débat collectif, que cette position étrange (que j’ai déjà évoquée dans cet article), de fabrication d’une parole, dans laquelle nous sommes mis, débouche quelque part ailleurs, au-delà du  territoire initialement assigné à ce débat. Ici, l’archive en tant que potentialité mélancolique, le trop-plein d’informations

C’est un copieux travail (comme nous le savons, avec Patrick Chatelier et Marjolaine Grandjean, pour remue.net) que de faire filmer, monter  puis donner ainsi à voir en ligne, après coup, des lectures, des débats (et cela, sans doute, la perspective de cette trace  à venir, constitue un discret agent mélioratif pendant le moment), ; c’est un travail utile — ainsi que le fait Bernard Martin sur le site du festival (entrepôt de ressources précieuses ainsi que je l’évoquais en reprenant cette vidéo de Stéphane Bouquet lors de l’édition 2013), mais d’ores et déjà sur sa page vimeo.

Et comme, on l’espère, la discussion débouche, ouvre, et lie, vous ne saurez vous empêcher d’écouter les entretiens personnalisés (Hélène Gaudy interrogée par Charlotte Desmousseaux ; Emmanuel Adely singulier et collectif tout ensemble, passé(s) au crible par Thierry Guichard ; mais aussi la lecture de La peau de l’ours par Joy Sorman et Olivier Rocheteau, un tissage intelligent et sensible, featuring Deleuze, Bartleby, ou Freaks).

Un travail utile, disais-je, que cette mise en ligne de captations, à au moins deux niveaux : en tant que matière sensée et sensible à partager (en tant que pierre posée à l’édification, permanente, de notre intelligence collective), ; mais également, plus symboliquement,  en tant que force de sédimentation au cœur des flux – ce à quoi nous sert aussi le web, puis le réseau social en tant qu’amplificateur), en tant que cut au milieu du régime du tout-évènementiel.

De beaux moments. Play it.

ils sont tous un et des centaines à la fois | Valérie Zenatti, "Jacob, Jacob", éditions de L’Olivier, 2014

(…) on accoste dans trois heures, se dit-il, encore une nuit sans sommeil et je n’ai jamais dormi avec une femme, mais je vais bientôt savoir à quoi ressemble la guerre,
qui débute par de lourds bombardements sur les côtes bleutées de Provence, sifflements, déflagrations en chaîne, traînées de vacarme assourdissant, l’artillerie et l’aviation pilonnent les batteries allemandes, des nuages de poussière engloutissent le paysage qui commençait à se révéler dans l’aube, des ondes de choc les traversent, affolant leurs cœurs, ébranlant leurs poitrines, les ordres criés par le commandant sont répétés à la chaîne, dans trente minutes, quinze, dix, armez vos fusils, vérifiez vos munitions, en colonnes de deux pour débarquer par les passerelles, on leur distribue du coton à fourrer dans les oreilles pour éviter la surdité, ils sont debout, serrés les uns contre les autres, parqués à l’avant du navire, ils échangent des regards de gosses qui s’apprêtent à faire un mauvais coup, balayant par avance les conséquences, les clins d’œil se multiplient comme une volée de papillons sur leurs visages rasés de près où apparaissent petits boutons écorchures, pores dilatés, peau de pêche, ça va aller, on est ensemble, on reste ensemble, c’est les Boches qui doivent mourir, pas nous, on s’en sortira vivants. Ils sont prêts, impatients de se dégourdir les jambes, de quitter le Gloire, mais l’attente se prolonge au-delà des dix minutes
(…)
Jusqu’au moment où le cri Débarquement les libère et déclenche une clameur nourrie de leurs voix, Débarquement, Débarquement.
À Cavalaire, derrière les nuages de poussière déchirés, le turquoise et l’émeraude des eaux rivalisent jusqu’à la ligne fixée brutalement par les rochers rouges des falaises, des pins courent sur la crête, on se croirait presque en Algérie, même si quelque chose d’indéfinissable indique que l’on n’y est pas, mais Jacob ne parvient pas à trouver quoi, la lumière, la teinte des roches, leur taille, la conscience qu’il s’agit là de la France, il en a le souffle coupé, une seconde avant de ne plus voir le paysage qui l’appelle à la rêverie, il faut courir sur la passerelle en oubliant le poids du sac à dos, en protégeant son fusil, il faut parcourir les derniers mètres dans l’eau chaude qui alourdit leurs uniformes, ils sont des dizaines, des centaines à courir maintenant sur la plage de sable fin au son des bombardements d’artillerie qui se poursuivent plus à l’est, en avant, crie leur commandant, et l’ordre se propage d’homme en homme en leur donnant un sentiment de puissance inédit, ils sont tous un et des centaines à la fois, à ne plus penser, à foncer, neuf kilomètres à pied, c’est rien, montrez-moi comme vous courez, crie le commandant, et c’est à qui courra le plus vite sous le soleil de Provence où les grillons se sont tus, terrifiés par les bombardements, tous les animaux et insectes figés, car aucun signe, aucune secousse tellurique profonde ne les avait avertis que la terre allait trembler. »

(Valérie Zenatti, Jacob, Jacob, éditions de L’Olivier, 2014, 168 pages EAN : 9782823601657)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Dire la guerre – et pour ce faire il fallait un phrasé neuf. Valérie Zenatti, objectera-t-on, creuse la question de la guerre, de l’armée, de très longue date, et notamment dans ses livres jeunesse, incomparables, à l’école des loisirs. L’armée, oui (dans Quand j’étais soldate), le conflit en état de veille permanent entre Israël et Palestine (dans Une bouteille dans la mer de Gaza), également – mais le plein feu des combats ne se saisit pas avec les mêmes armes (ponctuation, syntaxe, mouvements dans l’énonciation), et le passage prélevé, ci-dessus, même tronqué, le montre :

Allongement de l’unité-phrase, dans l’attente du débarquement comme au cœur du chaos qui suit, avec brisures et saccades accrues une fois débarqués. Pour dire cet impossible-là, de l’intérieur d’un jeune homme, Jacob,  si absolument seul en même temps qu’absolument lié au groupe de jeunes hommes tout aussi terrifiés que lui, elle glisse de points de vue en points de vue d’habiles façons (la répétition de l’injonctif "il faut", dans la deuxième partie, qui met le narrateur en mouvement et l’inclut à la troupe), et scrute les sensations (vision, odorat, conscience du corps) au plus près. Et ce qui arrive avant la bravoure qui donnera gloire et médailles, ce qui précède la mort (son goût, sa présence toujours proche), c’est surtout un tumulte furieux, formidable, stupéfiant. La présence au monde accrue,  quasi surnaturelle, durant l’assaut, est ici rendue par la perception précise de détails sensitifs (le poids du sac à dos, l’eau qui alourdit les uniformes) – pour se mouvoir dans cet ensemble, il fallait donc un phrasé spécifique : il y est.
Mais en sus d’un phrasé, il fallait aussi une nécessité, et les pistes biographiques qu’on présume se déjouent légèrement en cours de lecture, se font oublier, emportés qu’on est dans le récit de Jacob  ;

et la nécessité intime qui le porte n’est pas restreinte, elle ne se résume pas aux liens familiaux. La nécessité, intime, de ce texte, est collective, historique ; ce roman d’un jeune algérien parti faire la guerre pour libérer la France est le portrait d’un seul, mais il est aussi un chant pour tous. Une célébration du composite, de l’apport crucial de l’Autre, à toute société instituée, transposable dans l’Ici et Maintenant, où encore ailleurs – ceci sans leçon ni complaisance, par la seule puissance littéraire et romanesque dont Zenatti dispose et dont elle use avec la plus belle mesure.

(Valérie Zenatti, Jacob, Jacob, éditions de L’Olivier, 2014, 168 pages EAN : 9782823601657)

pour nous, pour tous ? (une question d’entre-langue) | sur Camille de Toledo (et alentour)

mc-2014-09-05

Ous pour nous, pour tous ? (une question d’entre-langue)

Ous pour nous, pour tous ?

Je ne résous pas la question, ce lundi matin, et la pose à l’auteur, ou plus précisément, je choisis nous mais me demeure un doute à la mise en ligne, que je vais tenter de dissoudre en lui demandant.

J’ai choisi nous en fonction du contexte, lequel est ce passage

_ous, écrivains reliés à nos traducteurs dans un réseau de textes, entre les langues.

Et nous me semble appeler une communauté d’ombres vives quand tous serait plus absolutiste, même si je sais l’universalité de l’affaire, et donc subsiste un doute, et ce doute m’amène à questionner Camille, l’auteur, lequel me répond illico

« C’est comme à la bataille navale, mais dans le texte, la lettre manquante , comme dans "translate the wor_d" était dans mon esprit un "n" pour "nous, écrivains reliés"….

« Mais falta mia, la lettre manquante est un blanc ouvert à Tous »

Et nous sommes au cœur de la question. La lettre manquante était manquante (et ces textes-là sont sans coquille ou quasiment, c’est dire aussi de la précision d’écriture de ce qui m’est mis entre les mains, hors autres qualités), la lettre manquante devait manquer, la lettre manquante est un espace (de pensée) dans une espace (typographique), une pleine potentialité.

Camille de Toledo, puisqu’il s’agit de lui, est affairé, au cœur de son chemin d’écriture(s) singulier, par des questions collectives. On a parlé, sur remue.net de TLhub, du SUEA (notamment dans cet entretien), on reviendra bientôt sur le projet Sécession – en attendant et en cet instant, du question quant à la lettre manquante, je m’affaire à la mise en ligne de ce troisième fragment d’un puzzle, que Camille me fait le plaisir de disperser/rassembler sur remue.net par mon entremise, selon cette logique ambivalente (du moins selon les critères régissant le livre imprimé) de l’édition web : où dispersion et rassemblement sont conjoints, puisque les textes sont rassemblés en un même point, quand leur enchaînement est délinéarisé : que de surcroit l’objet physique livre étant effacé, l’idée de fermeture, de clôture (d’un cycle, d’un récit, d’une relation) reste virtuelle. Virtuel : Le terme est fourre-tout et son mésusage à la hauteur de la surdose que nous subîmes de « virtuels » avenirs, débuts années 2000 : Le livre n’est pas virtuel, l’assemblage de textes qui reliés composent un ensemble ne l’est pas plus – c’est l’idée de leur fin , en partie, s’évanouit.

C’est très étonnant, même (et plus encore, plus finement, plus profondément) à la longue, à force d’habitude, après des centaines d’article édités en mon nom ou pour d’autres, sur différents sites – ce mystère-là ne cesse de (doucement) pétiller pour et en moi : ces livres ouverts, entamés, publiés (et pour ce, dûment édités, ainsi que l’échange au-dessus le souligne) en ligne, demeurent – et demeurent ouverts.

Et que ces pièces d’un puzzle, dans leur manière de lier, dans leur mode d’appel, dans la si étrangement suave mélancolie de leur langue, sont à lire, absolument, mais aussi pour ces raisons-là, sus-évoquées.

C’est ici.

  et un extrait :

"Parce que nous ne pouvons nous résoudre à entrer dans la vie en nous jetant dans la tombe. Parce que nous devons, malgré tout, exister et courir, comme les gamins qui jouent, désormais, dans les allées du Holocaust Denkmal à Berlin. Jeux d’enfants sur le tombeau du judaïsme européen. Terrains vagues de l’Europe changés en monolithe, en lieux de mémoire. Jeux d’enfants dont j’ai tissé une petite nouvelle qui a pour titre Un trou dédié à Dieu. Je la relis aujourd’hui. Le cimetière – entendez le Denkmal – avait ouvert à l’endroit de l’ancienne partition… Des touristes nombreux, colorés, profitaient du soleil pour pique-niquer sur les tombes. Dans les allées en creux ou en collines, à l’ombre des stèles, se perdant, se chamaillant, piaillant, des enfants jouaient à chat perché."

La part des nuages (et Juste après la pluie), Thomas Vinau, Alma éditeur, 2014

Un gigantesque papillon de nuit est accroché à un pied de chaise sur la terrasse. Il est là depuis une bonne semaine. Il est énorme. Fait la taille d’une main ouverte. Blanc, gris, marron et noir. Avec des yeux de chouette dessinés sur les ailes et des poils sur l’abdomen. Il doit venir de loin. De très loin. D’Afrique ou de Sibérie. Du Brésil. De Mongolie. Il reste là, immobile, à l’abri de la pluie mais pas du vent, ni du froid. De temps en temps, il bat doucement des ailes. On ne sait pas s’il attend quelque chose ou s’il agonise. Il reste là. Tu parles d’une vie ! Parcourir le ciel, traverser les océans, pour se retrouver ici, seul, de l’autre côté du monde, sur un pied de chaise. Quand on s’intéresse un peu objectivement à la question, le champ des possibles donne le vertige. Des castors qui arrêtent des fleuves. L’eau qui peut fragmenter la roche. Gandhi qui libère un continent sans prendre les armes. La transplantation d’un cœur humain. Ça a de la gueule. Mais pour ce qui est d’atteindre le soir, ou le lendemain. Ou de trouver une raison de sourire. Ou un moyen de s’endormir un peu. Juste s’endormir un peu. Tranquillement. Paisiblement. Là y’a plus personne.

(Thomas Vinau, La part des nuages, alma éditeur, août 2014)

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La même chose et pas la même chose (en même temps)

(à propos de  Thomas Vinau,  pour La part des nuages, alma éditeur, août 2014, et Juste après la pluie, alma 2014)

J’avoue n’avoir (enfin) rencontré les livres de Thomas Vinau qu’en ce début d’année, livres dont j’entendais dire du bon depuis longtemps, notamment, sur remue.net, par la vigie impeccable qu’est Jacques Josse, (lequel Jacques Josse, par ailleurs auteur lui-même, vient de recevoir l’excellent prix Loin du marketing décerné par Gérard Lambert-Ulmann) ; rencontre qui s’est opérée via un recueil de poèmes en vers libres que je ne peux m’empêcher d’associer à ma lecture de ce roman, Juste après la pluie, édité, tout comme ce court roman, chez Alma.

Illustrée par la photo en bas de page, cette association des deux livres n’est pas que de titrologie amusante (même si, évidemment, l’écho entre les deux titres de ces livres paru à moins d’un an d’écart chez le même éditeur ne saurait être involontaire), elle fut aussi partie prenante de ma lecture de La Part des nuages – que j’entrecoupais de retour aux poèmes. Enfin, précisons : le roman, La Part des nuages, est court, se lit vite et goulûment, et se relit bientôt, pour précision, pour tentative d’explicitation, de définition, de ce dépôt étrange et doux qu’il laisse en son lecteur. J’ai donc, au mitan de ma première lecture, à la fin de celle-ci, puis au mitan de ma deuxième lecture (deuxième, pas seconde, car il n’est pas exclu que j’y retourne), lu et relu des poèmes de Vinau. Je les posais comme des marque-pages, en somme. Et le lien se faisait, indéfectible – le lien, pas la confusion.

Truisme que ceci, me rétorquera-t-on, toute parole de tout auteur résonne dans tout texte qu’il écrit, tout poète influence le romancier qu’il est aussi, l’auteur aussi variable soit-il en ses efforts et velléités demeure une seule et même personne, etc. J’entends bien. Mais il demeure un lien formel, étonnant et ténu : les textes (courts chapitres ?) d’une page chacun, qui s’enchaînent dans cette narration (contemplative, voire : narration d’une contemplation d’un désastre en sa splendeur) sont sécables. Pourraient, souvent, se reprendre isolément – feraient-ils poèmes, pour autant, je ne pense pas ; d’ailleurs les poèmes de Vinau sont en général plus courts, le blanc est plus présent sur la page, le rythme n’est pas le même – mais il n’empêche, le découpage en blocs-textes du cheminement intérieur et extérieur, produit un effet d’images arrêtées. Chaque page fait une pose, à l’intérieur de laquelle nous avançons (et la prose rapide, enjouée, de Vinau, nous entraîne, à faire du chemin, du mouvement, en une simple page), et leur enchainement « naturel » fait, insensiblement, récit. Des choses nous sont racontées – pas la découverte de la vie sur Mars ni un complot terroriste, Vinau s’intéresse à des mouvements plus réduits, intimes : ce que ça raconte ? Joseph, 37 ans, loose tranquillement entre un boulot pas passionnant et un couple délité, tente de s’occuper au mieux de son gamin, et de trouver de l’air, un ailleurs possible, en ce plancher des vaches-là. Quelques jours de demi-errance y travailleront, des rencontres, des possibles émergent.

Il y a là-dedans nombre de possibilités de se planter – pas pour le personnage, Joseph, pour qui l’échec est un postulat de départ, non, pour l’auteur, Vinau – et notamment deux écueils qui tendent toujours la perche aux nonchalants désabusés : l’esprit de sérieux des (soi-disant) revenus de tout, le cuir tanné en réclusion à Saint-Malo ou Biarritz, vieille figure masculine exaspérante ; l’esprit de curé des adorateurs des petites choses, merveilles du quotidien, miniaturistes insignifiants. Il faut avoir comme Vinau (ou comme l’une de ses figures amicalement tutélaires, qu’il ne singe ni en langue ni en propos, le regretté Autin-Grenier), une forme singulière d’humour, une ténacité joueuse, qui s’accorde si bien avec la désillusion et la très grande lucidité, pour sonner ainsi juste et redonner l’envie, à chaque page, d’accompagner Joseph, une page de plus, pour voir si demain, peut-être.

Il fait aussi que quelque chose là-dedans tinte, une manière de langue, un réservoir d’inattendu. C’est aussi que qu’on vérifie (ce que je vérifiais, le lisant) en retournant aux poèmes, qui sans rien asséner, confirment : lucidité souriante, tenace. Deux poèmes, pour la route, comme on dit (ou pour reprendre et relire le roman, à leur suite) :

 

Le peuple mal taillé

 Nous sommes des pierres mal taillées

nous sommes nos ébauches

nous sommes nos peurs d’enfant

nous regardons les nuages

Faire ce qu’on peut

D’abord apprendre

à faire ce qu’on peut

avec ce qu’on a

Ensuite apprendre

à faire ce qu’on peut

avec ce qui manque

 

bon, allez, trois (on n’y résiste pas) :

 

À l’intérieur

À l’intérieur

Habite un ours

Qui arrache la tête des poissons

Avec l’affection d’une mère

 

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vinau

(Thomas Vinau, La part des nuages, alma éditeur, août 2014 / et Juste après la pluie, alma 2014)

Un entretien avec Eric Chauvier (podcast, Vents d’Ouest Lieu Unique, juin 2014)

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J’ai déjà parlé de ce nouveau livre de Eric Chauvier, (Les Mots sans les choses, éditions allia, août 2014), en citant un extrait qui vaut son pesant. J’en retire une simple phrase, qui ne peut qu’encourager à retourner vers le livre entier (et vers ses autres ouvrages, dont il est question dans l’entretien podcasté ci-dessus) :

"Je dis simplement qu’il faut parler précisément et qu’il s’agit là d’un acte politique fondateur."

Que Chauvier parle, et parle précisément, on le constate au long de cette discussion, qui à la réécoute me semble limpide (alors que c’est une plaie que de s’écouter soi, et se réécouter ainsi, c’est, euh, ben, alors... du sel mis sur cette plaie). Cet entretien, datant de juin 2013, organisé par les (excellents) libraires de Vents d’Ouest Lieu unique, et consacré, non pas à ce livre (alors encore en écriture), mais au précédent, Somaland - duquel nous partîmes, mais qui nous mena ailleurs. Creuser ce travail en ses particularités fut extrêmement confortable car Eric Chauvier se prêta remarquablement, et aimablement, à l’exercice. Les questions du public en deuxième partie, assez inaudibles (contrairement aux réponses de Chauvier) portaient sur des aspects plus scientifiques, sur le rapport que le chercheur qu’il est entretient avec l’Institution académique – et Chauvier ne se défile pas, ne se pare pas du littéraire pour se dispenser de rigueur scientifique. C’est en ce sens aussi que l’ambigüité des postures, productrice de trouble, qui fonde son travail d’écriture, est porteuse : tenue moralement, car tenue en son emploi du langage.

Somaland, dont il est ici question, est un texte au statut spécifiquement ambigu : le postulat romanesque d’entrée (un enquêteur est requis pour une étude sur un site SEVESO, et se trouve confronté, dans l’exercice même de sa mission à l’impossibilité de produire quelque constat probant, par accumulations de fictions contradictoires, fictions officielles contre fictions complotistes) est peu à peu troublé par la nomination du narrateur – qui s’appelle Chauvier. La fiction Somaland, s’il elle en reste une (puisque textuelle), trouble le jeu (des postures ordinaires, des représentations) et produit du sens.

Espérant que cet entretien trouve votre oreille, et vous donne envie de lire Chauvier – on recommande Somaland, bien sûr, mais encore une fois, ce très beau Les Mots sans les Choses, juste paru, à lire.