"Le jour s’achève sur une nuit sans véritable commencement. " | Sylvain Coher, La forme empreinte, éditions Joca Seria, 2014

Le jour s’achève sur une nuit sans véritable commencement. La passée, c’est le meilleur moment de la journée. Lorsque les bécasses quittent leur remise diurne pour aller vermiller du bout du bec les terreaux humides du foutoir bocager. Le temps de sommeil offert par le changement d’heure hivernal est aussitôt dépensé et le froid accroche aux lèvres des foulards de proverbes figés. Des ombres prudentes prennent pied sur le faux sol des levis et les rats fouisseurs sortent leurs petits yeux brillants de la fange puante et des algues souveraines. Leurs abris tourbés ruinent le dessin sinué des rives et prolongent l’écoulement sur quelques mètres encombrés de ravines et d’éboulements. Des berges de boue tendre et de motte éparses dénuées du chahut des rocailles, des lagons limpides des fausses plages gravillonneuses. Ici depuis peu les rats sont devenus les rois. La bourbe noire leur plaque les poils contre les flancs comme la crasse urbaine des égouts lointains. Depuis toujours la nuit des friches humides forme la promesse d’un danger nourricier. Le chasseur sent les infimes grincements des dents et des griffes qui s’affûtent autour de lui. Il tient nonchalamment son fusil contre ses cuisses. Rien ne l’effraie sinon les vrais ennemis, qui se glissent dans les plaies et font la taille des bactéries.

(Sylvain Coher, La forme empreinte, éditions Joca Seria, 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Ce livre est un très beau livre et je tenterai de l’expliciter sans rien réduire, car il est encore plus beau que ce livre soit ET un beau livre en soi, ET le témoin d’un projet de résidence comme on en rencontre peu – les deux fonctions, livre en soi ET livre avec, se grandissant mutuellement.

Le livre tient seul, et cela agrandit le projet d’accueil qui le fit advenir ; le livre, en soi, est riche de mille tessitures (sons, images, mots – le travail sur le lexique est un de ses traits majeurs et caractéristiques), parfums qui disent le paysage, si étrange alors que proche (dix bornes, à vol d’oiseau, de mes fenêtres de ville), si étrange d’autant que proche (l’étrangeté nous saisit plus vivement encore quand elle surgit de, dans, notre quotidien périurbain), du lac de Grand Lieu ; le projet, préalable au livre, puisque de résidence d’écriture en ces lieux, est dit, autant qu’il est inventé, par la fiction qui en découle.

L’extrait ci-dessus, détaché, fait une page dans l’ouvrage, où le texte occupe les deux bons tiers de l’espace, et c’est un format quasi métronomique que celui-ci (on ne sait si il y eut une contrainte formelle précise pour mener à ces blocs-paysages), faisant du chapelet de textes une série de toiles – et leur aspect plastique est frappant également, chaque texte semblant faire vœu de tenir en son sein l’entièreté d’un moment, d’une scène, d’un mouvement (qu’il s’agisse de celui du chasseur, de l’animal, d’un avion dans le ciel) : des blocs et des paysages, forçant le passage pour faire tenir une réalité envisagée totalement, dans quelques lignes densément occupées. La langue est travaillée en ce sens, la langue est saisie de l’affaire, de cette question plastique et paysagère, et Coher la travaille comme on travaille une glaise, il extirpe du lexique des marais (lexique autant des omniprésentes activités que sont ici la chasse et la pêche que du parler local, français vulgaire patoisant, paysan, riche de contrastes) des éléments de réalisme autant que de légendaire.

Et c’est pour cela, aussi, qu’on a écrit fiction, plus haut – ce travail en profondeur (qu’on sait qu’il aime à produire, en s’investissant d’un lieu, ainsi qu’en témoignant cet autre livre, où sa place, autre, était plus celle d’un architecte, produite pour le CCP de Saint-Nazaire) se faisant depuis la langue, est investi d’une puissance documentaire, autant que d’invocation onirique : plus l’écrivain scrute (ce qu’il a fait, en immersion, plusieurs semaines, accueilli par Arnaud de la Cotte et l’association L’Esprit du Lieu, en 2013) et détaille les faits et gestes attachés spécifiquement en ce lieu, plus il convoque de détails, plus le climat s’épaissit. Plus le détail s’amasse, plus la fable l’emporte – les fable étant aussi partie prenante de cet enchâssement de récits, ou Coher narre les légendes du cru, des anecdotes de guerre, l’histoire de la maison du parfumeur…

Et c’est là tout le sens de ces démarches, d’immersion partagées (réellement partagées, souligne-t-on, encore, sachant de près, pour l’avoir constaté de visu, que l’Esprit du Lieu parvient au partage, effectif, entre l’auteur et les "gens", abstraction constituée de personnes réelles, qui agrégées constituent cette entité encore plus abstraitement définie comme « public », et que ce partage ne procède pas du hasard mais d’un travail, de fond), non factices, non touristiques : où l’échange entre un lieu (et tout ce qu’il convoque de nouveau et d’ancien, de connaissances et de mystères) et un auteur, singulier, arrive. Et produit.

Et il produit, en ces cas-là, de très belles choses. En l’espèce, un très beau livre.

(Sylvain Coher, La forme empreinte, éditions Joca Seria, 2014, ISBN 978-2-84809-230-0, 15 x 20 cm
64 pages, 11 €)

Re-devenirs (du roman) | débat à La Baule avec Emmanuel Adely, Hélène Gaudy et Joy Sorman (vidéo)

J’ai déjà parlé ici de cet essai collectif remarquable (Devenirs du roman, vol. 2,  , matériaux), ouvroir de possibilités conceptuelles, anthologie d’analyses de pratiques et recueil de faits littéraires. Une pépite.

En juillet de cette année (2014), Le festival Ecrivains en bord de mer (déjà présenté là) m’a permis de débattre avec trois des écrivains présents dans le recueil, belle occasion de plonger plus avant dans leur œuvre distincte : Emmanuel Adely, Hélène Gaudy et Joy Sorman.

Lectures, discussion, traversée des problématiques du livre, distinctions et convergences : comment envisager le réel, que faire en position de témoin, quelles questions de posture et de morale cela pose-t-il à l’écrivain, se demandent-ils, et  Joy Sorman (qui fait paraître en cette rentrée un très beau La peau de l’ours) pousse la question comme elle le fait dans le recueil, depuis les copeaux de matière non utilisés dans son Lit national (éditions Le Bec en l’air); et c’est une bascule de ce débat. En effet, il faut toujours quelques minutes avant qu’advienne réellement quelque chose de plus lors d’un débat collectif, que cette position étrange (que j’ai déjà évoquée dans cet article), de fabrication d’une parole, dans laquelle nous sommes mis, débouche quelque part ailleurs, au-delà du  territoire initialement assigné à ce débat. Ici, l’archive en tant que potentialité mélancolique, le trop-plein d’informations

C’est un copieux travail (comme nous le savons, avec Patrick Chatelier et Marjolaine Grandjean, pour remue.net) que de faire filmer, monter  puis donner ainsi à voir en ligne, après coup, des lectures, des débats (et cela, sans doute, la perspective de cette trace  à venir, constitue un discret agent mélioratif pendant le moment), ; c’est un travail utile — ainsi que le fait Bernard Martin sur le site du festival (entrepôt de ressources précieuses ainsi que je l’évoquais en reprenant cette vidéo de Stéphane Bouquet lors de l’édition 2013), mais d’ores et déjà sur sa page vimeo.

Et comme, on l’espère, la discussion débouche, ouvre, et lie, vous ne saurez vous empêcher d’écouter les entretiens personnalisés (Hélène Gaudy interrogée par Charlotte Desmousseaux ; Emmanuel Adely singulier et collectif tout ensemble, passé(s) au crible par Thierry Guichard ; mais aussi la lecture de La peau de l’ours par Joy Sorman et Olivier Rocheteau, un tissage intelligent et sensible, featuring Deleuze, Bartleby, ou Freaks).

Un travail utile, disais-je, que cette mise en ligne de captations, à au moins deux niveaux : en tant que matière sensée et sensible à partager (en tant que pierre posée à l’édification, permanente, de notre intelligence collective), ; mais également, plus symboliquement,  en tant que force de sédimentation au cœur des flux – ce à quoi nous sert aussi le web, puis le réseau social en tant qu’amplificateur), en tant que cut au milieu du régime du tout-évènementiel.

De beaux moments. Play it.

ils sont tous un et des centaines à la fois | Valérie Zenatti, "Jacob, Jacob", éditions de L’Olivier, 2014

(…) on accoste dans trois heures, se dit-il, encore une nuit sans sommeil et je n’ai jamais dormi avec une femme, mais je vais bientôt savoir à quoi ressemble la guerre,
qui débute par de lourds bombardements sur les côtes bleutées de Provence, sifflements, déflagrations en chaîne, traînées de vacarme assourdissant, l’artillerie et l’aviation pilonnent les batteries allemandes, des nuages de poussière engloutissent le paysage qui commençait à se révéler dans l’aube, des ondes de choc les traversent, affolant leurs cœurs, ébranlant leurs poitrines, les ordres criés par le commandant sont répétés à la chaîne, dans trente minutes, quinze, dix, armez vos fusils, vérifiez vos munitions, en colonnes de deux pour débarquer par les passerelles, on leur distribue du coton à fourrer dans les oreilles pour éviter la surdité, ils sont debout, serrés les uns contre les autres, parqués à l’avant du navire, ils échangent des regards de gosses qui s’apprêtent à faire un mauvais coup, balayant par avance les conséquences, les clins d’œil se multiplient comme une volée de papillons sur leurs visages rasés de près où apparaissent petits boutons écorchures, pores dilatés, peau de pêche, ça va aller, on est ensemble, on reste ensemble, c’est les Boches qui doivent mourir, pas nous, on s’en sortira vivants. Ils sont prêts, impatients de se dégourdir les jambes, de quitter le Gloire, mais l’attente se prolonge au-delà des dix minutes
(…)
Jusqu’au moment où le cri Débarquement les libère et déclenche une clameur nourrie de leurs voix, Débarquement, Débarquement.
À Cavalaire, derrière les nuages de poussière déchirés, le turquoise et l’émeraude des eaux rivalisent jusqu’à la ligne fixée brutalement par les rochers rouges des falaises, des pins courent sur la crête, on se croirait presque en Algérie, même si quelque chose d’indéfinissable indique que l’on n’y est pas, mais Jacob ne parvient pas à trouver quoi, la lumière, la teinte des roches, leur taille, la conscience qu’il s’agit là de la France, il en a le souffle coupé, une seconde avant de ne plus voir le paysage qui l’appelle à la rêverie, il faut courir sur la passerelle en oubliant le poids du sac à dos, en protégeant son fusil, il faut parcourir les derniers mètres dans l’eau chaude qui alourdit leurs uniformes, ils sont des dizaines, des centaines à courir maintenant sur la plage de sable fin au son des bombardements d’artillerie qui se poursuivent plus à l’est, en avant, crie leur commandant, et l’ordre se propage d’homme en homme en leur donnant un sentiment de puissance inédit, ils sont tous un et des centaines à la fois, à ne plus penser, à foncer, neuf kilomètres à pied, c’est rien, montrez-moi comme vous courez, crie le commandant, et c’est à qui courra le plus vite sous le soleil de Provence où les grillons se sont tus, terrifiés par les bombardements, tous les animaux et insectes figés, car aucun signe, aucune secousse tellurique profonde ne les avait avertis que la terre allait trembler. »

(Valérie Zenatti, Jacob, Jacob, éditions de L’Olivier, 2014, 168 pages EAN : 9782823601657)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Dire la guerre – et pour ce faire il fallait un phrasé neuf. Valérie Zenatti, objectera-t-on, creuse la question de la guerre, de l’armée, de très longue date, et notamment dans ses livres jeunesse, incomparables, à l’école des loisirs. L’armée, oui (dans Quand j’étais soldate), le conflit en état de veille permanent entre Israël et Palestine (dans Une bouteille dans la mer de Gaza), également – mais le plein feu des combats ne se saisit pas avec les mêmes armes (ponctuation, syntaxe, mouvements dans l’énonciation), et le passage prélevé, ci-dessus, même tronqué, le montre :

Allongement de l’unité-phrase, dans l’attente du débarquement comme au cœur du chaos qui suit, avec brisures et saccades accrues une fois débarqués. Pour dire cet impossible-là, de l’intérieur d’un jeune homme, Jacob,  si absolument seul en même temps qu’absolument lié au groupe de jeunes hommes tout aussi terrifiés que lui, elle glisse de points de vue en points de vue d’habiles façons (la répétition de l’injonctif "il faut", dans la deuxième partie, qui met le narrateur en mouvement et l’inclut à la troupe), et scrute les sensations (vision, odorat, conscience du corps) au plus près. Et ce qui arrive avant la bravoure qui donnera gloire et médailles, ce qui précède la mort (son goût, sa présence toujours proche), c’est surtout un tumulte furieux, formidable, stupéfiant. La présence au monde accrue,  quasi surnaturelle, durant l’assaut, est ici rendue par la perception précise de détails sensitifs (le poids du sac à dos, l’eau qui alourdit les uniformes) – pour se mouvoir dans cet ensemble, il fallait donc un phrasé spécifique : il y est.
Mais en sus d’un phrasé, il fallait aussi une nécessité, et les pistes biographiques qu’on présume se déjouent légèrement en cours de lecture, se font oublier, emportés qu’on est dans le récit de Jacob  ;

et la nécessité intime qui le porte n’est pas restreinte, elle ne se résume pas aux liens familiaux. La nécessité, intime, de ce texte, est collective, historique ; ce roman d’un jeune algérien parti faire la guerre pour libérer la France est le portrait d’un seul, mais il est aussi un chant pour tous. Une célébration du composite, de l’apport crucial de l’Autre, à toute société instituée, transposable dans l’Ici et Maintenant, où encore ailleurs – ceci sans leçon ni complaisance, par la seule puissance littéraire et romanesque dont Zenatti dispose et dont elle use avec la plus belle mesure.

(Valérie Zenatti, Jacob, Jacob, éditions de L’Olivier, 2014, 168 pages EAN : 9782823601657)

pour nous, pour tous ? (une question d’entre-langue) | sur Camille de Toledo (et alentour)

mc-2014-09-05

Ous pour nous, pour tous ? (une question d’entre-langue)

Ous pour nous, pour tous ?

Je ne résous pas la question, ce lundi matin, et la pose à l’auteur, ou plus précisément, je choisis nous mais me demeure un doute à la mise en ligne, que je vais tenter de dissoudre en lui demandant.

J’ai choisi nous en fonction du contexte, lequel est ce passage

_ous, écrivains reliés à nos traducteurs dans un réseau de textes, entre les langues.

Et nous me semble appeler une communauté d’ombres vives quand tous serait plus absolutiste, même si je sais l’universalité de l’affaire, et donc subsiste un doute, et ce doute m’amène à questionner Camille, l’auteur, lequel me répond illico

« C’est comme à la bataille navale, mais dans le texte, la lettre manquante , comme dans "translate the wor_d" était dans mon esprit un "n" pour "nous, écrivains reliés"….

« Mais falta mia, la lettre manquante est un blanc ouvert à Tous »

Et nous sommes au cœur de la question. La lettre manquante était manquante (et ces textes-là sont sans coquille ou quasiment, c’est dire aussi de la précision d’écriture de ce qui m’est mis entre les mains, hors autres qualités), la lettre manquante devait manquer, la lettre manquante est un espace (de pensée) dans une espace (typographique), une pleine potentialité.

Camille de Toledo, puisqu’il s’agit de lui, est affairé, au cœur de son chemin d’écriture(s) singulier, par des questions collectives. On a parlé, sur remue.net de TLhub, du SUEA (notamment dans cet entretien), on reviendra bientôt sur le projet Sécession – en attendant et en cet instant, du question quant à la lettre manquante, je m’affaire à la mise en ligne de ce troisième fragment d’un puzzle, que Camille me fait le plaisir de disperser/rassembler sur remue.net par mon entremise, selon cette logique ambivalente (du moins selon les critères régissant le livre imprimé) de l’édition web : où dispersion et rassemblement sont conjoints, puisque les textes sont rassemblés en un même point, quand leur enchaînement est délinéarisé : que de surcroit l’objet physique livre étant effacé, l’idée de fermeture, de clôture (d’un cycle, d’un récit, d’une relation) reste virtuelle. Virtuel : Le terme est fourre-tout et son mésusage à la hauteur de la surdose que nous subîmes de « virtuels » avenirs, débuts années 2000 : Le livre n’est pas virtuel, l’assemblage de textes qui reliés composent un ensemble ne l’est pas plus – c’est l’idée de leur fin , en partie, s’évanouit.

C’est très étonnant, même (et plus encore, plus finement, plus profondément) à la longue, à force d’habitude, après des centaines d’article édités en mon nom ou pour d’autres, sur différents sites – ce mystère-là ne cesse de (doucement) pétiller pour et en moi : ces livres ouverts, entamés, publiés (et pour ce, dûment édités, ainsi que l’échange au-dessus le souligne) en ligne, demeurent – et demeurent ouverts.

Et que ces pièces d’un puzzle, dans leur manière de lier, dans leur mode d’appel, dans la si étrangement suave mélancolie de leur langue, sont à lire, absolument, mais aussi pour ces raisons-là, sus-évoquées.

C’est ici.

  et un extrait :

"Parce que nous ne pouvons nous résoudre à entrer dans la vie en nous jetant dans la tombe. Parce que nous devons, malgré tout, exister et courir, comme les gamins qui jouent, désormais, dans les allées du Holocaust Denkmal à Berlin. Jeux d’enfants sur le tombeau du judaïsme européen. Terrains vagues de l’Europe changés en monolithe, en lieux de mémoire. Jeux d’enfants dont j’ai tissé une petite nouvelle qui a pour titre Un trou dédié à Dieu. Je la relis aujourd’hui. Le cimetière – entendez le Denkmal – avait ouvert à l’endroit de l’ancienne partition… Des touristes nombreux, colorés, profitaient du soleil pour pique-niquer sur les tombes. Dans les allées en creux ou en collines, à l’ombre des stèles, se perdant, se chamaillant, piaillant, des enfants jouaient à chat perché."

La part des nuages (et Juste après la pluie), Thomas Vinau, Alma éditeur, 2014

Un gigantesque papillon de nuit est accroché à un pied de chaise sur la terrasse. Il est là depuis une bonne semaine. Il est énorme. Fait la taille d’une main ouverte. Blanc, gris, marron et noir. Avec des yeux de chouette dessinés sur les ailes et des poils sur l’abdomen. Il doit venir de loin. De très loin. D’Afrique ou de Sibérie. Du Brésil. De Mongolie. Il reste là, immobile, à l’abri de la pluie mais pas du vent, ni du froid. De temps en temps, il bat doucement des ailes. On ne sait pas s’il attend quelque chose ou s’il agonise. Il reste là. Tu parles d’une vie ! Parcourir le ciel, traverser les océans, pour se retrouver ici, seul, de l’autre côté du monde, sur un pied de chaise. Quand on s’intéresse un peu objectivement à la question, le champ des possibles donne le vertige. Des castors qui arrêtent des fleuves. L’eau qui peut fragmenter la roche. Gandhi qui libère un continent sans prendre les armes. La transplantation d’un cœur humain. Ça a de la gueule. Mais pour ce qui est d’atteindre le soir, ou le lendemain. Ou de trouver une raison de sourire. Ou un moyen de s’endormir un peu. Juste s’endormir un peu. Tranquillement. Paisiblement. Là y’a plus personne.

(Thomas Vinau, La part des nuages, alma éditeur, août 2014)

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La même chose et pas la même chose (en même temps)

(à propos de  Thomas Vinau,  pour La part des nuages, alma éditeur, août 2014, et Juste après la pluie, alma 2014)

J’avoue n’avoir (enfin) rencontré les livres de Thomas Vinau qu’en ce début d’année, livres dont j’entendais dire du bon depuis longtemps, notamment, sur remue.net, par la vigie impeccable qu’est Jacques Josse, (lequel Jacques Josse, par ailleurs auteur lui-même, vient de recevoir l’excellent prix Loin du marketing décerné par Gérard Lambert-Ulmann) ; rencontre qui s’est opérée via un recueil de poèmes en vers libres que je ne peux m’empêcher d’associer à ma lecture de ce roman, Juste après la pluie, édité, tout comme ce court roman, chez Alma.

Illustrée par la photo en bas de page, cette association des deux livres n’est pas que de titrologie amusante (même si, évidemment, l’écho entre les deux titres de ces livres paru à moins d’un an d’écart chez le même éditeur ne saurait être involontaire), elle fut aussi partie prenante de ma lecture de La Part des nuages – que j’entrecoupais de retour aux poèmes. Enfin, précisons : le roman, La Part des nuages, est court, se lit vite et goulûment, et se relit bientôt, pour précision, pour tentative d’explicitation, de définition, de ce dépôt étrange et doux qu’il laisse en son lecteur. J’ai donc, au mitan de ma première lecture, à la fin de celle-ci, puis au mitan de ma deuxième lecture (deuxième, pas seconde, car il n’est pas exclu que j’y retourne), lu et relu des poèmes de Vinau. Je les posais comme des marque-pages, en somme. Et le lien se faisait, indéfectible – le lien, pas la confusion.

Truisme que ceci, me rétorquera-t-on, toute parole de tout auteur résonne dans tout texte qu’il écrit, tout poète influence le romancier qu’il est aussi, l’auteur aussi variable soit-il en ses efforts et velléités demeure une seule et même personne, etc. J’entends bien. Mais il demeure un lien formel, étonnant et ténu : les textes (courts chapitres ?) d’une page chacun, qui s’enchaînent dans cette narration (contemplative, voire : narration d’une contemplation d’un désastre en sa splendeur) sont sécables. Pourraient, souvent, se reprendre isolément – feraient-ils poèmes, pour autant, je ne pense pas ; d’ailleurs les poèmes de Vinau sont en général plus courts, le blanc est plus présent sur la page, le rythme n’est pas le même – mais il n’empêche, le découpage en blocs-textes du cheminement intérieur et extérieur, produit un effet d’images arrêtées. Chaque page fait une pose, à l’intérieur de laquelle nous avançons (et la prose rapide, enjouée, de Vinau, nous entraîne, à faire du chemin, du mouvement, en une simple page), et leur enchainement « naturel » fait, insensiblement, récit. Des choses nous sont racontées – pas la découverte de la vie sur Mars ni un complot terroriste, Vinau s’intéresse à des mouvements plus réduits, intimes : ce que ça raconte ? Joseph, 37 ans, loose tranquillement entre un boulot pas passionnant et un couple délité, tente de s’occuper au mieux de son gamin, et de trouver de l’air, un ailleurs possible, en ce plancher des vaches-là. Quelques jours de demi-errance y travailleront, des rencontres, des possibles émergent.

Il y a là-dedans nombre de possibilités de se planter – pas pour le personnage, Joseph, pour qui l’échec est un postulat de départ, non, pour l’auteur, Vinau – et notamment deux écueils qui tendent toujours la perche aux nonchalants désabusés : l’esprit de sérieux des (soi-disant) revenus de tout, le cuir tanné en réclusion à Saint-Malo ou Biarritz, vieille figure masculine exaspérante ; l’esprit de curé des adorateurs des petites choses, merveilles du quotidien, miniaturistes insignifiants. Il faut avoir comme Vinau (ou comme l’une de ses figures amicalement tutélaires, qu’il ne singe ni en langue ni en propos, le regretté Autin-Grenier), une forme singulière d’humour, une ténacité joueuse, qui s’accorde si bien avec la désillusion et la très grande lucidité, pour sonner ainsi juste et redonner l’envie, à chaque page, d’accompagner Joseph, une page de plus, pour voir si demain, peut-être.

Il fait aussi que quelque chose là-dedans tinte, une manière de langue, un réservoir d’inattendu. C’est aussi que qu’on vérifie (ce que je vérifiais, le lisant) en retournant aux poèmes, qui sans rien asséner, confirment : lucidité souriante, tenace. Deux poèmes, pour la route, comme on dit (ou pour reprendre et relire le roman, à leur suite) :

 

Le peuple mal taillé

 Nous sommes des pierres mal taillées

nous sommes nos ébauches

nous sommes nos peurs d’enfant

nous regardons les nuages

Faire ce qu’on peut

D’abord apprendre

à faire ce qu’on peut

avec ce qu’on a

Ensuite apprendre

à faire ce qu’on peut

avec ce qui manque

 

bon, allez, trois (on n’y résiste pas) :

 

À l’intérieur

À l’intérieur

Habite un ours

Qui arrache la tête des poissons

Avec l’affection d’une mère

 

——

vinau

(Thomas Vinau, La part des nuages, alma éditeur, août 2014 / et Juste après la pluie, alma 2014)

Un entretien avec Eric Chauvier (podcast, Vents d’Ouest Lieu Unique, juin 2014)

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J’ai déjà parlé de ce nouveau livre de Eric Chauvier, (Les Mots sans les choses, éditions allia, août 2014), en citant un extrait qui vaut son pesant. J’en retire une simple phrase, qui ne peut qu’encourager à retourner vers le livre entier (et vers ses autres ouvrages, dont il est question dans l’entretien podcasté ci-dessus) :

"Je dis simplement qu’il faut parler précisément et qu’il s’agit là d’un acte politique fondateur."

Que Chauvier parle, et parle précisément, on le constate au long de cette discussion, qui à la réécoute me semble limpide (alors que c’est une plaie que de s’écouter soi, et se réécouter ainsi, c’est, euh, ben, alors... du sel mis sur cette plaie). Cet entretien, datant de juin 2013, organisé par les (excellents) libraires de Vents d’Ouest Lieu unique, et consacré, non pas à ce livre (alors encore en écriture), mais au précédent, Somaland - duquel nous partîmes, mais qui nous mena ailleurs. Creuser ce travail en ses particularités fut extrêmement confortable car Eric Chauvier se prêta remarquablement, et aimablement, à l’exercice. Les questions du public en deuxième partie, assez inaudibles (contrairement aux réponses de Chauvier) portaient sur des aspects plus scientifiques, sur le rapport que le chercheur qu’il est entretient avec l’Institution académique – et Chauvier ne se défile pas, ne se pare pas du littéraire pour se dispenser de rigueur scientifique. C’est en ce sens aussi que l’ambigüité des postures, productrice de trouble, qui fonde son travail d’écriture, est porteuse : tenue moralement, car tenue en son emploi du langage.

Somaland, dont il est ici question, est un texte au statut spécifiquement ambigu : le postulat romanesque d’entrée (un enquêteur est requis pour une étude sur un site SEVESO, et se trouve confronté, dans l’exercice même de sa mission à l’impossibilité de produire quelque constat probant, par accumulations de fictions contradictoires, fictions officielles contre fictions complotistes) est peu à peu troublé par la nomination du narrateur – qui s’appelle Chauvier. La fiction Somaland, s’il elle en reste une (puisque textuelle), trouble le jeu (des postures ordinaires, des représentations) et produit du sens.

Espérant que cet entretien trouve votre oreille, et vous donne envie de lire Chauvier – on recommande Somaland, bien sûr, mais encore une fois, ce très beau Les Mots sans les Choses, juste paru, à lire.

je désignerai le lieu et le temps de son éclat fugitif | Olivia Rosenthal, "Mécanismes de survie en milieu hostile", Verticales, août 2014

« Les faits ne se content pas d’arriver, ils reviennent. Qu’on les accepte ou non, ils sont plus insistants et plus entêtés que les stratagèmes qu’on invente pour les éviter. Ecrire fait partie de ces stratagèmes. On croit contrôler, répartir, organiser et tenir le réel sous sa coupe et la plupart du temps on se laisse déborder. On avance aveuglément vers le dénouement pour découvrir in extremis qu’en fictionnant le monde on a seulement essayé de retrouver ce qui avait eu lieu et qu’on avait oublié. » (page 11).

(…)

Après des semaines d’inquiétude, de rencontres fugaces, de conversations maladroites et gênées, je prends les devants. J’appelle mon ami au téléphone, je lui demande de ne pas s’absenter, je lui explique que j’ai besoin de marcher avec lui, d’arpenter nos territoires, d’écouter nos pas. De vivre en cadence. Je lui reproche de partir, je fais comme si je n’étais pas triste mais furieuse, je manifeste ma colère qui est une colère de façade, les colères de ceux qui se sentent trahis, humiliés, abandonnés, qui ne veulent pas être seuls. Je ne veux pas être à nouveau confrontée à une annonce qui vous dévaste parce que vous ne savez pas comment la rendre intelligible. Perdre quelqu’un qu’on aime est incompréhensible, inadmissible et révoltant. Il faudrait interdire de telles pratiques, le départ, la séparation, le suicide, la mort auraient dû faire l’objet de réglementations drastiques. Personne n’a pris la peine de réfléchir juridiquement aux contrats implicites par lesquels un humain s’engage à l’égard d’un autre humain, personne n’a rendu illégaux les ruptures, les relégations, les séparations, les départs. Je parle pour la première fois mais je n’explique pas la raison exacte de mon silence. Je ne précise pas que je suis hantée par la mort, que je veux à tout prix lui rester fidèle, que je crois bêtement que rester fidèle à une défunte, c’est ne plus jamais prononcer son nom, c’est l’abolir par excès de zèle. Je ne lâcherai pas ma peine, ni ne la donnerai en pâture à quelque ami que ce soit. Je resterai digne et fermée, dure comme le marbre. Et si mon ami me quitte, je vivrai dans l’impossible, je ne peux même pas imaginer ce que deviendrait Paris sans mon ami. » (page 131)

(Olivia Rosenthal, Mécanismes de survie en milieu hostile, , Verticales-Gallimard, août 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

« À présent il s’agit de descendre », annonçait, puis répétait, modulé, Nicole Caligaris dans son incroyable Paradis entre les jambes, paru chez les mêmes éditions Verticales début 2013. Dès l’incipit (reproduit ci-dessus, contrairement à mes usages dans cette rubrique, façon de déroger à des règles non écrites pour éviter qu’elles ne s’édictent vraiment) de ce nouveau livre d’Olivia Rosenthal, on comprend qu’il marque sinon un cap, du moins un virage, un moment singulier de son parcours d’écrivain.

Pour cette auteure dont je suis le travail avec assiduité depuis au moins On n’est pas là pour disparaitre, en 2007, arrive le temps de la bifurcation, vers la confrontation à quoi ses derniers livres (notamment Où vont les rennes après Noël, et quelques textes de performance, comme celui de Vertige) préparaient : à la béance initiale, à l’ineffable fondateur, à ce qui ne se raconte pas mais qui génère, provoque, fait avancer et rugir ses livres (« Sans doute que la littérature est l’art de taire en parlant, de signifier en taisant. », ajoute Caligaris ailleurs dans son livre).

Il y a un deuil originel, celui d’une sœur, et ce qui va avec, culpabilité, colère, fuite, multitude de mouvements contrariés, chez Rosenthal, dont son travail fait écho de façon multiple, par le biais de la parole d’autrui, souvent, reprise, voire re-mixée, selon des procédés de montage extrêmement habiles et frappants. Elle s’en expliquait déjà en 2009 dans cet entretien qu’elle m’avait accordé pour remue.net, elle est revenue de passionnante façon sur cette « méthode », ou, à tout le moins, « manière » de questionner, enregistrer puis reprendre pour écrire son texte, dans Devenirs du roman vol.2 (Inculte, 2014).

Bifurcation n’est pas annulation ou reniement, et Rosenthal ne passe pas ces excitants dispositifs d’alternance de voix, de propos, de registres, par pertes et profits : les documents retravaillés (qui concernent tous la mort, selon différents points de vue essentiellement techniques : celui de la médecine légale, de la criminologie, du témoignage de near death experience…) sont toujours présents, et maniés avec la même dextérité, provoquent le même plaisir (plaisir dans et de l’inconfort, tant elle souffle le chaud et le froid, plaisir d’être déstabilisé souvent, d’être surpris toujours). Le second extrait prélevé et repris ci-dessus (« Personne n’a pris la peine de réfléchir juridiquement aux contrats implicites par lesquels un humain s’engage à l’égard d’un autre humain, personne n’a rendu illégaux les ruptures, les relégations, les séparations, les départs (…) ») en atteste et le redit : seule la littérature (et le travail sur la langue : chez Rosenthal, fabrique habile d’effets de sens, d’ironie, d’humour, par frottements entre registres opposés) permet de presque dire – ici, presque dire le scandale de la mort, l’impossible du deuil, le dire presque, mettre en formes la question qu’il demeure, et ce questionnement, le passer en partage, en faire un terrain d’expérience partagée. C’est impossible – et c’est cet impossible-là qui vaut d’être creusé, arpenté, fouillé : tout le sens est là, de cet enjeu de fictionnalisation (de travail littéraire, de creusement par le langage) qu’elle évoque en incipit.

Bifurcation n’est pas reniement, loin de là : s’il y a ici resserrement, il poursuit ce qui s’entamait de subtile façon dans son très beau Ils ne sont pour rien dans mes larmes (Verticales, 2012), ensemble de récits de souvenirs de cinéma prélevés chez autrui, qui valaient seul et prenaient sens autre, une fois assemblés. Ce travail avec le cinéma n’est peut-être pas pour rien dans cet adoucissement du geste (qui n’est pas un affadissement du propos, on l’a compris). Le resserrement constaté est perceptible dans le montage, il est aussi un ralentissement (et discuter avec la mort, cette grande Ralentie, comme en somme ce livre le fait, appelait la décélération) : les cuts sont ici moins brutaux, et les ruptures, changements d’angles, d’énonciateurs, moins nombreux (c’est visible sur la page, moins fragmentée en éléments-textes séparés par des blancs que celle dOn n’est pas là pour disparaître (Verticales, 2007), par exemple).

L’énonciation s’unifie, la multiplicité des voix s’est comme métabolisée, en une seule, qui se fait la voix du multiple. Sans qu’il s’agisse d’une simple tentation du Je (ce chemin-là fut expérimenté de belle façon dans Que font les Rennes après Noël), de l’aveu, du déballage sans nuance, qui serait une piètre conquête, ce livre ose affronter – affronter la mort, ses effets, aussi concrets que lointains, sous-cutanés, ou métaphoriques – par la littérature, pour la littérature. Les nécessités sont égales : il vaut d’écrire pour approcher cet ineffable, pas juste de le raconter ; et cette approche, douloureuse, risquée, vaut aussi par ce qu’elle produit sur l’écriture. Citons encore, car le livre est empli de phrases si belles (et plus encore) :

 « Comme on désigne avec étonnement la lumière intense et minuscule qui dans la nuit galactique signale une ancienne étoile depuis longtemps éteinte, je désignerai le lieu et le temps de son éclat fugitif. »

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ROSENTHAL Olivia COUV Mecanismes de survie en milieu hostile

Olivia Rosenthal, Mécanismes de survie en milieu hostile, Verticales-Gallimard, Paru le 21 Août 2014, ISBN 978-2-07-014634-5

Le monde était trop vaste. | "Selon Vincent" de Christian Garcin, éditions Stock, 2014

« Ces sommets, ce ciel, cette mer n’avaient rien d’amical. Le monde était une immensité neutre et froide, hostile. Pourtant je me sentais bien. J’imaginais sur nous un regard de condor. Je m’imaginais condor moi-même, glissant sur les coussins d’air froid, avec au-dessous de moi la plaine grise de la mer traversée d’un point rouge sur lequel se devinaient deux silhouettes, le crachotement du moteur qui dominait parfois le bruit sec de l’air sur mes rémiges, les montagnes au loin, les courants aériens qui dessinaient autour de moi les promesses de fuite, et l’ivresse de l’instant, l’immersion dans le vent, l’éternité du monde, la vie toujours recommencée, à jamais cette immensité lumineuse, vide et froide autour de moi. Je me mis à penser à Klappenbach et Klaingutti, à leurs animalcules millimétriques qui résistent à tout, à La Brea et à ses délires spatiaux, aux distances interplanétaires qu’il imaginait pouvoir couvrir en un rien de temps grâce à son hélium lunaire, à l’infiniment grand, à l’infiniment petit, à nous qui nous tenions au milieu, à la réalité de nos existences aux yeux de ce condor tout là-haut, et j’eus comme un vertige. Le monde était trop vaste. Trop complexe, trop ramifié, à la fois horizontal et vertical, dessinant entre les êtres et les choses un réseau arachnéen de correspondances, de causalités secrètes, de mystères qui n’en étaient peut-être pas, à l’élucidation desquels manqueraient toujours la connaissance démiurgique de la totalité des faits dans leur succession, leur conjonction, leur simultanéité. Il y avait des tonnes de savoir, des myriades de documents sur absolument tout, du mouvement aléatoire des photons à la structure des trous noirs rien n’échappait au recensement, au catalogage généralisé du monde, le moindre objet de connaissance de venait instantanément répertorié, disséqué, éparpillé, disponible, et moi, je ne savais rien, minuscule et vulnérable au milieu de ce rien, baigné d’immensité froide et lumineuse, en route vers un lieu dont je ne savais guère plus, juste qu’il était isolé de tout, point minuscule dans un entrelacs de fjords et de péninsules glacées, et qu’il avait sans doute été le dernier refuge de l’oncle de Rosario. »

 (Christian Garcin, Selon Vincent, éditions Stock, août 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Selon Vincent, nouveau roman de Christian Garcin, paraissant en cette rentrée aux éditions Stock, considéré du point de vue diégétique, est un roman, très – excusez le pléonasme – romanesque, voire romanesque au carré, en ce sens qu’il fait récit (un récit aux allures de conte), récit lui-même enchâssé dans un autre récit, lequel est enchâssé dans un autre conte…

Ainsi modalisé version poupée russe à trois niveaux, de récit de la fuite d’un homme ensorcelé (Vincent), jusqu’aux confins du monde et de la recherche de ce dernier, des années après sa fuite, par deux narrateurs, Paul et Rosario, eux-mêmes tiraillés par des questions de départ ou d’exil ; et le cheminement au cœur du récit-de-Vincent, mais également en creux dans celui de ses aimables « poursuivants », du témoignage d’un grognard de l’armée napoléonienne en déroute, trouvé dans un vêtement ancien, forme un agrégat singulièrement cohérent. D’une assez formidable fluidité même, quand on considère la subtile architecture de l’ensemble.

L’extrait ci-dessus, tiré de la dernière partie de ce livre, en atteste, et, s’il est « signé » Paul, pourrait, en effet, parler pour chacun des autres narrateurs successifs. S’y rassemblent des thématiques chères à l’auteur, et récurrentes au fil de son œuvre, qu’il s’agisse du rapport à l’animal (être, totem, symbole, mouvement : l’animal dont l’entretien ci-joint souligne la primauté dès son titre), à l’immensité (via le voyage aux confins, et son inséparable contrepoint la réclusion, ou du moins l’isolement – rapport qu’évoque largement Garcin dans le même entretien), et le lien essentiel, vital à la fiction en tant que possible, qu’échappatoire dans un monde non seulement fini mais également hyper-documenté, jusqu’à la saturation. Dans sa belle contribution au recueil critique Devenirs du roman, vol.2 (matériaux), paru aux éditions Inculte cette année (et chroniqué ici), il ne cesse d’y revenir, Garcin, à ce rapport trouble qu’il entretient au document source et –censément- véridique :

« Il m’arrive donc, bien entendu, de me documenter avant de me mettre à écrire. Mais il arrive surtout, et c’est sans doute plus intéressant, que ce ne soit pas tant la fiction qui ait besoin du document pour coller à ce qu’on appelle l’effet de réel (cette sorte de ciment rassurant dont on se dit qu’il puise sa légitimité dans la réalité qu’il décrit), que le document lui-même qui provoque et finit par créer la fiction qui l’utilisera ».

Dans ce même texte de Devenirs du Roman, il évoque les matières matrices de ce roman, notamment le journal à peine retouché de ce grognard, ainsi que ses propres voyages sur les lieux atteints par les personnages du livre, à savoir l’extrême sud de la Patagonie, en tant que déclencheurs, non de réalisme, mais de fiction (et de fictions dans la fiction, on revient à ces structures d’enchâssement fascinantes évoquées au-dessus). Et c’est cet art-là, sinon visible, du moins fichtrement perceptible, puisque puissant (envoûtant, tel le charme sous lequel tombe Vincent avant sa fuite) qu’on ne parvient pas précisément à expliquer : que même à peine évoquée, l’atmosphère pavillonnaire tranquillement étouffante où s’ennuie le desperate house-husband Vincent avant de prendre la tangente nous est rendue immédiatement perceptible : on s’y trouve, on y est. Mais l’invraisemblable garagiste bouriate qui prend en charge la tentative de désenvoûtement de Vincent nous est également rapidement, aisément, familier – pas crédible pour autant, puisque là n’est pas la question, l’enjeu de Garcin, mais : étrangement familier. Familièrement étrange (et nous-mêmes, estrangés).

 

Citons-le encore, dans cet excellent entretien mené par Elodie Karaki :

« (…) Il y a quelque chose comme cela, c’est-à-dire qu’il y a un moment où la réalité tremble et vacille. On adhère à ce qu’on lit, on y croit, parfois on peut se dire que là, tout de même, il va un peu loin ‒ et puis ça marche, et puis on y croit. Insensiblement, c’est comme une dentelle narrative très fine qui se met à bouger, et ça vacille un peu, il y a comme un déhanchement, un pas de côté ‒ et c’est cela qui est intéressant, dans la littérature et dans la vie également, parvenir à susciter le pas de côté, à considérer les choses d’un point de vue un peu différent.»

Cet étrange art de romancier en lequel Christian Garcin excelle, n’est pas celui de bien tirer un fil – puisque les fils sont trop nombreux et que chaque polarité atteinte appelle, évoque, rappelle, mais de cheminer, et de nous faire cheminer dans une constellation de récits.

 

S’imaginer condor, en être saisi de vertige, et pourtant, se sentir bien.

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Le renard et le hérisson, un entretien de Christian Garcin avec Elodie Karaki sur remue.net.

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Christian Garcin, Selon Vincent, éditions Stock, août 2014 (EAN : 9782234075443, Prix: 19.50 €) ; signalons également ces nouvelles parutions ou rééditions : rééditions de Sortilège (nouvelle édition), et de Rien (réimpression), aux éditions Champ Vallon ; Des Femmes disparaissent (Points Seuil , 4 septembre 2014).