Et les lumières dansaient dans le ciel par Eric Pessan (L’école des loisirs, collection medium)

(Reprise augmentée d’une notice parue dans Encres de Loire n° 67)

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« J’ai lu que toutes les particules de l’Univers sont nées au moment du big bang, cela veut dire que l’hydrogène qui brûle au cœur du Soleil est cousin du carbone dont je suis composé. C’est peut-être une famille que je cherche dans le ciel. Mais ça, qui va le comprendre ? »

Elliot, un ado fugueur, organisé et déterminé, quitte régulièrement le domicile maternel, la nuit, dans un but précis : voir le ciel. Observer les étoiles, ainsi que son père (séparé de sa mère) le lui a appris, requiert des conditions météo optimales, une nuit bien claire. Certaines nuits d’hiver répondent à ces critères : les plus froides, souvent. Et Elliott frôle la congélation, avant de rentrer, un peu tard, d’une de ses escapades, et de se faire punir comme il se doit. Mais peut lui chaut, car il a vu quelque chose briller, là-haut, dans la nuit. Ovni, peut-être, ou plutôt PAN (phénomène aérospatial non identifié), comme le lui apprendra un chercheur du Geipan, authentique organisme d’étude basé à Toulouse. Cette nouvelle fugue lui vaudra un sérieux avertissement, mais qu’à cela ne tienne, seule importe sa quête de réponse : une autre forme de vie est-elle possible, ailleurs, dans l’univers ?
(Et seule vaut, pour nous, adultes, que la question perdure, c’est sa persistance en tant que question qui demeure un moteur – chez Pessan, moteur à fictions, béance à continuellement creuser – la possibilité d’un mystère vaut plus que le mystère en lui-même.)
Ce livre, paru en collection ado, saura ne pas se limiter à quelque public-cible. Pessan est effet un grand curieux, averti de ces phénomènes (comme en atteste par ailleurs sont travail régulier avec et pour la revue Espace(s), publiée par le CNES, dont remue.net a tiré cet entretien avec Laure Limongi). Déposant en ce roman, en son protagoniste, ses propres obsessions (mais aussi certains de ses motifs récurrents, comme la fugue, fuite hors du quotidien, et l’étrangeté en laquelle elle plonge les décors ordinaires), il parvient ainsi à se (et nous) poser à distance idéale, tout proche d’Elliot.

Pour avec lui, de longues nuits durant, interrogatifs et confiants, regarder le ciel – lequel nous regarde en retour, peut-être.

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Et les lumières dansaient dans le ciel, Eric Pessan, Collection : Médium 8,50 € (EAN13 : 9782211215466)
Photographie de couverture : Emma Johnson/Flickr/Getty Images

Un outil en soi (Culture pop´, Cinquante ans de culture populaire à Saint-Nazaire) (préface de Sylvain Coher, éditions Cénomane).

(Reprise augmentée d’une notice parue dans Encres de Loire n° 67)

Culture pop´, Cinquante ans de culture populaire à Saint-Nazaire (préface de Sylvain Coher, éditions Cénomane).

« Mais au fond c’est quoi, cette fameuse Culture populaire ? » est la question introductive la préface de Sylvain Coher, architecte, ingénieur, façonnier de cet ouvrage.(Architecte, façonnier – ou metteur en scène, ou réalisateur ? On cherche le substantif qui dise exactement cette place-là, si éditorialement particulière, de l’auteur accompagnant une écriture collective.)
Le Centre de Culture Populaire de Saint-Nazaire fête ses cinquante ans, d’accompagnement et d’accueil, de collectes de témoignages et d’interventions artistiques. Et ce travail si singulier, si rare, porteur d’une « qualité d’attention, particulière, profonde » (Anne Tessier, en introduction), méritait un retour réflexif. Ici ce sont les membres, salariés, collaborateurs du Centre qui s’expriment. L’entreprise fut délicate, d’organiser cette matière, « constituée de la langue politique du syndicalisme, de celles des administrateurs, de notre jargon de travailleurs du champ dit culturel ». La voici rendue en un format qui lui rend son intelligibilité et sa qualité de sens, de sensible, et de transmission :

« La perruque c’est le travail pour soi, en douce, en récupérant ce qui peut l’être et en utilisant le matériel de l’usine ou de l’atelier qui nous emploie. Faire en perruque, c’est aussi remonter le temps. Ainsi, bien avant l’ère industrielle, les compagnons artisans se confectionnaient leurs propres outils sur les lieux mêmes des chantiers – et donc sur les deniers des patrons. »

Ce livre, mieux qu’un album commémoratif, est un objet hybride et plein, qui nous en apprend de belles. Et de conclure, avec Sylvain Coher, citant son grand-père nazairien, que « la chefferie n’est rien sans les petites mains », qu’en cela, « il n’y a pas plus de culture populaire qu’impopulaire ».
Et que « lorsque les choses sont bien faites, elles doivent servir à tous. Si l’on s’en donne la peine. » Un discours qui peut sembler simple, et qui mériterait tant d’être plus souvent revisité, dans nos quotidiens pros. Nous avons beaucoup à apprendre de ses savoirs et savoir-faire là, beaucoup de sens et d’intelligence dont user chaque jour – ce livre n’est pas qu’un fier et bel hommage à ces gens et à leur parole ; il est aussi un outil en soi.

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Culture Pop’ – Cinquante ans de culture populaire à Saint-Nazaire, Date de parution : 02/01/14,  Cénomane (Editions), ISBN : 978-2-916329-57-4, EAN : 9782916329574

Sarajevo-Beyrouth, lignes de fuite (avec photos d’ Alexandre Chevallier)

Sarajevo-Beyrouth, lignes de fuite

(textes sur des photos d’ Alexandre ChevallieR, parus dans la revue Eponyme n°4 (2007))

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À l’occasion de la réédition chez publie.net – enfin en format epub – de Sarajevo, lignes de fuite, livre écrit sur des photos d’Alexandre Chevallier, republication ici même du texte dérivé, ou remixé, de celui-ci, hybridation de visions de Beyrouth et de Sarajevo, paru en 2007 dans l’excellente revue Éponyme, numéro 4, édité par Joca Seria et dirigée par Eric Pessan. (numéro encore disponible ici).

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Là-bas je suis allé là-bas, pour voir, ai vu : plein champ, hors champ, lignes et courbes, de bout en bout. J’ai vu Sarajevo, laquelle ? J’ai vu j’ai vérifié, la carte ne quittait pas mes mains, pliée dépliée sans cesse. J’ai vu Sarajevo, laquelle, Sarajevo, a vu [la guerre] [la guerre] moi je ne sais pas, pas vu : ai cru lire, parfois, en braille, [la guerre] aveugle, ai cru déchiffrer tâtonnant, déduire de l’eczéma des murs. [la guerre] j’ai entendu tonner son assourdissant silence, d’après l’assaut et son bruit total, silence d’après qui va avec. Plein champ hors champ, le silence vit dans les photos, rampant parfois dans les marges — fait une traînée grasse dans l’espace, autour. La ville elle vue, en 2004, elle vit sa vie : quotidienne/fanfaronne/quincaillière/bricoleuse, chamaillée. Selon son cours ordinaire d’avant-neige imminente. La ville elle bouine, joue. S’en fout pas mal, moi et mon œil notre, mouvant, biais (c’est la gêne). [la guerre] là-bas ça fait dix ans, là-bas on fête l’enfance : eux les seigneurs, enfants qui jouent, leur rire résonne, partout, limpide. Et moi nous on y marche mêlé, traces mêlées comme du sang échangé, marche à travers Sarajevo, qu’on croit lire qui sitôt s’efface. Allés y foutre quoi, Sarajevo 2004 : comprendre mais comprendre quoi : [la guerre] ? Quoi, alors. Sarajevo, avant-poste d’incertain réel, contamine contaminera (les ruines présagent) : allés peut-être apprendre, lire dans son passé marqué, un peu de quoi dira notre futur : ce que je vois je le revois, je marche ensemble dans l’informé, toutes extrémités tendues à se rompre, à battre l’air pour démasquer, démasquer qui : huit lettres. Derrière les signes, alors. Voir l’envers de l’image, tenter. Pour voir.

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Ce que je vois de Beyrouth brille du flambant du neuf. Ce que j’en vois je l’imagine, c’est au printemps, printemps qui doit, là-bas, Beyrouth, être éternel, me dis-je. Beyrouth je la vois comme un paradis fatigant, front de mer essoré d’UVA et vent tiède. Se parcoure en automobile, et forcément décapotable, et forcément coude à la fenêtre – histoire aussi pour eux, là-bas, de se venger de n’avoir longtemps pas pu profiter, tout occupés qu’ils étaient, qu’ils étaient qui, occupés à : 1/ se venger. Puis, 2/ des vengeances se venger.

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[Libération, lundi 10 juillet 2006 : CRUEL - l’Italie bat la France aux tirs aux buts en finale de la Coupe du monde.] L’image de Beyrouth c’est front de mer, qui même automnal berce (le vent, tantôt tiède tantôt frais, léger). Mais d’où je suis à ma table devant mon écran, dévisageant le mur où bientôt punaiserai le plan, il suffit d’une pression de l’index, clique souris, pour en voir surgir l’envers : et ce ciel qui soudain se couvre laisse augurer de célestes enfers. Mais j’imagine, me dis-je, mon imagination clique et court. Attendons de dévisager le plan pour commencer de s’y promener.

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Ce que je vois, devant, partout, partout autour de moi. Ce sont des lignes et des courbes — un espace (la feuille-le paysage-la carte) et des repères marqués, où pointer son compas : ce sont des lignes et des courbes qui font des formes dans l’espace. C’est ce que je vois, yeux ouverts et fermés l’un puis l’autre, je vois. Ce sont des traces à demi effacées dans lesquelles marcher. Traces sur traces, parfois tout brouillent, il en faudrait peu de plus pour se perdre, il en faut peu, c’est fait, gagné, perdus : perdus dans des cités inhabitables — et habitées. C’est ici, c’est comme partout ailleurs pareil mais non, c’est ici, c’est à Sarajevo, petite capitale au charme incomparable, c’est ici et partout ailleurs, se perdre. Suivre la trace en chasseur effaré pour, à sa suite, errer, doigt sur la carte œil dans le loin, œil sur la carte doigt dans le loin, dans la ville, pour, à sa suite, se perdre. Ces cités, inhabitables, cités inhabitables plus qu’on n’oserait le croire, pire encore que partout ailleurs. Cités habitées malgré tout — inhabitables, surhabitées. Voir le paysage d’ici, d’ailleurs, réclame : de regarder, de gommer : car tout encombre et ici à Sarajevo, qu’un million et demi d’obus ont plongé dans la ruine et le chaos, de ce que j’en vois, ce sont les vides qui brouillent la vue. Les trous font hiatus, dentier brisé, un grand désordre, inhabituel : l’in- habituel, ici, fut il faut croire habituel. Il y a de la vie je vois, des gens derrière les fenêtres dedans, plongés dans l’image du dehors, il va falloir le répéter, insister, limite exagérer, plein de vie, on sait d’avance il va falloir enfoncer dur le clou face aux je vois, je vois qu’on nous rétorquera. De la vie plein l’inhabitable, jusque dans les cavités noires ça grouille, s’agite : nœuds dans les lignes encombrent l’espace.

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La ville, pour la voir il faut ne pas vouloir, faire mine. On voudrait l’effacer pour voir derrière elle le ciel, objectif entravé. Qu’elle barre la route de l’œil — regarde derrière pour voir l’obstacle : si tu veux voir la ville essaie de ne pas ; échappe-t-en l’œil tu verras ses toits ; écarte-toi jusqu’en ses confins tu tâteras ses formes (les moins montrées, les plus parlantes). Confins trouvés on marche, ils sont faits pour traverser sans voir, vite vite : la ligne de tram n’est jamais loin — la ligne de tram n’est jamais loin à Sarajevo : trait épaisseur 2 mm pour deux marges étalées grises autour. Tu vois les toits, d’immeubles qui furent modernes il y a peu : [Sniper Alley]n’est pas loin — [Sniper Alley]n’est jamais loin. L’œil en marche pointe les toits pour toper une paillette, infime, de ce que [la guerre] fut, procédant par inversion : voyant les toits quand dans [la guerre] c’était impensable, impossible, marche courbée l’œil au sol, plus de toits plus de ciel dans les marges, immeuble alors valait snipers (immeuble-nid, immeuble-cible, au choix).

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Beyrouth je ne peux pas dire. Je peux moins encore dire «بيروت ». Je peux articuler Beyrouth, les syllabes passent la gorge la bouche et dans l’air transformées font son, mais quand je dis Beyrouth, je grippe. Alors pour pouvoir la dire, Beyrouth, il me faudrait aller là-bas, peut-être, dis-je, là-bas où dure le printemps, j’y apprendrai à dire Beyrouth – à moins qu’ils aient fini par la taire, ou tous la prononcent différent ? Beyrouth la taisant je la vois tape à l’œil, faux et vrais ors en breloques sur peaux cramées, chemins ouverts aux cols, aux cuisses, aux bras, mon imagination ne négocie pas, elle y va. Beyrouth je la vois rutiler, je m’y vois profil bas dans le rutilant, je file. Beyrouth j’irais bien, à Noël, profiter, ce serait bien, loin, au calme, au calme et en même temps plein de vie comme aussi il est souvent dit.

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J’irais et je me poserais, qu’il soit de vers Noël ou de printemps je humerais l’air frais-tiède-léger du soir, posé là à : attendre, posé pour attendre et voir. Regarder bien, saturer l’œil, l’user à force de ricochets de l’iris : regarder bien c’est regarder encore après saturation première, on n’y voit plus rien on regarde encore on a beau faire, on y voit rien. Rien – que des détails, qui apparaissent, détails soudains, coquilles en façade du paysage texte : balcons dans les étages, et terrasses au sommet, plantes grasses et vertes derrière les baies vitrées des balcons et terrasses. L’effet de confusion est d’époque : qui la mère blonde cramée breloquée d’or, qui la fille blonde cramée breloquée d’or ; qui l’immeuble flambant neuf jamais terminé (infini), qui l’immeuble flambé vieux jamais fini de refaire (infini).

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Contemplation désolée. Ce que je vois : trous noirs, trous gris, fond blanc : ce serait, vu d’en dessous, un tas de vieilles traverses, une remise de fusées. Des fenêtres (trous noirs) me regardent, ce sont bien, il faudrait vérifier, des fenêtres (pas les trous gris), il faudrait voir — entrer dans chaque deux pièces, typique ou pas, pour, une fois dedans, regard dedans, jauger, faire les trajets, un millième de seconde y vivre, un millième y rentrer chaque soir, chaque soir je rentre ici chez moi. Ici chez moi. Je redis je contemple : ce que je vois : je rentre chez moi — mots et idées se dispersent, s’irisent, ne me disent rien. Ce que je vois des fenêtres : ce que j’en vois des fenêtres vérifier, faire en soi le reflet du chemin, l’inverse, pour voir : ce que je verrais des fenêtres (C’est qui ce con planté sur le trottoir en bas ?) Ce que je vois (fenêtres (noires), impacts (gris) déjà me quitte. Images et idées se ferment, taisent. Se contempler contempler. Un millième — d’imagination de possible. Il faudrait pouvoir un millième de seconde, vivre un millième de seconde ce que fut ici pendant [la guerre] (puisqu’il y a eu, [la guerre] on nous l’a dit c’est écrit). Il faudrait rentrer oui chez soi, par fenêtres trous noirs, là-dedans où nulle part, personne ne peut se considérer à l’abri. Dedans se dire : je suis sauf. Mais ce dans quoi je suis est cible, alors : se taire. Se contempler contempler un millième de soi, un millième de seconde, s’écouler. Écouter — compter les impacts et encore et encore jusqu’à ne plus les compter mais tressaillir encore à chaque, un millième (réflexe infime, une survivance). Qui porte qui, du bruit, du silence, lequel prime et seul existe, lequel passe et lequel reste, ici, ici chez moi dans mon abri-cible. (Il attendait le moment où il pourrait compter les éclairs des lancements de roquettes. Quand il entendait les roquettes, il voyait aussi les éclairs.)

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Ce que je vois : ce que je vois je l’imagine mais c’est rien, un millième pas même. On appelle ça l’enfer j’y ai une chambre, mon quotidien, ne suis pas seul, notre enfer quotidien domestique, nous habitons, ici, au cœur des choses qui se jouent (hardcore, qui tape), qu’on assiège qu’on défend — dans les rues rectilignes, vides, on aperçoit des silhouettes furtives le long des porches ; des hommes surarmés, des gamins cachés, des portes barricadées — ce qu’on assiège qu’on défend : plantation d’immeubles cousins, piqués tous par la même rouille. C’est mon quartier je l’imagine, mon grand quartier périphérique, bien desservi, toutes les sorties à deux doigts. C’est ici. Mon enfer de démonstration — à côté la porte du monde, ici le paillasson. Ce que je vois : points noirs sur façades et ronds blancs, traces tous des intrusions du monde, des ruées du dehors hostile sur un dedans vidé de lui-même.

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Le paysage est comme la ville, mélangé – mélange d’Orient et d’Occident, mélange de mer et de montagne – Beyrouth, de toujours mélangée puis à jamais punie d’être ainsi mélangée (troc de vengeance, la guerre civile joueuse, immature, obus et mortiers comme calots et billes échangés frénétiques à la récré). Beyrouth on tablerase, mise à plat, de ce qui faisait ville on tire une immense pâte brisée, grumeleuse, base de bétons enchevêtrés entrelacés enroulés d’après la direction donnée par la ferraille qui l’armait ; de cette pâte on tire un amalgame semi-neuf puis qu’on refait, puis qu’on reprend : ruines comme humus, fumure brûlante d’où mise à neuf – oublions la guerre, n’oublions pas le mélangé. Et du restant il émerge : du futur, du fringant, du fort neuf.

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Beyrouth j’irais bien voir, pour voir, j’irais bien profiter du printemps, me dis-je, du mélange et de la douceur qu’on dit beyruthins. Y prendre l’apéro du soir. Me dis-je au printemps, j’irais là-bas vers Noël ou plein automne, profiter du printemps qui s’étale sur pleines largeur et longueur du calendrier, rêver prenant l’apéritif, à un apéro perpétuel.

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Ce que je vois, d’ici. Ce que je vois ici de [la guerre] : d’ici on ne sort pas, et bientôt de chez soi. Rester planqué guetter, attendre compter ne plus compter Mesure les murs, puis les briques des murs, puis le mortier entre les briques, puis les fissures dans le mortier. Ici n’est plus, perdu son nom Sarajevo, capitale de la Bosnie Herzégovine, Sarajevo, 318 000 hab 41 n’est plus, Sarajevo n’est plus ici. Ici on s’entasse, d’enfer, quartier d’enfer en surcharge, excédentaire en tout, les matières s’entas- sent : projectiles font des trous dans les murs dans les corps, des bouts éboulés qui traînent, des corps aussi, de morts aux coins de rues, des tas. Ici on reçoit sans cesse, ici personne ne vient — ceux qui passent, passent à côté. On se mettrait à la fenêtre (on dirait qu’on pourrait), regarderait [la guerre], on verrait les avions tout proches, qui vont viennent passent, sans un regard. Mais quoi, qui ici, ailleurs, jette un œil au paillasson, en passant ? On se poserait à la fenêtre, à la terrasse, dans l’absolu quotidien, tout à la normale, rien ne bougeant que le linge qui sèche. Posé là on fixerait l’extérieur mais : quel extérieur ? Voilà la confusion, dehors, dedans. Dur de faire le ménage, de bien distinguer, entre dehors et dedans. L’appartement : existe quand on le voit : dedans je rentre chez moi, dehors ce que j’en vois, depuis ce restant de rue, c’est confus : un amalgame de vides et de pleins. Ce que je vois, comme des stigmates, trop et ça gêne, c’est trop et ça gêne de penser que c’est trop, ça gêne cette part (touriste ou quoi ou sais-je), qui en soi minaude et, en bien-portant occidental, s’étonne, vraiment ça semble trop, trop bien faits ces arrachements de murs, ces planisphères de trous, comme pour de faux. Trop énorme et trop intégré au reste. (Il y a tout l’art du tireur aussi là-dedans, c’est le boulot, faire passer ainsi dehors pour dedans, mélanger tout, dedans dehors et vice-versa.)

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À saisir : loft spacieux, vue imprenable sur Méditerranée étale, larges baies non vitrées, pas de vis-à-vis, libre de suite. Je regarde l’image et regarde le plan et regarde l’image et regarde le plan satellite, je cherche, j’irais me dis-je voir s’il a un jour été achevé, prendre un peu l’air là-bas j’irai, là-bas où le printemps ne cesse, quand ici l’été démarre, ça crève, trop chaud, j’irais bien oui vers Noël, me dis-je en punaisant le plan. J’irai mais. [Libération, jeudi 13 juillet 2006 : UN AIR DE GUERRE - Israël ouvre un nouveau front au Liban]

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Pas bientôt sorti de cet enfer qui toujours s’ouvre sur sa perpétuité.

[lire+écrire] numérique, un récit en étoile

 (« Bookserver in a book », Biblioteca project, Yoana Buzova)

Dans la continuité de ce qui fut inauguré lors d’une journée professionnelle « Éditer un nouveau métier / mutations numériques », en décembre 2011 à Angers, un cycle intitulé [lire+écrire]numérique] co-conçu avec Catherine Lenoble, a vu le jour en 2013. On en souvent parlé ici même, le blog demeure consultable. Il a permis d’expérimenter une formation-action itinérante en région sur les pratiques d’édition, de lecture et d’écriture numérique auprès d’un public de médiateurs du livre, bibliothécaires, éditeurs, animateurs d’atelier d’écriture.

Et ce livre nous arrive, grâce à la rencontre avec Chapal et Panoz lors de la quatrième journée du dit cycle (en septembre 2013). Il est gratuit, sous creative commons, et disponible en téléchargement chez publie.net.

Ma contribution est ci-dessous. J’espère qu’elle vous donnera envie de lire l’ensemble, auquel je ne suis pas peu fier d’avoir contribué.


[LIRE+ECRIRE], UN LIVRE NUMÉRIQUE SUR L’ÉDITION, LA LECTURE & L’ÉCRITURE EN RÉSEAU   ÉDITÉ PAR La Région Pays de la Loire
EN PARTENARIAT AVEC Publie.net, ISBN 978-2-8145-0778-4


AVEC LES CONTRIBUTIONS DE
Guénaël Boutouillet, Olivier Ertzscheid, Antoine Fauchié, Roxane Lecomte, Lionel Maurel, An Mertens, Laurent Neyssensas & Jiminy Panoz

COORDINATION ÉDITORIALE Catherine Lenoble

OUVRAGE PUBLIÉ SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS BY-NC-SA

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 [lire+écrire] numérique, un récit en étoile

Guénaël Boutouillet

Écris-le numérique

Nous commencerons cette synthèse par énoncer un paradoxe : ce livre numérique, témoin du cycle [lire+écrire]numérique, doit son existence à sa non-préméditation.

En effet, l’interrogation formulée, au terme de ces journées consacrées aux mutations de la lecture et de l’écriture en contexte numérique, des « nouveaux formats » de livres, par le biais d’une invitation à deux concepteurs et fabricants de ces nouveaux objets (les EPUB), Roxane Lecomte et Jiminy Panoz, ne visait pas à « faire un livre », mais à se poser ensemble, intervenants, concepteurs et participants, une question théorique et pratique :

« Si ce que nous avons traversé, reçu et produit, ensemble, au long de ce cycle, devait devenir un livre… Comment agir, relire, et relier les contenus de façon pertinente et adaptée à ce format éditorial ? »

La prise de risque était partagée : nous soumettions notre travail en cours (le blog [lire+écrire]numérique, médium jamais fini de s’édifier, dépendant de ses nécessités d’actualité, témoin des tentatives et réflexions en cours, et donc chargé de scories et d’erreurs) à l’expertise formelle et architecturale live de deux fabricants de livres numériques, en même temps que nous inventions ensemble une manière de réunion de rédaction improvisée, avec les participants de cette quatrième session d’atelier. Pensée éditoriale en mouvement, qui ne sépare pas arbitrairement l’édification technique de l’objet de ses enjeux conceptuels. Nous n’édicterons pas que le code est de la poésie (bien que de nombreux moments du récit performance d’An Mertens en attestent de bien jolie manière), mais qu’en ces nouveaux parages, il en est la condition. Et qu’il en est de fait l’allié, le soutien ; qu’écrire en numérique ne peut faire l’économie d’écrire, ne serait-ce qu’un peu, le numérique.

Comment, plus que pourquoi

« L’humanisme numérique est l’affirmation que la technique actuelle, dans sa dimension globale, est une culture, dans le sens où elle met en place un nouveau contexte, à l’échelle mondiale, et parce que le numérique, malgré une forte composante technique qu’il faut toujours interroger et sans cesse surveiller (car elle est l’agent d’une volonté économique), est devenu une civilisation qui se distingue par la manière dont elle modifie nos regards sur les objets, les relations et les valeurs, et qui se caractérise par les nouvelles perspectives qu’elle introduit dans le champ de l’activité humaine. »

> (Extrait de : Doueihi Milad — Pour un humanisme numérique — publie.net)

Comment, plutôt que pourquoi, fut la question qui nous a agi, tout au long de la conception puis de l’organisation de ce cycle de formation, comment faire avec plutôt que contre ou malgré, comment lire et écrire en numérique, comment ce lirécrire actualisé nous est indispensable au cœur de cette mutation ; comment le numérique, envisagé sereinement (mais lucidement) peut favoriser la lecture, l’écriture, comment il peut les agrandir plutôt qu’amoindrir. Pour ce faire, observons nos usages, questionnons-les — et observons-nous écrire, comme l’atelier d’écriture le permet ; observons en contexte d’atelier d’écriture (réflexive, littéraire, fictionnelle) les ruptures et les continuités sur notre geste et notre perception du dit geste. Servons-nous de l’écrire-ensemble, de ce partage-là, de l’atelier d’écriture, comme outil de métacognition, et de fait, d’apprentissage.

C’est pourquoi chacune des quatre séances de ce cycle fut basée sur cette articulation entre la délivrance d’une expertise, suivie aussitôt de son questionnement, de sa retraversée, voire reconfiguration, en situation d’atelier. En ces zones d’incertitude, en ces terres inexplorées, de grande hétérogénéité de compétence et d’appréhension technique, la parole savante ne saurait se départir d’une prise en main, sauf à risquer, aussi éclairée soit-elle, de reproduire certains des clivages qu’elle entend défaire.

Un cycle — comme un récit mais : modulaire

Les séances de ce cycle de formation ont été pensées et mises en place comme indépendantes et évolutives. Elles l’auront été au-delà de nos espérances.

Thématiques indépendantes et complémentarités, dont les interventions filmées attestent : le web est envisagé par les intervenants (singuliers, œuvrant en des lieux et des postures différenciés) en tant qu’un bien commun, qu’un outil d’échange et d’apprentissage. Les cent mille milliards de poèmes d’après Queneau (et leur adaptation web interdite, le précédent judiciaire qu’elle a constitué) sont cités par Lionel Maurel et An Mertens, à des endroits spécifiques de leur discours, discours eux-mêmes distincts en forme et propos. Les liens imprévus ont été nombreux, les échos incessants, entre les interventions de nos invités.

Ces liens multiples, Catherine Lenoble et moi les constations, jusqu’à faire comme une relecture, en réticularité, de ce que nous traversions ensemble, comme si une circulation par thèmes ou motifs avait été possible au cœur de ce cycle d’une année (le rêve étrange de parcourir autrement et simultanément le chemin qu’on suit) — d’où la pertinence, également, de cet objet hypertextuel pour en rendre compte.

Réduire la fracture numérique était un de nos présupposés, une de nos intentions premières. La commande faite aux intervenants ne leur dictait pas cette intention. Mais un des points de convergence, un des axes essentiels de chacune de ces interventions, est la question du choix : il est question, pour chacun de ces usagers experts, d’être citoyen d’un espace partagé, qu’il importe, même déjà pour large part privatisé, de défendre comme un espace partagé — un bien commun.

Et c’est pour être en capacité de faire ces choix qu’il importe de prendre la mesure des possibles offerts par ces mutations technologiques — d’où l’importance sociale, culturelle, et politique de former les médiateurs aux moyens de faire ces choix et de les transmettre à leur tour.

Alphabétisation au numérique

À tout cycle il faut un commencement, à tout discours son introduction. Et cette première journée d’interventions en janvier 2013, nous permit de poser les bases d’une réflexion, d’une pratique — et, ainsi qu’on l’a énoncé plus haut, d’une nécessaire intrication des deux. Nous avions à cœur de ne pas imposer une parole de surplomb — nous voulions que ce discours soit savant sans être trop didactique. Une pensée critique et ouverte.

Car on sait comme les lieux communs sont une récurrence de l’observation de l’époque : on pense difficilement l’événement pendant l’événement, on y parvient mieux après coup. Dans son livre Le paradis entre les jambes(Verticales 2013), Nicole Caligaris, rendant compte, des années après, d’un fait divers tragique et effarant auquel elle fut confrontée de près, analyse très bien ce qui rend impossible d’écrire l’événement, le choc, qui fait obstacle à son entendement, à son intelligibilité — et affirme que cet impossibilité-là, de rendre compte objectivement, est aussi une des conditions de nécessité de la littérature, en tant que question posée aux limites, au réel, à l’Ici et Maintenant. Le numérique, en tant que configuration technique partagée, en tant qu’expérience commune, actuelle, et bouleversante, suscite nombre d’affirmations péremptoires et d’analyses à l’emporte-pièces.

Laurent Neyssensas, dès l’entame de son allocution, énonçait et démolissait un de ces clichés.

« Je suis de la génération de l’automobile, donc je suis né en sachant conduire, évidemment, comme les jeunes d’aujourd’hui sont nés en sachant utiliser Internet… non, tout cela c’est une longue construction, et c’est une histoire d’interfaces (d’entrées, et de sorties). »

Olivier Ertzscheid poursuivit cette remise en question de ce qu’on estampille « génération Y », bien moins problématique ou en rupture dans ses usages que leurs cadets, eux qui, nés avec Twitter, auront intégré la publication comme une condition de l’écrit — quand nos générations en responsabilité se trouveront, face à eux, majoritairement constituées d’« analphabètes de la publication. »

L’atelier de pratique en groupe restreint qui suivit nous permit de déplier, avec Catherine Lenoble, certaines des questions posées le matin — et celle de la publication en premier lieu.

En effet, cet atelier d’écriture « numérique », connecté, est un atelier d’écriture et de publication, car qui dit web dit publication, et ce n’est pas la moindre des mutations évoquées : il y a changement voire inversion des postures, par et avec le web. « On » publie en même temps que d’écrire, le geste d’écrire inclut nativement la publication comme destination. La nécessité de se pencher sur les deux processus, et de le faire en simultanéité, nous apparaît fondamentale — et notamment pour les médiateurs du livre à qui s’adresse en priorité ce cycle de formation.

Comme par un chemin détourné, l’atelier d’écriture, judicieusement mené, fait retour, et nous ramène à la lecture, enrichie par lui ; l’atelier d’écriture connecté, intégrant la publication et la conversation comme participant de l’écriture en cours, peut enrichir notre conscience de cette publication, peut en irriguer le processus. Les participants à cette journée inaugurale auront été mis en question puis en action. De se servir du web pour y trouver et y produire de l’information fait inscription, énonciation. Écrire en web est écrire enrichi, et, si l’on y veille, écrire réflexif, en retour — en continuité.

Du jeu collectif (et la bibliothèque, notre gymnase)

Ouvrir le blog et son capot, poser ces réflexions émises « à chaud » dans la même interface éditoriale que les conférences filmées et les présentations des journées, constituait une forme d’horizontalisation des pratiques, dotée d’une belle plus-value symbolique : le temps (chaque journée), le lieu d’action (l’université, la médiathèque, la Maison des Arts) ont été usités et parcourus dans les deux postures d’écoute (de la parole savante, introductive) et d’action (de ses propres parole et écriture en tant qu’outil d’élucidation). Et le blog, objet éditorial hybride, constituait de fait l’endroit de rencontres — partagé comme un carnet de notes commun autant que comme une esquisse de bibliothèque.

Les rapports entre le web et la bibliothèque sont étroits et nombreux (les prémisses du web dans la conférence d’Olivier Ertzscheid le montrent bien), la métaphore du web envisagé comme une bibliothèque est si évidente et récurrente que devenue un quasi cliché — mais s’en saisir, depuis la bibliothèque, peut être manière aussi de réaffirmer l’Internet dans cette optique « bibliothèque » plutôt que dans sa version télévision (ce qu’il tend à devenir, qu’il est déjà devenu pour partie).

À un moment de la deuxième journée, exploration du concept de Copy Party en situation avec Lionel Maurel, nous avons déambulé dans la bibliothèque, durant un temps limité, dans l’optique d’y chercher quelque chose. Quelque chose à copier, c’était la contrainte, le principe, mais surtout, et déjà : quelque chose. Déambulation active et questionneuse — la quête documentaire se trouvait aiguillonnée par le jeu et l’enjeu ; et cette mise en situation de la mise en question se faisait affirmation de la réalité, physique, spatiale, corporelle, de ces enjeux — n’est virtuel, en ces affaires, que ce qui ne veut ou ne doit pas nous concerner.

Discret éloge de l’intertextualité

La réflexion sur la copie de Maurel permet, par le biais de cette expérimentation, joueuse et impertinente, qu’est la Copy Party, de questionner la bibliothèque en tant que lieu de conservation et de diffusion d’un savoir. Rejouée, concrète : le moment de la promenade fut un prétexte au butinage actif. Et la réécriture du document copié, dans la séance d’atelier qui suivit, un modeste éloge de l’intertextualité en tant que moyen de création. (Quand le partage des connaissances est un élan, une porte ouverte vers de futures créations). Durant cet atelier, nous avons continué de nous plier aux règles strictes de la copie privée. Et pour ne pas diffuser de copie de ce document destiné à usage privé, nous en appelons à la réécriture de ce que nous lisons : ce que je copie je le lis, je me l’approprie, et sitôt lu, appréhendé, approprié, il en résulte autre chose. Ce que je lis, je le transforme, je l’augmente de ma lecture.

Le bilan subjectif, par Lionel Maurel, de l’ensemble de cette journée est à lire par ailleurs. De l’article, je retiens particulièrement cette phrase :

« L’enseignement que je tire de cet événement, c’est qu’il paraît important d’inscrire la Copy Party dans une démarche plus vaste et d’en faire le support d’une action de médiation culturelle. »

… Où le modèle hybride (expérimental et ouvert) que représente ce cycle de formation porte ses fruits, quand l’intervenant vient y apprendre quelque chose en même temps que de délivrer son savoir (et quel savoir).

… Où les mots co-apprentissage et mutualisation ne sont, réellement, pas vains.

tandis que d’autres ne font que traverser la vie | Florence Seyvos, Le garçon incassable (éditions de l’Olivier, 2013)

Florence Seyvos, Le garçon incassable (éditions de l’Olivier, 2013)

Henri est donc un travailleur modèle. Il n’a pas besoin de réveil pour se lever. Son horloge intérieure lui commande d’ouvrir les yeux à 6h30. Il s’habille aussi vite qu’il peut, avec les vêtements que sa mère a préparés pour lui et qui l’attendent sur le dossier de sa chaise. Il mange ses tartines aussi vite qu’il peut – pain et confiture également préparés la veille et qui l’attendent sous une assiette à soupe retournée -, et comme les années précédentes, il tressaute chaque matin en entendant le moteur Diesel de la navette qui vient le chercher. Et ma mère recommence la guerre pour qu’il n’attende pas, emmitouflé, son écharpe autour du cou, la main sur la poignée de la porte, une heure avant son départ.
Un soir, en rentrant du travail, il nous annonce :
-Aujourd’hui, au CAT, Jean-Philippe a retiré sa chemise !
Nous ne connaissons pas Jean-Philippe. J’imagine une belle chemise rouge à carreaux rouges et blancs, dans un coton un peu épais, retroussée jusqu’aux coudes, des avant-bras minces et légèrement bronzés. Dans le silence perplexe et gêné qui suit la déclaration d’Henri, chacun cherche une explication. Jean-Philippe avait-il trop chaud ? A-t-il malencontreusement déchiré sa chemise en travaillant ? Voulait-il amuser ses collègues ? Jean-Philippe aurait-il voulu provoquer le contremaître ? Au bout de quelques minutes, l’un de nous se décide enfin à poser la question :
-Mais pourquoi il a enlevé sa chemise, Jean-Philippe ?
Henri nous toise un instant, il nous trouve bien bêtes de ne pas avoir deviné ce qui est pourtant une évidence.
-Eh bien, pour essuyer ses larmes !

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Certains livres ne se laissent pas revendre à la découpe… Si ce court roman, parmi les rares de Florence Seyvos (dont on sait par ailleurs l’excellente production jeunesse à L’Ecole des Loisirs, ou scénaristique avec Noémie Lvovsky), paru au printemps 2013, ne permet pas le pitch, ni l’extraction aisée du moindre paragraphe, c’est question : d’organisation (une structure duale, récit alterné de deux Vies traitées indépendamment l’une de l’autre pour produire des rapports par leur seule mise en co-présence) ; mais aussi d’économie (celle du texte de Seyvos, grand producteur d’images, de scènes, aussitôt visualisées, ne permet pas d’en ôter grand-chose, tant le montage est subtil). Ici, Henri, figure de demi-frère "inadapté", récurrente dans les histoires de Seyvos, est donné à voir en son château : muraille d’habitudes, de précautions, d’usages et de rituels méticuleusement organisés pour que rien ne puisse (lui) arriver – que rien ne l’atteigne – et rien, jamais, ne semble l’atteindre. La suspension produite, chez l’autre, par ses réponses obliques, est évidemment émouvante, mais elle est une suspension, un sortilège d’immobilité : nous voici, lecteur, à l’arrêt, effroi rire et larmes à égale distance. Comme face à Buster Keaton, en somme, ici non cité (mais il fallait bien choisir, un extrait,  et c’était fort difficile, ainsi qu’on l’a dit plus haut), qui constitue l’autre pôle, le contrepoint d’Henri, son pôle, son Autre. La vie de Keaton, génie burlesque (c’est-à-dire : roi de la gamelle inattendue, des portes qui claquent dans la figure, des maisons effondrées sur le même), est tragiquement formatrice : c’est sa résistance aux chutes, aux coups, qui lui vaut d’apparaître sur scène très tôt, en tant qu’enfant-gag, que chérubin-projectile, dans les spectacles de music-hall familiaux. Le reste s’enchaîne, films et carrière, dont Seyvos nous donne un bel album d’images, terribles, tristes, enchaînées en fluidité – aucun effet pathétique là-dedans mais une formidable appréhension du mouvement et de l’arrêt, de cette suspension poignante en quoi nous plongent les deux garçons incassables et sous cloche que sont Keaton et Henri, de ce qu’ils éclairent, par leur éloignement splendide, par leur absolue singularité (une forme d’idiotie) : cet enfant seul et perdu qui en chacun de nous persiste. ("Il y a des gens qui traversent la vie en se faisant des amis partout… Tandis que d’autres ne font que traverser la vie.")
C’est un livre magnifique, paru il y a plus d’un an, sans date de péremption aucune.

Florence Seyvos, Le garçon incassable (éditions de l’Olivier, 2013, 176 pages EAN : 9782879297859ISBN : 2879297850).

Un divertissement de Jean-Louis Bailly (Editions Louise Bottu, 2013)

(Reprise augmentée d’une notice parue dans Encres de Loire n° 66)

Un divertissement de Jean-Louis Bailly (Editions Louise Bottu)

« Mathieu s’est arrosé d’eau de toilette. Il a revêtu une chemisette repassée la veille par sa maman, et dans laquelle il se sent aussi engoncé que s’il portait guêtres, col dur et gilet à gousset. Interrogé sur Montaigne, il classe les Essais parmi les « romans », ce qui rejoint assez l’opinion que s’en fera Rousseau. Il a une autre idée personnelle : « Aujourd’hui on ne voyage plus pour connaître, juste pour se reposer ». Pour le bac, il compte surtout sur la gym et sur l’option musique (saxophone), alors Montaigne…

Fabien lui succède. Ses lunettes sont grasses, elles gênent l’examinateur qui aimerait bien rencontrer ses yeux. Mais le garçon est si timide que son regard s’échappe sans cesse, vers ses pieds car il aimerait se réfugier au centre de la terre, vers la porte car il voudrait être très loin. Il parle d’une petite voix, encore inquiète d’avoir mué. Il a travaillé, récite des paragraphes entiers tirés de son cours, ou plutôt des notes qu’il y a prises. Parfois il comprend ce qu’il dit, alors son visage s’illumine. »

Second roman de Jean-Louis Bailly paru en 2013 (après Mathusalem sur le fil, chez L’arbre vengeur), ce Divertissement nous conte une bien douloureuse traversée. Le narrateur est un professeur de lettre (comme l’auteur), amateur de lipogrammes (comme l’auteur, pataphysicien émérite) qui fait passer des oraux du baccalauréat à des lycéens tant désarmés que désarmants (d’inculture, de désintérêt, de candeur également), en tentant, spectre ou funambule livide, de ne pas céder à l’effondrement imminent causé par la mort de sa fille. Le « divertissement », emprunté à Pascal, que constitue cette routine harassante de l’interrogation orale, fait office de coton, cautérise –temporairement – cette plaie ouverte.
N’en sachant rien, on ne quantifiera pas, c’est heureux, la part du vraiment-arrivé dans ce roman, pour ne pas céder à l’exhibition trop en vogue. Bailly se défie, comme cette jeune brillante candidate au bac, des errements « à la » Christine Angot, dont il lui fait affirmer :

« Pour moi, Angot c’est cela : elle se promène toute nue en public, en attendant que vous la regardiez pour vous tirer la langue méchamment ».

Jeune candidate éloquente, qui parvient à toucher cet homme qui s’est réifié, figé dans sa douleur comme en ses draps de lit froissés, à lui redonner, non pas le goût mais, du moins, un accès, à ce qu’on appelle la vie :
« Et alors qu’on désespère : un miracle. Voilà. »
La plume allègre, légère, la distance ironique de Bailly aident le lecteur à cheminer au cœur de cet état de deuil, en douleur et douceur – et le saisissement, l’émotion du narrateur,nous sont passés en finesse.
Découvrez les jeunes éditions Louise Bottu via leur site. http://www.louisebottu.com/

Le blog de Jean-Louis  Bailly

Un divertissement roman Jean-Louis Bailly Éditions louise bottu (2013) 200 pages 12 x19,5 16 € ISBN 979-10-92723-00-

ce genre d’événement dont on ne peut se plaindre par courrier auprès d’aucune instance | Fanny Chiarello, L’éternité n’est pas si longue 

Fanny Chiarello, L’éternité n’est pas si longue (éditions de l’Olivier, 2010)

"Si l’on m’avait dit un jour que la variole viendrait décimer notre espèce, j’aurais certes frémi, mais j’aurais aussi imaginé tout ce qu’un événement pouvait apporter à nos sociétés malades, et je me serais trompée : la variole ne nous a rien apporté, rien appris, ne nous a pas changés. Il ne se passe rien – des gens meurent par centaines de milliers, mais mourir ce n’est pas quelque chose, au contraire : c’est encore plus de rien. Aucune fraternité, aucun miracle n’est à observer nulle part. Aucune révélation ne soulève jamais aucun de mes semblables et nous sombrons tous dans la médiocrité, dans l’indignité, sans avoir rien abdiqué de nos considérations ineptes, de nos susceptibilités ridicules ni de nos habitudes sans relief. Si je veux dormir dans un monde si décevant, je n’ai d’autre choix que de me raconter des histoires comme si j’étais mon propre enfant."

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Fanny Chiarello a écrit un livre dont le pitch dit à la fois tout, et si peu, de son essence : une épidémie de variole d’une espèce mutante détruit inexorablement l’Humanité – de là s’ensuit, s’imagine-t-on, un récit de ravage, un principe de fuite éperdue (sur le mode cinématographique du zombie movie), d’angoisse façon page turner, et – rien de cela. Rien de cela et pas non plus la seule variation mélancolique autour du témoignage du dernier survivant. L’île – ou son principe, d’isolat fictionnel – est pourtant là : cette maison où Nora, narratrice, s’installe un cocon de survie, entourée, lovée de quelques vieux amis, si vieux qu’ils lui sont plus qu’une famille.
Ce havre depuis lequel elle commente le désastre et la perdition en cours, tenant à la fois de la maison de vacances et du sanatorium inversé, est le lieu d’une remise en question, mais capricieuse, comme sont les pourquois de l’enfance. Nora ne sait pas se tenir, agit souvent à contretemps, s’émeut à rebours du commun, ne parvient jamais qu’à s’extraire malgré elle du collectif, collectif qui lui manque tant et toujours plus. Et la courbe prise pas le récit de Fanny Chiarello ne cesse de bifurquer, et de mettre en abyme également : car Nora écrit selon plusieurs registres, journal intime entrecoupé de fictions fantasmatiques, lesquels s’emboîtent avec une agilité qu’on ne s’explique pas – qu’on ne s’explique autrement que par la vitalité d’une langue joueuse, alliant sinon des contraires, du moins des contrastes – tout comme son rapport au monde (et celui de ses narrateurs) se formule en échanges entre concret et abstrait. Il n’y a pas dans son écriture une séparation entre idées vastes et petites choses, il y a tension, ébullition et échanges permanent entre les idées et les choses, entre le vaste et le micro – d’où sa fabrique de métaphores perpétuelle, en dynamique.

On sait la musique très présente, en tant que thème, motif ou bande-son, dans ses livres, on découvre que la danse l’est aussi, et que cette danse, palpable dans les inflexions de ses phrases, est essentielle (à quoi l’on opine gaiement, tressautant d’un pied, de l’autre).

"Quand rien ne semble plus faire sens, j’ai toujours le même élan : je pense à danser. Comme si, quand il n’y à plus rien à faire, il ne restait plus qu’à danser. Si je devais mettre une bande originale sur ces images d’horreur, je choisirais Everybody dance de Chic. Dansez si c’est la dernière chose que vous devez faire. Vous vivez l’un des épisodes les plus noirs de votre millénaire, ce genre d’événement dont on ne peut se plaindre par courrier auprès d’aucune instance, contre lequel on ne peut intenter aucune forme de procès, contre lequel il n’existe aucun recours ; votre religion ne peut rien pour vous, la science non plus, votre gouvernement non plus, pas même la Maison-Blanche ; oubliez l’armée, les forces spéciales, oubliez Bruce Willis, oubliez la conquête spatiale, c’est trop tard : c’est fini. Alors quoi ? Alors rien. Dansez, si vous voulez mon avis. C’est la chose la plus appropriée à faire dans l’éblouissante absurdité qui accompagnera les derniers frétillements de vos terminaisons nerveuses. C’est vrai que c’est étrange quand on y pense bien : danser. Qui a commencé. Et pourquoi ?"

Fanny Chiarello, L’éternité n’est pas si longue, (éditions de l’Olivier, 2010 (ISBN 978-2-87929-698-2) ; Points (ISBN 978-2757823927))

Sur un post-it collé au réfrigérateur, il liste ses amies comme il le ferait avec des produits d’entretien | Bruce Bégout, L’accumulation primitive de la noirceur 

Pendant que j’achevais la lecture de l’article sur Jackson.C.Franck, Ernst partit, sans que cela n’eût un lien avec le film de Herzog ou avec ce que j’étais en train de lire, dans une longue tirade (il était souvent coutumier du fait) sur ce qu’il nomma la listmania. La passion contemporaine des listes, disait-il, ne rencontre aucun obstacle sur sa route. Tout est susceptible d’être classé par ordre de préférence : les goûts, les craintes, les passions, les plus beaux souvenirs, les paysages chéris, les expériences affectives, les succès, les flots, les accidents, les blessures, les baisers, les chutes de vélo, les meilleures Margarita, les parquets flottants, les sites de location de vacances, les phrases de rupture par SMS. On peut ainsi faire la liste de ses films, de ses plats, de ses chansons préférées, mais aussi de ses traumatismes enfantins, de ses déceptions amoureuses, de ses idées politiques, de ses affects, de ses peurs, de ses espérances. De la blanquette de veau au souvenir de la naissance d’un enfant, tout peut entrer en bonne place dans une liste et dévoiler ainsi un pan de notre personnalité. On pourrait tout à fait résumer la vie d’un individu en parcourant ses listes personnelles qui hiérarchisent ses bonheurs et malheurs. Car ce qui importe dans la liste, ajouta-t-il, ce n’est pas le choix des éléments, mais leur ordre de classement. Il ne suffit pas de rappeler ceci ou cela, il faut indiquer ce qui entre eux prime. Par là même, on applique les méthodes de la rationalisation professionnelle à la vie spirituelle, et on établit une classification stricte des sentiments comme des tâches ménagères à faire dans la maison. L’individu contemporain est, continua-t-il, tellement habitué à vivre dans un univers objectif de classement permanent, de son rendement, de ses performances sexuelles et de ses préférences artistiques, mais aussi des cours de la bourse, des entrées de cinéma, du taux de crédit immobilier, des résultats sportifs, bref dans un monde où tout est susceptible d’être calculé et comparé, qu’il applique par contamination les règles de cette classification à sa propre existence dans ce qu’elle a de plus intime. Sur un post-it collé au réfrigérateur, il liste ses amies comme il le ferait avec des produits d’entretien. C’est comme s’il avait peur d’oublier les moments importants de sa vie en les confiant à un enregistrement mécanique, comme s’il ne faisait plus confiance à la mémoire vive, mais souhaitait mettre noir sur blanc ses souvenirs évanescents en les classant. La réalité vécue s’est ainsi déversée, conclut-il, dans le monde objectif des classements et des positions. Je n’avais rien d’autre à ajouter.

(Bruce Bégout, in L’Accumulation primitive de la noirceur, éditions Allia, janvier 2014, prix: 15 € , format : 140 x 220 mm, 256 pages, ISBN: 972-2-84485-773-6)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

On a déjà récemment évoqué ce nouveau livre de Bruce Bégout, recueil de nouvelles protéiforme et pourtant extrêmement cohérent – ce qui se produit par variations et dérivations est, en somme, coercitif : la somme de savoirs et de méthodes, d’observation et d’analyse, du philosophe Bégout, trouvent dans les moments (dialogues ici, intrigues ou contexte, ailleurs), comme dans les thèmes des courtes fictions, matière à se produire, s’expanser, autant qu’à fonder, nourrir, développer celles-ci.

Ici, en un décor de loose tranquille, deux gars discutent, comparent, analysent – procrastinent et produisent, les deux en même temps. Cette ambiguïté de la position, du regard de l’a-moraliste Bégout est fertile : l’observation attentive produit, des idées, des sensations, du vertige, souvent – et s’abstenant de conclure ou décréter, produit mieux (sinon plus). Ici, après avoir aidé une voisine borderline à capturer un caméléon étonnamment parvenu dans son appartement, ils reprennent le cours du visionnage d’un documentaire (Ennemis intimes, qui donne son titre à la nouvelle) consacré au mythique couple acteur-réalisateur  Klaus Kinski- Werner Herzog. Un peu avant cette reprise de conversation, toute la manière fantastique de Bégout s’est déployée, quand, au cours de la dite recherche du reptile caché, Ernst suppose, "sans plaisanter, que le caméléon avait dû s’échapper du film de Herzog dont de nombreuses scènes se passaient dans les touffeurs de la jungle amazonienne." Cette infiltration (du réel dans la fiction, des représentations dans le réel) permet l’intrication subtile entre idées et récits. Et les nouvelles font sens, ainsi, en ramifications, sans besoin de chute (mais sans l’exclure), ni de morale conclusive.

Cette pensée de la liste, on la jurerait contre l’objet envisagé, ici la mise en liste du monde en son entier, mais demeure une pensée de cet objet, avec l’objet, dénuée de sentence : Bégout ne s’abstrait pas du monde observé, il s’y meut et agit (selon cette même logique qui l’amène au cœur de la suburbia pour l’éprouver & la penser)) et ne se prive pas de lister, éventuellement : là n’est pas la question. La parabole n’est pas un horizon, mais une possibilité : difficile de ne pas songer à la pensée des données, béquille des sciences humaines envisagée par certains comme substitut de l’analyse, comme si le classement des données, en sa fonction rassurante, pouvait ranger le monde et le résoudre. Difficile de ne pas y songer, difficile mais pas obligé, car le geste d’observation vaut sans, permet notre voir ailleurs, notre continuité, notre digression active.