Je leur propose en général de remplacer le mot traders par les mots lasagne ou hérisson | Eric Chauvier, "Les Mots sans les choses", éditions allia, 2014

L’imprégnation est totale ; l’effet de naturalisation, optimal. Les Bobos ? Un groupe de nantis des grands centres urbains. Les traders ? Des responsables de la crise économique. Les musiciens de jazz ? Des fumeurs de marijuana. Ces phrases tombent comme des évidences dans les conversations. Chacun pressent qu’il peut de la sorte décrire et analyser la vie sociale. Bien sûr, tout n’est pas si simple : si ces mots font en général consensus, certains esprits critiques y reconnaissent des stéréotypes. Ces esthètes méprisent ceux qui se vautrent dans la convenance, voire de la "bien-pensance", arguant d’une réalité plus sophistiquée : les traders ne sont pas responsables car ils sont aux ordres des banques ; les Bobos n’existent pas ; les musiciens de jazz boivent aussi du Pernod. Il m’est souvent arrivé d’observer ce genre de débats opposant les partisans d’un monde simple et les thuriféraires d’un monde dont le sens serait confisqué – le plus souvent par le truchement de complots ou d’armées secrètes. Je pense avoir fait preuve d’une belle constance en me rebiffant dans la mesure du possible contre les uns et les autres. Ma mère trouve que j’ai un humour singulier ; je m’accroche à son jugement (qui saurait mieux me connaître ?) au moment d’expliquer à ces débatteurs qu’ils occultent tous autant qu’ils sont un problème spécifiquement technique, qui rend leurs conversations fallacieuses. Je ne les empêche pas de continuer (de quel droit ?), mais il est de mon devoir de les informer qu’ils sont en train de parler du modèle théorique de Durkheim, le groupe, et en aucun cas des traders, des musiciens de jazz ou des bobos comme êtres de chair et de sang. Je leur propose en général de remplacer le mot traders par les mots lasagne ou hérisson afin de goûter au ridicule de la situation. L’expérience est peu appréciée, mais elle est plutôt efficace. Ce mot, hérisson, représente-t-il mieux que celui de traders votre expérience de la situation ? Connaissez-vous un trader que vous pourriez relier à la description de votre propre vie ? De quoi parlons-nous au juste si ce n’est de sources de seconde main, glanées dans des médias de masse, que nous confondons avec un mot théorique ? J’essaie d’être clair face à ceux qui s’emportent et me soutiennent que je me prends trop la tête (ah, se prendre la tête!). Avec mon humour particulier, je leur demande aussi d’imaginer que nous décrivons la cathédrale de Chartres à partir d’une carte routière de l’Eure-et-Loire, pénétrant les détails alentour avec des cartes IGN adaptées ; ou encore que nous dépeignons son style gothique au moyen de la définition du dictionnaire des noms propres. Nous pouvons tourner la situation en tous sens ; nous ne parlons ici que du modèle, en aucun cas des pierres, des autels, des orgues et des vitraux. Je le dis et je le répète : ces propos ont le ton du sérieux, mais ils reposent sur des descriptions fallacieuses. Entendons-nous bien, je ne soutiens pas qu’il faille laisser à distance la question des traders jusqu’à n’avoir aucun avis sur ce point. Je dis simplement qu’il faut parler précisément et qu’il s’agit là d’un acte politique fondateur. Confucius l’a énoncé bien avant moi. Mais c’est en vain que je m’échine ; en société, ces débatteurs ont appris à se payer en renommée sur cette confusion.

(Eric Chauvier, Les Mots sans les choses, éditions allia, août 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Un détail qui frappe, à l’heure d’ajouter quelques mots (mais promis, pas trop) sous ceux-ci d’Eric Chauvier, quand je copie-colle les références du dit livre sur le site de l’éditeur, Allia, il y  a celui-ci, ô combien concret et minuscule : 6,20 euros. Un tel livre, à relire tant il est dense et ouvre de débats ; très beau petit objet comme d’ordinaire chez Allia, à un prix si modique. Je repense à son incroyable La crise commence où finit le langage, d’Eric Chauvier, chez les mêmes Allia, il y  a quelques années, quelques pages tellement frappantes qui, d’une situation de décrochement ordinaire (un échange absolument raté, échange verbal sans véritable échange, comme il sait les décrire, avec un vendeur téléphonique) décrivaient le malaise qui s’en suit, et l’interrogation générée par ce malaise, pour extirper de cette interrogation ce qu’elle peut, peut-être, permettre d’expression d’idées précises quant à nos formes de mal-être contemporain. Je repense à son livre, court et frappant, et me revient son prix, plus modique encore : 3 euros. Je repense à ce livre, à son prix et tout revient, et je retourne le rouvrir – et trois euros, c’est à tout le moins un bel investissement, pour tant d’accroches et de potentialités.

Ce nouveau livre (à 6,50 euros, répétons-le) est un condensé de Chauvier, de sa façon de mettre en place dans le monde réel des situations de rupture communicationnelle, des moments du langage sonnant faux, de les pointer, de les analyser avec ses outils d’anthropologue, pour tirer de ce trouble (y compris du sien – c’est ce qui faisait de Si l’enfant ne réagit pas, un  de ses livres les moins connus, une merveille et un point culminant de son travail dans la situation et dans l’écriture, et il n’est pas étonnant qu’il y fasse référence à un moment de celui-ci).

Ce que pointe Eric Chauvier dans ce livre, c’est une forme récurrente de ce qu’il nomme psychopathologie du langage ordinaire, consistant à l’impossibilité de débattre qu’il pose dans l’extrait plus haut, tant la situation de discussion est empêchée par l’omniprésence et omnipotence de "fictions théoriques", soit des "modèles conceptuels surplombant plaqués sur le vécu de chacun au point de rendre celui-ci inexprimable". L’absence de contextualisation de tous ces propos englobants, de ces expertises vagues, est généralisée, endémique, et extrêmement pernicieuse, selon lui. Cette analyse est passionnante, y compris lorsque l’intraitable Chauvier passe à son crible des pensées et travaux de savants contemporains passionnants, devenant eux-mêmes formes de doxa dans ce climat d’expertise abstraite généralisée. Le livre paraît fin août, et j’y reviendrai, m’appuyant également sur un entretien avec lui, réalisé au Lieu Unique en juin 2013, dont la captation enfin mise en ligne sera l’occasion, au moment de la sortie de ce livre, fin août 2014, de revenir encore sur ce qui fait de cette œuvre, et de cette position d’attaque attentive, un travail essentiel, qu’il est important de faire connaître et de partager.

 

(Eric Chauvier, Les Mots sans les choses, éditions allia, août 2014, août 2014 – prix: 6,20 € , format : 100 x 170 mm, 128 pages, ISBN: 978-2-84485-887-0)

Devenirs du roman 2 : écriture et matériaux (collectif, éditions Inculte, mai 2014)

Devenirs du roman 2 : écriture et matériaux (collectif, éditions Inculte, mai 2014),

Par Emmanuel Adely, Jakuta Alikavazovic, Philippe Artières, Arno Bertina, Patrick Beurard-Valdoye, Nicole Caligaris, Claro, Thomas Clerc, Marie Cosnay, Tristan Garcia, Christian Garcin, Hélène Gaudy, Maylis de Kerangal, Mathieu Larnaudie, Hélène Ling, Vincent Message, Emmanuelle Pireyre, Christophe Pradeau, Charles Robinson, Oliver Rohe, Olivia Rosenthal, Anne Savelli, Joy Sorman et Philippe Vasset.

(à suivre : débat Devenirs du roman (vol.2, matériaux), avec Hélène Gaudy, Emmanuel Adely et Joy Sorman – lors du Festival écrivains en bord de mer, éditions 2014).

"Pourtant, vraiment, c’est chouette. Le zombi, c’est ce qui peut arriver de mieux après la mort. Un zombi, tu lui arraches un bras=récit, une jambe=psychologie, il continue à avancer. Tu lui pètes la colonne vertébrale=cohérence. Il est presque plus véloce. Tu lui éclates la tête=narrateur, tu lui mets le cul sur une épaule et les cheveux sur les genoux : pas de problème, il continue pareil. Désincarcéré du genre et de ses principes, il n’a conservé qu’un minimum de fonctions, une rapidité de mouvement, des souvenirs et des routines qui garantissent les intuitions et les réflexes de lecture. En plus, un zombi, c’est hyper méchant. Hyper agressif. Quand ça s’est refermé sur un lecteur ça ne veut plus le lâcher.
Sur une table, après le rayon philosophie, tu en as une dizaine face à toi. Une collection=la_meute. C’est ça que je veux, dit quelqu’un, des romans zombis.
Vu l’état du monde.
Qu’est-ce qu’on pouvait espérer de mieux ?"
(Charles Robinson)

Le roman, de retour, en questions – le roman, forme (format) en éternel retour, version zombie plus que phénix selon Charles Robinson, est au centre de ce livre – ou plutôt en périphérie, mais la périphérie fait centre, la périphérie est le cœur, vibrante et pulsative, telle la marge qui fait tenir la page, ou la suburbia capitale de Bruce Begout - tel ce zombie symbole de vie chez Robinson. Les devenirs du dit roman sont pluriels, et multiples – on comprend d’emblée qu’aucune démonstration magistrale ne sera délivrée.
On pourrait commencer, tautologique ou joueur, par interroger le devenir des devenirs du roman. Le second (ou deuxième, après tout qu’en savons-nous encore à cette heure?) volume de cet essai collectif ne fait pas que continuer le débat entamé à la parution du premier, début 2007. Il vaut aussi état des lieux et gestes et statuts de ses auteurs et d’un essaim de consœurs et confrères (représentatif à échelle réduite, du moins non exhaustive, d’un pan hyper qualitatif de la création littéraire contemporaine).
En 2007, quand Inculte, collectif d’auteurs, publie ce premier volume, il constitue l’aboutissement d’une aventure (celle de la revue éponyme) et le début d’une autre (celle de la maison d’édition, devenue en quelques années une de celles qui comptent, pourvoyeuse de littérature de et en recherche, qu’elle soit hexagonale ou étrangère). Depuis ce premier volume, le collectif a beaucoup tenté (notamment l’écriture en collectif, qu’il n’est pas réellement parvenu à réitérer après une chic fille), un peu bougé (certains l’ont quitté, comme François Bégaudeau, qui connut le succès que l’on sait, ou Joy Sorman, auteure ici d’une excellente livraison de rushes quasi en l’état originel, copeaux documentaires qui n’auront pas su trouver leur place dans son " Lit national" (le bec en l’air, 2013), – mais l’auront nourri), il a surtout : avancé, individuellement (impossible de ne pas repenser ici à cette féconde et problématique notion de « progrès » qu’interrogeait Arno Bertina pendant cette résidence à Chambord, toujours lisible sur le blog SebecoroChambord et dans le livre paru ensuite), et, de fait, collectivement. Chacun en son sein a écrit, publié, cheminé dans le texte et l’espace littéraire. Les auteurs membres d’Inculte, s’ils ont acquis des notoriétés variables, ont tous cheminé vers et dans le roman, avec pour chacun d’entre eux des obsessions, des motifs indivis, et pour étonnant point commun de bifurquer : Rohe comme Enard comme Bertina comme Gaudy (absente du premier : là aussi, on est impressionné de la romancière qu’est devenue la « jeune pousse » (voir Plein Hiver, à découvrir, par exemple, par ce making-of sur remue.net), comme Larnaudie comme de Kerangal, changent de format d’ensemble (à l’échelle macro, du livre entier) voire de format de détail (à l’échelle du paragraphe, de la phrase, du lexique), à chaque livre. Le dispositif importe dans chacun de ces travaux – il importe mais ne prime pas, ou plus : chacun des auteurs considérés tente, à sa façon, à chaque livre, d’en déborder de l’intérieur l’assignation première. Souvent le projet même semble véhicule plus qu’aboutissement espéré. Le roman, ainsi, ne serait-il pas un véhicule – le véhicule idéal – pour explorer librement (le plus librement possible, pondérerons-nous) le monde extérieur et ses représentations diffractées ? Véhicule cabossé, pas très net, comme le corps en demi-charpie des zombis de Charles Romero-Robinson, mais cabane en mouvement ?
Et comme en un effet-retour logique, une des plus évidentes qualités de cet essai est de produire du littéraire. Les textes, pour nombre d’entre eux, font art poétique, ils font ce dont ils parlent : parmi les exemples les plus frappants, Emmanuel Adely, qui dans une variation en forme de démonstration logique implacable jusque dans ses éclats de folie, clin d’œil au Tractatus de Wittgenstein, déréalise le réel, histoire de rebattre d’entrée les cartes – s’il sera question, ici ,du/des matériaux, de son/leur apport à la fiction, nous prévient-on par cette entrée en matière, on n’y rejouera pas l’antienne opposant l’imaginaire au réaliste. D’ailleurs, les auteurs interrogés, s’ils expérimentent et questionnent la forme au sein de laquelle ils s’éploient (en l’occurrence, le si problématique roman), sont divers et nullement représentatifs d’un ensemble (quoi de commun entre, mettons Tristan Garcia et Christian Garcin, hors tentations d’homophonie ? Entre Hélène Gaudy et Emmanuelle Pireyre ? Entre, poussons un peu, la Maylis de Kerangal d’avant Corniche Kennedy (2008) et celle de Réparer les Vivants (2014) ?)
Matériaux, donc, à produire du roman, quel roman, et comment. Et se demandant comment, répondre parfois, au passage, au pourquoi causal et au pour quoi conséquent. La question est posée et ses réponses sont chapitrées en quatre parts, dont la porosité, les correspondances et la part d’irrésolution sont assumées dès le titre de chacune d’elle :

1. écouter un contrôleur fiscal dire de quelles ressources intérieures il puise la résistance à l’ennui, le sens du devoir civique et l’indifférence au regard d’autrui indispensable à l’exercice de son métier
2. car nous sommes des pilleurs, des kleptomanes sans scrupules, et le monde est à notre service
3. c’est Goethe qui s’étonnait de ceux qui venaient patiner sur un lac gelé́, mais ne s’interrogeaient nullement sur les fonds et les poissons sous la glace
4. redevenir un chacal – ou comment donner des nouvelles des flammes de l’enfer tout en décourageant la communication

Ces quatre ouvertures signent, soulignent le caractère d’Art poétique de cet essai – collectif, et donc disparate – et le pluriel du substantif devenirs, on y revient, a une importance extrême. La poétique, unificatrice de ce disparate, est, justement, une poétique du disparate, du patchwork organisé, de la tension à l’œuvre dans l’assemblage des matériaux langagiers (partie 1, mais aussi 2, et 3, voire 4), documentaires (2, mais aussi…) substantiels (3, mais aussi, etc.), essentiels (4… ), de l’énergie (animale, celle du zombi, mais aussi de l’ours, destructeur de documents, avaleur d’airelles, de Bertina) déployée via le rapport compliqué, moralement et techniquement compliqué, à ces matériaux envahissants. L’attitude de défense amusée, de la raisonneuse, ironiste et moraliste, Emmanuelle Pireyre, face aux datas (les données, dans leur version hypertrophiée, massifiée par l’environnement numérique – et d’user du terme data, dans son incongruité flasque, tout comme de reprendre la forme du commentaire des forums, est aussi manifestation de sa poétique actualisée : user des armes de l’adversaire, sur un mode d’art martial, comme les situationnistes l’ont théorisé, produit des effets par réaction (en chimie langagière) mais également un mode de vivacité, d’alerte, en lui-même productif).
Poétique, ai-je écrit, et à cet endroit un autre détail mérite d’être approfondi. La forme de l’entretien, dont on trouvait plusieurs occurrences dans le premier volume, de 2007, est ici restreinte, réduite à un exemplaire : et l’interviewé, Patrick Beurard-Valdoye, est le seul des intervenants qui soit "officiellement" estampillé "poète". La discussion, stimulante, touffue, qu’il a avec Arno Bertina, voit rejaillir comme rarement ailleurs dans ces pages la notion d’Histoire (avec une capitale, mais charriant sa part de récit). Le poète organise une manière, rejouée sans cesse en ses formes et échos, de récit du monde, "Une forme délinquante de l’Histoire officielle". Par cet isolat fédérateur (c’est d’ailleurs symboliquement de ce long entretien qu’est tirée la référence à Goethe qui unifie et titre cette troisième partie), on touche à une part essentielle de ce paradoxe qui n’en est pas un : protéiforme, ce roman actualisé, de recherche, d’exploration, de matériaux questionnés autant qu’usités, a de commun une question permanente posée au langage, envisagé selon des angles sans cesse changés. Le langage n’est pas un ornement – et le matériau documentaire n’est pas un (bien utile et joli) décor. En ce sens, un roman n’a pas à être "bien écrit", il n’est envisageable qu’écrit, il ne raconte quelque chose qu’écrit : le synopsis n’est rien – ou éventuellement une forme additionnelle à implanter dans le grand mix (pensons aux hypothèses géographico-fictionnelles des notices de lieux de culte éventuels que rédige le narrateur de La Conjuration de Philippe Vasset, lui-même ici réinterrogé, tout comme Pireyre et Adely, autres non-membres du collectif vers qui les Inculte se sont à nouveau tourné).

"Chacun de mes livres est toujours précédé d’une enquête – entretien, recherche de documents, etc. –, mais celle-ci est systématiquement menée à rebours : son but premier n’est pas de collecter des informations susceptibles de nourrir le récit pour le rendre vraisemblable, mais au contraire de localiser le plus précisément possible les zones où le réel s’affole et s’embrouille. Je considère ces triangles des Bermudes comme les véritables lieux du texte : c’est là, avec ce qui existe mais surtout avec ce qui manque, que se sont écrits mes livres. Dans les aires échappant au recensement géographique, sur les marches où s’échangent d’incompréhensibles valeurs, et à l’écoute des mythomanes les plus chevronnés." (Philippe Vasset)

Autre effet retour, moins attendu encore, celui du manque, de la mélancolie – et de là, d’un retour discret, subtil, mais effectif, de soi dans cette recherche, dans ces constructions et déconstructions documentaires. Vasset, guetteur de la part d’irrationnel que porte et dégage la plus extrême rationalité. Olivia Rosenthal qui s’engouffre dans la lacune, le gap logique entre deux éléments recueillis en entretien (selon cette méthode de travail qu’elle expose ici avec autant de sincérité que de précision – une autre des qualités de livre, que cette réelle puissance documentaire) :

"C’est dans l’interstice et l’ellipse, par eux, que la fiction peut venir, le récit naître et grandir."

Mais j’ajouterai deux discrets points d’orgue à ce livre, que sont les interventions d’Arno Bertina et d’Oliver Rohe. Ce dernier, réfléchissant à l’usage de sa biographie (témoin enfant et adolescent de la guerre civile libanaise) en tant que source documentaire, des réserves et précautions qui l’ont toujours tenu à distance de cette matière ; et à l’usage des documents photographiques comme possible recours au défaut de mémoire, en vient à louer le paradoxal manque résidant dans l’abondance :

"Si le document, comme indice historique, peut se substituer à la mémoire individuelle et faire parler le commun, s’il peut résoudre aussi, ne serait- ce que partiellement, la pénurie de signes dans le présent, il reste que le texte ne peut exister qu’à partir de ses insuffisances : celles que le document soulève de lui-même, les choses qu’il continue donc de ne pas dire, l’invisible qu’il laisse présager, celles qui naissent également de sa confrontation avec d’autres sources."

C’est par un biais intime, également, que Bertina se glisse en ces méandres : narrant une part de son rapport quotidien à la photographie comme rapport (du monde, de son enregistrement fidèle, de ce qu’elle tente et promet d’en capter), en version micro et réitérée (chaque jour, inlassablement, prenant la même vue de sa fenêtre ; accumulant par centaines les photos de sa fille…) :

"La photo comme geste artistique, puis comme document, et en fait comme mélancolie.
En prenant toutes ces photos, je manifeste et tente d’objectiver une détresse souterraine qui se moque pas mal des gestes vains que je peux faire puisqu’elle ne desserre pas son étreinte. Morsure. On doit même pouvoir dire que ces gestes la nourrissent ; il y a toujours un horizon artistique derrière chaque prise de vue, qui ennoblit le geste dérisoire et la motivation psychologique – la détresse a un manteau qui a de la gueule (la veste en croco de Sailor, par exemple) et ça relance les dés. Voilà : le document crée de la mélancolie. L’archive, le document portent en eux, intrinsèquement, essentiellement, une mélancolie. Ils soignent une détresse par la mélancolie. (…) Heureusement je fabrique des anticorps, ou j’alimente des contre-feux. Heureusement il y a l’écriture."

Ce jeu, entre l’intime et le fictionnel, produit par l’effet de mimétisme, voire de surplus de réel, que charrient les documents, et au premier rang d’entre eux, les photographies ; cette possibilité onirique et sensible, apportée par l’information, est un grand bénéfice.

Une ligne de fuite où prospèrent les formes de vie (les devenirs).

Devenirs du roman 2 : écriture et matériaux (collectif, éditions Inculte, mai 2014), Par Emmanuel Adely, Jakuta Alikavazovic, Philippe Artières, Arno Bertina, Patrick Beurard-Valdoye, Nicole Caligaris, Claro, Thomas Clerc, Marie Cosnay, Tristan Garcia, Christian Garcin, Hélène Gaudy, Maylis de Kerangal, Mathieu Larnaudie, Hélène Ling, Vincent Message, Emmanuelle Pireyre, Christophe Pradeau, Charles Robinson, Oliver Rohe, Olivia Rosenthal, Anne Savelli, Joy Sorman et Philippe Vasset.

nos devenirs estivants | festival écrivains en bord de mer, du 16 au 20 juillet 2014, La Baule

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Ce festival est un rendez-vous personnel – j’y vais chaque été depuis des années (petit récit de l’édition 2010 sur remue.net, pour exemple), ai eu le plaisir d’en être community manager en 2013, pour une édition remarquable, intégralement filmée, dont, a minima, on conseillera le visionnage immédiat des rencontres autour de L’école de New York et de Joe Brainard, et de la conférence de Stéphane Bouquet. Et, pour rappel, la lecture des flux de réseaux sociaux ré-agrégés en épisodes via storify Jour 1 – mercredi 17 juillet / Jour 2 – jeudi 18 juillet / Jour 3 – vendredi 19 juillet / Jours 4 & 5 – samedi 20 et dimanche 21 juillet ) – cette expérience fut intense et unique, de tout noter, du moins tout ce qui pouvait se compacter en 140 signes…
Ma présence (car les Martin, Bernard et Brigitte, me font le plaisir de me convier à participer à ce moment, qu’ils en soient ici remerciés) sera cette année plus posée, ou concentrée – mais concentrée sur une matière extrêmement centrifuge, vivement divergente, à savoir l’essai collectif Devenirs du roman (vol.2, matériaux), auquel sera consacrée une rencontre, discussion avec trois des auteurs qui y ont participé : Hélène Gaudy, Emmanuel Adely et Joy Sorman.
L’occasion de plonger plus avant dans ce passionnant ouvrage, déjà lu une fois , en cours de relecture attentive, pour chronique prochaine (Lire ma critique du recueil en question sur matériau composite).
Mais aussi de savourer l’ensemble des autres moments du festival, ainsi que le font la plupart des auteurs en présence – car, une fameuse conjonction d’éléments (un cadre, un moment de ralentissement, un accueil & une convivialité, mais aussi une programmation curieuse, experte, ouverte – un regard gourmand et gourmet sur la production littéraire contemporaine) fait de ces quelques jours d’été une exception, alliant densité et vigueur, calme et intensité.
Le programme est ci-dessous, vous pourrez constater que l’ensemble vaut largement le déplacement – à très vite , on s’y retrouve, hein ?
(Guénaël Boutouillet)
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Mercredi 16 juillet
17 h 30
- lecture par Emmanuel Adely
d’extraits de La Très Bouleversante Confession de l’Homme qui a abattu le plus grand fils de pute que la terre ait porté, 2014, Editions Inculte
18 h 30
- lecture d’extraits de Autour du monde par Laurent Mauvignier
le livre paraîtra fin août aux éditions de Minuit
20 h 00
inauguration
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• jeudi 17 juillet
11 h 30
- les humeurs apéritives de Gérard Lambert
15 h 00
- Julia Kerninon
entretien avec
Bernard Martin
16 h 00
- Hélène Gaudy
entretien avec
Charlotte Desmousseaux
17 h 00
- Emmanuel Adely
entretien avec
Thierry Guichard
18 h 00
- Emmanuelle Pagano
lecture d’extraits de
Nouons-nous en compagnie de Laurent Mauvignier
20 h 00
- Valérie Mrejen
entretien avec
Alain Nicolas

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• vendredi 18 juillet
11 h 30
– les humeurs apéritives de
Thierry Guichard
15 h 00
- Conférence
Constance Lewallen
conférence sur Joe Brainard peintre
16 h 00
- Bill Berkson
lecture bilingue suivie d’un entretien avec
Olivier Brossard
17 h 00
- Morten Sondergaard
Lecture en anglais
Wordpharmacy
lecture en français par
Olivier BrossardLa pharmacie des mots
18 h 00
- Laurent Mauvignier
entretien avec
Bernard Martin
19 h 00
- table ronde autour de l’ouvrage Devenir du roman, paru aux éditions Inculte
avec des auteurs qui y ont participé :
Hélène Gaudy, Emmanuel Adelyet Joy Sorman
animée par
Guénaël Boutouillet

20 h 30
- cinéma Le Gulf Stream
projection de
I Wish I Knew (Histoires de Shanghai)
un film de
Jia Zhang-ke
Ce documentaire se concentre sur les habitants de Shanghai, leurs histoires, l’architecture spectaculaire de la ville.

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• samedi 19 juillet
11 h 30
– les humeurs apéritives de
Thierry Guichard
La Baule invite Shanghai
La mégapole chinoise sous le regard d’écrivains français et chinois.

15 h 00
- Celia Levi
entretien avec
Bernard Martin
16 h 00
- Chantal Pelletier
lecture suivie d’un entretien avec
Bernard Martin
17 h 00
- projection de photos de Shanghai
et lecture par
Sophie Merceron de textes sur Shanghai
17 h 30
- Wang Zulinget Xue Shu
entretiens avec
Bernard Martin
18 h 30
- Celia Levi,Chantal Pelletier, Wang ZulingetXue Shu
table ronde Shanghai littéraire
20 h 00
- Joy Sorman et Olivier Rocheteau
Lecture
extraits de La peau de l’ours à paraître chez Gallimard en septembre 2014

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• Dimanche 20 juillet
11 h 30
- Christine Morault des éditions MeMo et Anne Bertier
entretien avec Bernard Martin

 

Thierry Beinstingel, de Central à Faux nègres (entretien en vidéo)

(une photo du livre Faux Nègres, par Thierry Beinstingel lui-même, sur son site).

Depuis quelques années nous travaillons ensemble, avec l’équipe de la Médiathèque de Saint-Jean-de-Monts, et une bonne douzaine d’auteurs y sont venus, déjeuner en bord de mer puis répondre à mes quelques questions. La rencontre, format café littéraire le samedi après-midi,  se double souvent, depuis 2013, d’un avant (apéro littéraire, le vendredi soir, à La Roche-sur-Yon). Comme dans beaucoup de cas (et c’est ce nous professons doctement avec l’ami Yann Dissez durant nos formations données en binôme), partant de bons principes on apprend en marchant, en faisant, en somme, construisant depuis ces bons usages (ici, d’emblée, place faite à un accueil souriant, organisé, souriant au millimètre, en quelque sorte : parfaite répartition des rôles entre nous, qui s’est apprise en cours de route).

Deuxième captation de ces rencontres, après l’entretien avec Laurence Tardieu – et passez outre la nébulosité légère qui nous ceint, Thierry et moi, d’un halo vaguement mystique, c’est un apport impromptu de grand soleil printanier – car le son est parfait, et comme souvent avec un entretien en vidéo, le spectateur que nous sommes devient vite auditeur, revenant se confirmer par l’image, de temps à autre une forme de réalité de l’affaire, du dialogue en cours. (Merci encore de cette captation, dis-je, c’est un immense plaisir que quelque chose puisse rester ailleurs que dans nos mémoires, et se déposer ainsi en ressources sur mon site).

Deux parties à cet entretien : où l’on chemine entre les livres, où Thierry nous lit des extraits, où l’on y parle d’un de ses livres, trop mal connu,  Bestiaire Domestique, de Rimbaud et de son importance en son travail, de la vie d’entreprise, bien sûr, dont on sait, de Central à Retour aux mots sauvages en passant par Ils désertent, à quel point elle compte. De course à pied et de ses études de lettres reprises, en chemin, elles aussi. De rythme de vie, d’écriture et de course. Du vocabulaire, et au-delà, de la langue, des langues (celles du travail, de l’outillage et leur poétique propre ; celle de la communication et des rapports sociaux et leur rapport de domination). On n’y parle pas de web, cette fois, parce qu’un large pan de la conversation la veille, à La Roche-sur-Yon, y fut consacré (à son site personnel, Feuilles de Route, de plus de dix ans d’âge, comme les meilleurs single malt) , et que dans cet art-là (modeste)  de la parole, la conversation se rejoue autant qu’elle se poursuit.

Mais aussi –  mais surtout, sans doute – dans la seconde partie, Thierry  dévoile en avant-première, par une lecture extrêmement douce et charnelle, l’entame de son impressionnant Faux Nègres, à paraître chez Fayard en août 2014). 412 pages, soit dix marathons. Une langue impeccable, modulée haut-de-gamme, à la hauteur, oui, de l’ampleur de ce qu’elle traite ; une lecture du paysage, urbain, politique, de ces régions abandonnées par le pouvoir et tellement promises à la rapacité d’une extrême droite ravalée en façade mais si stable depuis des lustres, en sa haineuse soif de pouvoir, une vue à hauteur d’homme (comme sur la belle photographie de Raymond Depardon qui en orne la couverture). Et, entre cette hauteur de langue, et Rimbaud toujours en faction à chaque phrase (Faux Nègres, c’est Rimbaud mis encore en exergue, même si c’est aussi deux initiales qu’on ne prononcera pas) et l’horizontalité volontaire de vue, un rapport humain, intimement politique, se fait. L’humilité grande de l’homme Beinstingel, extrêmement facile d’abord, ne se dépare pas de cette exigence-là : que l’écriture dise quelque chose qui sans elle, sans ce travail littéraire se dit si peu – et surtout si mal. Grand livre en perspective, on est dedans, on en reparlera bientôt.

Découvrez également ce livre en version commentée, sur son site. Faux Nègres, le roman du roman.

 Partie 1

Partie 2 (et présentation de Faux Nègres, à paraître chez Fayard en août 2014)

Faux Nègres, à paraître chez Fayard en août 2014, EAN : 9782213677460, présentation sur le site de Thierry Beinstingel, présentation sur le site de l’éditeur Fayard.

Le site de Thierry Beinstingel, Feuille de route.

pas exactement danseuses, mais plutôt quelque chose comme dansées | Sylvain Prudhomme, Les Grands, L’arbalète-Gallimard, août 2014)

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Couto aimait cette ville. Il aimait ce quartier de Péfine, ses maisons sans étage, invariablement couvertes du même toit de tôle à quatre pentes qui comme le ciel pouvait prendre toutes les nuances de gris. L’omniprésence des manguiers, leurs grosses boules sombres bouchant la vue, retardant jusqu’au dernier moment l’apparition des toits voisins. La forêt comme entrée dans la ville, infiltrée jusqu’au cœur des courettes. Le rouge de la terre. Le tortueux des chemins. Les mille accidents du sol qui semblaient faits pour obliger le passant à s’arrêter discuter devant chaque pas de porte, caniveaux, clôtures, carrés de manioc, petits ponts de bois, fils à linge, papayers, tas d’ordures, tas de ferrailles, tas de sable. L’eau gorgeant le sol. Gonflant les tiges des plantes. Jaillissant des seaux à chaque grincement de poulie des puits. Partout la vie s’ébrouant, se multipliant, piaillant. Gamins jouant au foot. Vieux assis sur des pas de portes. Femmes debout devant des chaudrons noircis de fumée qu’elles touillaient avec de grandes louches en fer-blanc. Minettes sur leur trente et un qui soutenaient le regard de Couto avec effronterie, tout le temps que durait son passage dans leur champ. Le créole avait un joli mot pour les désigner. Il disait bajudas, du verbe baja, danser. Ce qui à la lettre ne signifiait pas exactement danseuses, mais plutôt quelque chose comme dansées, avec jusque dans leur nom un rien de passif, d’abandonné qui était tout un programme.

 (Sylvain Prudhomme, Les Grands, L’arbalète-Gallimard, août 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Ne me préoccupant guère, en ces zones d’affluence modérée, de faire de l’audience ou des coups, il est rare que cette rubrique « herbier » sacrifie au rituel organisé des « bonnes feuilles » d’avant-rentrée. Les lignes ci-dessus sont pourtant extraites d’un roman à paraître parmi quelques centaines d’autres entre fin août et mi-octobre. Les Grands, nouvel opus de Sylvain Prudhomme, qu’on connaît bien par ici, lu et commenté de longue date, est un bijou, à la fois romanesque (et fort habilement troussé, même), coloré, sonore, paysager.

Couto est le guitariste d’un groupe immensément populaire dans la Guinée-Bissau des années 70, le Super Mama djombo, qui balade ses souvenirs dans l’avant-orage des jours d’avant un énième coup d’état. Sous le coup d’un deuil, celui de leur ancienne chanteuse Dulce, Couto chemine, discute, songe, regarde – et nous avec. L’Afrique est chère à l’auteur, qui l’avait déjà remarquablement peinte dans un de ses précédents textes, l’excellent Tanganyika Project : l’Afrique et son foisonnement, de langues de gestes de mots, constituait le projet de ce livre-là, récit d’une tentative avortée d’assimilation de cet environnement saturé, par capture de tous les mots, slogans, messages, imprimés alentour.

Ce  foisonnement, son rendu, constitue une des qualités des Grands – l’énumération des éléments du paysage urbain lacunaire en intro de l’extrait ci-dessus en est un bel exemple. La langue, en l’occurrence le créole de Guinée, rythme le récit, au sens littéral : elle n’est pas un ornement, un effet d’exotisme, mais ne nous quitte jamais, la langue est le liant indispensable aux relations décrites, autant qu’à notre lecture de cette terre vu par les yeux de Couto, un de ses enfants prodigues (devenu l’un de ses pères mélancoliques). Tour de force, elle n’est pas caricaturale, le trait n’est jamais forcé, sans pour autant jouer de contrepied par trop appuyés : on y reconnaît ce qu’on connaît (ou croit connaître) : un certain rapport au temps, qui se laisse passer non sans une certaine langueur, et son symétrique, ce soudain règne du tumulte (l’ordinaire déception face aux politiques locaux ravalés par la corruption, le retour régulier des coups d’état militaires), mais cette appréhension de surface nous est donnée, accrue, en profondeur et limpidité. Ce qu’on imaginait de l’Afrique nous parvient, même et autre – et cet es-trangement nous est fort familier, cet ailleurs nous accueille, à l’aise.

Le rythme, évoqué ci-dessus comme élément thématique (les descriptions de la musique de Super Mama djombo, de sa pratique, du métier, de ses routines comme de ses surprises, sont assez extraordinairement tenues et crédibles), est porté également par un sens du dialogue épatant – promis on n’abusera pas de l’adjectif virtuose, mais on est bien tenté…

Une Afrique, immense, puissante, contrastée, nous est lue – et le conteur est sincère, vif, d’une intelligence extrêmement généreuse.

PS – Et l’on comprend aussi, en notes annexes, à quel point ce livre rend hommage, à la dite Afrique, à ses hommes (et femmes), à sa musique.

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(Sylvain Prudhomme, Les Grands, L’arbalète-Gallimard, août 2014, ISBN : 9782070146444 )

Le réel est mon ennemi, mais je vis avec lui tous les jours | (Martin Page, Manuel d’écriture et de survie, éditions du Seuil, 2014)

Daria,
Tu penses à la mort : c’est une très bonne nouvelle. Pas agréable sans doute. Mais la mort est un puissant moteur créatif. On va essayer de s’en servir.
Je n’ai pas l’impression d’être pessimiste. J ‘aime ce monde simplement parce qu’il est là. Le réel est mon ennemi, mais je vis avec lui tous les jours, alors je l’aime pour que ce ne soit pas insupportable. L’amour est une force de conversion.
Enfin, permets-moi de préciser un point concernant le mot "désacraliser" que j’ai employé dans une lettre. Le sacré n’est pas un problème, il y a là de la beauté et du plaisir. Le problème est l’usage du sacré à des fins de prestige personnel et de pouvoir. Je n’ai pas envie de désacraliser la littérature et la figure d’écrivain mais de rendre leur sacré vivant, accessible et joyeux.
Bonne soirée,
Martin

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Ce livre, bâti sur le modèle épistolaire des Lettres à un jeune poète, de Rilke, où Martin Page répond à une jeune auteure en devenir, et l’accompagne à distance dans son chemin d’écriture, outre d’être un crucial outil de compréhension de ce métier-là, d’auteur (et par extension, d’artiste), dans ce qu’il a d’absolument-prosaïquement singulier, nous en apprenant en concision sur, ainsi que l’a écrit François bon dans son Tierslivre,

"tous les paramètres du « métier » qu’un par un on va faire défiler. Le nègre, le plagiat, l’enquête, le physique, les rêves, les refus, la traduction, le premier jet, la table, le journal, la mort, le service de presse, la ponctuation, ou de l’argent, ou de s’il faut vivre à Paris",

chemine, aussi, loin ailleurs : j’ai repris un seul passage, car il fallait choisir, mais vous pouvez vous reporter à l’article suscité de François Bon, où les items "numérique" ou "jeunesse" (entre autres) sont repris, pour vous faire une belle idée de la pensée pratique et méta de Martin Page.

Et comme il fallait en choisir un, j’ai recopié ce bref passage, ci-dessus, lequel allie au moins deux aspects essentiels (selon MA lecture, s’entend) de ce livre, de cette façon-là : il est représentatif de cette vigueur et de cet humour dont Page ne se dépare pas (lire à ce propos les pages où il est question de l’humour, parfaites), via cette rupture de tons entre chacune des phrases du premier paragraphe, qui par ce qu’elle provoque de déport à chaque point, "allume" littéralement son lecteur (prendre ici allumer à tous sens du terme : il y a déclic, il y a combustion, il y a séduction, aussi) et le met en mouvement. Le boulot derrière, qu’il faut, pour parvenir à cette alliance de concision et de vigueur, qu’on imagine (parce qu’il en parle, des versions et re-versions innombrables de ses textes), ce boulot ne se voit pas, cette sueur on ne la sent pas : liquide, elle fluidifie, mais ne poisse pas.

Il est représentatif aussi de la douce complexité de sa pensée (comme est compliquée la position, sociale et intime, de l’auteure), de sa part de contradiction, induite, portée sans gêne, avec naturel, contradiction qui n’est autre que l’expression du vivant : rendre le sacré accessible et joyeux n’est pas oxymorique, non, c’est une nuance active. Un paradoxe activateur de mouvement. De désir, d’avancée, de pensée.

Ce qu’il dit aussi, ce livre en lettres,  de la joie de penser, m’est essentiel. Des représentations à ne pas cesser de bousculer. D’une défiance soutenue, à garder chevillée, à l’encontre des mortifères effets du pouvoir et de la centralité.

Mais enfin, et concernant ce passage-là, d’explication du terme "désacraliser" et son importance, belle lurette que j’attendais qu’on m’ôte ainsi ces mots de la bouche, enfin, qu’on s’empare (sans préméditation) d’une intention mienne pour la mettre en phrases, mieux que moi. (De cela aussi, il parle, Martin Page, citant Milena Jesenská, de ce que la littérature semble faire "à notre place", en notre nom) : cette horizontalisation qu’il me tient tant à cœur de prôner, dans toutes mes pratiques de lir&crire, d’ouvrir et de prôner des formes de partage, sans égalisation démagogique, qui soit une autorisation respectueuse (dont j’ai parlé tant de fois selon tant d’axes et mots-clés, comme accueillir, remercier, passer) – écho perso : j’apprends autant de l’amitié de Nicole Caligaris que de ses livres, les deux s’augmentent, m’augmentent – le respect pour l’auteure n’est pas amoindri chez moi par l’humilité de l’auteure, bien au contraire.

On y trouve de soi à chaque phrase et ce livre nous invente autant que nous l’écrivons en lisant, semble-t-il – un parcours en partage, c’est Page ou son double Pit Agarmen qui nous fait le coup,on s’y perdrait. En grande clarté.

Ce livre est court et plein,  qui porte bien son nom de "manuel de survie", tant il fait cabane, abri, et pistes exploratoires en dispersion.

Manuel d’écriture et de survie, Martin Page, éditions du Seuil, sortie le 2 mai 2014.

Patrick Bouvet, Carte son, éditions de l’Olivier, 2014

« vous allez voir
un show
exceptionnel »
a déclaré la star
lors de la conférence de presse
donnée dans un parc
d’attractions
sur la toile
les réactions n’ont pas tardé
on soupçonne
son entourage
de vouloir couper court
aux rumeurs trop nombreuses
au sujet de Peter le « cyberchild »
par l’annonce
surprise
du coup d’envoi
de sa tournée
le « Lady Panther Tour »
« 80 haut-parleurs spéciaux
vont répartir
la masse sonore
dans l’espace
tout sera contrôlé
par informatique »
le spectateur n’a pas idée
de ce qui se passe
« les sons ne se déplaceront pas
uniquement de droite à gauche
et vice-versa
mais aussi
vers l’avant et l’arrière
et de haut en bas »
le spectateur peut
s’étonner
sourire
grimacer
pleurer
et même hurler
« avec ce dispositif
on sera totalement
désorienté
mais toujours au cœur
de l’événement
où que l’on soit
dans la foule »
un spectateur connecté
en permanence
à qui on fait
croire
qu’il pourrait être
déconnecté
à tout moment
un spectateur
amplifié
parasité
pénétré
toujours au bord
de la rupture.
(Patrick Bouvet, Carte son, éditions de l’Olivier, 2014)

"Et ce qui soudain apparaît, ce qui se lit dans les schrapnels et mots épars, c’est un récit, c’est une image. Une persistence rétinienne procède, qui fait récit. En 2010, dans « Open Space », le flux est violent et fluide, du cut-up on ne sait presque plus les tenants – en fait, il n’y a plus de tenants, ce n’est plus du « pur » cut-up, du mix a émergé une langue neuve, composite mais unifiée.",

écrivais-je à son propos ici même, repris de la revue anthologique Gare maritime (de la Maison de la poésie de Nantes). Ce glissé dans une forme fluide, dans une continuité de composition, continue avec ce livre. Même si l’on distingue plusieurs éléments qui, mis en contact, se mêlent, ainsi qu’il le pratique depuis « toujours » (enfin, depuis In situ il y a –déjà – 14 ans) ; et que de ce contact émane comme en réaction chimique une nouvelle possibilité fictionnelle, un récit nouveau, mixte et, surtout, autre, intégrant d’entrée sa version onirique.
Dans carte son, c’est plutôt l’image qui fait centre (ou circonférence, ou les deux). Ce qui nous est montré (nous est montré nous regardant, tant la figure la surveillance est partout, fantomatique, via vidéos), c’est la pop et sa production infinie d’icônes renouvelables, concurrentes et interchangeables : ce flux d’images, sa fabrique accomplie, autant que ses résidus, fournissent la matière au poème.
On assiste aux manifestations d’excentricité d’une manière de Lady Gaga (non nommée : d’ailleurs aucun nom actuel n’y figure, la péremption faisant partie du principe de production des idoles périssables), dont le lieu de vie rappelle le Neverland de Michael Jackson. Global remix de ce qui nous apparaît depuis longtemps comme un continuum : la star, composite, fabrication collective,  évoque (concepts, artistes, idées) sans jamais pénétrer, elle est une surface où se mirer. Et le storytelling s’affine en continuité, dont Bouvet reprend des éléments devenus des mèmes contemporains (ici : la déchéance du boyfriend de la star, les esclandres en boites de nuit sur vidéos de surveillance archipixelisées, en star inférieure révélant la part atteignable, sombre et nécessaire, du culte ; mais aussi celui du stalker, du traqueur des faits et gestes de l’icône). Rien n’échappe au flux, rien n’échappe à la fabrique des images, à la reproduction en versions remaniées, rien n’échappe aux covers, aux reprises : les quelques apparitions, spectrales elles aussi, des icônes anciennes, encore indomptées, celles du rock (Nico, Ian Curtis), s’intègrent à ce flux, reprises, remaniées. Et ce qui nous étouffe, nous angoisse, dans ce livre bien plus dense encore à la relecture, est autant le manque que le trop-plein : tout s’achète, nous le savions, tout se récupère et recycle, le commerce et le marché nous l’ont montré – mais c’est au coeur de nos rêves que semble agir le flux, comme l’évoquent les apparitions des dites icônes anciennes, disparues :

« Vince Taylor / édenté / sort d’une forêt / accompagné d’une meute / de loup (….) Nico / pieds nus / marche dans un désert /suivie par /un cheval / en feu »

Cette porosité permanente, entre flux de conscience (globale, individuelle : mêlées) et flux d’images arrangées, photoshopées ou lysergiques, est troublante. Et le trouble est agissant, pose de retorse façon la question individuelle. Sommes-nous encore, quelque part, nous-mêmes ? Ou sommes-nous seulement composés de cet immense d’amas de choses (symboles, gestes, couleurs) vues, usinées, fabriquées, consommables ? Flippantes pespectives, mais qui enjoignent à faire avec, plutôt que sans.
Se tenir debout (dans le monde, face à l’évènement), est un forme de discret viatique pour Bouvet, s’y tenir est un travail, debout encore, même assailli de vertiges et retourné par les basses.

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(Patrick Bouvet, Carte son, éditions de l’Olivier, 2014, EAN : 9782823604214)

Du plagiat (parfois) puni : Françoise Morvan remporte son procès pour contrefaçon

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Du plagiat (parfois) puni : Françoise Morvan remporte son procès pour contrefaçon

L’époque, et ses tares, sont bien pratiques, souvent, pour asseoir les opinions infondées. On accuse souvent l’internet de tous les mots, par paresse, par facilité : combien de fois ai-je entendu, à titre comminatoire, ou à l’inverse, justificatif, les arguments contraires et équivalents en insignifiance :  "ben, je l’ai trouvé sur Internet" ou " avec tout (i.e, toutes les horreurs) qu’on trouve sur Internet". (L’équivalent, dans un environnement domestique, de ces justifications, seraient celles d’un enfant qui, pris la main dans le pot de confiture, accuserait l’ouverture facile de celui-ci d’avoir provoqué voire commis son larcin).

Or, si la technologie se fait souvent invasive ou trop prégnante, ne pas oublier que le plagiat est affaire de responsabilité personnelle, que tout copier-coller découle d’un choix (ou d’un geste, qui, même fugace, découle d’un choix, comme la rature d’un texte ou l’apport de son paraphe, le sont). Les tourments dans lesquels se trouve plongée depuis des années Françoise Morvan en sont un bien malheureux exemple.

Auteure d’un travail de recherche remarquable sur le poète et traducteur  Armand Robin dont elle a retrouvé et publié les textes perdus ; elle a également  passé de longues années à rechercher et publier l’immense trésor enfoui des contes populaires, ce qui lui vaut, au passage, d’affronter la fureur des nationalistes bretons (voir son essai Le monde comme si – ou comment un travail de fond sur des faits de langue et de littérature prend un sens politique inattendu : ce livre est à mon sens une pierre angulaire de toute réflexion culturelle et politique face aux dérives identitaires, régionalistes voire fascisantes, dont l’ultra-libéralisme s’arrange si bien). Ses nombreux travaux en collaboration avec André Markowicz sont exemplaires également, érudits et ouverts, accessibles – plus que ça : produisant, permettant l’accès à des merveilles inconnues, des effets de sens dont nous serions privés (écouter André me raconter comment ils traduisirent Tchekhov, c’est ici), ou encore traduisant Shel Silverstein pour les éditions Memo…

Armand Robin (à qui elle a consacré une thèse monumentale publiée aux Presses universitaires de Lille et disponible dans toutes les bibliothèques universitaires,  ainsi qu’à l’IMEC où elle a constitué un fonds Robin — sans compter ce beau dossier pour remue.net) est au cœur de cette mésaventure – qui heureusement se termine enfin, semble-t-il. Françoise Morvan s’étant fait plagier ses travaux de recherche, elle s’en est émue sans obtenir de réponse (mais se faisant, à l’inverse, retourner son accusation). Ceci jusqu’au nécessaire (mais si " chronophage, aléatoire, dévoreur d’une énergie que l’on voudrait employer ailleurs et souvent blessant.", comme elle dit elle-même) procès.

Le détail de l’affaire en est donné sur le site (fort recommandé, qui d’un point de vie plus strictement littéraire, témoigne lui aussi, et avant tout, de l’immensité et de l’excellence des travaux de Françoise Morvan): http://francoisemorvan.com/plagiat-justice-rendue/

On y  trouvera également en PDF le jugement signé par le juge Éric Halphen.

Jugement du 14 mars 2014

On se réjouit de cette issue heureuse, qui libérera Françoise Morvan de ces soucis bien inutiles quand elle a tant et mieux à faire (et notamment ce dossier Robin qui reprendra, et s’étoffera encore, un de ces jours, sur remue.net).