« On a cru à l’apparence des choses, au lieu de s’attacher à ce qu’il y avait derrière.» | Bois II, Elisabeth Filhol (P.O.L, août 2014)

« Tony, à sept ans, se plante devant moi avec un visage d’ange et affirme sans ciller ce que je sais d’instinct, intuitivement, mais sans preuve matérielle encore, être un mensonge énorme. Calmement, avec sérieux, il ne clame pas son innocence, simplement il nie, il nie ce qui l’accuse, aucune question ne le bouscule, aucun argument de ma part ne l’ébranle, ni démonstration d’incohérences, son regard franc je l’ausculte, je plante mes yeux noirs dans ses yeux noirs à lui, je tente d’entrer par là, aucune résistance, la limpidité sans fond, immense, démesurée, de la bonne foi. Comment est-ce possible ? Un tel jeu d’acteur ? Le mensonge mis en scène jusqu’à la franchise. Presque, la franchise, l’avoir en pied devant soi ? Personne n’est capable de ça, personne de normalement constitué, même petit. Et là, pour la première fois, je doute. Le déni de sa part poussé si loin, qui retourne comme un gant le réel, renverse le rapport de force, inverse les rôles, et d’imaginer avoir pu commettre cette injustice de l’accuser à tort, je l’envisage, de très loin mais je l’envisage, presque à me sentir coupable, et lui déjà le sait, à l’instant même où mon assurance se fissure, la sienne augmente en proportion. La perversité sans limite des enfants et qui vous démunit, vous en riez. Avec le temps, vous en riez. Vous gardez cette sensation au fond de vous, mais vous admirez l’adresse et l’aplomb avec lesquels ils savent faire, par un tour de passe-passe, hop, la faute a changé de camp. La culpabilité non, bien sûr, la culpabilité ne pousse pas sur leurs terrains de jeu. Vous en riez jusqu’au jour où cette sensation ancienne remonte à la surface. Ce jour-là vous êtes sur votre lieu de travail. Il vous dit que le plan de redressement est un nouveau départ et vous savez que non. Il vous présente le chômage comme une mesure transitoire et vous savez qu’après avoir sabré les effectifs, il ne réembauchera personne. Il vous balade. Parmi les plus naïfs, les plus crédules, combien ? On l’a déjà cru. Et cette manière qu’il a, sur quelques chiffres, de bâtir un raisonnement clos, on deviendrait fous à chercher la faille. On a déjà cru à son discours. On l’a pris au pied de la lettre. On a cru à l’apparence des choses, au lieu de s’attacher à ce qu’il y avait derrière. Aviez-vous vraiment le choix ? Pas d’autre choix que d’y croire, il ironise, il a raison. Son meilleur allié dans cette affaire. »

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Ce deuxième roman d’Elisabeth Filhol n’a, ce me semble, pas fait grand bruit au cœur d’une rentrée littéraire par ailleurs riche en bons livres – du moins, pas le bruit qu’on aurait pu escompter, tant avait marqué les esprits, critiques et publics, son précédent ouvrage, La Centrale (P.O.L, 2010, prix France culture/Télérama), fiction documentaire (bien documentée) sur le travail précaire en centrales nucléaires. Roman de l’intime et du politique, riche d’une part documentaire réellement édifiante, La Centrale avait de quoi maximiser les attentes sur ses suites.

Or, ce nouveau livre, Bois II (P.O.L, 2014) a paru fin août et les médias n’en ont rien dit, ou si peu – trop peu. Souvenir : avisé de cette parution, il m’a fallu comme braver ce silence pour ne pas oublier de me l’offrir, avant que le livre soit enfoui sous un monceau d’actualités. Il m’a fallu, je crois, me (re)faire cette injonction, ce rappel, pour passer outre l’industrie de la recommandation massive – et il aura fallu un libraire, aussi, avec une table ouverte et informée (c’était Vents d’Ouest, à Nantes, merci à eux).

Or, face à la grande qualité de Bois 2, cette impressionnante ampleur, et l’immense pas en avant qu’il me semble constituer sur ce chemin d’auteure, en continuation de ce que La centrale captait d’un Ici et Maintenant mal visible,une continuité amplifiée ; je ne peux m’empêcher de me dire que si rien de coercitif ne s’est, évidemment, effectué contre le livre, la masse critique de bruit informationnelle nécessaire n’a tout de même pas été atteinte comme elle l’aurait pu (et dû), et que si quelque chose a pu jouer contre, il ne peut s’agir de son thème (des ouvriers en restructuration imminente décident, à bout, de séquestrer leur directeur) : encore une enquête sur le monde du travail, encore une histoire de licenciement collectif, s’est-on dit peut-être (c’est un on neutre que j’utilise, qui concerne le média, qui concerne tout autant chacun d’entre nous, selon l’instant), on n’en veut plus, de ce sujet, lassitude saisonnière et dommageable.

Pas de saison, le thème – pas de celle-ci, du moins, c’est un peu pas de bol en une époque où le pitch prime : il aurait dû paraître à un moment plus propice, plus dégagé, dans le juste écho, ou le juste contretemps, qu’en sais-je, tant il est ardu d’y voir clair dans la météorologie marketing, d’en prévoir quoi que ce soit, de cette sédimentation du bruit informationnel. Plutôt que de crier au scandale (on ne commencerait alors pas par cet exemple, puisqu’en ce domaine, la simple exhibition de médiocrité, de cuistrerie, de vulgarité onaniste que constitue l’éternelle diffusion du Masque et la plume, chaque dimanche soir à la radio, vaut scandale aussi banal qu’absolu), je m’efforcerai d’en restituer un peu du bien que j’en ai pensé.

Je parlais d’ampleur, plus haut, et l’entame du livre, premier chapitre épique (et pas pompier), en forme de panoramique à travers les siècles et depuis les couches géologiques – magnifique contextualisation dans les temps et les lieux, restitution du mouvement (industriel, plus qu’ouvrier, car la geste héroïquement décrite est plutôt celle de l’entrepreneur-créateur que des masses laborieuses) dans un contexte bien plus grand que lui. D’où vient-elle, la mine qui ferme ? Du carbonifère :

« Du travail de fourmi des hommes pendant un siècle et demi d’exploitation intensive, on peut se faire assez facilement une idée, puisque l’essentiel de ce qui a été extrait en surface ou remonté de la mine, on l’a là, sous les yeux, sur plusieurs kilo- mètres carrés et des dizaines de mètres d’épaisseur, constitué de blocs ou de fragments de plaques, le terril d’ardoise, parfois à l’état brut, parfois couvert de végétation. »

C’est d’une sacrée densité, qui n’exclut pas le très-près, le sensitif – et les métaphores, comme celle du mensonge éhonté de l’enfant pris sur le fait, citée plus haut, sont extrêmement productives. Cette saloperie ordinaire, intégrée, de l’homme d’affaires, plus que de la dénoncer, Elisabeth Filhol nous en montre l’effarante assurance. Et la complexité du mécanisme oppressif à l’œuvre est rendue visible, comme rarement.

La difficulté de la lutte collective, cette énergie nécessaire, cette force organique des êtres organisés, un bref instant, dans la même direction (qui est celle du refus d’un énième plan de relance qui sent trop fort la supercherie) est palpitante – et c’est la grande classe de cette écriture polychrome, polyrythmique, qui le permet.

Et ce que ce livre pointe (et peut-être, dénonce, mais avant cela : pointe) c’est cette opacité généralisée par l’ère informationnelle, cet enchaînement stroboscopique d’événements (celui-là même qui provoque cette lassitude saisonnière, celle qui sans doute joua contre la réception de ce roman magistral) et de données – qui saoulent, comme saoulent et usent les chiffres assénés par le directeur pris en otage), cette surface qui recouvre le réel. Et Filhol nous montre les deux, forces vives et réelles aux prises avec les forces de recouvrement, de leur effacement.

Et cette lutte, ces luttes enchevêtrées, sont intenses – en ce sens, si ce livre sert, c’est avant tout qu’il nous sert, lecteurs effarés d’une fatigue du monde et de ses signes.

Bois 2 est un livre aussi beau qu’il est utile – les deux indissociablement liés.

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<em>Bois II</em>, Elisabeth Filhol (P.O.L, août 2014), septembre 2014, 272 pages, 16,9 €, ISBN : 978-2-8180-2045-6

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Guillaume Long, L’enfance de l’art (éditions Ici même, 2014) | entretien en vidéo

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Un livre – L’enfance de l’art

Guillaume Long est un auteur (de bd) qui ne fait rien comme il faut, ou du moins, pas comme on l’attend, pas au moment où on l’imagine. Il porte sur lui des carnets de dessin essentiellement emplis de textes, textes qui se déploient sur la page d’heureuse et heuristique façon – et nous avons beaucoup parlé de Perec, lorsque je l’ai questionné (et les expositions d’objet et d’aliments qu’on trouve dans les planches de ses bd culinaires sont de très belles manifestations d’inventaire de l’ordinaire, tiens). Cet art du détour, du pas de côté, produit d’heureux résultats, comme cet album récemment paru chez un(e) jeune éditeur(trice) nantais, Ici même.

« Ce livre », me disait Guillaume Long, dans ces entretiens, que nous avons eus à La Roche-sur-Yon puis Saint-Jean-de-Monts, cet automne, « s’inscrit dans une catégorie et une tradition peu répandue en France : celle du livre d’images pour adultes » – entendre ici « tous publics », et non pas « d’images licencieuses », bien sûr.

Car l’enfance y est très présente, dès le titre, beau plus encore,  ainsi reconsidéré dans sa littéralité : l’enfance de l’art, où, comment et d’où cela vient-il, qu’un artiste plasticien (toutes époques confondues) puisse parvenir à une épure, ou une synthèse qui le résume, constituant un instantané qui aussitôt le dise, signe. Ainsi, Duchamp et ses ready-made, Giacometti et son/ses marcheurs, Munch et son cri. Sans en rien prétendre à un livre d’analyste, Long a sa théorie, qu’il dessine (et écrit) : que l’enfance (et ses longues stases propices à la rêverie, sa longue attente porteuse d’une mélancolie qui nous fera tous plus tard regretter ce temps béni de l’enfance) soit le terreau, qu’en l’enfance soit le germe.

L’absurde n’est jamais loin, comme dans les bandes dessinées, qu’elles soient culinaires (sa série A boire et à manger, et le blog lié) ou auto-fictionnelles, de Guillaume Long, l’anachronisme, formulé par décalage entre la vision du dessin et le temps de la lecture des (même courtes) légendes,  est un ressort habile (comme dans l’exemple de Calder, bercé selon lui aux mobiles-de-Calder qu’on trouve à foison dans toutes les boutiques spécialisées, extraordinaire tautologie-boucle), et si l’on ne rit pas aux éclats, on rêve et sourit longuement – d’ailleurs, rit-on jamais aux éclats en lisant Goossens, Glen Baxter ou Bouzard ? le rire est-il autre chose qu’une suspension, un décrochement hors du continuum logique et rationnel, un bond hors de l’ordre des choses  ? Et les enfants, rient-ils aux éclats, lisant des livres ? Non, ils se concentrent, entrent en fiction, ouvrent des brèches en eux-même – et c’est fort mystérieux à voir, car d’éclats aucun ne verse hors de cet intérieur, qui est leur, et nous demeure si opaque.

C’est ce doux mystère-là, que salue ce livre, loin de toute ode au Génie qui serait inné, ce double mystère, combinaison de deux questions : d’où cela vient-il, l’art ? et c’est quoi, l’enfance ? qui produit ce moment si doux, ce si discret décrochement. Un bel album.

Le reste de l’œuvre de Long est à découvrir (entrez par le blog A boire et à manger, tous les renseignements s’y trouvent), en attendant, pourquoi pas, un jour, l’édition de ses carnets…

 L’ENFANCE DE L’ART / Dessin : GUILLAUME LONG / (Ici même éditions) 145 x 195 mm • Noir et blanc • 112 pages • 12,5 euros  / ISBN: 978-2-36912-006-3  / Paru en août 2014

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Un entretien en vidéo

Grâce à l’équipe de la Médiathèque de Saint-Jean-de-Monts, et la possibilité qui m’est offerte, et réitérée, depuis 2011, d’y inviter des auteurs, pour une lecture-rencontre, en format café littéraire, le samedi après-midi, l’entretien entamé avec certains d’entre eux (et converti parfois, au passage, en amitié), peut ainsi se poursuivre, ailleurs, autrement, renouvelé. Merci encore de ce travail et des conditions remarquables dans lesquelles il se fait. Traces vidéo brutes, mais précieuses, de ce qui se dit dans ces moments, et souvent s’invite, dans un dialogue ouvert, travaillé, partagé.

Ici, Guillaume Long  se livre à l’exercice d’ouvrir le/les capots, de parler de sa pratique, de son parcours, mais aussi d’ouvrir son ordi, son photoshop, et de dessiner, également, en direct. Précieux moment.

Partie 1.

 

Partie 2.

« Il n’avait pas grand-chose à dire : le cyborg respectait les règles.» | 6|5 (Zones sensibles, 2013, 2014),

En une semaine – le délai donné par le NASDAQ pour débrancher l’IBM -, avec l’aide de ses meilleurs ingénieurs, de beaucoup de câbles et de lignes de codes, il construisit une machine qui devait se comporter comme n’importe quel humain face à l’écran du terminal. Le robot devait remplir deux tâches principales : lire à l’écran les informations sur l’état du marché – du simple texte – et saisir des ordres sur le clavier en fonction des informations qui défilaient à l’écran. Petterfy et ses ingénieurs installèrent une imposante lentille de Fresnel sur l’écran du terminal pour grossir les informations, derrière laquelle ils placèrent une caméra. La caméra était reliée à un premier ordinateur qui décodait l’image et la transformait en texte. Ces données reconstituées étaient ensuite envoyées sur l’IBM où Peterffy faisait tourner ses algorithmes.
Restait à résoudre le problème de la saisie des ordres. Le règlement du Nasdaq exigeait qu’ils soient exécutés « à l’aide du clavier », mais il ne disait pas qui (ou quoi) devait se retrouver derrière le clavier. Avec des bouts de caoutchouc et des pistons, les ingénieurs fabriquèrent des mains artificielles qui tapaient à la machine automatiquement. Et rapidement. Le bruit des doigts de l’appareil frappant les touches avec frénésie rendait parfois les conversations difficiles, mais la machine faisait parfaitement ce qu’on lui demandait : saisir des ordres sur le clavier en fonction des informations décodées depuis l’écran du terminal et qui entre-temps avaient été traitées par les algorithmes de Peterffy.
Lorsque l’inspecteur du Nasdaq revint une semaine plus tard pour vérifier que tout était en ordre, il se retrouva face à un cyborg pourvu d’un œil énorme et de doigts artificiels, un mélange de mécanique du XIXe siècle, d’optique des années 1970 et de code informatique dernier cri. Il regarda la machine s’agiter bruyamment sur son clavier. Peterffy sentit que la situation allait lui échapper et joua son va-tout, avec humour, en proposant de construire un mannequin autour du robot, comme pour donner l’illusion qu’il s’agissait d’une secrétaire en train de taper à la machine, mais l’inspecteur quitta les bureaux sans plus de commentaire. Il n’avait pas grand-chose à dire : le cyborg respectait les règles.

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

6|5 (Zones sensibles, 2013, 2014),

Ce livre – double livre, et ce n’est que le début, à ce que semble annoncer le site de l’éditeur (l’excellent Zones sensibles) – est, littéralement, stupéfiant. Je ne me battrai pas pour le marquer du sceau littérature, parce qu’à vrai dire, littérature ou pas, en l’espèce je n’en sais rien ; ce que je sais c’est qu’il y a là-dedans à lire, faits dates noms et perspectives (terrifiantes), et qu’il y a une façon, exceptionnelle (implacable et multiple, docte et joueuse), de le donner à lire.

Il s’agit bien de cela, donner à lire, oui, c’est à dire déchiffrer – et le jeu apparent autour du code en chiffres (le livre est annoncé chez Zones Sensibles comme « Traduit à partir de 0 et de 1 par Ervin Karp & Donald Pratt »), du pseudonymat (l’auteur avance masqué, derrière le pseudo Sniper, voir son blog) porteur de fiction (comme on porterait un germe), est une formidablement habile façon d’expliciter ce qui, jamais, d’ordinaire, ne n’exprime : cette part immergée du réel – pas secrète, pas cachée, pas conspiratrice, juste immergée, opaque, illisible, littéralement, illisible -, celle de la guerre économique amplifiée, augmentée par l’adjuvant algorithmes, jamais, non ne s’exprime : parce que pas les mots. Parce que, pas le temps. Littéralement.

Le trading à haute fréquence, ou, pour tenter de le dire 1/en peu de mots 2/en français, l’exécution des échanges boursiers par des algorithmes extrêmement sophistiqués, aux actions et réactions grandement accélérées, est impossible à comprendre : envisagé, puis examiné rationnellement, il est une absurdité, une énorme blague : et la blague nous est offerte, dans ces livres, elle est montrée, dans le détail, jusqu’à l’effarement, au gré d’innombrables exemples, dans cette somme qui s’avance masquée.
On y rencontre des centaines de micro-krachs, effondrements boursiers de quelques millisecondes ; des entreprises qui font faillite en quelques secondes ; des surfeurs algorithmiques ;

( »Imaginez que les transactions boursières soient des vagues. Notre compagnie est un surfeur qui recherche une vague, la chevauche l’espace d’un instant, et la quitt e avant qu’elle ne se brise. Nos ordinateurs achètent et vendent quotidiennement des dizaines de milliers d’actions, et ne les conservent que pour un laps de temps infime, parfois inférieur à une minute. Aucun être humain, isolé ou en groupe, n’est capable d’assurer le volume de transactions qu’effectuent les ordinateurs sur les places boursières internationales à l’heure actuelle. Ce n’est pas une tâche qu’on a retirée aux humains pour la confier à des ordinateurs – c’est quelque chose d’absolument inédit », in 5)

des programmes prédateurs et leurs symétriques, des programmes leurres (et des leurres pour tromper ces leurres, et ainsi ad libitum) ; des programmes au fonctionnement effarant, défiant toute logique apparente ; un écosystème qu’on dirait vidéo ludique. Mais la blague est hyper effective, le jeu impacte, on le sait, notre monde réel, et rien ne semble pouvoir être fait contre.
L’extrait de 6, en exergue de cet article, est exemplaire de cette rouerie du jeu financier, du bricolage initial et de ce qu’il permet de faire basculer par la suite, par une lecture habile de la loi (du code). Le hacking, trafic par goût du jeu et du bricolage, sert de béquille à ce qui, par la suite, n’est plus contrôlable que de façon marginale, par l’effet d’une pondération désarmée, dérisoire lutte à mains nues contre des chasseurs de combat.
La puissance documentaire de ce cycle est exceptionnelle, on y apprend autant que dans la référence encore trop méconnue (on y reviendra, on le promet) Aux sources de l’utopie numérique : De la contre-culture à la cyberculture, Stewart Brand, un homme d’influence de Fred Turner (où comment la contre-culture californienne, formidablement inventive et novatrice, a nourri et régénéré le capitalisme le plus écrasant, disponible chez CF éditions).
Et cette puissance est portée, rendue possible, par une manière, par une machinerie langagière et narrative fort habile : de faire parler l’algorithme, parti-pris d’énonciation fictive, voire rocambolesque (d’où aussi le jeu avec les références du fantastique populaire, Le soulèvement des machines, Retour vers le futur), permet le récit. L’incarne, paradoxalement. Et rend possibles, aussi bien l’appréhension de ces rendus chiffrés (tout ici se chiffre en millions d’unités monétaires, et se mesure en millisecondes, bain de données aux effets hypnotiques), que celle des logiques qui sous-tendent l’action des programmes. La raison propre et autosuffisante de l’expansion au cœur du flux est rendue lisible, sa férocité sans limite, son absolue amoralité sont explicitées, et ce sans atermoiement ni dénonciation, sans musique de fond.
Tout est rendu, tout est clair, tout est lisible – et ce qu’on y lit est stupéfiant.

6|5 (Zones sensibles, 2013, 2014), Traduit à partir de 0 et de 1 par Ervin Karp & Donald Pratt ISBN 978 2 930601 10 6. 264 p. 7 illustrations, Février 2013 – Avril 2014. 15,65 euros.

[Avis de parution] e-NRF (Novembre 2014, Collectif, éditions Gallimard)

 Avis de parution :  e-NRF (Novembre 2014, Collectif, éditions Gallimard)

Édition publiée sous la direction de Stéphane Audeguy et Philippe Forest
La Nouvelle Revue Française (n° 610), Gallimard
Parution : 14-11-2014

Avec :
Stéphane Audeguy, Avant-propos/ Pierre Assouline, Résurrection de l’art perdu de la conversation / Philippe Adam, Par les fenêtres / Alexandre Lacroix, Portrait Google de saint Antoine / Guénaël Boutouillet, Multiplications du peu / Jean-Claude Monod, De la « Psyché entre amis » au mail art viral : quelques réflexions sur les correspondances d’artistes et leurs transformations électroniques / Martin Page, Vie Réelle® / Anna Svenbro, Mobilis in mobili / Chloé Delaume, Hashtag dans la vitrine / Laurent Demanze, Bouv@rd et CieLes écritures encyclopédiques à l’ère numérique / Pierre Senges, À propos d’électrophore et de tohu-bohu  / Collectifs, Fabula par Fabula : une moderne République des lettres (entretien) / Éric Pessan, Sur toutes les pages blanches / Jean-Philippe Toussaint – Laurent Demoulin, La mayonnaise et la genèse (entretien)
Maintenant : Camille Bloomfield, Petit portrait portatif de l’Oulipo contemporain (entretien)
Un mot d’ailleurs : Adam Thirlwell, Incarnadine
Épiphanies : Stéphane Audeguy, Tokkaido 140²
176 pages, 140 x 225 mm Achevé d’imprimer : 03-11-2014
ISBN : 9782070147335

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Très heureux d’avoir pu apporter ma pierre à ce numéro de la NRF, consacré au numérique vu par les les écrivains – « à la façon dont l’évolution/révolution numérique, qui les affecte nécessairement, les inquiète parfois, les attire et les inspire aussi bien. » comme l’indique Stéphane Audeguy (co-responsable, avec Philippe Forest, de la NRF) en préface. Le sommaire ci-dessous, est éloquent : des auteurs qui m’importent que je lis et chronique, au sommaire de Pessan à Page en passant par Philippe Adam – trois textes en écho chez ceux-là, autofictions ironiques et souriantes, comme sont pragmatiques et relativistes les essais de Laurent Demanze ou Pierre Senges, ou l’entretien avec Jean-Philippe toussaint, dont l’entreprise web est remarquable et passionnante (voir son site). Le numérique, en somme, dans ce numéro de la vénérable revue, on n’en fait pas un drame. Et cela fait grand bien, après quelques années de débats plombés par un manichéisme absurde. La revue accueille aussi un invité extérieur (l’excellent Adam Thirlwell), et une forme d’état des lieux de l’Oulipo par et avec quelques-uns de ses auteurs.
Ce que j’ai tenté d’écrire pour répondre à cette invitation,
(dont il m’importait que cela se tienne, soit digne d’intérêt, et fasse littérature : car un auteur (j’use plutôt de ce substantif que d’écrivain pour me décrire, qui me va et me suffit) essentiellement actif en ligne et en collectif comme je le suis, est logiquement, moins et souvent moins bien lu qu’un écrivain « imprimé » en son nom propre : il y avait une forme de nécessité particulière à bien faire, au-delà du prestige de l’hôte (dont je me réjouis par ailleurs)),
Le texte proposé est une suite réflexive, retaillée via des mots-clés. Il s’appelle Multiplications du peu. En voici les deux premiers paragraphes, et le dernier, en version augmentée de liens hypertexte.

#Manières de faire
Dans le recueil collectif Devenirs du roman, volume 2, sous-titré matériaux, les Éditions Inculte ont posé la question, au printemps 2014, à une vingtaine d’écrivains contemporains, de leur rapport au matériau, documentaire pour l’essentiel. Les réponses, riches, fortes, singulières autant que le sont les manières de faire propres à chacun des interviewés, ont en commun, pour la plupart d’entre elles, de poser, de façon discrète, l’accès accru par l’usage du web des réseaux informatiques aux ressources et à la documentation comme un facteur du déplacement de leur écriture (et de leur déplacement par rapport à leur pratique de l’écriture). Cet usage du web, ce changement-là, la plupart les réponses et manières l’ont pour discret point commun, mais seules quelques-un(e)s s’étendent plus avant sur cet apport, ses modalités et spécificités. Le web aurait donc grandement changé ces pratiques, de lecture et d’écriture, et cet apport est intégré, voilà. Comme une discrète, implicite évidence. Le numérique en plus petit commun dénominateur. Une présence naturelle, invisible. Infra-ordinaire.

#Infra-ordinaire
L’infra-ordinaire, recueil posthume de Georges Perec, est ouvert par un texte intitulé Approches de quoi, qui ne compte pas parmi ses plus connus : assez court, sans prouesse formelle, sans aucune des astuces si séduisantes dont Perec savait user, c’est un texte qu’on pourrait qualifier de discret, infra-ordinaire en lui-même, à l’image de ce qu’il évoque. L’inventaire y est proposé, hors tout aspect ludique, comme mode d’énonciation de soi dans le monde, par interrogation de l’habituel : « Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est-il ? Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, l’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ? ». Ce texte, discret, est de plus en plus souvent, cité, repris (et notamment sur le web ou par des auteurs qui s’y activent) ; il résonne après coup, fait signe dans le temps long. Ce discret dure, ce qu’il remue continue de trembler, ses préoccupations nous agissent en 2014. Comment décrire le bruit de fond, qu’en faire, quoi et comment faire avec – et dedans, nous demandons-nous. Et, par extension : comment user du numérique pour écrire ce bruit de fond, dont il est une part agissante ?

(…)

Et pour exemple (le seul que j’aie autant développé), en conclusion, pour remettre les chose en leur bon ordre (de bataille), place au Général Instin, notre auteur collectif, notre autorité communément destituée :

 

Le Général Instin, projet artistique collectif, est symbolique de cette fin perpétuelle, perpétuellement relancée. Partant de la figure d’un être disparu (puisqu’enterré en vrai au cimetière Montparnasse), de son fantôme et de son spectre, devenus totems, fictions, émetteurs, le Général ne cesse de gagner en présence (spectrale) à mesure de son éparpillement sur le réseau. Le trou, l’estompage, l’identité flouée, motifs intégrés collectivement par des dizaines d’artistes ; la parole de l’avatar Instin sur les réseaux sociaux est portée par une poignée d’entre eux, dans une indistinction qui n’enlève rien à la densité de son énonciation. Le Général Instin est une idée de la fin, virtuelle – et pour autant puissante, effective.

Un infra-ordinaire extrêmement puissant.
Une mobilisation des peus.
Des harmonies dans le bruit de fond.

« Le mot caillou est beau. Beau à voir comme à entendre. » | Valère Novarina, L’organe du langage c’est la main (dialogue avec Marion Chénetier-Alev), éditions Argol, 2013).

Le mot caillou est beau. Beau à voir comme à entendre. Le caillou pèse le poids de la matière. Il est aveugle, compact, incompréhensible, c’est un obstacle. C’est le symbole de la matière même : le bloc muet le plus ramassé. J’aime les pierres, je fais partie de ceux qui ramassent des cailloux par-ci par-là, à Jérusalem, à. Moscou, à Kyoto, et qui les rangent selon un certain ordre sur les rayons de la bibliothèque.

in Valère Novarina / L’organe du langage c’est la main (Valère Novarina dialogue avec Marion Chénetier-Alev), éditions Argol, 2013).

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Un caillou, oui. Le caillou, qui vient en figure ultime quand les mots manquent (me vient à moi, pas à Valère Novarina, chez qui toujours ils abondent, croissent, semblent se multiplier) ; j’ai deux souvenirs d’avoir ainsi résumé,  causant, pour figurer mon impression d’un auteur vaste, à l’œuvre profuse et pourtant mutique, d’une certaine façon : comme caillou, lancé-je, pour dire en peu, quand les mots me manquent par effet de bousculade et manque d’art, de science, ou des deux. J’ai eu ainsi résumé, une fois, Michaux, et, l’autre soir, donc : Novarina (où il était également question, dans mon croquis verbal, de sa personne physique, de cette stupéfiante impression d’assise, indéboulonnable, au sol, qui émane de son corps, de son visage aussi, densément occupé par ce regard clair, lointain, perçant, littéralement, oui, minéral). De Novarina j’ai dû dire, caillou, quelques instants avant sa lecture et son entretien avec Alain Girard-Daudon (mercredi 12 novembre à Nantes, invité par La Maison de la Poésie), vite fait empochant la monnaie du verre, réponse par défaut mais pas que : Novarina, une pierre, un caillou, je redis, maladroitement, je signe (et quel plaisir alors que ce passage au tout début de ce livre, qui valide en quelque façon mon assertif et malhabile caillou).

Le livre, ces entretiens avec Marion Chénetier-Alev, je l’ouvre et me rue et dévore, juste après ce moment, jeudi soir dernier au Pannonica, moment incroyablement  dense, simple en son déroulé (questions à Catherine Flohic, l’éditrice d’Argol, lecture voix haute, sans micro, de l’auteur, entretien long avec Alain, nouvelle lecture, nouvel entretien), forme classique de rencontre, et, ici, extrêmement efficace en terme d’impact et d’appréhension : important de pouvoir entendre parler du travail (et en quels termes ! quelle langue, écrite comme parlée, que la sienne !) en même temps que d’en capter, d’en saisir le pouvoir, multiple, par le biais de la lecture. Pouvoir multiple : d’incantation, d’évocation, et de lecture tout simplement : comme il le dit lui-même à peu près  à un moment de cet entretien l’autre soir et de ce livre chez Argol, il y a chez Novarina l’envie de quelque chose comme voir le langage, à quoi théâtre et scène lui servent. Et de l’entendre lire est certes, un événement sonore, mais aussi une exposition de mots, de phrases, de figures. Langage donné à voir par l’ouïe, incontestablement.

Ce livre est, comme à l’accoutumée dans cette collection (dont on aime à conseiller le volume consacré à Prigent, à titre d’exemple), une somme, un état des lieux envisagé avec l’auteur concerné, ici Valère Novarina. Hommage tout ce qu’il y a de plus vivant, en somme, puisque dialogué – et si c’est imposant et monumental, c’est tout sauf un tombeau (les photos de famille et du récit de vie sont offertes par l’auteur). Une porte d’entrée exceptionnelle dans un travail comme celui-là : car outre d’être pensé pleinement avec l’interviewé, l’ouvrage est composé de matériaux riches et complémentaires. Dessins, toiles (car Novarina peint aussi, dessine, trace ses nombreux personnages parfois en même temps que de les nommer), photographies, mais aussi larges pans de texte, extraits en nombre, de tous les livres ou presque – une vue de coupe explicite sur l’œuvre.
Ainsi le livre prolonge, complète le moment du discours et de la voix, auquel j’eus la joie et la chance d’assister la semaine passée – et vice-versa, selon le moment, puisque telle était la fonction assignée à ce moment public, au Pannonica : d’accompagner, de présenter ce livre. Boucle bouclée, belle complétude, et tourbillons à suivre de langage qui ne cesse. Continue.
Bouge. S’inscrit dans l’air.

Prenons un extrait, ouvert au hasard ou presque, c’est page 28 – et c’est de cette stature-là, tout du long. Une merveille.

 « Je voudrais que l’on ne reconnaisse plus le monde en le voyant de face. J’ai toujours eu l’impression de travailler dans les dessous. C’est un joli mot qui,pour tous les artisans du théâtre (écrivains, acteurs, machinistes), désigne le sous-sol de la scène. J’écris sous les planches. Au-dessous des visibles représentations. »

Valère Novarina / L’organe du langage c’est la main (Valère Novarina dialogue avec Marion Chénetier-Alev), éditions Argol, date de parution : novembre 2013,ISBN : 978-2-915978-93-3 /

L’essentiel de l’œuvre de Valére Novarina est  éditée chez P.O.L. Sa page auteur, sur le site de l’éditeur, est une autre entrée remarquable et judicieuse dans l’immensité Novarina – l’entendant lire, comme par exemple La Quatrième Personne du singulier.

Mathias Énard, Camille de Toledo Vertiges, vestiges – Nos Europes évanouies, à venir. (une soirée remue.net, janvier 2015)

Remue.net, rappelons-le, est un site animé en un collectif (qui tient son AG demain 15 novembre, à Paris), et comme tout collectif, dépend des énergies investies par chacun – lesquelles, on le sait, dépendent des forces disponibles à y investir – lesquelles, on le sait, dépendent de l’écho avec ses préoccupations les plus intimes. Sébastien Rongier, avec la soutien de la Scène du Balcon, nous a ouvert cette porte depuis des années, des soirées remue.net (voir les annonces ici, en écouter les traces ici), qu’il nous a ouverte plus grand encore cette année avec cette nouvelle dimension d’accueil (à la Maison de la poésie de Paris, donc, à partir de 2015). Dans ce cadre, j’ai déjà questionné Camille de Toledo il y a deux ans (à l’écoute ici), mais ce dialogue-là, que je n’avais pas pu mettre en place durant Atlantide l’an passé (dommage pour eux, dommage pour les Nantais), me titille. Nombreuses raisons à l’envie en moi si forte de cet échange, ci-dessous évoquées dans mon texte de présentation, au-delà (mais depuis, mais avec) l’amitié qui lie les deux hommes : nombreuses et allant croissant depuis, car depuis l’on s’est mis au travail, découvrant ce qui n’était pas encore lu, relisant ce qui le fut il y a parfois longtemps : et les liens semblent déferler, confirmations du pressenti, comme esquisses in-envisagées. Ravi de ressentir ce moment-là, de bonheur au travail, qui console de toutes les inquiétudes pro et perso (car on en est bien peu de choses), de toutes les frustrations, faux espoirs, vessies grimées sunlight. Se placer au coeur, à l’intersection, ouïr ce qui n’avait pas été ouï encore – c’est aussi une forme d’écriture, par devers soi.

À titre d’exemple, juste une évidence, dont je n’avais pas même connaissance au moment d’instinctivement lier (en conviction intime, affirmée, quasi féroce, une vraie lubie) : je guettais le temps de lire Tout sera oublié, magnifique collaboration de Mathias Enard avec le peintre Pierre Marquès ; j’en savais assez peu, histoire de ruines, récit de l’après. Et sa lecture, cette semaine, outre de me frapper pour raisons personnelles (parce que  dedans,Sarajevo, et que Sarajevo, comment dire, j’y ai un chrome), mais aussi, parce que son exergue, la voici :

Tout sera oublié. Absolument tout. (Camille de Toledo, Le Hêtre et le Bouleau)

L’exergue, et le titre donc (quand même) citent – poursuivent – de Toledo. Je ne le savais pas, juré-craché, et ça m’enchante.

Et ça promet. (mais ça ne fait pas que promettre : déjà, ça agit).

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Mathias Énard, Camille de Toledo
Vertiges, vestiges – Nos Europes évanouies, à venir.

Une conversation animée par Guénaël Boutouillet, pour remue.net et la Scène du Balcon, à la Maison de la poésie.
Une rencontre dans le cadre d’ « Une Saison de lecture » organisée par La Scène du Balcon.

Vendredi 23 janvier 2015, 20h, Maison de la Poésie de Paris.

Mathias Énard, depuis La Perfection du tir (paru chez Actes Sud en 2003), enchaîne des livres dont chacun semble, au premier abord, une remise en question, formelle et narrative, du précédent. Mais au-delà de cet étonnement premier (et trompeur), le fil qui relie ces romans est celui aussi qui tend cette vaste ambition, littéraire, historique, formelle : entre tropisme méditerranéen et traces des conflits balkaniques, entre Histoire longue et bascules du temps présent, le roman d’Énard est européen, d’amplitude et d’humeurs ; il est d’Europes, oserait-on ajouter face à sa multiplicité, témoin, appel, d’une Europe hybride, métisse – vivante.

Vivante est aussi l’inquiétude, celle d’être au monde (titre de son livre paru chez Verdier en 2012), que Camille de Toledo met en question et partage, au long de ses livres et interventions, qu’elles soient collectives (le SUEA, le projet Sécession) ou individuelles. Ce bel étonnement, qui nous saisit, face à ce qu’écrit de Toledo, quelles qu’en soient les résonances et ramifictions, cet étonnement poignant aussi, souvent, de plus en plus, à mesure que son chant prend, chant d’entre-les-langues, d’entre-les-ruines, dont Oublier, trahir, puis disparaître (paru au Seuil début 2014) donnait la pleine mesure, fait écho à cette Europe complexe et plurielle traversée sans pause par les personnages de Mathias Énard.

Lister ce qui les relie serait fastidieux, entre ce goût commun pour le multilinguisme, qui les mène d’Espagne (où de Toledo retraduit lui-même de nouvelles versions de ses livres) à Berlin (où ils vivent chacun, pour cette année, au moins). De multiples échos, dont nous nous efforcerons de capter les tonalités. En amicale complicité. (GB)

à la Maison de la Poésie de Paris, vendredi 23 janvier en soirée (horaire non encore confirmé). Maison de la Poésie, Passage Molière, 157, rue Saint-Martin – 75003 Paris M° Rambuteau – RER Les Halles // Infos et réservations, tél : 01 44 54 53 00, du mardi au samedi de 14h à 18h.


Bibliographies
Camille de Toledo a étudié l’histoire et les sciences politiques à l’IEP de Paris, ainsi que le droit et la littérature à l’université Sorbonne-Censier. Il a poursuivi ses études à Londres, à la London School of Economics, puis à la Tisch School de New York pour le cinéma et la photographie. En 2005, il entreprend l’écriture de Strates : une archéologie fictionnelle. Sur les quatre livres de cette tétralogie, deux sont parus : L’inversion de Hieronymus Bosch (éd. Verticales 2005) et Vies et mort d’un terroriste américain(éd. Verticales, 2007). Camille de Toledo est aussi l’auteur d’essais mêlant les écritures et les genres : récit autobiographique, critique, micro-fictions, dont Visiter le Flurkistan (PUF 2008),Le Hêtre et le Bouleau (Seuil, 2009), et l’Adieu au xxe siècle, (2002). Toledo est traduit en Espagne, en Italie, en Allemagne, aux États-Unis. Au printemps 2008, il fonde la Société européenne des Auteurs — Europaïsche Gesellschaft der Autoren — The European Society of Authors… — pour promouvoir une culture de toutes les traductions. En mars 2011, son roman en fragments, Vies pøtentielles, (Seuil, 2011), paraît, suivi de De l’inquiétude d’être au monde, chez Verdier en 2012, et de Oublier, trahir, puis disparaître (Seuil, 2014).

Mathias Énard a étudié le persan et l’arabe et fait de longs séjours au Moyen-Orient. Il est l’auteur, chez Actes Sud, de : La perfection du tir (2003, Prix des cinq continents de la francophonie ; Babel n° 903), Remonter l’Orénoque (2005, adapté au cinéma en 2012 par Marion Laine sous le titre À cœur ouvert), Zone (2008, prix Décembre, prix du livre Inter), Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (2010, Prix Goncourt des Lycéens, Prix du livre en Poitou-Charentes 2011), Rue des Voleurs (2012, prix Liste Goncourt / Le Choix de l’Orient », prix de la Cité de l’Immigration 2013, et prix Publicis du roman News 2013). Et par ailleurs, de Bréviaire des artificiers (Verticales, 2007) et L’alcool et la nostalgie (Inculte, 2011 ; Babel n° 1111).

L’invention perpétuelle du souvenir (et son absence) – avec Brainard, Perec, Pagès, Séné, Grossi et tous nous autres…

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je me souviens en ritournelle sans cesse reprise, je se souvient qu’il n’arrête pas de se souvenir, de revenir, de repartir, de muer.

On pourrait reprendre le titre de Harry Matthews, Je me souviens de Georges Perec, sauf qu’on n’a pas connu Perec, alors ça ne joue pas.

Non, ce qui me marque ces jours-ci (dont une part a débuté il y a des mois, en fait, mais s’est accrue ces jours-ci, par conjonction de situations d’écriture et d’ateliers), c’est la continuelle présence de cette forme mnésique, inventée par Perec dans Je me souviens, depuis celle qu’inventa Joe Brainard avec I remember avant lui, sa résurgence infinie, même tronquée, même déviée de son axe. Son impossibilité, paradoxale (car l’appel à la mémoire inclus dans la formulation et sa répétition est, mécaniquement, lanceur de nostalgie, et je se souvient surtout d’avoir tant oublié, des moments et des choses, de ce qui, forcément, inéluctablement, s’enfuit). Quelques livres, qui chacun s’en démarquent, pour mieux en prolonger le possible :

Souviens-moi, par Yves Pagès, éditions de L’Olivier, avril 2014

De ne pas oublier que le mot traçabilité, apparu en pleine crise sanitaire de la « vache folle », quelques années avant l’an 2000, a d’abord figuré sur des affichettes placardées dans les fast-foods, pour certifier auprès des clients l’origine franco-française de la bidoche hachée des burgers, avant d’englober par extension sémantique le suivi des infractions, dépenses et déplacements de la viande d’espèce humaine.

De ne pas oublier l’année passée à trier, classer, jeter les tonnes de paperasse obstruant chaque pièce de l’appartement où mon père venait de mourir, en immersion dans le capharnaüm mental que cet intellectuel clochardisé laissait à un fils qui, exempté vingt mois plus tôt de service militaire, avant bien douze mois à consacrer aux aléas de ses devoirs héréditaires.

De ne pas oublier cette jeune fille manouche qui, délaissant sa mère occupée à dénicher dans les poubelles quelques rebuts de métal à apporter au ferrailleur d’à côté, s’était arrêtée devant un panneau d’affichage électoral, avant de repasser au feutre jeune fluo les lèvres de la candidate écologiste Eva Joly, puis de remplir les lettres blanches du slogan de campagne du Front de Gauche, mais qui, faute de temps, sa mère l’ayant déjà rappelée à l’ordre, n’avait pu colorier que le NEZ de PRENEZ et le VOIR de POUVOIR.

C’est à La Baule, lors du festival Ecrivains en bord de mer, que j’ai pu découvrir, il y a deux ou trois ans, ce chantier ouvert de longue date par Yves Pagès, un vade-mecum ouvert, à la fois pense-bête citoyen et journal intime des manques et des trous. Où la forme imposée, ainsi modifiée, retournée sur soi, par deux fois sur soi (le souviens-moi étant suivi d’un systématique de ne pas oublier, qu’on pourrait tronquer en rappelle-moi de me rappeler), prend une dimension fortement injonctive. Et nous fait naviguer ainsi, au gré des obsessions sociales et politiques de l’auteur (qu’on pourra suivre sur son blog, archyves, qu’on avait apprécié déjà, également, dans ses livres, petites natures mortes au travail ou portraits crachés), entre le macro et le micro, puis, par les digressions et tournoiements logiques de Pagès (radicalement différent de l’énonciation perecquienne, et de sa brièveté ouverte), dans une zone mixte, politiquement intime (ou intimement politique).

Je ne me souviens pas, de Joachim Séné (en ligne sur remue.net)

Simple jeu d’inversion, que cette négation dans la formule, se dit-on d’abord, d’autant que le texte de Joachim Séné, propulsé d’abord en réseaux sociaux, puis en billets de blog, que j’ai considéré important de rassembler en un seul texte, ce printemps, sur remue, prend une toute autre direction, passant la proposition dans un futur antérieur (dystopique) : tout autre contexte, toutes autres potentialités. Mais cette négation produit quelque chose – quelque chose de même et d e tout autre  – :

« Je ne me souviens pas de la mort de Casimir et d’Hippolyte.

Je ne me souviens pas des téléphones qui ne sonnent plus.

Je ne me souviens pas des supermarchés vides.

Je ne me souviens pas des plages interdites jonchées de suicidés radioactifs.

Je ne me souviens pas de la fin du web. »

Le récit d’anticipation se fait sans prendre le chemin ordinaire (récit des circonstances, etc.), ce qui accélère son appréhension – et le récitatif mnésique/amnésique gagne en ampleur dramatique au fur et à mesure de son déploiement (et ce, même au futur antérieur). Mnésique ou amnésique, on ne sait, puisqu’en symétrie du je me souviens originel, qui produit de l’oubli, qui chante la disparition, le je ne me souviens pas, mis au futur antérieur par Séné, dit la vie par ses bords, par son infra-ordinaire (Je ne me souviens pas de la dernière cigarette / Je ne me souviens pas du dernier colibri ni de sa dernière fleur.) Et la suspension qui s’ensuit est autre, tout en faisant signe explicite à la formule originelle.

Ricordi de Christophe Grossi (L’Atelier contemporain, octobre 2014)

271. Mi ricordo

Des inondations dans le Polesine, des dizaines de morts et des centaines de milliers de réfugiés.

272. Mi ricordo

De cette loi qui rendait l’école obligatoire jusqu’à 14 ans.

273. Mi ricordo

Quand l’eau de vie a été rebaptisée eau de survie puis survie tout court – jusqu’à épuisement.

274. Mi ricordo

De cette femme qui s’avançait sans se soucier du regard des hommes.
(…)

277. Mi ricordo

Qu’il a cherché à recenser toutes les histoires qui avaient traversé son enfance.

Grossi lança d’abord ses mystérieux Ricordi sur twitter, énumération de Mi ricordo Autre détournement de la formule perecquienne (et brainardienne, se souvient-on de ne pas oublier d’ajouter), sa traduction en italien permet à Grossi la bascule du journal (tel qu’il en tenait dans « Va-t’en va-t’en c’est mieux pour tout le monde », chez publie.net) vers une autre modulation du récit (récit intime et récit du monde). Diffraction d’un réel (perçu), d’un narré (celui de l’histoire familiale, toujours mythologique), et d’images glanées, perçues, et pourquoi pas, inventées – d’ailleurs la distorsion est là dès la traduction puisque, tel qu’on l’apprend au milieu du livre,

257. Mi ricordo

ne veut pas dire je me souviens mais je voudrais ne plus oublier ou j’imagine des souvenirs ou tais- toi : écris plutôt !

Grossi s’en explique de magnifique manière en clausule : « parce que toute histoire est trouée et chaque souvenir un récit – pas une invention à proprement parler mais une fiction – et parce que je ne pouvais accepter que la perte des origines soit synonyme d’abandon ou de disparition, j’ai commencé à faire appel à la mémoire sensorielle, individuelle ou collective tout en me fabriquant une famille d’adoption, non pas autour de Turin en Lombardie mais autour de Turin, dans les Langhe. »

Et tout comme le souligne Sébastien Rongier dans sa note de lecture sur remue, et comme le précise nommément Grossi dans cet postface, cela le sépare de Brainard et Perec, de leur entreprise de restitution mnésique. Et la part fictive de cet inventaire buissonnier est explicite, et soulignée. Le curieux mouvement intime/extime produit par la litanie mnésique est déplacé – et souligné.

Ces trois beaux livres, tout comme le Brainard, puis le Perec, produisent de la beauté, une forme de tremblement, au cœur de cet écart, entre intime et extérieur, entre documentation et fiction, entre souvenir et lacune – et c’est aussi, dans chacun des cas, la troncature de la formule originelle (renversée chez Pagès, passée au négatif chez Séné, « mal » traduite chez Grossi), torsion volontariste, pour ne pas chanter faux le même air mais produire sa propre ligne de basse, son harmonique. Et, pour filer la métaphore musicale, le sample bien vu, le remix intelligent, ne rend-il pas mieux hommage aux créations originelles qu’une cover sans imagination ?

Résurgences en atelier

Refaire différemment, n’est-ce pas un peu le même « topo » qui nous anime, nombre d’entre nous qui usons du « je me souviens » comme basique, de l’atelier d’écriture? Je ne sais pas – je sais juste que je n’ai jamais, en quinze ans d’exercice, utilisé le je me souviens de Perec, comme proposition d’écriture en atelier, et que je ne sais pas bien pourquoi.

 Sans doute réside-t-il une part de coquetterie dans ce refus – mais surtout de ce qui me fut passé originellement par Cathie Barreau : cette absolue nécessité de produire son atelier, d’écrire même ses exercices, d’inventer ses « consignes » (ce qui ne se dépare pas de voler, s’inspirer, se nourrir des autres et- de ses lectures, le principe même d’atelier d’écriture s’y tenant, en fait).

Je ne l’ai pas utilisé, jusqu’à lundi dernier.

Lundi, deuxième séance de cette quatrième saison de poieo numérique, saison où je me suis donné comme contrainte de refaire encore autre, et de proposer le blog où sont posés les textes comme entrée, comme livre ouvert – d’où produire de nouveaux textes. Un ensemble à lire (parcourir, sampler) pour, de cette lecture, produire son texte à soi.
Et c’est je ne me souviens pas (de Séné), qui m’a servi en premier lieu. Mais je ne me souviens pas nécessita de présenter je me souviens (de Perec). Et de passer par le Ricordi de Grossi. Pour poser l’idée de la lacune comme terrain d’exploration. Et de creusement de cette exploration – et de la fiction, potentialité native de cet inventaire du réel. Parce qu’on n’a pas (comme Perec le disait de lui-même) d’imagination, et que c’est tant mieux, parce qu’ainsi on creuse – et que tout s’ouvre : le récit du monde, le récit de soi au monde, l’imaginaire et les représentations – et la modulation de cette représentation.

Ou pas, écrivit l’une d’entre elle.

C’est exactement cela : Je me souviens – ou pas.

Et alors, tout se rouvre.
La possibilité même, par la négation.
Le ou pas qui permet et prolonge le je me souviens – qui le rend à nouveau possible.
Je me souviens que me souvenir est impossible – et impérieux, et nécessaire.

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Le je ne me souviens pas de Joachim Séné, sur remue.net.

 Les textes et le déroulé de cette séance d’atelier si étonnante, d’autobiographies numériques en mode je ne me souviens pas, puis je ne me souviens pas plus, sont à lire sur le blog concerné.

I remember, Joe Brainard, Babel, Janvier, 2002 / 11 x 17,6 / 240 pages, traduit de l’anglais (États-Unis) par : Marie Chaix , ISBN 978-2-7427-3539-6

Je me souviens, Georges Perec,  (Hachette, collection P.O.L., 1978)

Souviens-moi, par Yves Pagès, éditions de L’Olivier, avril 2014, EAN : 9782823604252

RICORDI (À L’ATELIER CONTEMPORAIN, [François-Marie Deyrolle éditeur] / Textes : Christophe Grossi, dessins : Daniel Schlier, prière d’insérer : Arno Bertina / Diffusion/Distribution France & Belgique : R-Diffusion / Diffusion/Distribution Suisse : Zoé / 112 pages, 15 € // le site de Christophe Grossi, Déboitements

Harry Matthews, Le Verger (je me souviens de Georges Perec), éditions P.O.L, 1986, juin 1986, 44 pages, 6,95 €, ISBN : 2-86744-067-X

« Même après ça tu avais continué à changer les piles de la tortue en plastique. » | Sophie Divry, La Condition pavillonnaire, éditions Notabilia, août 2014)

[lundi 10 novembre 2014 : Sophie Divry reçoit la mention spéciale du prix Wepler – on l’en félicite, on s’en félicite, et on repasse l’article en une !]
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« Vous refîtes l’amour, tendrement, et en dépit de tout, cela te fit du bien. François s’expliqua cet épisode par la fusion Bédalli-Cornéllus. Ce n’était qu’à moitié faux et tu reprends cette version pour ton entourage. Le plus dur fut de reprendre le travail chez Bédani. Chaque armoire, chaque ascenseur gardait mémoire de lui, il te fallait sans cesse chasser son fantôme, malgré tes efforts tu t’arrêtais parfois au milieu d’un geste, et une secrétaire qui serait passée là, ou un coursier, t’aurait trouvée le visage éteint devant un fax muet, comme en suspension. A Chloé tu décrétas : « c’était purement sexuel. » tu devais t’accrocher à cette pensée pour refuser l’idée d’un coup de téléphone, d’un voyage d’affaires qui aurait ramené Philippe à La Révole, d’une mutation… Heureusement, il ne se passa rien. Cet homme que tu avais aimé avec passion, tu ne le verrais plus. Et, bientôt rendue à ta lucidité, tu te demandas comment tu avais pu croire un seul instant qu’il quitterait femmes et enfants pour toi, alors que tous les matins chaque salarié garait son véhicule à la même place du parking de l’entreprise ainsi que le voulait, non pas le règlement, mais le pouvoir de l’habitude.

 (page 174)

VIII

Tu te réfugias dans tes enfants. Tu ne les avais jamais vus abandonnés. Même après tes plus grandes décharges orgasmiques, quand nue tu chevauchais Philippe, ton sexe dévorant le sien au rythme de ses insultes qui t’excitaient tant, ta peau qui se gonflait de sang, ta chair qui criait ; toi tout entière traversée par ce cri de triomphe ; même après ça tu avais continué à changer les piles de la tortue en plastique.

(page 177)

(in Sophie Divry, La Condition pavillonnaire, éditions Notabilia, août 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Ce troisième livre de Sophie Divry, après le monologue incantatoire de La Cote 400 (Les Allusifs, 2010) par lequel on la découvrit (impressionnante entrée en matière, à l’emphase soigneusement lestée d’ironie, permettant au discours délirant d’être à la fois en roue libre et de viser juste, un peu comme chez Lydie Salvayre), puis l’enquête Journal d’un recommencement (Notabilia, 2013), semble avoir pris le parti plus documentaire du deuxième.

Il s’agit d’une vie ordinaire, d’une femme de la seconde moitié du XXème siècle, narrée à la deuxième personne du singulier. Tout est organisé (les origines historique et sociale, de la femme considérée ; son ascension, laborieuse, vers les classes moyennes ; son parcours, intime et intellectuel) pour faire de ce personnage un type, un exemplaire générique. Et l’acuité de l’observation, du tiers-ville pavillonnaire, résidentiel, des modes de consommation et de leur importance, symbolique et concrète, a été saluée, à juste titre, par la critique. Laquelle, pour une bonne part, la plus simplificatrice, la plus « quatrième de couv » d’entre elle, a comparé l’ouvrage et sa réussite à ce qui est devenu l’étalon du genre « observation d’époque » (triste époque, serait-on tenté d’ajouter, quand en d’autres temps ce fut Perec qui joua ce rôle) : Houellebecq.

Alors, Sophie Divry, Houellebecq au féminin ? Ce serait, tout de même – et ce en dépit des compétences avérées du susdit à observer des faits d’époque – une sacrée réduction. Car, si l’on a placé plus haut deux extraits non exempts d’ironie, celle-ci n’est jamais surplombante : Divry, par volonté formelle (l’adresse au personnage, M-A. , est une manœuvre habile, produisant de l’empathie et de la distance, selon le dosage d’autres éléments, inventaires, récit des sensations…), et par morale d’auteur, une morale proprement politique, ne se moque pas de ce trajet de vie, de ses penchants consuméristes, de sa propension au bovarysme (les extraits ci-dessus sont conclusifs au récit d’une liaison extra-conjugale, générique voire caricaturale, et pourtant émouvante, par l’habileté de montage et le soin avec lequel la proximité avec ce personnage est dosée).

La condition pavillonnaire n’est jamais moquée mais montrée, jamais dénoncée mais observée – et l’on apprécie ce soin, car l’inverse est si souvent la règle, comme l’avait démontré Eric Chauvier dans son remarquable Contre Télérama (Allia, 2010). On est plus proche ici d’Annie Ernaux que de Michel Houellebecq, répétons-le. Ce livre est, réellement, par ce qu’il met en œuvre pour donner à voir, et par la façon dont il s’y emploie, touchant – autant que magistral.

Et cet équilibre-là, cette haute tenue, cette avancée imperturbable, jamais déviée, entre les écueils sus-évoqués (le cynisme ou la mièvrerie, la dénonciation sans objet ou la célébration poujadiste, qui présentent, à propos de ces objets et décors du commun, leur tentation paresseuse – les médias nous le démontrent chaque jour), ce fait littéraire permet avant tout un bien beau livre.

Sophie Divry, La Condition pavillonnaire, éditions Notabilia, août 2014, ISBN 978-2-88250-347-3