Anthony Poiraudeau, « tous les morceaux du monde dont je pourrais disposer auprès de moi » (entretien, vidéo, septembre 2014)

photo Anthony Poiraudeau.

photo Anthony Poiraudeau.

Pour des voyages en improbable

Grâce à l’équipe de la Médiathèque de Saint-Jean-de-Monts, et la possibilité qui m’est   offerte, et réitérée, depuis 2011, d’y inviter des auteurs, pour une lecture-rencontre, en format café littéraire, le samedi après-midi, l’entretien entamé avec certains d’entre eux (et converti parfois, au passage, en amitié), peut ainsi se poursuivre, ailleurs, autrement, renouvelé. Merci encore de ce travail et des conditions remarquables dans lesquelles il se fait.

C’est le cas d’Anthony Poiraudeau, dont j’ai suivi de près le travail, de longue date, jusqu’à – et depuis- ce premier livre, Projet el Pocero, paru chez Inculte en 2013, chroniqué ici même, et dont j’eus également le plaisir de mettre en ligne le making-of en trois volets (lire le volet 1, le volet 2, le volet 3), sur remue.net.

Cet entretien, nous l’avons eu septembre 2014, moment où Anthony, de retour d’un voyage de quelques semaines à Churchill, Manitoba, commence sérieusement à organiser ses notes pour donner forme au texte qui découlera de ce voyage en improbable là.

La vidéo est une sorte de planche contact, elle n’est pas de format professionnel comme celle que nous réalisons pour remue.net, mais elle existe, témoigne – et poursuit, en somme, ce qui se fouille, se découvre parfois, en ces moments-là – y compris quand le questionneur (moi-même) est enrhumé, et, de fait, parfois, laborieux.

Elle est en deux parties, coupée par un court et excellent film (extrait d’un documentaire plus long) qui fut diffusé et dont le lien youtube est ci-dessous inséré.

Partie 1 (avec lecture d’extrait d’El Pocero).

Interlude : Séquence sur Ciudad Valdeluz, une ville fantôme, fruit de la bulle immobilière espagnole. Cette vidéo fait partie du web-documentaire NO ES UNA CRISIS, web-documentaire produit par La Société des Apaches en 2013.

Partie 2 (avec lecture d’un extrait inédit du travail en cours).

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Projet El Pocero (Dans une ville fantôme de la crise espagnole), de Anthony Poiraudeau, éditions Inculte / ISBN : 979-1-091887-06-9 / 13×18 | 128 p. | 13,90 €

« Il essaie de continuer à voir ce qu’il s’attend à voir, mais quelque chose s’immisce à la lisière de son champ visuel  » | L’Eté des noyés, John Burnside (éditions Métailié, 2014)

Je ne lui donne pas le nom d’atelier car je ne suis pas peintre, comme Mère : je suis cartographe. Je ne nie pas que mes toiles sont exposées dans des galeries ni que des gens les achètent, mais je ne les considère pas comme de l’art. Je les vois comme des objets fonctionnels, quoique pas au sens habituel : ce sont des cartes, mais on ne peut pas s’en servir pour aller d’un bout à l’autre de l’île – à moins de le faire très lentement -, et leur échelle est telle qu’on risque plus de se perdre dans le détail que d’y trouver comment rentrer chez soi. Elles diffèrent aussi des autres cartes dans leur façon de tenir compte du temps. Toutes les cartes ont une durée de vie limitée, bien sûr : les routes sont déplacées, les bâtiments démolis, ce qui était jadis un bois ou une prairie est aujourd’hui un supermarché ou un parking. Les cartes sont des instantanés des lieux, des images susceptibles de durer des semaines ou des siècles, selon qu’elles sont plus ou moins détaillées, mais rien n’y est véritablement permanent et il arrive que ce qu’elles omettent soit crucial. Mes cartes, toutefois, n’omettent rien : elle sont si détaillées qu’elles deviennent immédiatement obsolètes, tout au moins en tant qu’ outils d’orientation et, à cet égard, j’aime les considérer comme un commentaire sur la négligence avec laquelle nous envisageons le monde. J’établis ces cartes depuis maintenant huit ans sous diverses formes : je commençai par cette île, en élargissant progressivement, un mètre après l’autre, à partir de la hytte de Kyrre, procédant à une mise à plat infinitésimale du moindre objet que je trouvais, le moindre caillou, le moindre galet, le moindre nid d’oiseau – un carré après l’autre, une coordonnée après l’autre -, en quête de l’espace adjacent invisible, dans lequel se déroulent les histoires. Laisser entendre que ce qui est invisible peut être cartographié semble singulier, sans aucun doute, mais c’est pourtant ce que je m’efforce de faire, non pas à titre de fantasme, mais d’invention – au vieux sens du mot invention, qui signifie : découvrir ce qui existe, visible ou invisible, positif et négatif, forme et ombre, le voile et ce qui est voilé. Certaines choses ne peuvent être vues qu’en négatif, certains corps ne deviennent perceptibles qu’au travers de l’interférence qu’ils créent. Pour certains – Kyrre Opdahl, par exemple, ou la huldra -, l’unique localisation que je peux proposer est ce qui ne figure pas sur la carte du lieu où ils n’apparaissent pas. Personne d’autre ne le sait, mais ça n’a pas d’importance. Les gens achètent ces cartes pour les accrocher au mur, comme des tableaux, mais ils se doutent aussi, même lorsqu’ils ne savent pas pourquoi, qu’ils achètent quelque chose qui pourrait être utilisé. Et c’est le but de mes cartes – elles tentent de donner un aperçu du monde qui dépasse nos territoires familiers illusoires. Non pas dans le but de s’orienter, mais de voir. Parce qu’il y a deux façons de regarder le monde, et deux manières de voir. La première est celle que nous apprenons depuis notre petite enfance, la façon de voir ce que nous sommes censés voir, la construction du consensus d’un monde en cherchant du regard, et en trouvant, ce qu’on nous a toujours dit que nous trouverions là. Mais il en existe une autre – et c’est celle que je recherche. La façon dont nous voyons lorsque nous sortons seuls dans le monde, comme un gamin qui s’en va dans les champs ou le long de la grève, dans un vieux conte. Lorsqu’il est chez lui, il voit ce qu’il est censé voir, mais dès qu’il quitte la sécurité de la ferme ou la salle de classe du village, tout change. Il essaie de continuer à voir ce qu’il s’attend à voir, mais quelque chose s’immisce à la lisière de son champ visuel – et il commence à se rendre compte que, là, tout est susceptible d’être la huldra. Le moindre objet qu’il connaît, le moindre détail illusoire de son foyer se délite, le laissant seul face à un monde trop étrange pour qu’il en soit témoin. Le monde de la huldra – le vrai monde -, que la ferme et la classe du village travaillent si dur à dissimuler.

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Cet extrait (une fois n’est pas coutume) n’est pas représentatif du roman de John Burnside (paru en cette rentrée 2014). Ou, du moins, il n’est pas représentatif de ce qu’on donne ordinairement pour éléments d’information sur un tel roman : à savoir le synopsis, ou des éléments d’atmosphère et de « style ».
Et s’il m’a frappé, cet extrait, c’est certes, avant tout, en soi, pour cette extrapolation, cette dérive, cette modulation de l’idée si vaste, si complexe, de la carte : me revient en mémoire ce beau moment, durant le festival Atlantide (car oui, il y en eut), d’introduction d’une discussion (menée subtilement par l’excellente Estelle Labarthe) entre Philippe Vasset et Tomas Espedal, lesquels s’entendirent illico ou presque, au-delà des différences notables(de langue, de domaine littéraire, de territoires arpentés), sur ce fait : la carte, en sa précision de codage du monde est, avant tout, une fiction. (Et par là, une promesse, un ouvroir de possibles).
Les fictions cartographiques dessinées par la narratrice, Liv sont une promesse et un possible.
Elle sont sa seule issue face aux fictions environnantes, à la domination d’un mode extérieur hostile, dont on ne sait pas toujours mieux qu’elle démêler le « vrai » du « faux ». Qu’il s’agisse du rapport à sa mère, peintre illustre recluse en ce Nord de la Norvège ; de la perception de l’environnement extérieur et de ses mystères (la huldra est une manifestation animiste, qui prend la forme d’une jeune fille ou d’une ombre, s’empare de proies faibles ou isolées, qu’elle fait disparaître, et dont on ne perçoit jamais, par le prisme de cette narratrice instable, la part d’illusion, de mirage – peut-être l’invente-t-elle, mais alors, citons, Burnside, s’agit-il d’une invention « au vieux sens du mot invention, qui signifie : découvrir ce qui existe, visible ou invisible, positif et négatif, forme et ombre, le voile et ce qui est voilé. ») ; et de la relation des faits, tout est changé par cette focalisation. Car en effet, peut-être Liv est-elle folle (la grande beauté plastique promise par ses cartes évoque aussi certains travaux d’arts bruts, hyper-pointilleux, d’enfermés psychiatriques). Mais assurément, le monde extérieur l’est, autrement, mais autant qu’elle.
Et il faut ici parler plus amplement de l’auteur, rendre hommage à John Burnside, dont l’évocation de la folie du monde est un motif récurrent, qu’il parvient à renouveler absolument. J’ai découvert son travail tardivement, par son précédent roman, l’incroyable Scintillations (Métailié, 2011), et ce fut – c’est toujours – un choc. L’art de Burnside est grand, qui sait faire beaucoup dans l’enceinte d’un même livre (et notamment convertir en roman, lisible par chacun, sans pré-requis exigé, la poésie de Burnside, et son immense culture classique et littéraire). Scintillations, par la grâce d’un jeu extrêmement habile avec le pacte romanesque, usant d’énonciations changeantes, parvenait à nous faire voir l’impossible, autant qu’il parvenait à nous faire toucher le pire – et à le traverser, cheminant au cœur d’abysses inconnues, emplis d’une inquiétude étonnamment sereine. Ce livre, nous sommes quelques-uns à le vanter, à promettre à autrui, en confiance, un grand moment d’effroi, une frayeur inouïe, en même temps qu’un parfait, qu’un immense bonheur de lecture. Il y a chez Burnside (lequel est, répétons-le, un excellent poète, ce n’est pas un hasard) une douceur immense, complémentaire de son insatiable colère.

Dans cet Été des noyés, si le fantastique règne, il joue de décors, de climats romantiques et sombres (d’un décor de froid, de brume, d’eau, d’isolement : d’une ambiance de bout-du-monde, voire d’au-delà du bout, d’un pied déjà ailleurs, d’outre-monde), d’une intrigue elle aussi délicieusement connotée, d’airs de déjà-vu, pour considérer d’un point de vue toujours autre (et encore une fois, multiple, ou glissant, par le biais d’une focalisation, d’une énonciation, troubles, mouvantes), le monde extérieur. Et tout fonctionne à merveille, quel que soit le degré auquel on décide de prendre la chose – car au fil du récit c’est autre chose qui passe, au travers, par le biais, de cet jeu de présences et d’absence : le mystère est autre, que celui-ci vers lequel notre regard pointe.
Le mystère est autre, et il est plus grand. Et la huldra, de ce fait, plus qu’un démon, plus qu’une malédiction, est, en écho au mystérieux glister (porte vers un espace-temps autre) de Scintillations, un passage vers un état de conscience autre – et nécessaire.
C’est un motif politique, voire un impératif moral, qui conduit Burnside à obstinément dévoiler cet envers, c’est une nécessité littéraire qui lui est propre, à lui dont une large part du monde actuel est, moralement, insupportable. C’est une nécessité et, surtout, une résolution littéraire unique : tel l’enfant évoqué en fin de l’extrait ci-dessus, dont « Le moindre objet qu’il connaît, le moindre détail illusoire de son foyer se délite, le laissant seul face à un monde trop étrange pour qu’il en soit témoin. », Burnside renverse le réel en beauté, et se tient droit, au cœur du réel renversé.
Le romanesque de Burnside est inconfort, il est douceur et terreur.
Il lui faut bouger tout pour qu’en émerge du possible, du beau. Voir à travers – voir autrement.
Le passage est la promesse, la promesse du monde vu autre, le monde vu autre est poésie.

« Laisser entendre que ce qui est invisible peut être cartographié semble singulier, sans aucun doute, mais c’est pourtant ce que je m’efforce de faire, non pas à titre de fantasme, mais d’invention. »

L’Eté des noyés, John BURNSIDE, Publication : 28/08/2014, Nombre de pages : 336, ISBN : 978-2-86424-960-3,Prix : 20 €

Oceania Boulevard, de Marco Galli (Ici même éditions, 2014)

(Reprise augmentée d’une notice parue dans Encres de Loire n° 67)

 

Oceania Boulevard, de Marco Galli (Ici même éditions, 2014)

Traduit de l’italien par Silvina Pratt.

La maison d’édition de BD et romans graphiques nantaise Ici Même, fondée et dirigée par Bérengère Orieux (qui a travaillé pendant une dizaine d’années pour Vertige Graphic), édite majoritairement des traductions. C’est un auteur italien, Marco Galli, qui signe ce thriller horrifique, aux accents lynchiens assombris encore d’incursions gore (absolument terrifiantes).
En effet, plus que romanesque, l’univers d’ Oceania Boulevard est avant tout cinématographique. Les planches, au fond noir, sont scindées en deux cases, larges plans panoramiques qui sont comme des arrêts sur image. L’enquête du ténébreux inspecteur Mortenson sur la mort de l’ entertainer en art contemporain Pol Riviera le conduira d’eaux troubles en eaux… plus troubles encore. La galerie de portraits que constitue son enquête est une véritable « foire aux atrocités » (pour citer Ballard, influence jamais lointaine des radiographies acides de nos grandes cités).
La grande violence, physique et psychologique, du récit comme des images, est tempérée par un double jeu de mise à distance, via cette découpe en plans fixes, via aussi ce trait fin et cette mise en couleurs originale (par le jeu des techniques, incluant des effets numériques), qui déréalisent et font de cet album une variation.
Un méta-polar, en somme, un jeu sur les figures de séries B et Z — ce que soulignent encore les citations, directes ou plus allusives, de décors et plans des films de David Lynch.
Une découverte.

Marco Galli, Oceania Boulevard, 152 p. – 24 €, (Ici même éditions, 2014), ISBN 978-2-36912-004-9

dans ce grand œil que deviendrait chacune de nos vies dans leur intégralité, il y a des points obscurs | Agustin Fernandez Mallo, « Dans les avions l’horizon n’existe pas », éditions Allia, août 2014)

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Des scientifiques de l’université de Southern California, à Los Angeles, ont implanté une caméra vidéo dans les yeux endommagés de plusieurs aveugles qui se sont prêtés à l’expérience, et ils leur ont rendu la vue. La résolution de leur nouveau regard est de 16 pixels, suffisante pour distinguer une voiture, un réverbère ou une poubelle. Au début, on pensait qu’il leur faudrait 1000 pixels. Ainsi, quand les aveugles dirent qu’ils voyaient relativement bien avec seulement 16 pixels, la surprise fut monumentale. Les scientifiques avaient négligé une donnée : nous avons tous dans l’œil un point nommé «point aveugle », à travers lequel nous ne voyons pas et que le cerveau remplit inconsciemment avec ce que l’on suppose de voir être là ; nous l’inventons, et nous avons l’habitude de deviner juste. C’est ce qui nous permet de voir la totalité d’une maison alors que des branches d’arbres nous la cachent partiellement, ou de voir la course complète d’une personne parmi la foule alors que cette foule même la dérobe par moments à notre vue. C’est pour cela que 16 pixels suffisent aux aveugles : le reste des pixels leur est procuré par l’imagination. Dans nos yeux, il y a un point qui invente tout, un point qui démontre que la métaphore est constitutive de notre propre cerveau, le point où s’engendrent les choses d’ordre poétique. Ce « point aveugle » devrait être appelé « point poétique ». De la même manière, dans ce grand œil que deviendrait chacune de nos vies dans leur intégralité, il y a des points obscurs, des points que nous ne voyons pas, et que nous reconstruisons imaginairement avec un artefact que nous avons coutume d’appeler « mémoire ». Il se peut qu’en réalité, les autres dimensions soient cachées là, fantômes et spectres que nous ne percevons pas et qui errent sur la planète Terre dans l’espoir de surgir, conséquence d’une métaphore édifiée par quelqu’un dans ce point aveugle.

(Agustin Fernandez Mallo, Dans les avions l’horizon n’existe pas, éditions Allia, août 2014)

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(Cette collecte d’extraits de livres lus ou en-cours-de est personnelle, forme d’herbier sans valeur scientifique – rien ne vaut de découvrir les livres en leur entier.)

Ce texte, extrait de ce deuxième livre traduit du cycle Nocilla, d’Agustin Fernandez Mallo, vaut en lui-même (par la densité d’expérience(s) de pensée que procure cette écriture) ; vaut comme élément de ce si étonnant tout que constitue l’ensemble (des textes de ce livre, et des livres du cycle, où je suis entré par celui-ci, ce qui me vaudra de courir lire le précédent au plus vite) ; vaut enfin, aussi, en ce qu’il pourrait expliciter de cette manière, de cette matière : le livre de Mallo, collage de fragments hétérogènes, comprenant éléments narratifs sans lien immédiatement perceptible, énoncés ou expériences scientifiques, samples de culture pop ou littéraire, est si subtilement composé qu’il prend place (en votre pensée, en votre imaginaire de lecteur), qu’il fait le siège, vous habite – tout en demeurant aéré. Il prend place ET il fait de la place, ouvre des espaces (d’interrogation, de rêverie, de fiction potentielle) de relation multiples entre les éléments qui le constituent. Des « points obscurs » (opaques, ou demeurés cachés, invisibles) « et que nous reconstruisons imaginairement avec un artefact nommé mémoire ».
C’est ce qui m’est arrivé, et je ne savais rien de Mallo, dont je n’ai appris qu’après avoir lu ce deuxième volet de la trilogie, qu’il « travaille couramment dans la physique des radiations nucléaires à des fins médicales », (… qu’…)  « Il s’intéresse plus généralement aux rapports entre l’art et la science, mais également au travail de Jorge Luis Borges. » Renseignements qui à la fois m’apprennent (que ce n’est pas un hasard, mais aussi qu’il est lui-même, potentiellement, une fiction, un personnage a posteriori de Borgès). Les recherches additives mènent bien vite à ce remarquable article de François Monti paru sur le site du Fric-Frac Club, qui en 2009, depuis la parution originale en Espagne, met en perspective l’ensemble du travail de Mallo (jusqu’à affirmer que celui-ci, deuxième volet de la trilogie Nocilla, est le moins bon des trois – ce qui laisse augurer, me dis-je, de vertigineux plaisirs de lecture pour la suite). Cet article se conclut sur la notion d’artefact littéraire, et on y apprend aussi que Mallo lui-même « définit aussi les deux premiers livres, Dream comme une apparition, Experience comme un roman-artefact. ». Ce qui m’est arrivé fut un saisissement variable, modulé – une persistante déstabilisation, une reconfiguration de la perception de ce que j’étais en train de lire.
Pas de hasard, disais-je, et le lecteur que je suis, que nous sommes, face à ce livre, sait son chemin se faire en cohérence et constituer une écriture en soi. Impossible de déterminer sur cette expérience est un roman – et pourtant dans cette mini-marelle (où l’on croise Cortazar lui-même, citation explicite), des trames de récit s’organisent, et le lecteur focalisé intrigue pourra jouer au puzzle : (« On trouva alors un corps flottant dans le lac, face vers le ciel, avec l’œil droit, le seul qu’il lui restait, ouvert et sans signe apparent d’agression humaine. », motif policier réitéré)

Le(s) motif(s) fictionnel(s) sinue(nt) entre échos et reprises, il y a un (des) mystères à l’œuvre, il y a une constellation de rapports entre personnages, dont la tentative de reconstitution ordonnée est une piste de lecture.

Mais ces reprises, ces samples, ces bégaiements à dizaines de pages d’intervalle (ou quelques lignes se font écho, sont reprises en motif, replay fictionnel à la grande efficacité sonore également), déplacent la matière même, bougent le livre et l’idée, l’image qu’on s’en fait – cette route, ce chemin de lecteur, est non seulement dévié mais pleinement reconsidéré. Mallo s’intéresse beaucoup à la poésie contemporaine et déplore sa majoritaire absence de contacts avec l’art contemporain (et avec la recherche scientifique), déploration à laquelle on opposera nombre d’exemples, de Pireyre à Quintane, de Pittolo (qui cherche électrique, ces jours-ci) à Bon : mais les noms cités sortent effectivement du sérail ordinairement repéré comme poétique (et ces drôles, c’est drôle, sont souvent également exclus du genre « roman », pas de hasard encore une fois.)
Pas de hasard, redisais-je donc – et si les cartes rebattues par Mallo (la combinatoire fictionnelle, l’installation de textes pour organiser plastiquement le livre, le collage de matériaux hétérogènes, liste non enclose), le furent et le sont encore, autrement, par d’autres, ce n’est de toute façon par sous l’angle de sa nouveauté que j’en loue les mérites (car la nouveauté, rien ne vieillit plus vite et mal, on le sait), mais sous celui de sa réussite.
L’expérience agit pleinement, et tout à ses considérations de rapports entre éléments hors texte (qu’il s’agisse de la science, des images, cf. son titre magnifique), tout à l’impression qu’il nous procure de produire des événements hors de ce qu’on saisit (hors du livre, aussi, qu’on tient entre ses mains), le livre de Mallo écrit quelque chose, en palimpseste, pendant qu’on le lit. Et ce qui s’écrit, dont on cherche la trace à la relecture, est criblé de failles (ouvert), et relié.
Cet objet, à la fois concave et convexe, ne nous quitte pas, en toute logique, puisque nous écrivons en le lisant. Et que nous ne cessons d’y retourner voir, vérifier, incertains de ce qui s’y trouve réellement. Et d’y retourner ouvre de nouvelles pistes –etc.
Un horizon changeant, mouvant – changé, bougé.
En somme, ce livre est un fichier, inlassablement rechargeable. Achat conseillé, puisque de développement durable.

Dans les avions, l’horizon n’existe pas, de Agustín Fernández Mallo, éditions Allia, août 2014 – prix: 12 € , format : 115 x 185 mm, 224 pages, ISBN: 978-2-84485-890-0

« s’exercer à parler du présent au passé, du passé au présent, pour changer d’angle, » Hélène Frédérick (podcast, entretien à Châteaubriant, octobre 2014)

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Hélène Frédérick (entretien à Châteaubriant, octobre 2014) | Écoutez le podcast

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La médiathèque de Châteaubriant me fait le plaisir de m’employer, depuis deux ans (et une première rencontre si belle, dense, joyeuse, avec Carole Zalberg, qu’elle soit ici saluée), à l’initiative de Marie Chartres puis de sa collègue Anne-Sophie Lachambre, à interroger des écrivains – une forme de co-programmation, qui me valut le plaisir de découvrir (les livres, et les belles personnes qu’elles sont) Florence Seyvos ou Fanny Chiarello, et d’y faire découvrir Sylvain Prudhomme (en février prochain) ou Hélène Frédérick, ce mardi soir d’octobre.

Hélène Frédérick, en deux livres, aux éditions Verticales, La poupée de Kokoschka (2010) et Forêt contraire (février 2014), tisse quelque chose, un ouvrage, écrirai-je, tant les résonances un peu pompeuses du mot œuvre parfois gênent, entravent un chemin en  cours, un ouvrage à la fois subtil et insoumis (l’insoumission est un de ses motifs revendiqués, dont on aura parlé durant cette soirée, dont elle inspecte aussi les variations durant sa résidence, relayée sur remue.net), à la fois précis (en sa construction, ses contraintes de format, sa méticulosité de langue) et elliptique (en ses motifs, narratifs, psychologiques, symboliques). Nous en aurons parlé une heure durant, ainsi que du Québec et des allers et retours intérieurs et physiques ; d’Allemagne au XXième siècle (et du talent d’Alban Lefranc, en ces zones troubles) ; de langues (natales, conquises, construites) ; de condition féminine, de dette et de manque. Et de la forêt, aussi, contraire et vivifiante, où l’on se terre et rejoue autrement la partie entamée ; d’enfance enfin, depuis un passage de Réjean Ducharme, auteur canadien dont elle nous lit une page et fait un bel éloge final.

Pour apport, deux extraits repris du livre forêt contraire,

celui-ci, au hasard de la souris,

 Je pense aux hommes et aux femmes exigus, tiens, aux obtus, aux sans-angles, aux œillères, aux gens lisses, aux fantômes, aux absents dont il est si difficile de se défaire parce qu’ils ont pris les contours impalpables d’un nuage, les vaporeux, donc, ceux qui n’offrent aucune prise. Mieux vaudrait peut-être, à l’heure actuelle, étudier la culture du banquier, comme Richard Hoggart avait appréhendé celle du pauvre, examiner à la loupe le quotidien des traders à la façon du frère Marie-Victorin s’inclinant sur les prés pour comprendre la vigueur du chiendent. On devrait s’exercer à parler du présent au passé, du passé au présent, pour changer d’angle, incliner d’un côté, de l’autre, le prisme des possibilités, le rendre erratique. Voir ce qui arriverait dans un pareil brouillage des mondes. Un tremblement de terre, c’est sûr, voire une éruption volcanique.

Et l’incipit, lu par elle en début de rencontre (à écouter dans l’enregistrement jouable ci-dessus, ou en cliquant ici, tiens)

Je me présente : je n’ai plus de nom. Voilà ce que je voudrais dire à la première personne que je croiserai dans coin, si ce jour vient : sourire, serrement de mains, je me présente, je n’ai pas de nom, et vous ? et basta. Mais faut voir à quel bâtiment j’ai amarré ma vieille barque, quelle vieille baraque j’ai amarré ma vieille bagnole ; difficile d’oublier son nom quand on a défait sa valise dans l’ancien chalet des parents et du frère. Même s’il n’y reste aucune trace, rien de rien excepté des bouts de peau microscopiques dans la poussière, et même si je traîne, ici comme ailleurs, une forte tendance à l’amnésie.

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Une belle ressource complémentaire :

Hélène Frédérick, Forêt contraire making-of, 1 (Extraits commentés du roman, sur remue.net)
Elements bio-bibilographiques :

Hélène Frédérick est née en 1976 au Québec. Après des études de lettres, elle a travaillé pour des librairies indépendantes, et dans l’édition, à Montréal, puis à Paris depuis 2006. Elle collabore à des revues littéraires et tient un blog (notes obliques) mêlant poésie, réflexions et fiction. La lire sur remue.net.

Bibliographie Elle a publié deux romans aux éditions Verticales, La poupée de Kokoschka (2010) et Forêt contraire (février 2014), signé des fictions radiophoniques sur France Culture et France inter. La poupée de Kokoschka a paru en 2014 dans la « série P » aux éditions Héliotrope (Montréal) pour une diffusion américaine en format poche.

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où l’intervieweur tente de capter sans oreillettes les instructions que le bureau lui envoie par téléphone. où l’interviewée sourit, patiente, douce et compatissant, à son habitude.

MidiMinuitPoésie #14

Santé !

(Note additive, post-scriptum, postface (lundi 13 octobre : après-coup)

J’y reviens par une note, c’est lundi estourbi et déjà pris par d’autres lectures et menues urgences, j’y reviens par une (courte, bien trop courte) note avant que le flux des choses reprenne la main, j’y reviens parce qu’il faut, quand même. Je parlais ci-dessous de fidélité, d’amitié, c’est essentiel et ça compte, on aime à y revenir et à fortifier ensemble cet Ouvert, il y a un pan de vie là-dedans (joie de revoir Jean-Pascal Dubost, qui me mena dans cette affaire de C.A, il y a huit ans, qu’il en soit ici, à nouveau, et inlassablement, remercié, tant cette commensalité-là m’a agrandi, formé, et continue de ; mais aussi d’apprécier les compétences d’Estelle, récente graphiste & et communicatrice de la Maison, en même temps que de partager l’agréable, solide, aidante compagnie de Richard, qui en fut aussi et y apporta beaucoup – et combien ailleurs, dans nos vies surchargées, reviennent aider bénévolement ce qu’ils ont quitté, ainsi ? Ces détails (qui n’en sont pas) de vie pro signifient aussi quelque chose).
C’est surtout, cet immense sourire qui nous prit quand, en pause après huit-dix heures d’écoute assidue (et de présentations enchaînées, pour ma part, les lire : François Matton, Charles Robinson), avec les chers ami(e)s de Ce qui Secret, vint le temps de boire à cette santé : de n’en toujours pas revenir, au bout d’une dizaine d’années pour ma part, de cette réinvention perpétuelle de ce festival, de constater qu’il fait toujours, intimement et collectivement, sens ; et qu’il le fait plus et mieux. Ne cédant à aucune sirène paresseuse et réductrice, ni à la dictature quantitative ni au tautologisme et prophéties auto-réalisatrices de l’événementiel majoritaire (je connais, j’ai donné, je pourrais détailler), Midi-Minuit existe et nous fait exister plus, et autres.
La force de l’habitude n’existe pas, l’habitude est un agent d’amoindrissement, si souvent, dans nos vies – ce que ce festival fait est exceptionnel (je pèse le mot, je n’exagère pas, je le souligne sciemment);  et cette amitié-socle, durant Midi-Minuit, est rejouée, relancée, solidifiée : car Midi-Minuit est unique, il ne ressemble à nul autre, par la diversité de ses propositions, leur cohérence de construction (voir la complicité tendrement vacharde de Claude Favre et de François Corneloup, qui ne se connaissaient pas avant de performer en duo ; participer à la rencontre de Robinson et Beurard-Valdoye, qui ne se connaissaient pas plus mais ont tant à se dire et le constataient ; ne sont pas qu’anecdote de vie festivalière, mais attestations de cette qualité de travail et d’invention-là, aussi, dont Magali Brazil sait faire preuve).
Alors, le redire, net, et bold : Bravo, merci – et à suivre.
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Midi-Minuit, c’est histoire de fidélité, personnelle (je, auteur de cet article, est dans la liste des noms ci-dessous, puisque dans ce festival nantais j’œuvre à mon échelle, interrogeant & ou présentant des auteurs, en voisinage et complicité, depuis des années). Ce travail de présentation qui nous demandé (proposé), aux bénévoles amis, a été essentiel dans mon chemin d’écriture (et pas seulement, puisqu’il s’agit de dire cette présentation debout sur une scène, l’écriture n’est donc pas seule en jeu, le corps y a sa part, puisqu’il faut écrire, puis dire, debout). À faire re-défiler ces présentation successives (et reprises sur le présent site, ainsi que dans l’anthologie Gare Maritime), de David Christoffel à Emmanuelle Pireyre, le partage entre ce que j’aurai proposé et ce qui m’aura été proposé est grosso modo équitable, en symbole de cet échange vital, force du travail en partage.
Midi-Minuit, c’est donc près de chez moi, c’est surtout de toujours plus haute tenue, fort inventif et généreux. Il n’est qu’à voir le programme (ci-dessous) et sa superbe affiche (ci-dessus) signée François Matton (dont on réécoutera l’ entretien avec Catherine Pomparat sur remue, ma foi, à cette occasion), où l’on lit les noms de Charles Robinson, Patrick Beurard-Valdoye ou Samuel Rochery. Programme éloquent, témoignant par son exigeante diversité  du renouvellement du champ de la poésie contemporaine, de son dialogue accru avec les autres arts, et ce loin de toute « chapelle » ou convention.
Et puis, d’ajouter, qu’en plein cœur d’une époque occupée (oui, littéralement occupée), par l’événementiel, n’est-il pas extrêmement important, émouvant, stimulant, de voir au fronton d’une affiche, un slogan tel que celui-ci (signé François Matton) :
Sieste à toute heure
Bon départ dans l’affection nouvelle
À jeudi, vendredi, samedi, à bientôt, vite et lent.

LE SITE : http://www.midiminuitpoesie.com/
LE PROGRAMME
Jeudi 9 octobre 15h30 | café-librairie les Bien-aimés. Lecture de Films en prose, de Jacques Sicard par Gilles Blaise, sur une création vidéo de Thomas Chatard. (Gratuit sur réservation, au 02 85 37 36 01 ou à la librairie Les Bien-aimés) De 16h30 à 19h30 | Cité des Voyageurs. Présence des éditions Héros-limite : livres et « Pavillon d’écoute », création sonore dans la cave voûtée. (gratuit) 19h30 | Cité des Voyageurs. Projection du film Berliner Trio pour stations et traversées d’Isabelle Vorle, sur une lecture performée en live dePatrick Beurard-Valdoyeet une musique de Jean-Jacques Benaily, suivie d’un entretien avec les invités, animé par Guénaël Boutouillet, et de la projection du film Tous se terrent, sur un texte de Patrick Dubost. (Entrée : 3€ / Abonnés, étudiants, demandeurs d’emploi : gratuit)
Vendredi 10 octobre De 11h30 à 14h30 | Cité des Voyageurs. Présence des éditions Héros-limite : livres et « Pavillon d’écoute », création sonore dans la cave voûtée. (gratuit) De 15h à 18h | Passage Sainte-Croix « Les cabines phoniques », installation-atelier pour les enfants. (Gratuit) 18h30 | café-librairie les Bien-aimés. Lecture de Films en prose, de Jacques Sicard par Gilles Blaise, sur une création vidéo de Thomas Chatard. (Gratuit sur réservation, au 02 85 37 36 01 ou à la librairie Les Bien-aimés) 21h00 | galerie de l’école des Beaux-Arts. Approches de la poésie actuelle : trois éditeurs présentent leurs travaux, et un auteur de leur catalogue pour une lecture. Avec les éditions Héros-Limite et Christophe Rey, leséditions La Barque et Ossip Mandelstam, les éditions Plaine Pageet Ritta Baddoura. Animé par Alain Girard-Daudon. (Entrée : 3€ / Abonnés, étudiants, demandeurs d’emploi : gratuit)
Dimanche 12 octobre 15h00 | au Cinématographe Projection du film Gare de Jade, de Yu Jian, et entretien avec l’auteur, Li Jinjia (traducteur) et Claude Mouchard, animé par Alain Nicolas. (Entrée : 5€ / Abonnés, étudiants, enfants, demandeurs d’emploi, Carts, Carte blanche : 3€)
Samedi 11 octobre | de midi à minuit | gratuit
11h00 | Les Bien-aimés. Lecture de Films en prose, de Jacques Sicard par Gilles Blaise, sur une création vidéo de Thomas Chatard. (Gratuit sur réservation, au 02 85 37 36 01 ou à la librairie Les Bien-aimés) 12h00 | Place Sainte-Croix. Inauguration. 12h30 | Place Sainte-Croix. Lecture-concert de Claude Favre et François Corneloup 14h00 | Le Cercle rouge. Performance d’Anne-Laure Pigache. 14h45 | Passage Sainte-Croix. Lecture de Marie Borel. 15h30 | Galerie de l’école des Beaux-Arts. Lecture-projection de François Matton. 16h15 | Place Sainte-Croix. Performance sonore de Charles Robinson. 17h00 | Le Cercle rouge. Performance de Mathias Richard. 17h45 | Galerie de l’école des Beaux-Arts. Projection commentée de Alphabet, de et avec Philippe Jaffeux. 18h30 | Passage Sainte-Croix. Performance poétique dePatrick Beurard Valdoye. 19h15 | Place Sainte-Croix. Performance musicale d’Anne Waldman et Will Guthrie. 20h00 | Les Bien-aimés. Entretien avec Jacques Sicard. 21h00 | Cité des Voyageurs. Lecture bilingue de Yu Jian (salle d’exposition). 21h45 | Place Sainte-Croix. Lecture-concert de Samuel Rochery et Cyril Secq. 22h30 | Passage Sainte-Croix. Lecture de Fabienne Raphoz. 23h15 | Galerie de l’école des Beaux-Arts.Stéphane Batsal : projection de vidéos et lecture par Fabienne Rocher et Véronique Rengeard (comédiennes). 00h00 | Galerie de l’école des Beaux-Arts. Bœuf poétique et musical, rencontres impromptues
Et aussi
De midi à minuit | Émission en direct sur Jet FM 91.2 De 11h à 22h | Les Bien-aimés. Présentation et vente de livres des éditions La Barque. De 12h à 22h | Cité des Voyageurs. Présence deséditions Héros-limite : livres et « Pavillon d’écoute », création sonore dans la cave voûtée. De 15h à 18h | Passage Sainte-Croix. Présence des éditions Plaine Page : livres et « Cabines phoniques », installation-atelier pour les enfants. De 14h à 18h | La Maison de la Poésie ouvre les portes de sa bibliothèque.
Du 3 au 12 octobre : Création textes et dessins de François Matton dans l’espace public et aux Galeries Lafayette.

Charles Robinson fomente, projette, agit. (Vous aurez été prévenus.)

(Texte lu avant la lecture de Charles Robinson à Midi Minuit poésie 14ème édition, octobre 2014 à Nantes.)

(à paraître dans Gare maritime 2015, en juin 2015)

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Charles Robinson, je pense que c’est un pseudonyme et le considérerai comme tel, par choix, et ce même si l’Etat-civil conteste, reprend, s’insurge, il me plaît pseudonyme en tant qu’un pseudonyme fait partie de tout ce qui s’écrit en son nom, et qu’en ce nom choisi résonnent nombre de possibilités. (En quoi dès lors la question de validité administrative devient fort accessoire).
Robinson : robinsonnade, cabanes, abris, naufrages, bricole, dépliés heuristiquement – et la part bricolage, y compris métaphysique, existentiel, de ce nom, fut joyeusement réécrite et inventée par Olivier Cadiot il y a une quinzaine d’années.

Charles : c’est un prénom français bien classique – ou aussi bien, américain. Nomination translangue, agent double, potentiel. Je dois d’ailleurs avouer qu’avant de le lire, d’en ouvrir un livre, je croyais de loin (dans le bruissement du réseau social : choses fugitives, comme vues de loin) qu’il s’agissait d’un auteur américain, tant la simple lecture de la couverture blanche estampillée du promeneur Fictions et Cie (où l’on édite aussi Thomas Pynchon, ceci n’est pas un hasard), de Dans les Cités, de Charles Robinson me renvoyait illico quelques plans (un canapé dans une cour, notamment) de The Wire, série télévisée, laquelle m’apparaît comme un des plus grands romans de ces dernières années.

Charles Robinson, son texte fomente, projette, et agit.

Fomente. Ses livres portent un programme, apparent dès leur titre. Dans les Cités, deuxième de ses romans, où la plongée (le terme, récent cliché, est ici rénové, tant le déplacement de focale fait socle, le panoramique, les plans-séquences au cœur de l’espace urbain puis dans les appartements puis dans les consciences des personnes envisagées, dans leur chair aussi, en jouissance et douleur) nous donne à voir amplifié le génie, même mauvais, du lieu ; Génie (tiens, encore) du proxénétisme (et non du Christianisme), premier roman, où le renversement est partout, depuis la langue et l’argumentaire ultra-libéral appliqué, ironiquement, au commerce du corps, pointant qu’en bonne logique capitaliste il n’y aurait pas à « en faire un drame », de ce marketing-là ; Ultimo (chez Ere) pour le délire ultra-formel du jeu de contraintes poussé à son extrémité, langue aliénée comme porteuse de germes, parasitaires, voire plus : comprime compresse le langage, pousse-le à son ultime, il sortira du jus de crâne, des humeurs, de la sève. Le renversement depuis la langue est vitaliste, politique : il y a un programme : ça s’appelle : Fabrication de la guerre civile. Vous aurez été prévenus.

Projette. Il y a un programme, un propos, donc, c’est écrit sur les feuilles : programme qui s’élabore depuis le langage et depuis sa manipulation, précise et frénétique, souples saccades, force joies bizarres. Charles Robinson fait des romans (genre qu’il habite, qu’il démonte, et en lequel il œuvre avec une forme d’hyper-compétence, ahurissante : Dans les cités vous dévaste et vous excite, joue d’intrigues et de revers (le renversement, encore), de polyphonies et de maîtrise du rythme : il y a un truc, non : il y en a mille, il y en a de partout, furieuse fête). Et quand on lui demande, Charles Robinson, et alors, le roman ? Il répond : zombi. Je cite, j’essaie :

Le zombi, c’est ce qui peut arriver de mieux après la mort. Un zombi, tu lui arraches un bras=récit, une jambe=psychologie, il continue à avancer. Tu lui pètes la colonne vertébrale=cohérence. Il est presque plus véloce. Tu lui éclates la tête=narrateur, tu lui mets le cul sur une épaule et les cheveux sur les genoux : pas de problème, il continue pareil. Désincarcéré du genre et de ses principes, il n’a conservé qu’un minimum de fonctions, une rapidité de mouvement, des souvenirs et des routines qui garantissent les intuitions et les réflexes de lecture. En plus, un zombi, c’est hyper méchant. Hyper agressif. Quand ça s’est refermé sur un lecteur ça ne veut plus le lâcher.
Sur une table, après le rayon philosophie, tu en as une dizaine face à toi. Une collection=la_meute. C’est ça que je veux, dit quelqu’un, des romans zombis.
Vu l’état du monde.
Qu’est-ce qu’on pouvait espérer de mieux ? »

Enfin, Charles Robinson agit. Ce qu’il produit, dans le texte, est un alliage extrêmement puissant, mobile et cessons là les superlatifs, je ne saurais pas m’arrêter. Il agit aussi hors la page, porté par le mouvement centrifuge, expansif, la réaction en chaîne, de ce qu’il génère, la page bientôt ne suffisant pas, on manque de place.
Charles Robinson fait du son, de l’image, qu’il ajoute aux textes, qu’il lit, à voix haute, claire, renversante – écoutez.

François Matton, vite et lent

(Texte lu avant la lecture de François Matton à Midi Minuit poésie 14ème édition, octobre 2014 à Nantes.)

(à paraître dans Gare maritime 2015, en juin 2015)

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Quand immobile en pleine vitesse
on n’en est plus à un paradoxe près

est-il écrit dans 220 satoris mortels de François Matton (chez P.O.L), phrase assortie d’un dessin, une loco vapeur, modèle ancien, esquisse à l’encre noire sur blanc, d’un jouet peut-être, on ne sait pas, l’échelle n’est pas donnée (et c’est à nous de voir, en somme).

(Ailleurs dans ce même livre),

Quand on ne saurait dire si le monde préexiste à la perception (écrit en capitale)

(dessin : escadrille d’avions de chasse, allemands, et au-dessous, corps inférieur, en attaché :

Ouais carrément pas

François Matton. Petites pièces, de dessin et de texte, esprit de rondeur et discrètes ruptures (de ton, d’énonciation, multipliées par les contrastes inhérents aux deux médiums, associés. Il y a deux tracés (dessin plus graphie), associés jusqu’à l’indissociable, plus que liés (et si, parfois, il s’en va voir ailleurs, pour illustrer chez d’autres, c’est alors, par exemple, pour un format glossaire, comme pour le Dictionnerfs de Mathieu Potte-Bonneville ou de micro-légendes comme pour Magic tour avec Suzanne Doppelt, auteurs dont les formes de brièveté d’énoncé doivent lui être plutôt familières).
Une grande constance dans le format : une image, en case ou sans, texte en légende, mais – mais qui légende qui, c’est indémêlable – parfois plusieurs images, un enchaînement des cases qui certes vont vers, certes lui font signe, mais ne sont jamais tout à fait de la bande dessinée.

François Matton, c’est vite lent : Ça vous vient vite, se diffuse lentement.
Depuis ce que cela nous fait, peut-être peut-on en expliciter quelque chose, puisque ce que cela fait est aussi partie de ce que cela dit, énonce : Ce que ça travaille fait partie du travail. L’effet est, en quelque sorte, inclus dans cet arrêt sur images que constitue le poème visuel de François Matton. (Le monde, vu & donné à, n’est pas le constat ; l’effet du monde vu sur le récepteur qu’est Matton fait partie du constat de l’émetteur Matton).

Vite et lent, deux mots, qui disent mon impression, subjective, et je pourrais m’en tenir à, pour aller plus vite,
(mais
1/ ce serait trop vite, il ne faut pas aller trop vite au vite, ne pas se précipiter, vite doit pouvoir se poser, pour agir,
et
2/ ces deux mots-là, une fois posés-associés pour accélérer ou simplifier, compliquent plutôt pas mal) ;
Je déclarerais, alors : que : l’impact (sur moi) des dessins et textes ajoutés de François Matton tient (pour moi) dans l’alliance des deux mots (et sens associés) : vite, et lent.
Vite est une aptitude, un caractère propre au medium dessin, impression de main levée soudain baissée puis relevée pour que le regard se puisse, l’esquisse exprimant ce que l’œil, le nôtre, n’a pas encore métabolisé, concrétisé, ce que l’œil n’a pas encore vu. Le dessin, par son surgissement, invente littéralement le regard, invente ce qu’il voit : et cet effet-là, cette impression de saisissement (saisissement nôtre, face au saisissement de quelque chose qu’on n’aurait sinon pas vu) est une décharge, aussi (décharge mortelle, comme les 220 satoris), décharge violente en sa soudaineté, VITE, donc, mais :
Lent est ce qui se dit et montré de ce qui se voit, lenteur prônée pour elle-même, lenteur-état et lenteur-projet.
Lenteur-état :
Citons Marie Richeux, qui dit de son travail que « l’état est amoureux, c’est quelque chose comme rentrer amoureusement en rapport avec le monde »,

oui, regard volontairement traînant, étiré, allongé, suave, formes rondes, culs magnifiques ou jeux d’enfance, animaux reposant confortables en leur paix, presque riens, hypothèses, malfaçons délicieuses, je cite :

Quand oh regarde (et le dessin : deux oies en pleine rue de pleine ville)

Lenteur-projet, :
car quelque chose sise en quelque forme, nous saisit l’œil, le pique, chatouille, masse, lui sourit, puis : nous demeure.
Vite s’alanguit et s’étire, Vite repose en nous, constellation de questions, sourire, nuances, d’envie, repose et peut-être, parfois, nous repose, indolents et inquiets.

Son site :

http://www.francois-matton.com/